S. Cyrille, évêque, docteur de l’Église

4ème Semaine de Carême — Mercredi 18 mars 2026 · Année A · violet

🎧 Méditer avec Prier en chemin · 12 min d’oraison guidée

🕯️ Entrer dans la prière

Nous sommes au cœur du Carême, ce temps où l’on marche — parfois à tâtons — vers Pâques. Et les textes de ce jour nous parlent précisément de cela : sortir. Sortir des prisons, sortir des tombeaux, sortir de l’oubli. Isaïe lance aux captifs : « Sortez ! Montrez-vous ! » Et Jésus, dans l’évangile de Jean, annonce que « les morts entendront la voix du Fils de Dieu, et ceux qui l’auront entendue vivront ». Le même mouvement traverse les deux lectures : quelqu’un vient ouvrir ce qui était fermé.

Mais il y a aussi, en filigrane, une plainte. Celle de Jérusalem : « Le Seigneur m’a abandonnée, mon Seigneur m’a oubliée. » Et en face, la réponse la plus tendre de toute l’Écriture — celle d’un Dieu qui se compare à une mère allaitante. Ce cri et cette réponse, tu les portes peut-être en toi aujourd’hui.

En ce jour de mémoire de saint Cyrille de Jérusalem, qui passait sa vie à initier les catéchumènes aux mystères, laisse-toi aussi initier. Commence par Isaïe — laisse les images te traverser. Puis entre dans l’évangile de Jean, où Jésus parle lentement, gravement, de sa relation au Père. Assieds-toi. Respire. Ne cherche pas à tout comprendre. Écoute ce qui résonne.

📖 1ère lecture — Is 49, 8-15

Lire le texte — Is 49, 8-15

Ainsi parle le Seigneur : Au temps favorable, je t’ai exaucé, au jour du salut, je t’ai secouru. Je t’ai façonné, établi, pour que tu sois l’alliance du peuple, pour relever le pays, restituer les héritages dévastés et dire aux prisonniers : « Sortez » ! aux captifs des ténèbres : « Montrez-vous » ! Au long des routes, ils pourront paître ; sur les hauteurs dénudées seront leurs pâturages. Ils n’auront ni faim ni soif ; le vent brûlant et le soleil ne les frapperont plus. Lui, plein de compassion, les guidera, les conduira vers les eaux vives. De toutes mes montagnes, je ferai un chemin, et ma route sera rehaussée. Les voici : ils viennent de loin, les uns du nord et du couchant, les autres des terres du sud. Cieux, criez de joie ! Terre, exulte ! Montagnes, éclatez en cris de joie ! Car le Seigneur console son peuple ; de ses pauvres, il a compassion. Jérusalem disait : « Le Seigneur m’a abandonnée, mon Seigneur m’a oubliée. » Une femme peut-elle oublier son nourrisson, ne plus avoir de tendresse pour le fils de ses entrailles ? Même si elle l’oubliait, moi, je ne t’oublierai pas. – Parole du Seigneur.

📘 Comprendre

Commentaire biblique — Abbé Léon Hamain

Situation

Selon une hypothèse généralement admise depuis quelques décennies, mais qui se trouve désormais assez fortement contestée, les chapitres 40 - 55 du Livre d’Isaïe nous retraceraient la prédication, vers la fin de l’exil Babylonien, d’un prophète anonyme, connu sous le nom du “2ème Prophète Isaïe”, du fait qu’il semble appartenir à une école de pensée qui relit, médite et adpate à des temps nouveaux l’oeuvre du grand Prophète Isaïe, qui, lui, avait vécu au 8ème siècle.

Avec quelques chapitres attribués - toujours selon la même hypothèse - à celui qu’on appelle le “3ème Prophète Isaïe” (Isaîe, 56 - 66), qui aurait vécu sa mission quelques décennies plus tard, juste après le retour d’exil, en Palestine, l’oeuvre du “2ème Isaïe” aurait été, par la suite, jointe à celle du “1er Isaïe” (Isaïe, 1 - 39) pour constituer notre Livre Biblique d’Isaïe (Isaïe, 1 - 66).

Ce Livre , qu’on attribue ainsi au “2ème Prophète Isaïe” est aussi connu sous le nom de “Livre de la consolation d’ Israël”. Il s’ouvre par l’appel du prophète et son dialogue avec Israël (40, 1 - 31), puis nous propose une série de chapitres annonçant l’accomplissemnt des prophéties concernant un nouvel Exode (41, 1 - 48, 22). Une 3ème partie a pour objet de consoler Sion-Jérusalem (49, 1 - 54, 17), et le livre se termine par une conclusion.

Les plus grosses objections à cette théorie séduisante de trois prophètes dont les oeuvres formeraient notre Livre d’Isaïe, tiennent, d’abord, à ce que le Livre de notre Bible, en son entier, est attesté comme tel dès au moins 2 siècles avant notre ère chrétienne, et a toujours été considéré comme oeuvre unique jusque pratiquement le début du 20ème siècle, et, ensuite, à ce qu’un certain nombre de passages des 39 premiers chapitres, attribués, dans l’hypothèse, au 1er Isaïe, paraissent être également d’une époque bien postérieure au 8ème siècle, où il a vécu.

Quoi qu’il en soit du sort de l’hypothèse évoquée ci-dessus, dans ces chapitres attribués ainsi au 2ème Prophète Isaïe, se trouvent ce qu’on appelle les quatre chants du Serviteur de Yahvé, aux chapitres 42, 49, 50 et 53.

Notre passage se situe au début de la 3ème partie de cet ensemble, à la fin du 2ème chant du Serviteur de Yahvé, ou quelques versets plus loin après ce chant, selon les différents découpages adoptés par les uns et les autres.

Message

Le “Serviteur de Dieu”, ou tout autre interlocuteur appelé à être un témoin actif de Dieu, entend ce message du Seigneur, qu’il proclame bien haut, concernant la restauration d’Israël. Dieu vient au secours de son peuple dispersé en exil, renouvelle son Alliance, relève le pays, libère les exilés et inaugure un salut qui correspond à une ère de lumière.

Puis, dès la fin du verset 9, nous est donnée la description du retour des exilés de toutes directions, conduits par Dieu lui-même sur des chemins de confort ou de fécondité, qu’il met lui-même en place. Les pleurs seront désormais remplacés par des cris de joie et d’exultation couvrant l’univers entier.

Quoi qu’elle ait pu en dire, Jérusalem (qui ici résume tout le peuple) n’a pas été oubliée par le Seigneur, qui la chérit comme une mère qui ne saurait oublier son enfant, et même si cela arrivait, ce ne serait pas de cas de Dieu, ce qui veut dire qu’il nous aime davantage qu’une mère. Ainsi, Jérusalem sera bien effectivement reconstruite.

Decouvertes

A partir de ce chapitre 49, ce Livre, dit du 2ème Isaîe, prend une tonalité nouvelle, avec des accents différents. On y parle beaucoup moins du Nouvel Exode (avec Cyrus le Perse) que dans les chapitres 40 - 48. De même, il y est beaucoup moins question de Babylone l’oppresseur que de Jérusalem, à laquelle l’espérance d’un salut et d’un avenir est nettement offerte désormais.

L’interprétation d’un texte dépend beaucoup de la manière dont on le divise. Les spécialistes d’il y a quinze-vingt ans distinguaient d’abord, dans ce chapitre 49, un 2ème poème traitant, jusqu’au verset 9b, de la personne et de la destinée du Serviteur de Yahvé (49, 1 - 9b), suivi d’une évocation du retour des exilés (49, 9c - 13), et de l’annonce de la reconstruction de Jérusalem (9, 14 - 21).

D’autres limitent le 2ème Chant du Serviteur de Dieu aux versets 1 - 4, ou 1 - 6 de ce chapitre 49. Néanmoins, tous s’interrogent sur l’identification du Serviteur à Israël, au verset 3, suggérant une dimension collective de ce Serviteur, ou signifiant seulement que le Serviteur sera glorifié par l’action de Dieu sur tout Israël.

Selon des interprétations plus récentes, les constatations suivantes nous sont proposées :

  • il existe des similarités frappantes entre le poème, que constituent les versets 8 - 12, et le poème que l’on trouve en 42, 5 - 9 (qui suit également un Chant du Serviteur, le premier en l’occurence), ainsi qu’avec d’autres passages qui parlent de la transformation du désert (40, 3 et 41, 18).
  • le verset 12 annonce un message nouveau dans la mesure où il envisage le rassemblement de tous les membres de la communauté qui avaient été dispersés dans des terres lointaines.
  • le verset 13 est, en lui-même, un très bref poème inséré en cet endroit, et invitant les cieux et la terre à célébrer le soin que Dieu prend de son peuple.
  • le ton change encore au verset 14, qui nous mentionne une lamentation de Sion, et, au verset suivant, la réponse de consolation que Dieu lui apporte. A noter que beaucoup de lamentations dans la Bible crient vers le Seigneur, en lui demandant “de se souvenir” (psaume 74, 2; Lamentations, 5, 1). Mais non ! Dieu n’a oublié ni Jérusalem ni son peuple tout entier !

Prolongement

Toutes ces images et annonces d’Isaïe ne seront accomplies, et définitivement, qu’avec la mission, l’engagement, la mort et la réssurection de Jésus Christ, source de notre transfiguration complète, réalisée par l’Esprit que Jésus ressuscité nous envoie :

19 car Dieu s’est plu à faire habiter en lui toute la Plénitude

20 et par lui à réconcilier tous les êtres pour lui, aussi bien sur la terre que dans les cieux, en faisant la paix par le sang de sa croix.

9 Car en lui habite corporellement toute la Plénitude de la Divinité,

10 et vous vous trouvez en lui associés à sa plénitude, lui qui est la Tête de toute Principauté et de toute Puissance.

11 C’est en lui que vous avez été circoncis d’une circoncision qui n’est pas de main d’homme, par l’entier dépouillement de votre corps charnel ; telle est la circoncision du Christ :

12 ensevelis avec lui lors du baptême, vous en êtes aussi ressuscités avec lui, parce que vous avez cru en la force de Dieu qui l’a ressuscité des morts.

13 Vous qui étiez morts du fait de vos fautes et de votre chair incirconcise, Il vous a fait revivre avec lui ! Il nous a pardonné toutes nos fautes !

14 Il a effacé, au détriment des ordonnances légales, la cédule de notre dette, qui nous était contraire ; il l’a supprimée en la clouant à la croix.

15 Il a dépouillé les Principautés et les Puissances et les a données en spectacle à la face du monde, en les traînant dans son cortège triomphal.

🙏 Seigneur Jésus, en toi ont été accomplies définitivement toutes les promesses de restauration, de libération, de vie nouvelle dans la Lumière de Dieu, annoncées par les Prophètes de l’Ancien Testament : puisque tu es personnellement la “Résurrection et la Vie”, et que tu as inauguré la fin de toute mort, rends-moi capable de mesurer la portée de cette existence à ton image que tu me proposes, et de la laisser devenir contagieuse pour tous les frères et soeurs que tu as placés sur ma route. AMEN.

Éclairage exégétique — Synthèse IA

Le passage d’Isaïe 49, 8-15 appartient au « Deuxième Isaïe » (chapitres 40-55), cette section du livre composée par un prophète anonyme durant l’exil à Babylone, vers 550-539 avant notre ère. Nous sommes dans le deuxième des « Chants du Serviteur », dont les versets précédents (49, 1-7) décrivent la vocation du Serviteur de YHWH. Notre péricope en tire les conséquences : le Serviteur est établi comme berît ʿam (« alliance du peuple », v. 8), expression remarquable qui fait de lui non pas simplement le médiateur d’une alliance, mais l’alliance incarnée, personnifiée. Le contexte historique est celui d’un peuple écrasé par la déportation, qui doute de la fidélité de son Dieu. Le genre littéraire est l’oracle de salut, ponctué d’impératifs de joie (v. 13) et culminant dans une parole de consolation intime (v. 15). Les premiers destinataires, exilés babyloniens, entendaient ici la promesse d’un retour concret — restitution des héritages, libération des prisonniers — doublée d’une théologie de la compassion divine qui dépasse le seul cadre politique.

La progression du texte est soigneusement construite en trois mouvements. D’abord (v. 8-9a), la parole de YHWH au Serviteur dessine sa mission : relever, restituer, libérer. Le verbe natsar (« façonner, garder ») au v. 8 évoque un travail patient de préparation divine. Puis (v. 9b-12), le regard se déplace vers le peuple en marche : c’est un nouvel Exode, avec des échos directs d’Isaïe 40, 3-4 (la route dans le désert) et d’Exode 15-17 (ni faim ni soif). L’image du berger compatissant (meraḥamam, « celui qui a compassion d’eux », v. 10) qui conduit vers les mabuʿê mayim (« sources d’eaux ») anticipe le Psaume 23 et sera reprise en Apocalypse 7, 17. Enfin (v. 13-15), l’oracle explose en hymne cosmique — cieux, terre, montagnes sont convoqués — avant de descendre dans l’intimité la plus profonde : la métaphore maternelle de Dieu. Ce contraste entre l’immensité cosmique et la tendresse utérine est l’un des sommets théologiques de tout l’Ancien Testament.

L’image de la mère au verset 15 mérite une attention particulière. Le terme raḥamîm (« entrailles de miséricorde, tendresse ») dérive de reḥem (« utérus »). Dieu répond à la plainte de Sion — « Le Seigneur m’a abandonnée » — non par un argument théologique abstrait, mais par l’évocation du lien le plus viscéral qui soit : celui d’une mère allaitant son nourrisson (ʿûl, le bébé encore au sein). Et la pointe est dans le dépassement : « Même si elle l’oubliait, moi, je ne t’oublierai pas. » La fidélité divine excède même l’instinct maternel, qui est pourtant ce que l’expérience humaine connaît de plus indéfectible. Cette attribution à Dieu de traits maternels, sans nier sa transcendance, enrichit considérablement la théologie biblique du Dieu d’Israël et sera un thème repris par la mystique chrétienne.

Origène, dans ses Homélies sur Isaïe, interprète le Serviteur-alliance comme une figure christologique : celui en qui Dieu se lie à l’humanité n’est autre que le Verbe incarné, et la libération des prisonniers annonce la descente aux enfers et la victoire sur la mort. Jérôme, dans son Commentaire sur Isaïe (livre XIII), insiste sur la dimension eschatologique du rassemblement des peuples venant « du nord, du couchant et des terres du sud » (v. 12) : il y voit la vocation universelle de l’Église, rassemblant les nations au-delà d’Israël. Jérôme note aussi que le terme hébreu Sinim (parfois traduit « terres du sud ») a donné lieu à de multiples identifications géographiques — la Chine, Syène en Égypte — preuve que l’horizon du texte est délibérément ouvert, universel.

L’intertextualité avec l’Évangile du jour (Jn 5, 17-30) est riche. Le Serviteur qui fait sortir les prisonniers des ténèbres (Is 49, 9) trouve son accomplissement dans le Fils qui fait passer de la mort à la vie (Jn 5, 24). La compassion de YHWH qui « console son peuple » (v. 13) se prolonge dans le Père qui « aime le Fils et lui montre tout ce qu’il fait » (Jn 5, 20). Surtout, la plainte de Sion — « mon Seigneur m’a oubliée » — résonne comme l’inquiétude fondamentale à laquelle Jésus répond dans l’Évangile : Dieu n’a pas abandonné son peuple, il agit maintenant, « mon Père est toujours à l’œuvre ». En contexte de Carême, cette première lecture invite à entendre la consolation au cœur même de l’épreuve, et la fête de saint Cyrille de Jérusalem — grand catéchète qui préparait les candidats au baptême — rappelle que ce passage était lu aux catéchumènes comme promesse de leur propre libération.

Un débat exégétique significatif concerne l’identité du « tu » dans ce passage. S’agit-il du Serviteur individuel (un prophète, Cyrus, une figure messianique à venir) ou d’Israël collectif ? La recherche contemporaine tend à reconnaître une oscillation délibérée entre l’individuel et le collectif, caractéristique des Chants du Serviteur. Cette ambiguïté est théologiquement féconde : elle permet une lecture à plusieurs niveaux — historique (le retour d’exil), communautaire (la vocation d’Israël) et christologique (l’accomplissement en Jésus). La question de savoir si le verset 12 fait référence à la Chine (Sinim) ou à Assouan/Syène (Sewenîm, selon un manuscrit de Qumrân, 1QIsaᵃ) reste également ouverte et illustre la portée géographique maximale que le prophète entendait donner au rassemblement eschatologique.

🔥 Contempler

Grâce à demander : Seigneur, donne-moi d’entendre ta voix qui dit « Sortez ! » à ce qui est prisonnier en moi, et de croire que tu ne m’as pas oublié.

Composition de lieu — Imagine un paysage de désolation après l’exil. Des routes poussiéreuses, des collines pelées, un soleil qui tape. Des gens marchent, hagards, le visage brûlé par le vent. Ils ont perdu leur terre, leur temple, leurs repères. Ils portent dans leur corps la fatigue de ceux qui ont été déplacés. Et dans ce paysage aride, une voix se lève — pas un cri de guerre, mais une voix qui promet de l’eau, de l’ombre, des pâturages. Sens la chaleur sur ta peau. Sens la soif. Puis écoute cette voix.

Méditation — Le texte d’Isaïe est un torrent d’images. Dieu ne parle pas ici en concepts — il parle en gestes concrets. « Je t’ai façonné, établi » : des mains de potier, de bâtisseur. « Dire aux prisonniers : Sortez ! aux captifs des ténèbres : Montrez-vous ! » : une porte qu’on ouvre, la lumière qui entre dans un cachot. Puis le chemin se déploie : des « pâturages » sur les « hauteurs dénudées », « ni faim ni soif », des « eaux vives ». Ce Dieu-là ne se contente pas de libérer — il nourrit, il guide, il accompagne sur la route. « De toutes mes montagnes, je ferai un chemin » : il aplanit ce qui fait obstacle. Il transforme le paysage même.

Et puis il y a ce basculement, au cœur du texte. Cette plainte de Jérusalem — « Le Seigneur m’a abandonnée, mon Seigneur m’a oubliée » — qui surgit comme un cri au milieu des promesses. Comme si le peuple n’arrivait pas à y croire. Comme si la blessure de l’abandon était trop profonde pour que les mots de consolation y parviennent. Connais-tu ce lieu en toi, où tu as cessé d’attendre ? Où tu t’es dit que Dieu avait détourné le regard ? La réponse de Dieu ne nie pas la plainte. Il ne dit pas « tu te trompes ». Il dit : « Une femme peut-elle oublier son nourrisson ? » Il se compare à une mère qui allaite — la relation la plus charnelle, la plus viscérale qui soit. Et il va plus loin : « Même si elle l’oubliait, moi, je ne t’oublierai pas. » Dieu se dit plus fidèle qu’une mère. Plus tenace que l’instinct maternel. C’est vertigineux.

Ce que le texte révèle de Dieu tient dans ce mot répété par le psaume : « compassion ». « Lui, plein de compassion, les guidera. » « De ses pauvres, il a compassion. » Ce n’est pas un Dieu qui administre le salut de loin. C’est un Dieu dont les entrailles se retournent — car c’est cela, la compassion en hébreu : un mouvement des entrailles. Le même mot que pour l’utérus. Le Dieu d’Isaïe porte son peuple dans son ventre.

Colloque — Seigneur, je viens avec mes « héritages dévastés » — ce que la vie a abîmé en moi, ce que j’ai perdu, ce que je n’ose plus espérer. Tu le sais. Il y a des jours où je te dis, comme Jérusalem : « Tu m’as oublié. » Et pourtant tu réponds — non pas avec des explications, mais avec cette image folle d’une mère qui n’oublie pas. Apprends-moi à recevoir cette tendresse. Elle me fait presque peur, tant elle est grande.

Question pour la relecture : Quel « cachot » en moi — quelle zone d’enfermement, de résignation, de « il est trop tard » — a été touché par la voix qui dit « Sortez ! » pendant cette prière ?

🕊️ Psaume — 144 (145), 8-9, 13cd-14, 17-18

Lire le texte — 144 (145), 8-9, 13cd-14, 17-18

Le Seigneur est tendresse et pitié, lent à la colère et plein d’amour ; la bonté du Seigneur est pour tous, sa tendresse, pour toutes ses œuvres. Le Seigneur est vrai en tout ce qu’il dit, fidèle en tout ce qu’il fait. Le Seigneur soutient tous ceux qui tombent, il redresse tous les accablés. Le Seigneur est juste en toutes ses voies, fidèle en tout ce qu’il fait. Il est proche de ceux qui l’invoquent, de tous ceux qui l’invoquent en vérité.

✝️ Évangile — Jn 5, 17-30

Lire le texte — Jn 5, 17-30

En ce temps-là, après avoir guéri le paralysé un jour de sabbat, Jésus déclara aux Juifs : « Mon Père est toujours à l’œuvre, et moi aussi, je suis à l’œuvre. » C’est pourquoi, de plus en plus, les Juifs cherchaient à le tuer, car non seulement il ne respectait pas le sabbat, mais encore il disait que Dieu était son propre Père, et il se faisait ainsi l’égal de Dieu. Jésus reprit donc la parole. Il leur déclarait : « Amen, amen, je vous le dis : le Fils ne peut rien faire de lui-même, il fait seulement ce qu’il voit faire par le Père ; ce que fait celui-ci, le Fils le fait pareillement. Car le Père aime le Fils et lui montre tout ce qu’il fait. Il lui montrera des œuvres plus grandes encore, si bien que vous serez dans l’étonnement. Comme le Père, en effet, relève les morts et les fait vivre, ainsi le Fils, lui aussi, fait vivre qui il veut. Car le Père ne juge personne : il a donné au Fils tout pouvoir pour juger, afin que tous honorent le Fils comme ils honorent le Père. Celui qui ne rend pas honneur au Fils ne rend pas non plus honneur au Père, qui l’a envoyé. Amen, amen, je vous le dis : qui écoute ma parole et croit en Celui qui m’a envoyé, obtient la vie éternelle et il échappe au jugement, car déjà il passe de la mort à la vie. Amen, amen, je vous le dis : l’heure vient – et c’est maintenant – où les morts entendront la voix du Fils de Dieu, et ceux qui l’auront entendue vivront. Comme le Père, en effet, a la vie en lui-même, ainsi a-t-il donné au Fils d’avoir, lui aussi, la vie en lui-même ; et il lui a donné pouvoir d’exercer le jugement, parce qu’il est le Fils de l’homme. Ne soyez pas étonnés ; l’heure vient où tous ceux qui sont dans les tombeaux entendront sa voix ; alors, ceux qui ont fait le bien sortiront pour ressusciter et vivre, ceux qui ont fait le mal, pour ressusciter et être jugés. Moi, je ne peux rien faire de moi-même ; je rends mon jugement d’après ce que j’entends, et mon jugement est juste, parce que je ne cherche pas à faire ma volonté, mais la volonté de Celui qui m’a envoyé. » – Acclamons la Parole de Dieu.

📘 Comprendre

Commentaire biblique — Abbé Léon Hamain

Situation

L’Evangile de Jean est un Evangile dont la structure nous paraît bien différente de la construction adoptée dans les trois autres Evangiles.

En effet, l’Evangile de Jean, entre un court Prologue (Jean, 1, 1 - 18), qui est la reprise d’une hymne primitive bien adaptée pour servir d’ouverture à la mission terrestre en Jésus du Verbe fait chair (la Parole de Dieu) , et un Epilogue (Jean, 21, 1 - 25), qui est un compte rendu d’apparition(s) du Christ ressuscité en Galilée, ajouté, semble-t-il, lors de la rédaction finale de l’Evangile, se divise en deux grandes parties :

  • LE LIVRE DES SIGNES, dans lequel , tout au long du ministère public de Jésus, nous assistons à la révélation qu’il nous donne de Dieu son Père par ses signes et ses paroles (Jean, 1, 19 - 12, 50),

  • LE LIVRE DE LA GLOIRE, long de huit chapitres (!), où Jésus, à ceux qui le reçoivent et l’accueillent, montre sa gloire en retournant au Père, à son “Heure”, passage qui se réalise dans sa mort, sa résurrection, son ascension, et le don de son Esprit ( Jean, 13, 1 - 20, 31).

Le Livre des signes, dans lequel se situe notre passage, est d’abord ainsi nommé parce qu’il se trouve ponctué par SEPT signes, tous IMPORTANTS de par leur sens, accomplis par Jésus du début à la fin de son ministère :

  • le changement de l’eau en vin à Cana (2, 1 - 11),
  • la guérison du fils d’un intendant royal à Cana (4, 46 - 54),
  • la guérison d’un infirme à la piscine de Bethesda (5, 1 - 11),
  • la multiplication des pains en Galilée (6, 1 - 15),
  • la marche sur la Mer de Galilée (6, 16 - 21),
  • la guérison d’un aveugle-né à Jérusalem (9),
  • la réanimation de Lazare, mort et mis au tombeau à Béthanie (11).

Cependant, dans la mesure où ces SEPT “signes” sont souvent plus ou moins longuement expliqués par des paroles ou des discours de Jésus, une autre répartition, plus précise, de ce Livre des signes, nous aide à mieux situer et donc mieux comprendre notre passage :

  • 1°) Les débuts de la Révélation de Jésus : de Jean-Baptiste à Jésus (1, 19 - 51), aboutissant au changement de l’eau en vin à Cana (2, 1 - 11), qui sert de transition avec la partie suivante,
  • 2°) Du premier signe de Cana (eau changée en vin) au deuxième signe de Cana (guérison du fils d’un intendant royal) (2 - 4), ce deuxième signe servant également de transition avec la 3ème partie (4, 46 - 54),
  • 3°) Jésus et les principales fêtes juives (5 - 10),
  • 4°) Jésus vit l’approche de son “Heure”, Heure de sa mort et de sa gloire (11, 1 - 12, 36),
  • 5°) Conclusion du Livre des signes sur le ministère de Jésus et résumé de sa prédication (12, 37 - 50).

Notre passage, situé dans la 3ème partie de l’Evangile, nous montre Jésus aux prises avec le sabbat. Il vient tout juste d’accomplir son 3ème signe, la guérison du paralytique de la piscine de Bethesda (5, 1 - 16). Accusé par les responsables Juifs de violer le sabbat, Jésus s’en déclare le maître et s’explique à ce sujet dans un discours sur l’oeuvre qu’il accomplit, et que le Père a confiée au Fils qu’il est.

Message

Avant de commencer son discours proprement dit (5, 19 - 47). Jésus,accusé de violer le sabbat, provoque ses adversaires lorsqu’il compare son “travail” à l’oeuvre créatrice de Dieu, qui supporte sa création, même pendant le sabbat. Pour cette raison, les Juifs, pour la première fois, veulent le faire mourir, car, selon eux, il blasphème.

Le reste de notre page (5, 19 - 30) nous fait lire la 1ère partie du discours-réponse. Il y explique ainsi ce qu’il a déclaré au verset 17 sur son oeuvre, qu’il accomplit conjointement avec le Père.

Trois grandes affirmations de Jésus nous sont offertes, ouvertes chaque fois par les deux mots : AMEN, AMEN, ce qui donne aux paroles qui suivent le statut d’une révélation solennelle :

  • Le Père a tout remis et montré au Fils, sans rien se réserver. En conséquence, le Fils ressuscite les morts et exerce le jugement.
  • La fin des temps est déjà commencée avec la mission de Jésus : dès aujourd’hui, on est passé de la mort à la vie, si l’on croit à la Parole de Jésus.
  • Si le “déjà-là” de la fin ultime des temps coïncide avec la venue et la mission de Jésus, à ce “déjà—là” correspond un “pas-encore” inauguré, celui de la réssurection et du jugement définitif, cependant toujours à venir, mais qui font partie de cette oeuvre du Fils déjà en train de se manifester.

Decouvertes

A l’époque de Jésus, où les fils apprennent tout de leurs pères, l’oeuvre du Fils qu’est Jésus nous est présentée comme dépendant entièrement de celle du Père. En effet, puisque le Père aime le Fils, il lui partage tout. Conséquence de cela : le Fils a le pouvoir de “relever” les morts et de donner la vie, ainsi que d’ exercer le jugement. Il faut donc honorer le Fils de la même façon qu’on honore le Père, cette double démarche n’en faisant qu’une.

Désormais, pour avoir la vie éternelle, il est nécessaire de croire que le Père a envoyé le Fils, et donc, d’écouter la Parole du Fils. Ainsi, se place-t-on du côté de Dieu, au-delà du jugement, déjà considéré comme réalisé pour celui qui croit.

Jésus insiste bien sur le lien entre le présent et l’avenir, et il décrit le présent en termes eschatologiques. C’est à la voix du Fils de Dieu que l’on reçoit la vie. Et c’est le Fils de l’homme de la fin des temps, qu’est Jésus, qui a reçu le pouvoir du jugement, et l’exerce.

Le lien entre jugement présent et jugement futur traverse toute notre page. Ainsi se répondent les versets 19 et 30, 20 et 28 - 29, 21- 23 et 26 - 27, 24 et 25. Le jugement dernier commence réellement dès cette vie. Quant à la résurrection, elle sera pour la vie chez ceux qui ont fait le bien, et croient au Père et en Jésus (versets 29 et 24), elle sera pour la condamnation chez ceux qui ont fait le mal (verset 30). C’est à la voix du Fils de Dieu - Fils de l’homme que la résurrection aura lieu.

Conclusion : en tout cela, Jésus ne fait rien de lui-même et ne cherche qu’à accomplir la volonté du Père. Affirmations qu’il répète à plusieurs reprises au long de cet Evangile de Jean. Jésus accomplit bien l’oeuvre du Père, qu’il révèle en la réalisant.

Prolongement

Notre attitude de croyants et de disciples se résume en un mot : Accueil. Accueil de Jésus, en sa Parole et toutes les oeuvres qu’il accomplit aujourd’hui, dans sa présence de ressuscité au coeur de nos vies, par l’Esprit que nous avons reçu, suite à son “Heure” de passage au Père en sa mort-résurrection. Accueil dans la foi, qui nous situe avec Jésus, en lui, de son côté, et nous fait déjà entrer dans les dimensions de dépassement, et d’au-delà, de la vie de Dieu lui-même, vie éternelle que nous recevons déjà, et que nous avons à traduire en tous nos comportements, même si ce que nous serons échappe encore, pour une grande part, à notre connaissance (1 Jean, 3, 1 - 2).

🙏 Seigneur Jésus, plus nous te reconnaissons comme l’envoyé du Père, qui reçoit tout du Père, et accomplit toute l’oeuvre du Père, et plus tu nous appelles à écouter ta Parole et à la mettre en pratique, dans la conviction qu’en toi, la vie de Dieu, qui dépasse les frontières de ce monde, nous est déjà donnée, dans la mesure où nous croyons en toi : aide-moi à apprécier à sa juste valeur la richesse de cette vie que tu m’offres aujourd’hui dans ton Esprit, et fais qu’en reproduisant et imitant tes gestes de vérité et de miséricorde, je te révèle là où je suis, comme tu révèles le Père. AMEN.

Éclairage exégétique — Synthèse IA

Le passage de Jean 5, 17-30 constitue le premier grand discours christologique de l’Évangile johannique, provoqué par la guérison du paralytique à la piscine de Bethzatha un jour de sabbat (Jn 5, 1-16). La scène se situe à Jérusalem, probablement lors d’une fête de pèlerinage non précisée. Le genre littéraire est celui du discours de révélation, typique du quatrième Évangile, où Jésus développe en paroles le sens d’un signe (sèmeion) qu’il vient d’accomplir. L’enjeu pour les premiers auditeurs — la communauté johannique de la fin du Iᵉʳ siècle, en conflit avec le judaïsme synagogal — est considérable : il s’agit de fonder théologiquement la prétention de Jésus à une relation unique avec Dieu, face à l’accusation de blasphème. Le verset d’ouverture (v. 17) est une bombe théologique : Ho patèr mou heôs arti ergazetai, kagô ergazomai — « Mon Père travaille jusqu’à maintenant, et moi aussi je travaille. » Ce « jusqu’à maintenant » (heôs arti) brise l’idée d’un repos sabbatique divin définitif et affirme l’activité continue de Dieu dans l’histoire.

La réaction des adversaires (v. 18) montre qu’ils ont parfaitement compris la portée de cette parole : Jésus ne dit pas « notre Père » mais ton patera idion (« son propre Père »), se faisant ison tô theô (« égal à Dieu »). Le narrateur johannique formule ici en grec ce qui sera au cœur des débats christologiques des quatre premiers siècles. La réponse de Jésus (v. 19-30) ne recule pas devant cette accusation mais la nuance de manière paradoxale : le Fils ne peut rien faire aph’ heautou (« de lui-même »), et pourtant il fait tout ce que fait le Père. Ce n’est pas une dépendance de subordination, mais l’expression d’une communion parfaite de volonté et d’action. Le verbe blépei (« il voit », v. 19) suggère une contemplation intérieure permanente du Fils vers le Père, un regard d’amour qui est la source de toute son agir. La structure du discours procède par amplification : des « œuvres » (erga) en général, on passe à l’œuvre suprême — donner la vie et juger.

Le cœur théologique du passage réside dans les versets 21-26, où deux prérogatives exclusivement divines dans le judaïsme — ressusciter les morts et exercer le jugement — sont attribuées au Fils. « Comme le Père relève les morts (egeirei tous nekrous) et les fait vivre (zôopoiei), ainsi le Fils fait vivre qui il veut » (v. 21). Le verbe zôopoieô (« vivifier, donner la vie ») est un terme technique que Paul emploiera pour parler de la résurrection (1 Co 15, 22.45). L’attribution du jugement au Fils (v. 22) fait écho à Daniel 7, 13-14, où le « Fils de l’homme » reçoit « domination, gloire et royauté ». Jean fait d’ailleurs le lien explicitement au verset 27 : le pouvoir de juger est donné au Fils « parce qu’il est Fils de l’homme » — expression sans article en grec (huios anthrôpou), fait rare dans les Évangiles, qui pourrait renvoyer directement au texte araméen de Daniel.

La triple formule amèn amèn (v. 19, 24, 25) — le double « amen » caractéristique du Jésus johannique — scande le discours et lui confère une solennité prophétique. Au verset 24, la promesse est radicale : celui qui croit « a » (ekhei, présent) la vie éternelle et « est passé » (metabebèken, parfait) de la mort à la vie. Le parfait grec indique une action accomplie dont les effets perdurent : le passage est déjà réalisé, l’eschatologie est « inaugurée ». Mais Jean maintient simultanément une eschatologie future (v. 28-29 : « l’heure vient où tous ceux qui sont dans les tombeaux entendront sa voix »). Cette tension entre le « déjà » et le « pas encore » est l’un des traits les plus caractéristiques de la théologie johannique, et les exégètes débattent encore pour savoir si les versets 28-29 sont un ajout rédactionnel visant à corriger une eschatologie trop « présentiste », ou s’ils appartiennent à la conception originelle de l’évangéliste qui maintenait volontairement les deux horizons.

Cyrille d’Alexandrie, dans son Commentaire sur l’Évangile de Jean (livre II), fait de ce passage un lieu majeur de la christologie nicéenne. Il insiste sur le fait que l’expression « le Fils ne peut rien faire de lui-même » ne signifie aucunement une infériorité ontologique, mais manifeste la homoousios (consubstantialité) : le Fils agit identiquement au Père parce qu’il partage sa nature. Que Cyrille soit le patron de la fête du jour rend cette lecture particulièrement éloquente. Jean Chrysostome, dans ses Homélies sur l’Évangile de Jean (homélie 38), développe un angle pastoral : si le Fils « ne cherche pas à faire sa propre volonté » (v. 30), c’est le modèle de toute obéissance filiale. Chrysostome y voit aussi une pédagogie divine : Jésus part de ce que ses interlocuteurs peuvent comprendre — la relation père-fils — pour les élever vers le mystère de la relation intratrinitaire. Augustin, dans son Tractatus in Iohannem (traité 21), ajoute que le « jugement juste » du Fils (v. 30) est juste précisément parce qu’il n’est pas autonome : la justice parfaite naît de la communion parfaite avec la source de toute justice.

L’intertextualité avec la première lecture est frappante. Isaïe annonçait un Dieu qui « relève le pays, restitue les héritages dévastés » et fait sortir les prisonniers ; l’Évangile révèle Celui qui accomplit cette œuvre : le Fils qui relève les morts et fait vivre. La compassion maternelle de YHWH (Is 49, 15) trouve son visage dans l’amour du Père pour le Fils (Jn 5, 20), amour qui se répand sur ceux qui croient. Le cri de Sion — « Le Seigneur m’a abandonnée » — est définitivement réfuté par la parole de Jésus : « Mon Père est toujours à l’œuvre. » En ce temps de Carême, où la liturgie prépare les catéchumènes au baptême, le passage de la mort à la vie dont parle Jésus (v. 24) est une anticipation sacramentelle : dans les eaux baptismales, le croyant passe déjà de la mort à la vie, comme les exilés d’Isaïe traversaient le désert vers les sources d’eaux vives.

Un dernier point de débat exégétique mérite d’être signalé : la relation entre le verset 19 (« le Fils ne peut rien faire de lui-même ») et le verset 30 (« moi, je ne peux rien faire de moi-même »), qui forment une inclusion littéraire encadrant tout le discours. Certains exégètes (R. E. Brown, C. H. Dodd) y voient le reflet d’une parabole primitive — celle d’un fils artisan qui apprend en regardant travailler son père — que Jean aurait transposée au plan théologique. D’autres (R. Schnackenburg, J. Beutler) considèrent que le discours est une composition unitaire de la communauté johannique, construite comme un plaidoyer juridique (rîb) où Jésus répond à l’accusation de blasphème en produisant des témoins (le Père, ses œuvres, les Écritures — développés dans les versets 31-47 qui suivent notre péricope). Cette structure judiciaire éclaire le vocabulaire du jugement (krisis) qui traverse tout le passage et fait de Jésus à la fois l’accusé et le juge — renversement dramatique qui est au cœur de la théologie johannique de la croix.

🔥 Contempler

Grâce à demander : Seigneur Jésus, apprends-moi à voir ce que le Père fait, comme toi tu le vois — et à passer, dès maintenant, de la mort à la vie.

Composition de lieu — Nous sommes à Jérusalem, probablement près de la piscine de Bethzatha, peu après la guérison du paralysé. L’atmosphère est lourde. Les autorités religieuses sont tendues, hostiles — le sabbat a été violé. Jésus est debout face à eux. Il ne fuit pas, il ne s’excuse pas. Il parle. Son ton est solennel — trois fois il commence par « Amen, amen, je vous le dis ». Écoute sa voix. Elle est calme, mais chaque mot pèse. Il y a dans cette scène quelque chose du tribunal — sauf que l’accusé est en train de révéler qu’il est le juge.

Méditation — « Mon Père est toujours à l’œuvre, et moi aussi, je suis à l’œuvre. » Tout commence par cette phrase, déconcertante. Le sabbat, c’est le repos de Dieu après la création. Et Jésus dit : non, le Père n’a jamais cessé de travailler. Il travaille maintenant. Dieu n’est pas en repos devant la souffrance du paralysé — il est « à l’œuvre ». Et Jésus se place exactement dans ce sillage : « Le Fils ne peut rien faire de lui-même, il fait seulement ce qu’il voit faire par le Père. » Arrête-toi sur cette image. Le Fils qui regarde le Père. Comme un apprenti qui observe le geste du maître artisan avant de le reproduire. « Car le Père aime le Fils et lui montre tout ce qu’il fait. » Il y a ici une intimité qui donne le vertige — Jésus nous ouvre la porte de sa relation au Père. Ce qu’il vit n’est pas de l’obéissance froide, c’est de la contemplation amoureuse. Et toi, que « vois-tu faire » par le Père dans ta vie, en ce moment ?

Puis le texte bascule vers quelque chose de plus grand encore. « L’heure vient — et c’est maintenant — où les morts entendront la voix du Fils de Dieu, et ceux qui l’auront entendue vivront. » « L’heure vient et c’est maintenant » : cette tension entre le futur et le présent est au cœur de l’évangile de Jean. La résurrection n’est pas seulement un événement à venir — elle est déjà en cours. « Déjà il passe de la mort à la vie », dit Jésus de celui qui écoute et croit. Le verbe est au présent. Ce passage se fait maintenant, dans l’acte même d’écouter. Quels sont les « tombeaux » dont tu as besoin de sortir — non pas à la fin des temps, mais aujourd’hui ? Quelles zones mortes en toi attendent cette voix ?

Et il y a cette phrase, qui fait écho si fortement à Isaïe : « Ceux qui ont fait le bien sortiront pour ressusciter et vivre. » « Sortez ! » disait Isaïe aux prisonniers. « Sortiront », dit Jésus des morts. Le même verbe, le même mouvement. Le Dieu d’Isaïe qui ouvrait les cachots, c’est le même qui, en Jésus, ouvre les tombeaux. Mais Jésus ajoute quelque chose de bouleversant : « Je ne cherche pas à faire ma volonté, mais la volonté de Celui qui m’a envoyé. » Celui qui a le pouvoir de juger et de ressusciter est aussi celui qui se reçoit entièrement d’un autre. La toute-puissance, ici, a la forme du dépouillement. En plein Carême, cette figure du Fils qui ne retient rien pour lui-même dessine déjà la croix.

Colloque — Jésus, tu dis que tu ne fais rien de toi-même — et pourtant c’est toi qui relèves les morts. Tu me montres une liberté que je ne connais pas : celle de tout recevoir. Moi, je veux faire, décider, contrôler. Apprends-moi ton regard — celui qui se tourne vers le Père avant chaque geste. Et quand tu dis « l’heure vient et c’est maintenant », je voudrais y croire pour de bon : que quelque chose de mort en moi peut vivre, aujourd’hui, pas demain.

Question pour la relecture : Dans ma prière, ai-je entendu la voix de Jésus s’adresser à une zone précise de ma vie — et qu’est-ce que cela a provoqué en moi : de l’espérance, de la peur, de la résistance ?

🙏 Prier

Père, toi qui es « toujours à l’œuvre », je te rends grâce pour cette parole qui ouvre les prisons et qui fait sortir les morts de leurs tombeaux.

Tu me dis que tu ne m’oublies pas — plus fidèle qu’une mère, plus tenace que la tendresse elle-même. Dans ce Carême où je marche vers Pâques, souvent fatigué, parfois « captif des ténèbres », conduis-moi « vers les eaux vives ».

Donne-moi le regard de ton Fils, ce regard tourné vers toi avant chaque geste, cette liberté de ne rien faire de lui-même et de tout recevoir de ton amour.

Que « l’heure qui vient et qui est maintenant » soit cette heure-ci, ce jour-ci — que j’entende la voix et que je vive.

Amen.

🎧 Méditer avec Prier en chemin · 12 min d’oraison guidée avec l’évangile du jour

La prière personnelle est un trésor. Mais la foi se vit aussi ensemble.