Solennité
Careme — Dimanche 29 mars 2026 · Année A · rouge
🎧 Méditer avec Prier en chemin · 12 min d’oraison guidée
📖 1ère lecture — Is 50, 4-7 ↗
Lire le texte — Is 50, 4-7
Le Seigneur mon Dieu m’a donné le langage des disciples, pour que je puisse, d’une parole, soutenir celui qui est épuisé. Chaque matin, il éveille, il éveille mon oreille pour qu’en disciple, j’écoute. Le Seigneur mon Dieu m’a ouvert l’oreille, et moi, je ne me suis pas révolté, je ne me suis pas dérobé. J’ai présenté mon dos à ceux qui me frappaient, et mes joues à ceux qui m’arrachaient la barbe. Je n’ai pas caché ma face devant les outrages et les crachats. Le Seigneur mon Dieu vient à mon secours ; c’est pourquoi je ne suis pas atteint par les outrages, c’est pourquoi j’ai rendu ma face dure comme pierre : je sais que je ne serai pas confondu. – Parole du Seigneur.
🎙️ Le serviteur parle… et accepte l’épreuve (J212 · soir)
📘 Comprendre
Commentaire pastoral — Marie-Noëlle Thabut
Israël, Serviteur De Dieu
Isaïe ne pensait certainement pas à Jésus-Christ quand il a écrit ce texte, probablement au sixième siècle av. J.-C., pendant l’Exil à Babylone. Je m’explique : Parce que son peuple est en Exil, dans des conditions très dures et qu’il pourrait bien se laisser aller au découragement, Isaïe lui rappelle qu’il est toujours le serviteur de Dieu. Et que Dieu compte sur lui, son serviteur (son peuple) pour faire aboutir son projet de salut pour l’humanité. Car le peuple d’Israël est bien ce Serviteur de Dieu nourri chaque matin par la Parole, mais aussi persécuté en raison de sa foi justement et résistant malgré tout à toutes les épreuves.
Dans ce texte, Isaïe nous décrit bien la relation extraordinaire qui unit le Serviteur (Israël) à son Dieu. Sa principale caractéristique, c’est l’écoute de la Parole de Dieu, « l’oreille ouverte » comme dit Isaïe.
« Écouter », c’est un mot qui a un sens bien particulier dans la Bible : cela veut dire faire confiance ; on a pris l’habitude d’opposer ces deux attitudes types entre lesquelles nos vies oscillent sans cesse : confiance à l’égard de Dieu, abandon serein à sa volonté parce qu’on sait d’expérience que sa volonté n’est que bonne… ou bien méfiance, soupçon porté sur les intentions de Dieu… et révolte devant les épreuves, révolte qui peut nous amener à croire qu’il nous a abandonnés ou pire qu’il pourrait trouver une satisfaction dans nos souffrances.
Les prophètes, les uns après les autres, redisent « Écoute, Israël » ou bien « Aujourd’hui écouterez-vous la Parole de Dieu…? » Et, dans leur bouche, la recommandation « Écoutez » veut toujours dire « faites confiance à Dieu quoi qu’il arrive » ; et saint Paul dira pourquoi : parce que « quand les hommes aiment Dieu (c’est-à-dire lui font confiance), lui-même fait tout contribuer à leur bien » (Rm 8,28). De tout mal, de toute difficulté, de toute épreuve, il fait surgir du bien ; à toute haine, il oppose un amour plus fort encore ; dans toute persécution, il donne la force du pardon ; de toute mort il fait surgir la vie, la Résurrection.
C’est bien l’histoire d’une confiance réciproque. Dieu fait confiance à son Serviteur, il lui confie une mission ; en retour le Serviteur accepte la mission avec confiance. Et c’est cette confiance même qui lui donne la force nécessaire pour tenir bon jusque dans les oppositions qu’il rencontrera inévitablement. Ici la mission est celle de témoin : « Pour que je puisse soutenir celui qui est épuisé », dit le Serviteur. En confiant cette mission, le Seigneur donne la force nécessaire : Il « donne » le langage nécessaire : « Le SEIGNEUR mon Dieu m’a donné le langage des disciples » … Et, mieux, il nourrit lui-même cette confiance qui est la source de toutes les audaces au service des autres : « Le SEIGNEUR mon Dieu m’a ouvert l’oreille », ce qui veut dire que l’écoute (au sens biblique, la confiance) elle-même est don de Dieu. Tout est cadeau : la mission et aussi la force et aussi la confiance qui rend inébranlable. C’est justement la caractéristique du croyant de tout reconnaître comme don de Dieu.
Tenir Bon Dans L’Épreuve
Et celui qui vit dans ce don permanent de la force de Dieu peut tout affronter : « Je ne me suis pas révolté, je ne me suis pas dérobé… » La fidélité à la mission confiée implique inévitablement la persécution : les vrais prophètes, c’est-à-dire ceux qui parlent réellement au nom de Dieu sont rarement appréciés de leur vivant. Concrètement, Isaïe dit à ses contemporains : tenez bon, le Seigneur ne vous a pas abandonnés, au contraire, vous êtes en mission pour lui. Alors ne vous étonnez pas d’être maltraités.
Pourquoi ? Parce que le Serviteur qui « écoute » réellement la Parole de Dieu, c’est-à-dire qui la met en pratique, devient vite extrêmement dérangeant. Sa propre conversion appelle les autres à la conversion. Certains entendent l’appel à leur tour… d’autres le rejettent, et, au nom de leurs bonnes raisons, persécutent le Serviteur. Et chaque matin, le Serviteur doit se ressourcer auprès de Celui qui lui permet de tout affronter. Et là, Isaïe emploie une expression un peu curieuse en français mais habituelle en hébreu : « J’ai rendu ma face dure comme pierre » : elle exprime la résolution et le courage ; en français, on dit quelquefois « avoir le visage défait », et bien ici le Serviteur affirme « vous ne me verrez pas le visage défait, rien ne m’écrasera, je tiendrai bon quoi qu’il arrive » ; ce n’est pas de l’orgueil ou de la prétention, c’est la confiance pure : parce qu’il sait bien d’où lui vient sa force.
Je disais en commençant que le prophète Isaïe parlait pour son peuple persécuté, humilié, dans son Exil à Babylone ; mais, bien sûr, quand on relit la Passion du Christ, cela saute aux yeux : le Christ répond exactement à ce portrait du serviteur de Dieu. Écoute de la Parole, confiance inaltérable et donc certitude de la victoire, au sein même de la persécution, tout cela caractérisait Jésus au moment précis où les acclamations de la foule des Rameaux signaient et précipitaient sa perte.
Éclairage exégétique — Synthèse IA
Le passage d’Isaïe 50, 4-7 constitue le troisième des quatre « Chants du Serviteur » (ʿebed YHWH) que la tradition exégétique identifie dans le Deutéro-Isaïe (chapitres 40-55), composé probablement durant l’exil babylonien (vers 550-540 av. J.-C.). Ce troisième chant (Is 50, 4-9, dont la liturgie retient les v. 4-7) se distingue des deux premiers (42, 1-9 ; 49, 1-7) par son caractère autobiographique : le Serviteur parle à la première personne, décrivant à la fois sa mission prophétique et les souffrances qu’elle engendre. Le genre littéraire emprunte à la fois à la confession prophétique — on pense aux « confessions de Jérémie » (Jr 11-20) — et au psaume de confiance. Les premiers destinataires, exilés à Babylone, y reconnaissaient la figure d’un prophète fidèle dont la persécution même attestait l’authenticité de la mission reçue de Dieu. L’identité historique du Serviteur reste l’un des débats les plus anciens de l’exégèse : figure collective d’Israël, prophète individuel (le Deutéro-Isaïe lui-même ?), ou figure eschatologique à venir.
Le texte s’ouvre sur le don de la parole : « Le Seigneur mon Dieu m’a donné le langage des disciples » — littéralement leshôn limmudîm, la « langue de ceux qui sont instruits/enseignés ». Le terme limmudîm (disciples, apprenants) est rare dans l’Ancien Testament et apparaît aussi en Is 8, 16 et 54, 13. Il établit un lien fondamental entre réception et transmission : le Serviteur ne parle que parce qu’il a d’abord écouté. L’image de l’oreille « éveillée » chaque matin (babbōqer babbōqer, « matin après matin », par redoublement hébraïque d’intensité) évoque une discipline quotidienne d’écoute, une disponibilité renouvelée. La finalité de cette parole reçue est thérapeutique : « soutenir celui qui est épuisé » (yaʿef, l’épuisé, le las). Le Serviteur n’est pas un conquérant mais un consolateur, ce qui s’inscrit parfaitement dans le programme du Deutéro-Isaïe qui s’ouvre sur « Consolez, consolez mon peuple » (Is 40, 1).
La transition du v. 5 au v. 6 est saisissante : de l’écoute obéissante, on passe brutalement à la violence subie. « J’ai présenté mon dos à ceux qui me frappaient, et mes joues à ceux qui m’arrachaient la barbe. » L’arrachage de la barbe (merōṭ) était dans le Proche-Orient ancien un geste d’humiliation extrême (cf. 2 S 10, 4 ; Ne 13, 25). Le Serviteur ne subit pas passivement : il présente activement son corps aux coups. Le verbe nātatî (« j’ai donné/présenté ») implique un acte volontaire, une offrande de soi. Les outrages et crachats mentionnés au v. 6 seront repris presque littéralement dans le récit de la Passion selon Matthieu (Mt 26, 67), ce qui explique le choix liturgique de cette lecture pour le Dimanche des Rameaux. La correspondance est si précise que les premiers chrétiens y ont vu une prophétie directe de la Passion du Christ.
Le v. 7 opère un renversement théologique décisif par l’expression « j’ai rendu ma face dure comme pierre » (kaḥallāmîsh, « comme le silex »). Le silex, dans la symbolique biblique, évoque à la fois la dureté et le feu qu’on en tire (cf. Dt 8, 15 ; Ez 3, 9). Cette dureté n’est pas de l’insensibilité mais de la résolution : le Serviteur tient ferme parce qu’il sait — yādaʿtî, « je sais » avec certitude — qu’il « ne sera pas confondu » (bôsh, être couvert de honte). La honte, dans la culture de l’honneur du Proche-Orient ancien, était une mort sociale. Le Serviteur affirme que Dieu le préservera de cette mort-là, même au cœur de l’humiliation physique. On retrouve ici le paradoxe central de la théologie du Serviteur : la souffrance n’est pas signe d’abandon divin mais lieu de la fidélité de Dieu.
Origène, dans ses Homélies sur Isaïe, voit dans ce Serviteur une préfiguration directe du Christ qui, lors de sa Passion, ne répond pas aux outrages par la violence mais par le silence et l’offrande de soi. Il insiste sur le lien entre l’oreille ouverte du Serviteur et l’obéissance parfaite du Fils : écouter Dieu, c’est accepter le chemin de la croix. Cyrille d’Alexandrie, dans son Commentaire sur Isaïe, développe une lecture christologique plus systématique : le visage « dur comme pierre » du Serviteur préfigure la détermination avec laquelle Jésus « durcit sa face » pour monter à Jérusalem (Lc 9, 51, où Luc utilise le verbe stērizō, « affermir »). Pour Cyrille, l’absence de révolte du Serviteur n’est pas résignation mais souveraine liberté : celui qui pourrait appeler douze légions d’anges choisit de se livrer.
L’intertextualité avec le Psaume 21 (22), psaume responsorial de ce dimanche, est particulièrement dense. Le juste souffrant du psaume, abandonné de Dieu et moqué par les hommes, prolonge et radicalise la figure du Serviteur d’Isaïe. Mais c’est surtout avec l’hymne de Philippiens 2 (deuxième lecture) que le lien théologique est le plus profond : l’abaissement volontaire du Serviteur en Isaïe trouve son accomplissement plénier dans la kénose du Christ qui « s’est anéanti, prenant la condition de serviteur ». Le mot grec doulos (serviteur/esclave) de Ph 2, 7 traduit exactement le ʿebed hébreu d’Isaïe. La liturgie du Dimanche des Rameaux tisse ainsi un arc théologique complet : de la prophétie du Serviteur souffrant à son accomplissement christologique, en passant par la prière du juste abandonné.
Un débat exégétique majeur concerne l’articulation entre souffrance et rédemption dans ce troisième chant. Contrairement au quatrième chant (Is 52, 13 – 53, 12), où la souffrance du Serviteur est explicitement vicaire (« il portait nos souffrances »), le troisième chant ne mentionne pas de valeur rédemptrice de la souffrance endurée. Le Serviteur souffre à cause de sa mission, non à la place de quelqu’un. Certains exégètes (Westermann, Baltzer) y voient un stade antérieur de la réflexion théologique sur la souffrance innocente, tandis que d’autres (Childs, Blenkinsopp) insistent sur la nécessité de lire les quatre chants comme un ensemble progressif où la signification salvifique de la souffrance se dévoile graduellement. Cette progression trouve un écho dans la manière dont le Nouveau Testament articule la Passion : Jésus entre d’abord dans la souffrance par obéissance (Gethsémani), avant que cette souffrance ne soit interprétée comme sacrifice « pour la multitude en rémission des péchés » (Mt 26, 28).
🔥 Contempler
Grâce à demander : Seigneur, donne-moi d’accueillir ta parole qui « soutient celui qui est épuisé », et de ne pas me dérober quand tu éveilles mon oreille ce matin.
Composition de lieu — C’est l’aube. Imagine un homme seul, debout dans la lumière encore grise du petit matin. Autour de lui, le silence n’est pas encore brisé. Il se tient là, les yeux ouverts, l’oreille tendue — comme quelqu’un qui attend un murmure. Puis viennent les visages hostiles, les mains qui frappent, les crachats. Tu sens l’humidité froide sur la peau, la brûlure de la barbe arrachée. Et cet homme ne recule pas. Sa face est « dure comme pierre » — non pas fermée, mais résolue. Tu le regardes.
Méditation — Le texte commence par un don : « Le Seigneur mon Dieu m’a donné le langage des disciples. » Pas le langage des maîtres, pas celui des prophètes tonnants — celui des « disciples », de ceux qui apprennent. Et ce langage reçu sert à une chose précise : « soutenir celui qui est épuisé ». Une parole pour les fatigués. Remarque la répétition : « il éveille, il éveille mon oreille ». Deux fois. Comme un geste patient, celui d’un père qui réveille doucement un enfant. « Chaque matin » — ce n’est pas un événement unique, c’est un rendez-vous quotidien. La fidélité de Dieu a le rythme des aubes.
Puis le texte bascule. Le Serviteur qui écoute devient celui qu’on frappe. « J’ai présenté mon dos à ceux qui me frappaient, et mes joues à ceux qui m’arrachaient la barbe. » Ce n’est pas de la passivité — c’est un acte. Chaque verbe est actif : « j’ai présenté », « je n’ai pas caché ». Il y a une liberté souveraine dans cette offrande. Et toi, devant quoi te dérobes-tu en ce moment ? Quel coup voudrais-tu esquiver — dans ta vie, dans tes relations, dans ta prière même ? Qu’est-ce qui te donne envie de « cacher ta face » ?
Le secret de cette tenue debout tient en une phrase : « Le Seigneur mon Dieu vient à mon secours. » Non pas « viendra » — « vient ». Au présent. Le secours de Dieu n’est pas une promesse lointaine, c’est une présence actuelle, au cœur même des outrages. C’est pourquoi le Serviteur peut « rendre sa face dure comme pierre » — non par orgueil, mais par confiance. « Je sais que je ne serai pas confondu. » Il y a quelque chose de bouleversant dans ce « je sais ». Pas « j’espère », pas « je crois » — « je sais ». D’où vient cette certitude ? De l’écoute de chaque matin. C’est l’intimité répétée, fidèle, qui fonde la solidité.
Colloque — Seigneur, je ne sais pas si j’ai cette certitude. Parfois mon oreille est sourde le matin. Parfois je me dérobe — devant la difficulté, devant la souffrance des autres, devant la mienne. Apprends-moi cette écoute de disciple, celle qui ne fabrique pas de belles paroles mais qui reçoit, chaque matin, le mot juste pour « soutenir celui qui est épuisé ». Et si je dois présenter mon dos, que je sache que tu viens à mon secours — au présent.
Question pour la relecture : Dans ma prière ce matin, qu’est-ce que le Seigneur a « éveillé » en moi — et devant quoi ai-je eu envie de me dérober ?
🕊️ Psaume — Ps 21 (22), 8-9, 17-18a, 19-20, 22c-24a ↗
Lire le texte — Ps 21 (22), 8-9, 17-18a, 19-20, 22c-24a
Tous ceux qui me voient me bafouent, ils ricanent et hochent la tête : « Il comptait sur le Seigneur : qu’il le délivre ! Qu’il le sauve, puisqu’il est son ami ! » Oui, des chiens me cernent, une bande de vauriens m’entoure. Ils me percent les mains et les pieds ; je peux compter tous mes os. Ils partagent entre eux mes habits et tirent au sort mon vêtement. Mais toi, Seigneur, ne sois pas loin : ô ma force, viens vite à mon aide ! Tu m’as répondu ! Et je proclame ton nom devant mes frères, je te loue en pleine assemblée. Vous qui le craignez, louez le Seigneur.
📘 Comprendre
Commentaire pastoral — Marie-Noëlle Thabut
Du Cri De Détresse À L’Action De Grâce
Ce psaume 21/22 nous réserve quelques surprises : il commence par cette fameuse phrase « Mon Dieu, Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » qui a fait couler beaucoup d’encre et même de notes de musique ! L’erreur est de la sortir de son contexte, et du coup, nous sommes souvent tentés de la comprendre de travers : pour la comprendre, il faut relire ce psaume en entier. Il est assez long, trente-deux versets dont nous lisons rarement la fin : or que dit-elle ? C’est une action de grâce : « Tu m’as répondu ! Et je proclame ton nom devant mes frères, je te loue en pleine assemblée. » Celui qui criait « Mon Dieu, Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » dans le premier verset, rend grâce quelques versets plus bas pour le salut accordé. Non seulement, il n’est pas mort, mais il remercie Dieu justement de ne pas l’avoir abandonné.
Ensuite, à première vue, on croirait vraiment que le psaume 21/22 a été écrit pour Jésus-Christ : « Ils me percent les mains et les pieds ; je peux compter tous mes os ». Il s’agit bien du supplice d’un crucifié ; et cela sous les yeux cruels et peut-être même voyeurs des bourreaux et de la foule : « Oui, des chiens me cernent, une bande de vauriens m’entoure » … « Ces gens me voient, ils me regardent. Ils partagent entre eux mes habits, et tirent au sort mon vêtement ».
Mais, en réalité, ce psaume n’a pas été écrit pour Jésus-Christ, il a été composé au retour de l’Exil à Babylone : ce retour est comparé à la résurrection d’un condamné à mort ; car l’Exil était bien la condamnation à mort de ce peuple ; encore un peu, et il aurait été rayé de la carte !
Et donc, dans ce psaume 21/22, Israël est comparé à un condamné qui a bien failli mourir sur la croix (n’oublions pas que la croix était un supplice très courant à l’époque du retour de l’Exil), c’est pour cela qu’on prend l’exemple d’une crucifixion) : le condamné a subi les outrages, l’humiliation, les clous, l’abandon aux mains des bourreaux… et puis, miraculeusement, il en a réchappé, il n’est pas mort. Traduisez : Israël est rentré d’Exil. Et, désormais, il se laisse aller à sa joie et il la dit à tous, il la crie encore plus fort qu’il n’a crié sa détresse. Le récit de la crucifixion n’est donc pas au centre du psaume, il est là pour mettre en valeur l’action de grâce de celui (Israël) qui vient d’échapper à l’horreur.
Du sein de sa détresse, Israël n’a jamais cessé d’appeler au secours et il n’a pas douté un seul instant que Dieu l’écoutait. Son grand cri que nous connaissons bien : « Mon Dieu, Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » est bien un cri de détresse devant le silence de Dieu, mais ce n’est ni un cri de désespoir, ni encore moins un cri de doute. Bien au contraire ! C’est la prière de quelqu’un qui souffre, qui ose crier sa souffrance. Au passage, nous voilà éclairés sur notre propre prière quand nous sommes dans la souffrance quelle qu’elle soit : nous avons le droit de crier, la Bible nous y invite.
Ce psaume est donc en fait le chant du retour de l’Exil : Israël rend grâce. Il se souvient de la douleur passée, de l’angoisse, du silence apparent de Dieu ; il se sentait abandonné aux mains de ses ennemis … Mais il continuait à prier. Israël continuait à se rappeler l’Alliance, et tous les bienfaits de Dieu.
Le psaume 21 comme un ex-voto Au fond, ce psaume est l’équivalent de nos ex-voto : au milieu d’un grand danger, on a prié et on a fait un vœu ; du genre « si j’en réchappe, j’offrirai un ex-voto à tel ou tel saint » ; (le mot « ex-voto » veut dire justement « à la suite d’un vœu ») ; une fois délivré, on tient sa promesse. C’est parfois sous forme d’un tableau qui rappelle le drame et la prière des proches.
Notre psaume 21/22 ressemble exactement à cela : il décrit bien l’horreur de l’Exil, la détresse du peuple d’Israël et de Jérusalem assiégée par Nabuchodonosor, le sentiment d’impuissance devant l’épreuve ; et ici l’épreuve, c’est la haine des hommes ; il dit la prière de supplication : « Mon Dieu, Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » qu’on peut traduire « Pourquoi, en vue de quoi, m’as-tu abandonné à la haine de mes ennemis ? » Et Dieu sait si le peuple d’Israël a affronté de nombreuses fois la haine des hommes. Mais ce psaume dit encore plus, tout comme nos ex-voto, l’action de grâce de celui qui reconnaît devoir à Dieu seul son salut. « Tu m’as répondu ! Et je proclame ton nom devant mes frères… Je te loue en pleine assemblée. Vous qui le craignez, louez le SEIGNEUR ! » Et les derniers versets du psaume ne sont qu’un cri de reconnaissance ; malheureusement, nous ne les chanterons pas pendant la messe de ce dimanche des Rameaux … (peut-être parce que nous sommes censés les connaître par cœur ?) : « Les pauvres mangeront, ils seront rassasiés ; ils loueront le SEIGNEUR, ceux qui le cherchent. À vous toujours, la vie et la joie ! La terre se souviendra et reviendra vers le SEIGNEUR, chaque famille de nations se prosternera devant lui… Moi, je vis pour lui, ma descendance le servira. On annoncera le Seigneur aux générations à venir. On proclamera sa justice au peuple qui va naître : Voilà son œuvre ! »
📖 2e lecture — Ph 2, 6-11 ↗
Lire le texte — Ph 2, 6-11
Le Christ Jésus, ayant la condition de Dieu, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. Mais il s’est anéanti, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes. Reconnu homme à son aspect, il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix. C’est pourquoi Dieu l’a exalté : il l’a doté du Nom qui est au-dessus de tout nom, afin qu’au nom de Jésus tout genou fléchisse au ciel, sur terre et aux enfers, et que toute langue proclame : « Jésus Christ est Seigneur » à la gloire de Dieu le Père. – Parole du Seigneur.
🎙️ Enchaîné… mais libre dans le Christ (J347 · soir)
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Commentaire pastoral — Marie-Noëlle Thabut
Jésus, Serviteur De Dieu
Pendant l’Exil à Babylone, au sixième siècle avant Jésus-Christ, le prophète Isaïe, de la part de Dieu bien sûr, avait assigné une mission et un titre à ses contemporains ; le titre était celui de Serviteur de Dieu. Il s’agissait, au cœur même des épreuves de l’Exil, de rester fidèles à la foi de leurs pères et d’en témoigner au milieu des païens de Babylone, fut-ce au prix des humiliations et de la persécution. Dieu seul pouvait leur donner la force d’accomplir cette mission.
Lorsque les premiers chrétiens ont été affrontés au scandale de la croix, ils ont médité le mystère du destin de Jésus, et n’ont pas trouvé de meilleure explication que celle-là : « Jésus s’est anéanti, prenant la condition de serviteur ». Lui aussi a bravé l’opposition, les humiliations, la persécution. Lui aussi a cherché sa force auprès de son Père parce qu’il n’a jamais cessé de lui faire confiance.
Mais il était Dieu, me direz-vous. Pourquoi n’a-t-il pas recherché la gloire et les honneurs qui reviennent à Dieu ? Mais, justement, parce qu’il est Dieu, il veut sauver les hommes. Il agit donc en homme et seulement en homme pour montrer le chemin aux hommes. Paul dit : « Le Christ Jésus, ayant la condition de Dieu, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. » C’est justement parce qu’il est de condition divine, qu’il ne revendique rien. Il sait, lui, ce qu’est l’amour gratuit… il sait bien que ce n’est pas bon de revendiquer, il ne juge
pas bon de « revendiquer » le droit d’être traité à l’égal de Dieu… Et pourtant c’est bien cela que Dieu veut nous donner ! Donner comme un cadeau. Et c’est effectivement cela qui lui a été donné en définitive.
J’ai bien dit comme un cadeau et non pas comme une récompense. Car il me semble que l’un des pièges de ce texte est la tentation que nous avons de le lire en termes de récompense ; comme si le schéma était : Jésus s’est admirablement comporté et donc il a reçu une récompense admirable ! Si j’ose parler de tentation, c’est que toute présentation du plan de Dieu en termes de calcul, de récompense, de mérite, ce que j’appelle des termes arithmétiques est contraire à la « grâce » de Dieu… La grâce, comme son nom l’indique, est gratuite ! Et, curieusement, nous avons beaucoup de mal à raisonner en termes de gratuité ; nous sommes toujours tentés de parler de mérites ; mais si Dieu attendait que nous ayons des mérites, c’est là que nous pourrions être inquiets… La merveille de l’amour de Dieu c’est qu’il n’attend pas nos mérites pour nous combler ; c’est en tout cas ce que les hommes de la Bible ont découvert grâce à la Révélation. On s’expose à des contresens si on oublie que tout est don gratuit de Dieu.
Le Projet De Dieu Est Gratuit
Pour Paul, c’est une évidence que le don de Dieu est gratuit. Essayons de résumer la pensée de Paul : le projet de Dieu (son « dessein bienveillant ») c’est de nous faire entrer dans son intimité, son bonheur, son amour parfait. Ce projet est absolument gratuit, puisque c’est un projet d’amour. Ce don de Dieu, cette entrée dans sa vie divine, il nous suffit de l’accueillir avec émerveillement, tout simplement ; pas question de le mériter, c’est « cadeau » si j’ose dire. Avec Dieu, tout est cadeau. Mais nous nous excluons nous-mêmes de ce don gratuit si nous adoptons une attitude de revendication ; si nous nous conduisons à l’image de la femme du jardin d’Éden : elle prend le fruit défendu, elle s’en empare, comme un enfant « chipe » sur un étalage… Jésus-Christ, au contraire, n’a été qu’accueil (ce que saint Paul appelle « obéissance »), et parce qu’il n’a été qu’accueil du don de Dieu et non revendication, il a été comblé. Et il nous montre le chemin, nous n’avons qu’à suivre, c’est-à-dire l’imiter.
Il reçoit le Nom qui est au-dessus de tout nom : c’est bien le Nom de Dieu justement ! Dire de Jésus qu’il est Seigneur, c’est dire qu’il est Dieu : dans l’Ancien Testament, le titre de « Seigneur » était réservé à Dieu. La génuflexion aussi, d’ailleurs : « afin qu’au Nom de Jésus, tout genou fléchisse » … C’est une allusion à une phrase du prophète Isaïe : « Devant moi tout genou fléchira, toute langue en fera le serment, dit Dieu » (Is 45,23).
Jésus a vécu sa vie d’homme dans l’humilité et la confiance, même quand le pire est arrivé, c’est-à-dire la haine des hommes et la mort. J’ai dit « confiance » ; Paul, lui, parle « d’obéissance ». « Obéir », « ob-audire » en latin, c’est littéralement « mettre son oreille (audire) « devant » (ob) la parole : c’est l’attitude du dialogue parfait, sans ombre ; c’est la totale confiance ; si on met son oreille devant la parole, c’est parce qu’on sait que cette parole n’est qu’amour, on peut l’écouter sans crainte.
L’hymne se termine par « toute langue proclame : Jésus-Christ est Seigneur à la gloire de Dieu le Père » : la gloire, c’est la manifestation, la révélation de l’amour infini ; autrement dit, en voyant le Christ porter l’amour à son paroxysme, et accepter de mourir pour nous révéler jusqu’où va l’amour de Dieu, nous pouvons dire comme le centurion « Oui, vraiment, celui-là est le Fils de Dieu » … puisque Dieu, c’est l’amour.
Commentaire de la Passion de Notre Seigneur Jésus Christ selon saint Matthieu
Chaque année, pour le dimanche des Rameaux, nous lisons le récit de la Passion dans l’un des trois Évangiles synoptiques ; cette année, c’est donc dans l’Évangile de Matthieu. En fait, dans les quelques minutes de cette émission, je ne peux pas lire le récit de la Passion lui-même, mais je vous propose de nous arrêter aux épisodes qui sont propres à Matthieu ; bien sûr, dans les grandes lignes, les quatre récits de la Passion sont très semblables ; mais si on regarde d’un peu plus près, on s’aperçoit que chacun des évangélistes a ses accents propres.
Passages Propres À Matthieu
Voici donc quelques épisodes et quelques phrases que Matthieu est seul à rapporter.
Tout d’abord, on se souvient que c’est à prix d’argent que Judas a livré Jésus aux grands prêtres juifs. Matthieu est le seul à dire la somme exacte, trente pièces d’argent : ce détail n’est pas anodin, car c’était le prix fixé par la Loi pour l’achat d’un esclave. Cela veut dire le mépris que les hommes ont manifesté envers le Seigneur de l’univers.
Plus tard, le même Judas fut pris de remords : « Alors, en voyant que Jésus était condamné, Judas, qui l’avait livré, fut pris de remords ; il rendit les trente pièces d’argent aux grands prêtres et aux anciens. Il leur dit : « J’ai péché en livrant à la mort un innocent. » Ils répliquèrent : « Que nous importe ? Cela te regarde ! » Jetant alors les pièces d’argent dans le Temple, il se retira et alla se pendre. Les grands prêtres ramassèrent l’argent et dirent : « Il n’est pas permis de le verser dans le trésor, puisque c’est le prix du sang. » Après avoir tenu conseil, ils achetèrent avec cette somme le champ du potier pour y enterrer les étrangers. Voilà pourquoi ce champ est appelé jusqu’à ce jour le Champ-du-Sang. Alors fut accomplie la parole prononcée par le prophète Jérémie : Ils ramassèrent les trente pièces d’argent, le prix de celui qui fut mis à prix, le prix fixé par les fils d’Israël, et ils les donnèrent pour le champ du potier, comme le Seigneur me l’avait ordonné. » (Mt 27,3-10).
Au cours de la comparution de Jésus chez Pilate, Matthieu est le seul à rapporter l’intervention de la femme de Pilate : Tandis qu’il (Pilate) siégeait au tribunal, sa femme lui fit dire : « Ne te mêle pas de l’affaire de ce juste, car aujourd’hui j’ai beaucoup souffert en songe à cause de lui. » (Mt 27,19).
Et il est clair que le procès de Jésus mettait Pilate mal à l’aise. Un peu plus tard, Matthieu encore, raconte l’épisode du lavement des mains : « Pilate, voyant que ses efforts ne servaient à rien, sinon à augmenter le tumulte, prit de l’eau et se lava les mains devant la foule, en disant : « Je suis innocent du sang de cet homme : cela vous regarde ! » Tout le peuple répondit : « Son sang, qu’il soit sur nous et sur nos enfants ! » Alors, il leur relâcha Barabbas ; quant à Jésus, il le fit flageller, et il le livra pour qu’il soit crucifié. » (Mt 27,24-26).
Au moment de la mort de Jésus, les trois évangélistes synoptiques (Matthieu, Marc et Luc) racontent que le rideau du temple s’est déchiré du haut en bas, mais Matthieu, seul, ajoute : « la terre trembla et les rochers se fendirent. Les tombeaux s’ouvrirent ; les corps de nombreux saints qui étaient morts ressuscitèrent, et, sortant des tombeaux après la résurrection de Jésus, ils entrèrent dans la Ville sainte, et se montrèrent à un grand nombre de gens. » (Mt 27,51-53).
Enfin, Matthieu a noté le soin tout spécial que les autorités ont apporté à la garde du tombeau de Jésus : ils sont allés trouver Pilate pour obtenir l’autorisation de surveiller le sépulcre dans la crainte que les disciples ne viennent subtiliser le corps de Jésus pour faire croire qu’il était ressuscité. Et c’est exactement la légende qu’ils ont fait courir après la résurrection.
La Vraie Grandeur De Jésus Reconnue Par Des Païens
Ce qui est notable ici, en définitive, c’est l’aveuglement des autorités religieuses, qui les pousse à l’acharnement contre Jésus.
Et c’est le terrible paradoxe de ce drame : à savoir que, en dehors de sa famille, et de ses quelques disciples, ceux qui auraient dû être les plus proches de Jésus, les Juifs en général, l’ont méconnu, méprisé, humilié. Et que, en revanche, ce sont les autres, les païens, qui, sans le savoir, lui ont donné ses véritables titres de noblesse. Car l’une des caractéristiques de ce texte est bien l’abondance des titres donnés à Jésus dans le récit de la Passion, qui représente quelques heures, ses dernières heures de vie terrestre. Cet homme anéanti, blessé dans son corps et dans sa dignité, honni, accusé de blasphème, ce qui est le pire des péchés pour ses compatriotes… est en même temps honoré bien involontairement par des étrangers qui lui décernent les plus hauts titres de la religion juive. À commencer par le titre de « Juste » que lui a donné la femme de Pilate. Et, quant à celui-ci, il a fait afficher sur la croix le fameux écriteau qui désigne Jésus comme « le roi des Juifs ».
Enfin, le titre de Fils de Dieu lui est d’abord décerné par pure dérision, pour l’humilier : d’abord par les passants qui font cruellement remarquer à l’agonisant le contraste entre la grandeur du titre et son impuissance définitive ; puis ce sont les chefs des prêtres, les scribes et les anciens qui le défient : si réellement il était le Fils de Dieu, il n’en serait pas là. Mais ce même titre va lui être finalement décerné par le centurion romain : et alors il résonne comme une véritable profession de foi : « Vraiment celui-ci était le Fils de Dieu ».
Or cette phrase préfigure déjà la conversion des païens, ce qui revient à dire que la mort du Christ n’est pas un échec, elle est une victoire. Le projet de salut de l’humanité tout entière est en train de se réaliser.
Alors on comprend pourquoi Matthieu accentue le contraste entre la faiblesse du condamné et la grandeur que certains païens lui reconnaissent quand même : c’est pour nous faire comprendre ce qui est à première vue impensable : à savoir que c’est dans sa faiblesse même que Jésus manifeste sa vraie grandeur, qui est celle de Dieu, c’est-à-dire de l’amour infini.
Éclairage exégétique — Synthèse IA
L’hymne de Philippiens 2, 6-11 est l’un des textes les plus denses et les plus étudiés du Nouveau Testament. La majorité des exégètes contemporains (Martin, Käsemann, Hengel, Fee) considèrent qu’il s’agit d’un hymne pré-paulinien, c’est-à-dire un texte liturgique ou confessionnel que Paul a intégré dans sa lettre, probablement composé dans les années 40-50 dans les communautés helléno-chrétiennes. La structure est clairement bipartite : un mouvement descendant de dépouillement (v. 6-8 : de la condition divine à la mort sur la croix) suivi d’un mouvement ascendant d’exaltation (v. 9-11 : de la croix à la seigneurie universelle). Ce schéma en V — descente puis remontée — constitue l’une des premières christologies narratives du christianisme. Paul insère cet hymne dans un contexte parénétique (d’exhortation morale) : il invite les Philippiens à « avoir en eux les mêmes dispositions que dans le Christ Jésus » (Ph 2, 5), ce qui montre que la christologie n’est jamais séparée de l’éthique.
Le v. 6 pose d’emblée la question christologique la plus vertigineuse : en morphē theou hyparchōn — « existant en forme de Dieu ». Le terme morphē (forme) ne désigne pas une apparence extérieure mais la réalité profonde, la nature essentielle. L’expression to einai isa theō (« le fait d’être égal à Dieu ») confirme cette lecture ontologique. Le Christ ne possède pas une ressemblance avec Dieu ; il partage la condition divine elle-même. Le verbe hēgēsato (« il n’a pas considéré comme… ») est au centre d’un débat exégétique ancien et toujours actif. Le mot harpagmos (traduit par « chose à retenir jalousement » ou « proie à saisir ») peut être compris de deux manières : soit le Christ possédait déjà l’égalité divine et a choisi de ne pas s’y accrocher (res rapta, chose possédée), soit il a renoncé à saisir un statut qu’il aurait pu revendiquer (res rapienda, chose à conquérir). La première interprétation, dominante chez les Pères grecs et dans l’exégèse contemporaine (Hoover, Wright), est théologiquement plus forte : celui qui est véritablement Dieu renonce à exercer les prérogatives de sa divinité.
Le v. 7 contient le terme théologique qui a donné son nom à toute une tradition christologique : ekenōsen (« il s’est vidé », d’où le concept de kénose). Ce verbe, employé métaphoriquement, ne signifie pas que le Christ a cessé d’être Dieu, mais qu’il a renoncé à manifester sa gloire divine. La « condition de serviteur » (morphēn doulou) fait écho directement au ʿebed YHWH d’Isaïe : le même mot doulos traduit le Serviteur souffrant des chants isaïens. L’expression « devenant semblable aux hommes » (en homoiōmati anthrōpōn genomenos) souligne la réalité de l’incarnation tout en préservant une nuance : homoiōma (ressemblance) n’est pas identité pure, car le Christ est homme sans cesser d’être plus qu’homme. Cette formulation prudente anticipe les débats christologiques des siècles suivants sur l’articulation des deux natures.
Le v. 8 constitue le nadir du mouvement descendant : « obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix » (thanatou de staurou). L’ajout « et la mort de la croix » — que beaucoup de spécialistes considèrent comme une précision paulinienne à l’hymne originel — est d’une force rhétorique considérable. Dans le monde romain, la crucifixion était le summum supplicium, le châtiment suprême réservé aux esclaves et aux séditieux, une mort non seulement atroce mais infamante. Cicéron la qualifiait de crudelissimum taeterrimumque supplicium (« le supplice le plus cruel et le plus horrible »). Pour un auditeur gréco-romain, affirmer que celui qui partage la nature divine est mort crucifié constituait un scandale absolu — exactement le skandalon dont parle Paul en 1 Co 1, 23. Le mouvement de l’hymne ne s’arrête pas à la mort : il traverse la mort pour que le dio kai (« c’est pourquoi aussi ») du v. 9 opère le retournement.
Le v. 9 inaugure le mouvement ascendant avec un verbe massif : hyperupsōsen (« il l’a sur-exalté »), un composé rare avec le préfixe hyper- qui indique une élévation au-delà de toute mesure. Dieu « lui a fait don du Nom qui est au-dessus de tout nom » — et ce Nom, révélé au v. 11, n’est autre que Kyrios, « Seigneur », qui traduit dans la Septante le tétragramme divin YHWH. L’hymne applique donc au Christ crucifié le Nom même de Dieu. Les v. 10-11 citent et réinterprètent Isaïe 45, 23 (« devant moi tout genou fléchira, toute langue jurera par moi »), un texte où YHWH affirme son unicité absolue face aux idoles. Ce qui était dit de YHWH seul est désormais dit de Jésus : la proskynèse (prosternation) universelle — « au ciel, sur terre et aux enfers » (katachthoniōn, les êtres souterrains, c’est-à-dire les morts ou les puissances infernales) — embrasse la totalité du cosmos. La confession « Jésus Christ est Seigneur » (Kyrios Iēsous Christos) est probablement la plus ancienne formule de foi chrétienne (cf. Rm 10, 9 ; 1 Co 12, 3).
Jean Chrysostome, dans ses Homélies sur l’Épître aux Philippiens (homélie 7), insiste sur la dimension volontaire de la kénose : le Christ n’a pas été contraint de descendre, il a choisi librement de le faire, et c’est cette liberté qui confère à l’abaissement sa valeur rédemptrice. Chrysostome utilise l’hymne pour combattre à la fois l’arianisme (le Christ est véritablement en morphē theou) et le docétisme (il est véritablement devenu homme, véritablement mort). Augustin, dans le De Trinitate (livre I et II) et dans plusieurs sermons, lit l’hymne philippien comme la clé de l’économie du salut : la forma Dei et la forma servi ne sont pas successives mais simultanées — le Christ ne cesse pas d’être Dieu quand il devient serviteur. Cette lecture augustinienne, reprise par le Concile de Chalcédoine (451), a fixé pour des siècles le cadre de l’interprétation : « sans confusion ni séparation » des deux natures.
L’articulation de cet hymne avec les deux autres lectures du Dimanche des Rameaux est d’une cohérence théologique remarquable. Le Serviteur d’Isaïe 50 qui « ne se dérobe pas » aux coups trouve son accomplissement dans le Christ qui est « obéissant jusqu’à la mort ». Le récit de la Passion selon Matthieu déploie narrativement ce que l’hymne concentre poétiquement : le silence de Jésus devant Pilate incarne la kénose de la parole divine ; le couronnement d’épines parodie la royauté que l’hymne proclame véritable ; le cri d’abandon sur la croix est le point le plus bas de la descente kénotique, immédiatement suivi par la confession du centurion — « Vraiment, celui-ci était Fils de Dieu ! » — qui amorce le mouvement d’exaltation. Un débat théologique persistant concerne la portée sotériologique exacte de l’hymne : celui-ci ne mentionne ni le péché, ni le pardon, ni le sacrifice. La rédemption y est-elle implicite, inscrite dans le mouvement même de la kénose, ou l’hymne se limite-t-il à une christologie de l’intronisation royale ? Les exégètes comme Gorman (Inhabiting the Cruciform God) plaident pour une « sotériologie kénotique » où le salut réside dans le mouvement même de Dieu qui se fait esclave parmi les esclaves.
🔥 Contempler
Grâce à demander : Seigneur, donne-moi de contempler ton abaissement sans détourner le regard, et d’y reconnaître la forme la plus haute de l’amour.
Composition de lieu — Tu es dans l’assemblée de Philippes, une petite communauté fragile dans une ville romaine. Quelqu’un chante. C’est un hymne que tous connaissent par cœur. Les mots descendent comme un escalier — « condition de Dieu », « anéanti », « condition de serviteur », « obéissant », « mort », « mort de la croix » — chaque marche plus basse que la précédente. Puis, au point le plus bas, le mouvement se retourne, et les mots remontent : « exalté », « Nom au-dessus de tout nom », « tout genou fléchisse », « toute langue proclame ». Tu sens dans ton corps ce double mouvement — descente, remontée. Comme une respiration.
Méditation — « Ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. » C’est le premier geste : un lâcher-prise. Là où tout en nous voudrait retenir — nos titres, notre réputation, notre confort, notre image — lui, « ne retint pas ». Le mot grec (harpagmos) évoque quelque chose qu’on agrippe, qu’on serre dans son poing. Jésus ouvre la main. Qu’est-ce que tu retiens jalousement, toi, en ce moment ? Quel « rang » — réel ou imaginaire — te coûterait de lâcher ?
Puis vient le mot le plus vertigineux du Nouveau Testament : « il s’est anéanti ». Pas « il a perdu quelque chose ». Il s’est vidé. Activement. Librement. Et cette kénose ne s’arrête pas : « obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix ». Paul ajoute « et la mort de la croix » comme un dernier degré qu’on ne croyait pas possible. La croix n’est pas un accident — c’est le lieu où l’amour va quand il refuse de s’arrêter. Chaque étape de l’abaissement est un « oui » de plus. Non pas un oui résigné, mais un oui libre — celui de quelqu’un qui choisit d’aller jusqu’au bout.
Et « c’est pourquoi » — ce « c’est pourquoi » est décisif — « Dieu l’a exalté ». L’exaltation ne vient pas malgré l’abaissement, mais à cause de lui. C’est la logique même de Dieu, à l’inverse de la nôtre. Le Nom « au-dessus de tout nom » est donné à celui qui est descendu le plus bas. Qu’est-ce que cela dit de Dieu ? Qu’il n’est pas du côté de la puissance qui écrase, mais de l’amour qui se donne. Le trône de Dieu ressemble à une croix.
Colloque — Jésus, je voudrais comprendre cette liberté qui est la tienne — ouvrir la main au lieu de serrer le poing. Je regarde ce mouvement de descente et quelque chose en moi résiste : je veux monter, être reconnu, ne pas perdre. Apprends-moi que le chemin vers le bas n’est pas une défaite. Que ton anéantissement est le visage même de l’amour. Que là où je me vide, tu remplis.
Question pour la relecture : Quel « rang » ou quelle sécurité est-ce que je retiens en ce moment — et qu’est-ce qui se passerait si j’ouvrais la main ?
✝️ Évangile — Mt 26, 14 – 27, 66 ↗
Lire le texte — Mt 26, 14 – 27, 66
Les sigles désignant les divers interlocuteurs sont les suivants : † = Jésus ; L = Lecteur ; D = Disciples et amis ; F = Foule ; A = Autres personnages. L. En ce temps-là, l’un des Douze, nommé Judas Iscariote, se rendit chez les grands prêtres et leur dit : D. « Que voulez-vous me donner, si je vous le livre ? » L. Ils lui remirent trente pièces d’argent. Et depuis, Judas cherchait une occasion favorable pour le livrer. Le premier jour de la fête des pains sans levain, les disciples s’approchèrent et dirent à Jésus : D. « Où veux-tu que nous te fassions les préparatifs pour manger la Pâque ? » L. Il leur dit : † « Allez à la ville, chez un tel, et dites-lui : ‘Le Maître te fait dire : Mon temps est proche ; c’est chez toi que je veux célébrer la Pâque avec mes disciples.’ » L. Les disciples firent ce que Jésus leur avait prescrit et ils préparèrent la Pâque. Le soir venu, Jésus se trouvait à table avec les Douze. Pendant le repas, il déclara : † « Amen, je vous le dis : l’un de vous va me livrer. » L. Profondément attristés, ils se mirent à lui demander, chacun son tour : D. « Serait-ce moi, Seigneur ? » L. Prenant la parole, il dit : † « Celui qui s’est servi au plat en même temps que moi, celui-là va me livrer. Le Fils de l’homme s’en va, comme il est écrit à son sujet ; mais malheureux celui par qui le Fils de l’homme est livré ! Il vaudrait mieux pour lui qu’il ne soit pas né, cet homme-là ! » L. Judas, celui qui le livrait, prit la parole : D. « Rabbi, serait-ce moi ? » L. Jésus lui répond : † « C’est toi-même qui l’as dit ! » L. Pendant le repas, Jésus, ayant pris du pain et prononcé la bénédiction, le rompit et, le donnant aux disciples, il dit : † « Prenez, mangez : ceci est mon corps. » L. Puis, ayant pris une coupe et ayant rendu grâce, il la leur donna, en disant : † « Buvez-en tous, car ceci est mon sang, le sang de l’Alliance, versé pour la multitude en rémission des péchés. Je vous le dis : désormais je ne boirai plus de ce fruit de la vigne, jusqu’au jour où je le boirai, nouveau, avec vous dans le royaume de mon Père. » L. Après avoir chanté les psaumes, ils partirent pour le mont des Oliviers. Alors Jésus leur dit : † « Cette nuit, je serai pour vous tous une occasion de chute ; car il est écrit : Je frapperai le berger, et les brebis du troupeau seront dispersées. Mais, une fois ressuscité, je vous précéderai en Galilée. » L. Prenant la parole, Pierre lui dit : D. « Si tous viennent à tomber à cause de toi, moi, je ne tomberai jamais. » L. Jésus lui répondit : † « Amen, je te le dis : cette nuit même, avant que le coq chante, tu m’auras renié trois fois. » L. Pierre lui dit : D. « Même si je dois mourir avec toi, je ne te renierai pas. » L. Et tous les disciples dirent de même. Alors Jésus parvient avec eux à un domaine appelé Gethsémani et leur dit : † « Asseyez-vous ici, pendant que je vais là-bas pour prier. » L. Il emmena Pierre, ainsi que Jacques et Jean, les deux fils de Zébédée, et il commença à ressentir tristesse et angoisse. Il leur dit alors : † « Mon âme est triste à en mourir. Restez ici et veillez avec moi. » L. Allant un peu plus loin, il tomba face contre terre en priant, et il disait : † « Mon Père, s’il est possible, que cette coupe passe loin de moi ! Cependant, non pas comme moi, je veux, mais comme toi, tu veux. » L. Puis il revient vers ses disciples et les trouve endormis ; il dit à Pierre : † « Ainsi, vous n’avez pas eu la force de veiller seulement une heure avec moi ? Veillez et priez, pour ne pas entrer en tentation ; l’esprit est ardent, mais la chair est faible. » L. De nouveau, il s’éloigna et pria, pour la deuxième fois ; il disait : † « Mon Père, si cette coupe ne peut passer sans que je la boive, que ta volonté soit faite ! » L. Revenu près des disciples, de nouveau il les trouva endormis, car leurs yeux étaient lourds de sommeil. Les laissant, de nouveau il s’éloigna et pria pour la troisième fois, en répétant les mêmes paroles. Alors il revient vers les disciples et leur dit : † « Désormais, vous pouvez dormir et vous reposer. Voici qu’elle est proche, l’heure où le Fils de l’homme est livré aux mains des pécheurs. Levez-vous ! Allons ! Voici qu’il est proche, celui qui me livre. » L. Jésus parlait encore, lorsque Judas, l’un des Douze, arriva, et avec lui une grande foule armée d’épées et de bâtons, envoyée par les grands prêtres et les anciens du peuple. Celui qui le livrait leur avait donné un signe : D. « Celui que j’embrasserai, c’est lui : arrêtez-le. » L. Aussitôt, s’approchant de Jésus, il lui dit : D. « Salut, Rabbi ! » L. Et il l’embrassa. Jésus lui dit : † « Mon ami, ce que tu es venu faire, fais-le ! » L. Alors ils s’approchèrent, mirent la main sur Jésus et l’arrêtèrent. L’un de ceux qui étaient avec Jésus, portant la main à son épée, la tira, frappa le serviteur du grand prêtre, et lui trancha l’oreille. Alors Jésus lui dit : † « Rentre ton épée, car tous ceux qui prennent l’épée périront par l’épée. Crois-tu que je ne puisse pas faire appel à mon Père ? Il mettrait aussitôt à ma disposition plus de douze légions d’anges. Mais alors, comment s’accompliraient les Écritures selon lesquelles il faut qu’il en soit ainsi ? » L. À ce moment-là, Jésus dit aux foules : † « Suis-je donc un bandit, pour que vous soyez venus vous saisir de moi, avec des épées et des bâtons ? Chaque jour, dans le Temple, j’étais assis en train d’enseigner, et vous ne m’avez pas arrêté. » L. Mais tout cela est arrivé pour que s’accomplissent les écrits des prophètes. Alors tous les disciples l’abandonnèrent et s’enfuirent. Ceux qui avaient arrêté Jésus l’amenèrent devant Caïphe, le grand prêtre, chez qui s’étaient réunis les scribes et les anciens. Quant à Pierre, il le suivait à distance, jusqu’au palais du grand prêtre ; il entra dans la cour et s’assit avec les serviteurs pour voir comment cela finirait. Les grands prêtres et tout le Conseil suprême cherchaient un faux témoignage contre Jésus pour le faire mettre à mort. Ils n’en trouvèrent pas ; pourtant beaucoup de faux témoins s’étaient présentés. Finalement il s’en présenta deux, qui déclarèrent : A. « Celui-là a dit : ‘Je peux détruire le Sanctuaire de Dieu et, en trois jours, le rebâtir.’ » L. Alors le grand prêtre se leva et lui dit : A. « Tu ne réponds rien ? Que dis-tu des témoignages qu’ils portent contre toi ? » L. Mais Jésus gardait le silence. Le grand prêtre lui dit : A. « Je t’adjure, par le Dieu vivant, de nous dire si c’est toi qui es le Christ, le Fils de Dieu. » L. Jésus lui répond : † « C’est toi-même qui l’as dit ! En tout cas, je vous le déclare : désormais vous verrez le Fils de l’homme siéger à la droite du Tout-Puissant et venir sur les nuées du ciel. » L. Alors le grand prêtre déchira ses vêtements, en disant : A. « Il a blasphémé ! Pourquoi nous faut-il encore des témoins ? Vous venez d’entendre le blasphème ! Quel est votre avis ? » L. Ils répondirent : F. « Il mérite la mort. » L. Alors ils lui crachèrent au visage et le giflèrent ; d’autres le rouèrent de coups en disant : F. « Fais-nous le prophète, ô Christ ! Qui t’a frappé ? » L. Cependant Pierre était assis dehors dans la cour. Une jeune servante s’approcha de lui et lui dit : A. « Toi aussi, tu étais avec Jésus, le Galiléen ! » L. Mais il le nia devant tout le monde et dit : D. « Je ne sais pas de quoi tu parles. » L. Une autre servante le vit sortir en direction du portail et elle dit à ceux qui étaient là : A. « Celui-ci était avec Jésus, le Nazaréen. » L. De nouveau, Pierre le nia en faisant ce serment : D. « Je ne connais pas cet homme. » L. Peu après, ceux qui se tenaient là s’approchèrent et dirent à Pierre : A. « Sûrement, toi aussi, tu es l’un d’entre eux ! D’ailleurs, ta façon de parler te trahit. » L. Alors, il se mit à protester violemment et à jurer : D. « Je ne connais pas cet homme. » L. Et aussitôt un coq chanta. Alors Pierre se souvint de la parole que Jésus lui avait dite : « Avant que le coq chante, tu m’auras renié trois fois. » Il sortit et, dehors, pleura amèrement. Le matin venu, tous les grands prêtres et les anciens du peuple tinrent conseil contre Jésus pour le faire mettre à mort. Après l’avoir ligoté, ils l’emmenèrent et le livrèrent à Pilate, le gouverneur. Alors, en voyant que Jésus était condamné, Judas, qui l’avait livré, fut pris de remords ; il rendit les trente pièces d’argent aux grands prêtres et aux anciens. Il leur dit : D. « J’ai péché en livrant à la mort un innocent. » L. Ils répliquèrent : A. « Que nous importe ? Cela te regarde ! » L. Jetant alors les pièces d’argent dans le Temple, il se retira et alla se pendre. Les grands prêtres ramassèrent l’argent et dirent : A. « Il n’est pas permis de le verser dans le trésor, puisque c’est le prix du sang. » L. Après avoir tenu conseil, ils achetèrent avec cette somme le champ du potier pour y enterrer les étrangers. Voilà pourquoi ce champ est appelé jusqu’à ce jour le Champ-du-Sang. Alors fut accomplie la parole prononcée par le prophète Jérémie : Ils ramassèrent les trente pièces d’argent, le prix de celui qui fut mis à prix, le prix fixé par les fils d’Israël, et ils les donnèrent pour le champ du potier, comme le Seigneur me l’avait ordonné. L. On fit comparaître Jésus devant Pilate, le gouverneur, qui l’interrogea : A. « Es-tu le roi des Juifs ? » L. Jésus déclara : † « C’est toi-même qui le dis. » L. Mais, tandis que les grands prêtres et les anciens l’accusaient, il ne répondit rien. Alors Pilate lui dit : A. « Tu n’entends pas tous les témoignages portés contre toi ? » L. Mais Jésus ne lui répondit plus un mot, si bien que le gouverneur fut très étonné. Or, à chaque fête, celui-ci avait coutume de relâcher un prisonnier, celui que la foule demandait. Il y avait alors un prisonnier bien connu, nommé Barabbas. Les foules s’étant donc rassemblées, Pilate leur dit : A. « Qui voulez-vous que je vous relâche : Barabbas ? ou Jésus, appelé le Christ ? » L. Il savait en effet que c’était par jalousie qu’on avait livré Jésus. Tandis qu’il siégeait au tribunal, sa femme lui fit dire : A. « Ne te mêle pas de l’affaire de ce juste, car aujourd’hui j’ai beaucoup souffert en songe à cause de lui. » L. Les grands prêtres et les anciens poussèrent les foules à réclamer Barabbas et à faire périr Jésus. Le gouverneur reprit : A. « Lequel des deux voulez-vous que je vous relâche ? » L. Ils répondirent : F. « Barabbas ! » L. Pilate leur dit : A. « Que ferai-je donc de Jésus appelé le Christ ? » L. Ils répondirent tous : F. « Qu’il soit crucifié ! » L. Pilate demanda : A. « Quel mal a-t-il donc fait ? » L. Ils criaient encore plus fort : F. « Qu’il soit crucifié ! » L. Pilate, voyant que ses efforts ne servaient à rien, sinon à augmenter le tumulte, prit de l’eau et se lava les mains devant la foule, en disant : A. « Je suis innocent du sang de cet homme : cela vous regarde ! » L. Tout le peuple répondit : F. « Son sang, qu’il soit sur nous et sur nos enfants ! » L. Alors, il leur relâcha Barabbas ; quant à Jésus, il le fit flageller, et il le livra pour qu’il soit crucifié. Alors les soldats du gouverneur emmenèrent Jésus dans la salle du Prétoire et rassemblèrent autour de lui toute la garde. Ils lui enlevèrent ses vêtements et le couvrirent d’un manteau rouge. Puis, avec des épines, ils tressèrent une couronne, et la posèrent sur sa tête ; ils lui mirent un roseau dans la main droite et, pour se moquer de lui, ils s’agenouillaient devant lui en disant : F. « Salut, roi des Juifs ! » L. Et, après avoir craché sur lui, ils prirent le roseau, et ils le frappaient à la tête. Quand ils se furent bien moqués de lui, ils lui enlevèrent le manteau, lui remirent ses vêtements, et l’emmenèrent pour le crucifier. En sortant, ils trouvèrent un nommé Simon, originaire de Cyrène, et ils le réquisitionnèrent pour porter la croix de Jésus. Arrivés en un lieu dit Golgotha, c’est-à-dire : Lieu-du-Crâne (ou Calvaire), ils donnèrent à boire à Jésus du vin mêlé de fiel ; il en goûta, mais ne voulut pas boire. Après l’avoir crucifié, ils se partagèrent ses vêtements en tirant au sort ; et ils restaient là, assis, à le garder. Au-dessus de sa tête ils placèrent une inscription indiquant le motif de sa condamnation : « Celui-ci est Jésus, le roi des Juifs. » Alors on crucifia avec lui deux bandits, l’un à droite et l’autre à gauche. Les passants l’injuriaient en hochant la tête ; ils disaient : F. « Toi qui détruis le Sanctuaire et le rebâtis en trois jours, sauve-toi toi-même, si tu es Fils de Dieu, et descends de la croix ! » L. De même, les grands prêtres se moquaient de lui avec les scribes et les anciens, en disant : A. « Il en a sauvé d’autres, et il ne peut pas se sauver lui-même ! Il est roi d’Israël : qu’il descende maintenant de la croix, et nous croirons en lui ! Il a mis sa confiance en Dieu. Que Dieu le délivre maintenant, s’il l’aime ! Car il a dit : ‘Je suis Fils de Dieu.’ » L. Les bandits crucifiés avec lui l’insultaient de la même manière. À partir de la sixième heure (c’est-à-dire : midi), l’obscurité se fit sur toute la terre jusqu’à la neuvième heure. Vers la neuvième heure, Jésus cria d’une voix forte : † « Éli, Éli, lema sabactani ? », L. ce qui veut dire : † « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » L. L’ayant entendu, quelques-uns de ceux qui étaient là disaient : F. « Le voilà qui appelle le prophète Élie ! » L. Aussitôt l’un d’eux courut prendre une éponge qu’il trempa dans une boisson vinaigrée ; il la mit au bout d’un roseau, et il lui donnait à boire. Les autres disaient : F. « Attends ! Nous verrons bien si Élie vient le sauver. » L. Mais Jésus, poussant de nouveau un grand cri, rendit l’esprit (Ici on fléchit le genou et on s’arrête un instant) Et voici que le rideau du Sanctuaire se déchira en deux, depuis le haut jusqu’en bas ; la terre trembla et les rochers se fendirent. Les tombeaux s’ouvrirent ; les corps de nombreux saints qui étaient morts ressuscitèrent, et, sortant des tombeaux après la résurrection de Jésus, ils entrèrent dans la Ville sainte, et se montrèrent à un grand nombre de gens. À la vue du tremblement de terre et de ces événements, le centurion et ceux qui, avec lui, gardaient Jésus, furent saisis d’une grande crainte et dirent : A. « Vraiment, celui-ci était Fils de Dieu ! » L. Il y avait là de nombreuses femmes qui observaient de loin. Elles avaient suivi Jésus depuis la Galilée pour le servir. Parmi elles se trouvaient Marie Madeleine, Marie, mère de Jacques et de Joseph, et la mère des fils de Zébédée. Comme il se faisait tard, arriva un homme riche, originaire d’Arimathie, qui s’appelait Joseph, et qui était devenu, lui aussi, disciple de Jésus. Il alla trouver Pilate pour demander le corps de Jésus. Alors Pilate ordonna qu’on le lui remette. Prenant le corps, Joseph l’enveloppa dans un linceul immaculé, et le déposa dans le tombeau neuf qu’il s’était fait creuser dans le roc. Puis il roula une grande pierre à l’entrée du tombeau et s’en alla. Or Marie Madeleine et l’autre Marie étaient là, assises en face du sépulcre. Le lendemain, après le jour de la Préparation, les grands prêtres et les pharisiens s’assemblèrent chez Pilate, en disant : A. « Seigneur, nous nous sommes rappelé que cet imposteur a dit, de son vivant : ‘Trois jours après, je ressusciterai.’ Alors, donne l’ordre que le sépulcre soit surveillé jusqu’au troisième jour, de peur que ses disciples ne viennent voler le corps et ne disent au peuple : ‘Il est ressuscité d’entre les morts.’ Cette dernière imposture serait pire que la première. » L. Pilate leur déclara : A. « Vous avez une garde. Allez, organisez la surveillance comme vous l’entendez ! » L. Ils partirent donc et assurèrent la surveillance du sépulcre en mettant les scellés sur la pierre et en y plaçant la garde. – Acclamons la Parole de Dieu. OU LECTURE BRÈVE
🎙️ L’agonie du Messie et la trahison des hommes (J89 · matin)
📘 Comprendre
Commentaire pastoral — Marie-Noëlle Thabut
Chaque année, pour le dimanche des Rameaux, nous lisons le récit de la Passion dans l’un des trois Évangiles synoptiques ; cette année, c’est donc dans l’Évangile de Matthieu. En fait, dans les quelques minutes de cette émission, je ne peux pas lire en entier le récit de la Passion, mais je vous propose de nous arrêter aux épisodes qui sont propres à Matthieu ; bien sûr, dans les grandes lignes, les quatre récits de la Passion sont très semblables ; mais si on regarde d’un peu plus près, on s’aperçoit que chacun des Evangélistes a ses accents propres. Ce n’est pas étonnant : on sait bien que plusieurs témoins d’un même événement racontent les faits chacun à leur manière ; eh bien, les évangélistes rapportent l’événement de la Passion du Christ de quatre manières différentes : ils ne retiennent pas les mêmes épisodes ni les mêmes phrases ; voici donc ce qui me paraît caractéristique de Matthieu.
Tout d’abord, on a bien l’impression que Matthieu veut mettre en évidence ce qui lui a paru être le terrible paradoxe de ce drame : à savoir que, en dehors de sa famille, et de ses quelques disciples, la majorité des Juifs, c’est-à-dire ceux qui auraient dû être les plus proches de Jésus, l’ont méconnu, méprisé, humilié. Et que, en revanche, ce sont les autres, les païens, qui, sans le savoir, lui ont donné ses véritables titres de noblesse.
Car l’une des insistances de ce texte est bien l’abondance des titres donnés à Jésus dans ces quelques lignes, qui représentent quelques heures, ses dernières heures de vie terrestre. Cet homme anéanti, blessé dans son corps et dans sa dignité, honni, accusé de blasphème, ce qui est le pire des péchés pour ses compatriotes… est en même temps honoré bien involontairement par des étrangers qui lui décernent les plus hauts titres de la religion juive. Je vous propose donc tout simplement de reprendre le récit de la Passion chez Saint Matthieu, et d’y lire les titres de Jésus : Roi des juifs, Messie, Juste, et pour finir, Fils de Dieu.
Premier titre : Roi des juifs d’abord : le gouverneur Pilate lui demande : « Es-tu le roi des juifs? » Jésus répond « C’est toi qui le dis » et il semble bien que ce soit une manière d’acquiescer. Dans l’évangile de Matthieu, ce seront presque ses dernières paroles avant sa mort : pendant la fin de son procès et son exécution, il ne dira plus rien et juste au moment de mourir, il dira seulement une prière de son peuple, celle du psaume 21 « Mon Dieu, Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » dont nous avons vu qu’elle est l’action de grâce du peuple d’Israël qui reconnaît que Dieu l’a toujours sauvé, même dans les pires dangers.
Ce titre de roi des juifs lui sera encore appliqué trois fois, mais toujours de manière ironique pour l’insulter, pour ridiculiser ses prétentions. Ce sont les soldats romains, d’abord, qui s’en donnent à coeur joie : ils le déguisent en roi ; alors qu’il vient d’être flagellé, on lui met un manteau rouge, on improvise une couronne, un sceptre, on s’agenouille devant lui, on lui rend les hommages soi-disant dus à son rang… On imagine dans quel état d’esprit, après la résurrection, les chrétiens pouvaient se remémorer cette sinistre comédie : conçue pour l’humilier, elle ne pouvait effacer l’éclat de sa véritable royauté. C’est le même Matthieu qui a rapporté la phrase de Jésus : « les puissances de la mort ne l’emporteront pas »…
Puis c’est l’écriteau, à même la croix, qui affirme « Celui-ci est Jésus, le roi des Juifs ». Matthieu a déjà eu l’occasion de dire à ses lecteurs le sens du nom de Jésus ; quand il avait annoncé cette naissance à Joseph, il lui avait dit « Tu lui donneras le nom de Jésus, car c’est lui qui sauvera son peuple de ses péchés » (Mt 1, 21). On a donc ici, sur ce simple écriteau tout le mystère de Jésus : roi et sauveur de son peuple ; c’est bien ce qu’on attendait du Messie. Enfin, les autorités religieuses, chefs des prêtres, scribes et anciens, affirment à leur tour « c’est le roi d’Israël », toujours pour le ridiculiser bien sûr, mais par son insistance, Matthieu nous laisse entendre « Ils ne savent pas si bien dire! »
Deuxième titre : Messie : il lui est donné par Pilate deux fois et ces deux fois encadrent une affirmation tout aussi importante concernant Jésus, dite par la femme de Pilate, donc une païenne ; elle a eu une révélation, elle parle de songe (et on sait l’importance des songes, chez Matthieu). La voilà qui décerne à Jésus le titre le plus noble de tout l’Ancien Testament, celui d’homme « juste ». Elle non plus ne sait pas la portée des mots qu’elle prononce mais les chrétiens célébrant quelques années plus tard (et même encore maintenant) l’événement de la mort et de la résurrection du Christ sont bien obligés de reconnaître que ce sont des païens, des ressortissants du peuple occupant, qui, les premiers, ont dit la vérité de Jésus au moment même où, apparemment, Jésus était rayé de l’histoire du monde.
Enfin, troisième titre, celui de Fils de Dieu : il lui est d’abord décerné par pure dérision, pour l’humilier encore : par les passants qui font cruellement remarquer à l’agonisant le contraste entre la grandeur du titre et son impuissance définitive ; puis ce sont de nouveau les chefs des prêtres, les scribes et les anciens qui le défient : si réellement il était le Fils de Dieu, il n’en serait pas là. Et c’est vrai que certaines phrases de l’Ancien Testament étaient habituellement lues dans ce sens. Mais ce même titre va lui être finalement décerné par le centurion romain : et alors il résonne comme une véritable profession de foi : « Vraiment celui-ci était le Fils de Dieu ».
Ici, j’ai bien l’impression que ce titre donné à Jésus est vraiment l’aboutissement du récit. Cette phrase préfigure déjà la conversion des païens, et nous comprenons le message de Saint Matthieu : pour lui, la mort du Christ n’est pas un échec, elle est une victoire.
Si Matthieu accentue le contraste entre la faiblesse du condamné et la grandeur que certains païens lui reconnaissent quand même, c’est pour nous faire comprendre ce qui est à première vue impensable : c’est dans sa faiblesse même que Jésus manifeste sa vraie grandeur, qui est celle de Dieu, c’est-à-dire de l’amour infini. Ce n’est pas la gloire malgré la croix ou la gloire méritée par la croix comme une sorte de compensation ; c’est la gloire dans et par la croix : parce que révélation du suprême amour, c’est-à-dire révélation du Dieu d’amour. Jésus avait donné le sens de sa mort quand il avait dit « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis » ; on comprend mieux alors cette phrase qu’il dira trois jours plus tard aux disciples d’Emmaüs « Ne fallait-il pas que le Fils de l’Homme souffrît pour entrer dans sa gloire ? » c’est-à-dire pour révéler l’amour de Dieu ?
Éclairage exégétique — Synthèse IA
Le récit de la Passion selon Matthieu (Mt 26, 14 – 27, 66), lu dans sa forme longue le Dimanche des Rameaux de l’année A, est le plus ample des récits de la Passion synoptiques. Matthieu suit de près la trame de Marc, sa source principale, mais l’enrichit de matériaux propres (Sondergut) qui confèrent à son récit une tonalité théologique distincte : la mort de Judas (27, 3-10), le rêve de la femme de Pilate (27, 19), le geste de Pilate se lavant les mains (27, 24-25), le tremblement de terre et la résurrection des saints (27, 51b-53), la garde au tombeau (27, 62-66). Ces ajouts matthéens soulignent trois thèmes majeurs : l’accomplissement des Écritures, la responsabilité de chaque acteur du drame, et l’irruption cosmique du règne de Dieu dans la mort même de Jésus. Le texte s’adresse à une communauté judéo-chrétienne (probablement à Antioche de Syrie, vers 80-90) qui a besoin de comprendre comment la mort ignominieuse du Messie s’inscrit dans le plan de Dieu révélé par les prophètes.
La séquence du repas pascal (26, 17-30) constitue le premier grand moment théologique du récit. Matthieu y structure un contraste dramatique entre la trahison de Judas et l’institution de l’eucharistie. La question de Judas — « Rabbi, serait-ce moi ? » — se distingue de celle des autres disciples : ceux-ci appellent Jésus Kyrie (Seigneur), tandis que Judas utilise Rabbi (maître), un titre que Matthieu associe systématiquement à une compréhension insuffisante de Jésus (cf. Mt 23, 7-8). Les paroles de l’institution sont enrichies chez Matthieu d’une précision absente chez Marc : le sang est versé « en rémission des péchés » (eis aphesin hamartiōn), formule qui lie explicitement la mort de Jésus au pardon et qui fait écho à la signification du nom « Jésus » donnée en Mt 1, 21 : « c’est lui qui sauvera son peuple de ses péchés ». Le récit matthéen de la Cène forme ainsi une inclusion avec le début de l’Évangile : ce qui était annoncé dans le nom est accompli dans le sang versé.
L’épisode de Gethsémani (26, 36-46) est le lieu où la christologie de Matthieu atteint sa profondeur la plus paradoxale. Jésus « commença à ressentir tristesse et angoisse » — lupeisthai kai adēmonein, deux verbes qui expriment une détresse existentielle profonde, presque un effondrement intérieur. L’expression « mon âme est triste à en mourir » (perilypos… heōs thanatou) cite le Psaume 42(43), 5 et le Psaume 116(114-115), 3. La prière elle-même — « que cette coupe passe loin de moi » — utilise l’image vétérotestamentaire de la « coupe de la colère » (Is 51, 17 ; Jr 25, 15 ; Ps 75, 9) que Dieu fait boire aux nations. Jésus demande à être dispensé de boire la coupe du jugement divin, mais soumet immédiatement sa volonté à celle du Père. La triple prière, structurée en parallèle avec le triple reniement de Pierre qui va suivre, crée un effet de miroir : là où Jésus persévère dans l’obéissance malgré l’angoisse, Pierre succombe à la peur malgré ses protestations de fidélité. Origène, dans son Commentaire sur Matthieu (livre X), voit dans la tristesse de Gethsémani la preuve que le Christ a véritablement assumé la nature humaine dans sa totalité, y compris la peur de la mort — non comme un péché mais comme une condition de l’incarnation réelle.
Le procès devant le Sanhédrin (26, 57-68) et le procès devant Pilate (27, 11-26) forment un diptyque judiciaire où le silence de Jésus joue un rôle central. Devant Caïphe, Jésus garde d’abord le silence face aux faux témoignages — silence qui accomplit la prophétie du Serviteur souffrant d’Isaïe 53, 7 : « comme un agneau conduit à l’abattoir, il n’ouvre pas la bouche ». Puis, adjuré « par le Dieu vivant », il rompt le silence pour une déclaration christologique majeure : « Désormais vous verrez le Fils de l’homme siéger à la droite du Tout-Puissant et venir sur les nuées du ciel » — fusion de Daniel 7, 13 (le Fils de l’homme) et du Psaume 110, 1 (la session à la droite de Dieu). C’est au moment même de sa plus grande impuissance que Jésus revendique la souveraineté cosmique. Devant Pilate, le silence reprend, provoquant l’étonnement du gouverneur (ethaumazen lian). Le matériau propre à Matthieu enrichit la scène d’une dimension onirique — le rêve de la femme de Pilate — et du geste symbolique du lavement des mains, qui évoque le rituel de Deutéronome 21, 6-7 (le rite d’expiation pour un meurtre non élucidé). Pilate tente de se dégager de sa responsabilité par un rite juif, dans une ironie narrative que Matthieu maîtrise parfaitement.
Le verset 27, 25 — « Son sang, qu’il soit sur nous et sur nos enfants ! » — est sans doute le verset le plus tragiquement instrumentalisé de l’histoire de l’exégèse. Il faut rappeler fermement que cette formule, propre à Matthieu, relève de la convention juridique vétérotestamentaire de l’acceptation de responsabilité (cf. 2 S 1, 16 ; Jr 26, 15 ; Ac 18, 6), non d’une malédiction héréditaire. Elle reflète probablement aussi le conflit entre la communauté matthéenne et la synagogue de son temps (le parting of the ways), et ne saurait en aucun cas fonder un antisémitisme. La déclaration Nostra Aetate du Concile Vatican II (1965) a définitivement rejeté l’interprétation selon laquelle la responsabilité de la mort de Jésus incomberait au peuple juif dans son ensemble. Jérôme, dans son Commentaire sur Matthieu, note que cette parole « reste vraie jusqu’à aujourd’hui, car le sang du Seigneur ne cesse d’être sur ceux qui ne croient pas » — une lecture typologique que l’exégèse contemporaine juge problématique et qui a été dépassée par le magistère post-conciliaire. Il est plus juste de lire ce verset comme un appel adressé au lecteur de toute époque : la question de Pilate — « Que ferai-je de Jésus ? » — est posée à chacun.
La mort de Jésus (27, 45-54) est racontée par Matthieu avec une amplification cosmique qui dépasse considérablement le récit de Marc. L’obscurité de midi à trois heures reprend le motif prophétique du « Jour du Seigneur » (Am 8, 9 : « je ferai coucher le soleil en plein midi »). Le cri « Éli, Éli, lema sabactani ? » — citation du Psaume 22(21), 2 en araméen/hébreu — est le seul mot de Jésus sur la croix chez Matthieu. Ce cri d’abandon apparent a suscité d’intenses débats : est-ce un cri de désespoir réel, ou la récitation du psaume entier dont la conclusion (Ps 22, 23-32) est une action de grâce ? Les deux lectures ont leur légitimité : théologiquement, il importe que le Christ ait traversé réellement la nuit de l’abandon pour que la rédemption atteigne le fond de la détresse humaine. Après la mort de Jésus, Matthieu ajoute au déchirement du voile du Temple (déjà chez Marc) un tremblement de terre, l’ouverture des tombeaux et la résurrection de « nombreux saints » — des signes apocalyptiques qui signifient que la mort du Christ inaugure la résurrection finale, l’ère eschatologique nouvelle. Ce Sondergut matthéen reste l’un des passages les plus discutés de l’exégèse : s’agit-il d’un événement historique, d’un langage symbolique apocalyptique, ou d’un midrash théologique ? Raymond Brown (The Death of the Messiah) penche pour une dramatisation théologique ; d’autres comme Dale Allison y voient un indice de traditions eschatologiques anciennes.
Grégoire le Grand, dans ses Homélies sur les Évangiles (homélie 21), médite longuement sur le voile du Temple déchiré : il y voit la fin de la séparation entre Dieu et l’humanité, l’accès désormais ouvert au Saint des Saints par le sang du Christ — lecture reprise par l’Épître aux Hébreux (He 10, 19-20). Léon le Grand, dans son Sermon 66 sur la Passion, insiste sur la confession du centurion — « Vraiment, celui-ci était Fils de Dieu » — comme figure de la foi des nations païennes : c’est un Romain, un représentant du pouvoir qui a crucifié Jésus, qui prononce la première confession de foi post-pascale. Cette ironie narrative traverse tout le récit matthéen : ceux qui devraient reconnaître le Messie (les grands prêtres, les scribes) le rejettent, tandis qu’un soldat païen confesse sa filiation divine. La présence silencieuse des femmes « qui observaient de loin » (27, 55-56) et la dévotion de Joseph d’Arimathie (27, 57-60) préparent quant à elles la scène de la résurrection : ce sont ces témoins fidèles — et non les Douze qui ont fui — qui assureront la continuité entre la croix et le tombeau vide.
L’ensemble du récit de la Passion matthéenne est structuré par la formule d’accomplissement (hina plērōthē, « pour que s’accomplisse ») qui est la signature théologique de cet Évangile. Matthieu ne raconte pas un échec mais un accomplissement : chaque station de la Passion — la trahison pour trente pièces d’argent (Za 11, 12-13 ; Jr 18-19), le silence devant les juges (Is 53, 7), le partage des vêtements (Ps 22, 19), le vinaigre offert (Ps 69, 22), le cri d’abandon (Ps 22, 2) — est présentée comme la réalisation du dessein de Dieu inscrit dans les Écritures. Cette théologie de l’accomplissement ne supprime pas la liberté des acteurs : Judas choisit de trahir, Pierre choisit de renier, Pilate choisit de se laver les mains. L’accomplissement scripturaire et la responsabilité humaine coexistent sans se neutraliser, dans une tension que Matthieu maintient avec une maîtrise narrative remarquable. Lue en regard d’Isaïe 50 et de Philippiens 2, la Passion selon Matthieu apparaît comme le déploiement narratif du double mouvement de la kénose et de l’exaltation : celui qui descend jusqu’au cri d’abandon est celui dont « tout genou fléchira » et que le centurion confesse comme Fils de Dieu.
🔥 Contempler
Grâce à demander : Seigneur, donne-moi de marcher avec toi à travers cette Passion, de ne pas fuir, et de me laisser regarder par toi là où je suis.
Composition de lieu — Jérusalem, la nuit du jeudi au vendredi. L’air est tiède, chargé d’odeurs de feu et de pain. Tu es dans la salle haute, puis dans le jardin sombre des oliviers où la lune éclaire des visages endormis. Tu entends le bruit des pas et des armes dans les branches. Puis c’est la cour du grand prêtre, froide, avec un feu où Pierre se chauffe les mains. Les heures passent. Le matin gris, la foule devant le prétoire, les cris qui montent. Le chemin poussiéreux vers le Golgotha. Le bois. L’obscurité en plein midi. Et puis le silence.
Méditation — Ce récit est un fleuve — il faut accepter d’y entrer sans vouloir tout maîtriser. Mais arrêtons-nous sur quelques visages.
Il y a d’abord le silence de Jésus. Devant Caïphe : « Jésus gardait le silence. » Devant Pilate : « il ne répondit rien », « il ne lui répondit plus un mot, si bien que le gouverneur fut très étonné ». Ce silence est assourdissant. Celui qui avait « le langage des disciples » — celui d’Isaïe — choisit de se taire. Non parce qu’il n’a rien à dire, mais parce que la vérité, à ce moment, ne passe plus par les mots. Elle passe par le corps livré. Pilate est « très étonné » : il ne comprend pas qu’un accusé ne se défende pas. C’est que la logique de Jésus n’est pas celle du tribunal. Y a-t-il des moments dans ta vie où le silence serait plus vrai que tes justifications ?
Puis il y a Pierre. Pierre qui jure « même si je dois mourir avec toi, je ne te renierai pas » — et qui, quelques heures plus tard, « proteste violemment » qu’il ne connaît pas « cet homme ». Ce qui est bouleversant, ce n’est pas le reniement — c’est le chant du coq. « Alors Pierre se souvint de la parole que Jésus lui avait dite. » Le souvenir de la parole de Jésus le rattrape au moment de sa plus grande honte. Et « il sortit et, dehors, pleura amèrement ». Ces larmes ne sont pas celles du désespoir — elles sont celles de quelqu’un qui se sait aimé jusque dans sa trahison. Jésus avait dit « tu m’auras renié » — au futur, avec une douceur terrible, sachant tout d’avance et ne retirant rien de son amitié. Où te reconnais-tu : dans la promesse présomptueuse de Pierre, ou dans ses larmes ? Et si les deux étaient inséparables ?
Enfin, il y a le cri. « Éli, Éli, lema sabactani ? » — « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » Jésus ne crie pas « Mon Père » — il crie « Mon Dieu ». Comme un homme seul, qui ne sent plus la présence. C’est le psaume 21, le même que la liturgie nous fait prier aujourd’hui. Et pourtant, dire « Mon Dieu », c’est encore s’adresser à quelqu’un. Le cri d’abandon est encore une prière. C’est peut-être la prière la plus vraie qui existe — celle qui ne comprend plus, qui ne sent plus, mais qui crie quand même vers un « Tu ». Et c’est après ce cri que « le rideau du Sanctuaire se déchira en deux » — Dieu n’est plus enfermé derrière un voile. L’abandon ouvre un passage. Le centurion païen, lui qui n’a rien appris et rien lu, regarde et dit : « Vraiment, celui-ci était Fils de Dieu ! » La confession de foi la plus profonde de l’Évangile de Matthieu sort de la bouche d’un soldat romain, au pied de la croix. Dieu se révèle à qui consent à regarder.
Et puis, tout à la fin, le silence du tombeau. « Marie Madeleine et l’autre Marie étaient là, assises en face du sépulcre. » Elles ne font rien. Elles ne parlent pas. Elles sont « assises en face ». C’est la contemplation à l’état pur — rester là quand il n’y a plus rien à faire, plus rien à comprendre. Juste être là, en face.
Colloque — Jésus, je ne sais pas quoi te dire devant tout cela. Je me retrouve dans chacun de ces visages — dans Judas qui marchande, dans Pierre qui jure et qui pleure, dans Pilate qui se lave les mains, dans les disciples qui fuient. Peut-être aussi, un peu, dans le centurion qui regarde et qui comprend enfin. Donne-moi au moins d’être comme les femmes au tombeau — de rester assis en face, de ne pas fuir le silence de ce samedi qui vient. Et si je n’ai plus de mots, que mon silence soit encore une prière.
Question pour la relecture : Quel personnage de la Passion m’a le plus habité pendant cette prière — et que dit-il de là où j’en suis avec le Seigneur en ce moment ?
✝️ Évangile — Mt 27, 11-54 ↗
Lire le texte — Mt 27, 11-54
Les sigles désignant les divers interlocuteurs sont les suivants : † = Jésus ; L = Lecteur ; D = Disciples et amis ; F = Foule ; A = Autres personnages. L. On fit comparaître Jésus devant Pilate, le gouverneur, qui l’interrogea : A. « Es-tu le roi des Juifs ? » L. Jésus déclara : † « C’est toi-même qui le dis. » L. Mais, tandis que les grands prêtres et les anciens l’accusaient, il ne répondit rien. Alors Pilate lui dit : A. « Tu n’entends pas tous les témoignages portés contre toi ? » L. Mais Jésus ne lui répondit plus un mot, si bien que le gouverneur fut très étonné. Or, à chaque fête, celui-ci avait coutume de relâcher un prisonnier, celui que la foule demandait. Il y avait alors un prisonnier bien connu, nommé Barabbas. Les foules s’étant donc rassemblées, Pilate leur dit : A. « Qui voulez-vous que je vous relâche : Barabbas ? ou Jésus, appelé le Christ ? » L. Il savait en effet que c’était par jalousie qu’on avait livré Jésus. Tandis qu’il siégeait au tribunal, sa femme lui fit dire : A. « Ne te mêle pas de l’affaire de ce juste, car aujourd’hui j’ai beaucoup souffert en songe à cause de lui. » L. Les grands prêtres et les anciens poussèrent les foules à réclamer Barabbas et à faire périr Jésus. Le gouverneur reprit : A. « Lequel des deux voulez-vous que je vous relâche ? » L. Ils répondirent : F. « Barabbas ! » L. Pilate leur dit : A. « Que ferai-je donc de Jésus appelé le Christ ? » L. Ils répondirent tous : F. « Qu’il soit crucifié ! » L. Pilate demanda : A. « Quel mal a-t-il donc fait ? » L. Ils criaient encore plus fort : F. « Qu’il soit crucifié ! » L. Pilate, voyant que ses efforts ne servaient à rien, sinon à augmenter le tumulte, prit de l’eau et se lava les mains devant la foule, en disant : A. « Je suis innocent du sang de cet homme : cela vous regarde ! » L. Tout le peuple répondit : F. « Son sang, qu’il soit sur nous et sur nos enfants ! » L. Alors, il leur relâcha Barabbas ; quant à Jésus, il le fit flageller, et il le livra pour qu’il soit crucifié. Alors les soldats du gouverneur emmenèrent Jésus dans la salle du Prétoire et rassemblèrent autour de lui toute la garde. Ils lui enlevèrent ses vêtements et le couvrirent d’un manteau rouge. Puis, avec des épines, ils tressèrent une couronne, et la posèrent sur sa tête ; ils lui mirent un roseau dans la main droite et, pour se moquer de lui, ils s’agenouillaient devant lui en disant : F. « Salut, roi des Juifs ! » L. Et, après avoir craché sur lui, ils prirent le roseau, et ils le frappaient à la tête. Quand ils se furent bien moqués de lui, ils lui enlevèrent le manteau, lui remirent ses vêtements, et l’emmenèrent pour le crucifier. En sortant, ils trouvèrent un nommé Simon, originaire de Cyrène, et ils le réquisitionnèrent pour porter la croix de Jésus. Arrivés en un lieu dit Golgotha, c’est-à-dire : Lieu-du-Crâne (ou Calvaire), ils donnèrent à boire à Jésus du vin mêlé de fiel ; il en goûta, mais ne voulut pas boire. Après l’avoir crucifié, ils se partagèrent ses vêtements en tirant au sort ; et ils restaient là, assis, à le garder. Au-dessus de sa tête ils placèrent une inscription indiquant le motif de sa condamnation : « Celui-ci est Jésus, le roi des Juifs. » Alors on crucifia avec lui deux bandits, l’un à droite et l’autre à gauche. Les passants l’injuriaient en hochant la tête ; ils disaient : F. « Toi qui détruis le Sanctuaire et le rebâtis en trois jours, sauve-toi toi-même, si tu es Fils de Dieu, et descends de la croix ! » L. De même, les grands prêtres se moquaient de lui avec les scribes et les anciens, en disant : A. « Il en a sauvé d’autres, et il ne peut pas se sauver lui-même ! Il est roi d’Israël : qu’il descende maintenant de la croix, et nous croirons en lui ! Il a mis sa confiance en Dieu. Que Dieu le délivre maintenant, s’il l’aime ! Car il a dit : ‘Je suis Fils de Dieu.’ » L. Les bandits crucifiés avec lui l’insultaient de la même manière. À partir de la sixième heure (c’est-à-dire : midi), l’obscurité se fit sur toute la terre jusqu’à la neuvième heure. Vers la neuvième heure, Jésus cria d’une voix forte : † « Éli, Éli, lema sabactani ? », L. ce qui veut dire : † « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » L. L’ayant entendu, quelques-uns de ceux qui étaient là disaient : F. « Le voilà qui appelle le prophète Élie ! » L. Aussitôt l’un d’eux courut prendre une éponge qu’il trempa dans une boisson vinaigrée ; il la mit au bout d’un roseau, et il lui donnait à boire. Les autres disaient : F. « Attends ! Nous verrons bien si Élie vient le sauver. » L. Mais Jésus, poussant de nouveau un grand cri, rendit l’esprit. (Ici on fléchit le genou et on s’arrête un instant) Et voici que le rideau du Sanctuaire se déchira en deux, depuis le haut jusqu’en bas ; la terre trembla et les rochers se fendirent. Les tombeaux s’ouvrirent ; les corps de nombreux saints qui étaient morts ressuscitèrent, et, sortant des tombeaux après la résurrection de Jésus, ils entrèrent dans la Ville sainte, et se montrèrent à un grand nombre de gens. À la vue du tremblement de terre et de ces événements, le centurion et ceux qui, avec lui, gardaient Jésus, furent saisis d’une grande crainte et dirent : A. « Vraiment, celui-ci était Fils de Dieu ! » – Acclamons la Parole de Dieu.
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Commentaire pastoral — Marie-Noëlle Thabut
Chaque année, pour le dimanche des Rameaux, nous lisons le récit de la Passion dans l’un des trois Évangiles synoptiques ; cette année, c’est donc dans l’Évangile de Matthieu. En fait, dans les quelques minutes de cette émission, je ne peux pas lire en entier le récit de la Passion, mais je vous propose de nous arrêter aux épisodes qui sont propres à Matthieu ; bien sûr, dans les grandes lignes, les quatre récits de la Passion sont très semblables ; mais si on regarde d’un peu plus près, on s’aperçoit que chacun des Evangélistes a ses accents propres. Ce n’est pas étonnant : on sait bien que plusieurs témoins d’un même événement racontent les faits chacun à leur manière ; eh bien, les évangélistes rapportent l’événement de la Passion du Christ de quatre manières différentes : ils ne retiennent pas les mêmes épisodes ni les mêmes phrases ; voici donc ce qui me paraît caractéristique de Matthieu.
Tout d’abord, on a bien l’impression que Matthieu veut mettre en évidence ce qui lui a paru être le terrible paradoxe de ce drame : à savoir que, en dehors de sa famille, et de ses quelques disciples, la majorité des Juifs, c’est-à-dire ceux qui auraient dû être les plus proches de Jésus, l’ont méconnu, méprisé, humilié. Et que, en revanche, ce sont les autres, les païens, qui, sans le savoir, lui ont donné ses véritables titres de noblesse.
Car l’une des insistances de ce texte est bien l’abondance des titres donnés à Jésus dans ces quelques lignes, qui représentent quelques heures, ses dernières heures de vie terrestre. Cet homme anéanti, blessé dans son corps et dans sa dignité, honni, accusé de blasphème, ce qui est le pire des péchés pour ses compatriotes… est en même temps honoré bien involontairement par des étrangers qui lui décernent les plus hauts titres de la religion juive. Je vous propose donc tout simplement de reprendre le récit de la Passion chez Saint Matthieu, et d’y lire les titres de Jésus : Roi des juifs, Messie, Juste, et pour finir, Fils de Dieu.
Premier titre : Roi des juifs d’abord : le gouverneur Pilate lui demande : « Es-tu le roi des juifs? » Jésus répond « C’est toi qui le dis » et il semble bien que ce soit une manière d’acquiescer. Dans l’évangile de Matthieu, ce seront presque ses dernières paroles avant sa mort : pendant la fin de son procès et son exécution, il ne dira plus rien et juste au moment de mourir, il dira seulement une prière de son peuple, celle du psaume 21 « Mon Dieu, Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » dont nous avons vu qu’elle est l’action de grâce du peuple d’Israël qui reconnaît que Dieu l’a toujours sauvé, même dans les pires dangers.
Ce titre de roi des juifs lui sera encore appliqué trois fois, mais toujours de manière ironique pour l’insulter, pour ridiculiser ses prétentions. Ce sont les soldats romains, d’abord, qui s’en donnent à coeur joie : ils le déguisent en roi ; alors qu’il vient d’être flagellé, on lui met un manteau rouge, on improvise une couronne, un sceptre, on s’agenouille devant lui, on lui rend les hommages soi-disant dus à son rang… On imagine dans quel état d’esprit, après la résurrection, les chrétiens pouvaient se remémorer cette sinistre comédie : conçue pour l’humilier, elle ne pouvait effacer l’éclat de sa véritable royauté. C’est le même Matthieu qui a rapporté la phrase de Jésus : « les puissances de la mort ne l’emporteront pas »…
Puis c’est l’écriteau, à même la croix, qui affirme « Celui-ci est Jésus, le roi des Juifs ». Matthieu a déjà eu l’occasion de dire à ses lecteurs le sens du nom de Jésus ; quand il avait annoncé cette naissance à Joseph, il lui avait dit « Tu lui donneras le nom de Jésus, car c’est lui qui sauvera son peuple de ses péchés » (Mt 1, 21). On a donc ici, sur ce simple écriteau tout le mystère de Jésus : roi et sauveur de son peuple ; c’est bien ce qu’on attendait du Messie. Enfin, les autorités religieuses, chefs des prêtres, scribes et anciens, affirment à leur tour « c’est le roi d’Israël », toujours pour le ridiculiser bien sûr, mais par son insistance, Matthieu nous laisse entendre « Ils ne savent pas si bien dire! »
Deuxième titre : Messie : il lui est donné par Pilate deux fois et ces deux fois encadrent une affirmation tout aussi importante concernant Jésus, dite par la femme de Pilate, donc une païenne ; elle a eu une révélation, elle parle de songe (et on sait l’importance des songes, chez Matthieu). La voilà qui décerne à Jésus le titre le plus noble de tout l’Ancien Testament, celui d’homme « juste ». Elle non plus ne sait pas la portée des mots qu’elle prononce mais les chrétiens célébrant quelques années plus tard (et même encore maintenant) l’événement de la mort et de la résurrection du Christ sont bien obligés de reconnaître que ce sont des païens, des ressortissants du peuple occupant, qui, les premiers, ont dit la vérité de Jésus au moment même où, apparemment, Jésus était rayé de l’histoire du monde.
Enfin, troisième titre, celui de Fils de Dieu : il lui est d’abord décerné par pure dérision, pour l’humilier encore : par les passants qui font cruellement remarquer à l’agonisant le contraste entre la grandeur du titre et son impuissance définitive ; puis ce sont de nouveau les chefs des prêtres, les scribes et les anciens qui le défient : si réellement il était le Fils de Dieu, il n’en serait pas là. Et c’est vrai que certaines phrases de l’Ancien Testament étaient habituellement lues dans ce sens. Mais ce même titre va lui être finalement décerné par le centurion romain : et alors il résonne comme une véritable profession de foi : « Vraiment celui-ci était le Fils de Dieu ».
Ici, j’ai bien l’impression que ce titre donné à Jésus est vraiment l’aboutissement du récit. Cette phrase préfigure déjà la conversion des païens, et nous comprenons le message de Saint Matthieu : pour lui, la mort du Christ n’est pas un échec, elle est une victoire.
Si Matthieu accentue le contraste entre la faiblesse du condamné et la grandeur que certains païens lui reconnaissent quand même, c’est pour nous faire comprendre ce qui est à première vue impensable : c’est dans sa faiblesse même que Jésus manifeste sa vraie grandeur, qui est celle de Dieu, c’est-à-dire de l’amour infini. Ce n’est pas la gloire malgré la croix ou la gloire méritée par la croix comme une sorte de compensation ; c’est la gloire dans et par la croix : parce que révélation du suprême amour, c’est-à-dire révélation du Dieu d’amour. Jésus avait donné le sens de sa mort quand il avait dit « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis » ; on comprend mieux alors cette phrase qu’il dira trois jours plus tard aux disciples d’Emmaüs « Ne fallait-il pas que le Fils de l’Homme souffrît pour entrer dans sa gloire ? » c’est-à-dire pour révéler l’amour de Dieu ?
Éclairage exégétique — Synthèse IA
Le récit de la Passion selon Matthieu (Mt 26, 14 – 27, 66), lu dans sa forme longue le Dimanche des Rameaux de l’année A, est le plus ample des récits de la Passion synoptiques. Matthieu suit de près la trame de Marc, sa source principale, mais l’enrichit de matériaux propres (Sondergut) qui confèrent à son récit une tonalité théologique distincte : la mort de Judas (27, 3-10), le rêve de la femme de Pilate (27, 19), le geste de Pilate se lavant les mains (27, 24-25), le tremblement de terre et la résurrection des saints (27, 51b-53), la garde au tombeau (27, 62-66). Ces ajouts matthéens soulignent trois thèmes majeurs : l’accomplissement des Écritures, la responsabilité de chaque acteur du drame, et l’irruption cosmique du règne de Dieu dans la mort même de Jésus. Le texte s’adresse à une communauté judéo-chrétienne (probablement à Antioche de Syrie, vers 80-90) qui a besoin de comprendre comment la mort ignominieuse du Messie s’inscrit dans le plan de Dieu révélé par les prophètes.
La séquence du repas pascal (26, 17-30) constitue le premier grand moment théologique du récit. Matthieu y structure un contraste dramatique entre la trahison de Judas et l’institution de l’eucharistie. La question de Judas — « Rabbi, serait-ce moi ? » — se distingue de celle des autres disciples : ceux-ci appellent Jésus Kyrie (Seigneur), tandis que Judas utilise Rabbi (maître), un titre que Matthieu associe systématiquement à une compréhension insuffisante de Jésus (cf. Mt 23, 7-8). Les paroles de l’institution sont enrichies chez Matthieu d’une précision absente chez Marc : le sang est versé « en rémission des péchés » (eis aphesin hamartiōn), formule qui lie explicitement la mort de Jésus au pardon et qui fait écho à la signification du nom « Jésus » donnée en Mt 1, 21 : « c’est lui qui sauvera son peuple de ses péchés ». Le récit matthéen de la Cène forme ainsi une inclusion avec le début de l’Évangile : ce qui était annoncé dans le nom est accompli dans le sang versé.
L’épisode de Gethsémani (26, 36-46) est le lieu où la christologie de Matthieu atteint sa profondeur la plus paradoxale. Jésus « commença à ressentir tristesse et angoisse » — lupeisthai kai adēmonein, deux verbes qui expriment une détresse existentielle profonde, presque un effondrement intérieur. L’expression « mon âme est triste à en mourir » (perilypos… heōs thanatou) cite le Psaume 42(43), 5 et le Psaume 116(114-115), 3. La prière elle-même — « que cette coupe passe loin de moi » — utilise l’image vétérotestamentaire de la « coupe de la colère » (Is 51, 17 ; Jr 25, 15 ; Ps 75, 9) que Dieu fait boire aux nations. Jésus demande à être dispensé de boire la coupe du jugement divin, mais soumet immédiatement sa volonté à celle du Père. La triple prière, structurée en parallèle avec le triple reniement de Pierre qui va suivre, crée un effet de miroir : là où Jésus persévère dans l’obéissance malgré l’angoisse, Pierre succombe à la peur malgré ses protestations de fidélité. Origène, dans son Commentaire sur Matthieu (livre X), voit dans la tristesse de Gethsémani la preuve que le Christ a véritablement assumé la nature humaine dans sa totalité, y compris la peur de la mort — non comme un péché mais comme une condition de l’incarnation réelle.
Le procès devant le Sanhédrin (26, 57-68) et le procès devant Pilate (27, 11-26) forment un diptyque judiciaire où le silence de Jésus joue un rôle central. Devant Caïphe, Jésus garde d’abord le silence face aux faux témoignages — silence qui accomplit la prophétie du Serviteur souffrant d’Isaïe 53, 7 : « comme un agneau conduit à l’abattoir, il n’ouvre pas la bouche ». Puis, adjuré « par le Dieu vivant », il rompt le silence pour une déclaration christologique majeure : « Désormais vous verrez le Fils de l’homme siéger à la droite du Tout-Puissant et venir sur les nuées du ciel » — fusion de Daniel 7, 13 (le Fils de l’homme) et du Psaume 110, 1 (la session à la droite de Dieu). C’est au moment même de sa plus grande impuissance que Jésus revendique la souveraineté cosmique. Devant Pilate, le silence reprend, provoquant l’étonnement du gouverneur (ethaumazen lian). Le matériau propre à Matthieu enrichit la scène d’une dimension onirique — le rêve de la femme de Pilate — et du geste symbolique du lavement des mains, qui évoque le rituel de Deutéronome 21, 6-7 (le rite d’expiation pour un meurtre non élucidé). Pilate tente de se dégager de sa responsabilité par un rite juif, dans une ironie narrative que Matthieu maîtrise parfaitement.
Le verset 27, 25 — « Son sang, qu’il soit sur nous et sur nos enfants ! » — est sans doute le verset le plus tragiquement instrumentalisé de l’histoire de l’exégèse. Il faut rappeler fermement que cette formule, propre à Matthieu, relève de la convention juridique vétérotestamentaire de l’acceptation de responsabilité (cf. 2 S 1, 16 ; Jr 26, 15 ; Ac 18, 6), non d’une malédiction héréditaire. Elle reflète probablement aussi le conflit entre la communauté matthéenne et la synagogue de son temps (le parting of the ways), et ne saurait en aucun cas fonder un antisémitisme. La déclaration Nostra Aetate du Concile Vatican II (1965) a définitivement rejeté l’interprétation selon laquelle la responsabilité de la mort de Jésus incomberait au peuple juif dans son ensemble. Jérôme, dans son Commentaire sur Matthieu, note que cette parole « reste vraie jusqu’à aujourd’hui, car le sang du Seigneur ne cesse d’être sur ceux qui ne croient pas » — une lecture typologique que l’exégèse contemporaine juge problématique et qui a été dépassée par le magistère post-conciliaire. Il est plus juste de lire ce verset comme un appel adressé au lecteur de toute époque : la question de Pilate — « Que ferai-je de Jésus ? » — est posée à chacun.
La mort de Jésus (27, 45-54) est racontée par Matthieu avec une amplification cosmique qui dépasse considérablement le récit de Marc. L’obscurité de midi à trois heures reprend le motif prophétique du « Jour du Seigneur » (Am 8, 9 : « je ferai coucher le soleil en plein midi »). Le cri « Éli, Éli, lema sabactani ? » — citation du Psaume 22(21), 2 en araméen/hébreu — est le seul mot de Jésus sur la croix chez Matthieu. Ce cri d’abandon apparent a suscité d’intenses débats : est-ce un cri de désespoir réel, ou la récitation du psaume entier dont la conclusion (Ps 22, 23-32) est une action de grâce ? Les deux lectures ont leur légitimité : théologiquement, il importe que le Christ ait traversé réellement la nuit de l’abandon pour que la rédemption atteigne le fond de la détresse humaine. Après la mort de Jésus, Matthieu ajoute au déchirement du voile du Temple (déjà chez Marc) un tremblement de terre, l’ouverture des tombeaux et la résurrection de « nombreux saints » — des signes apocalyptiques qui signifient que la mort du Christ inaugure la résurrection finale, l’ère eschatologique nouvelle. Ce Sondergut matthéen reste l’un des passages les plus discutés de l’exégèse : s’agit-il d’un événement historique, d’un langage symbolique apocalyptique, ou d’un midrash théologique ? Raymond Brown (The Death of the Messiah) penche pour une dramatisation théologique ; d’autres comme Dale Allison y voient un indice de traditions eschatologiques anciennes.
Grégoire le Grand, dans ses Homélies sur les Évangiles (homélie 21), médite longuement sur le voile du Temple déchiré : il y voit la fin de la séparation entre Dieu et l’humanité, l’accès désormais ouvert au Saint des Saints par le sang du Christ — lecture reprise par l’Épître aux Hébreux (He 10, 19-20). Léon le Grand, dans son Sermon 66 sur la Passion, insiste sur la confession du centurion — « Vraiment, celui-ci était Fils de Dieu » — comme figure de la foi des nations païennes : c’est un Romain, un représentant du pouvoir qui a crucifié Jésus, qui prononce la première confession de foi post-pascale. Cette ironie narrative traverse tout le récit matthéen : ceux qui devraient reconnaître le Messie (les grands prêtres, les scribes) le rejettent, tandis qu’un soldat païen confesse sa filiation divine. La présence silencieuse des femmes « qui observaient de loin » (27, 55-56) et la dévotion de Joseph d’Arimathie (27, 57-60) préparent quant à elles la scène de la résurrection : ce sont ces témoins fidèles — et non les Douze qui ont fui — qui assureront la continuité entre la croix et le tombeau vide.
L’ensemble du récit de la Passion matthéenne est structuré par la formule d’accomplissement (hina plērōthē, « pour que s’accomplisse ») qui est la signature théologique de cet Évangile. Matthieu ne raconte pas un échec mais un accomplissement : chaque station de la Passion — la trahison pour trente pièces d’argent (Za 11, 12-13 ; Jr 18-19), le silence devant les juges (Is 53, 7), le partage des vêtements (Ps 22, 19), le vinaigre offert (Ps 69, 22), le cri d’abandon (Ps 22, 2) — est présentée comme la réalisation du dessein de Dieu inscrit dans les Écritures. Cette théologie de l’accomplissement ne supprime pas la liberté des acteurs : Judas choisit de trahir, Pierre choisit de renier, Pilate choisit de se laver les mains. L’accomplissement scripturaire et la responsabilité humaine coexistent sans se neutraliser, dans une tension que Matthieu maintient avec une maîtrise narrative remarquable. Lue en regard d’Isaïe 50 et de Philippiens 2, la Passion selon Matthieu apparaît comme le déploiement narratif du double mouvement de la kénose et de l’exaltation : celui qui descend jusqu’au cri d’abandon est celui dont « tout genou fléchira » et que le centurion confesse comme Fils de Dieu.
🔥 Contempler
Grâce à demander : Seigneur, donne-moi de marcher avec toi à travers cette Passion, de ne pas fuir, et de me laisser regarder par toi là où je suis.
Composition de lieu — Jérusalem, la nuit du jeudi au vendredi. L’air est tiède, chargé d’odeurs de feu et de pain. Tu es dans la salle haute, puis dans le jardin sombre des oliviers où la lune éclaire des visages endormis. Tu entends le bruit des pas et des armes dans les branches. Puis c’est la cour du grand prêtre, froide, avec un feu où Pierre se chauffe les mains. Les heures passent. Le matin gris, la foule devant le prétoire, les cris qui montent. Le chemin poussiéreux vers le Golgotha. Le bois. L’obscurité en plein midi. Et puis le silence.
Méditation — Ce récit est un fleuve — il faut accepter d’y entrer sans vouloir tout maîtriser. Mais arrêtons-nous sur quelques visages.
Il y a d’abord le silence de Jésus. Devant Caïphe : « Jésus gardait le silence. » Devant Pilate : « il ne répondit rien », « il ne lui répondit plus un mot, si bien que le gouverneur fut très étonné ». Ce silence est assourdissant. Celui qui avait « le langage des disciples » — celui d’Isaïe — choisit de se taire. Non parce qu’il n’a rien à dire, mais parce que la vérité, à ce moment, ne passe plus par les mots. Elle passe par le corps livré. Pilate est « très étonné » : il ne comprend pas qu’un accusé ne se défende pas. C’est que la logique de Jésus n’est pas celle du tribunal. Y a-t-il des moments dans ta vie où le silence serait plus vrai que tes justifications ?
Puis il y a Pierre. Pierre qui jure « même si je dois mourir avec toi, je ne te renierai pas » — et qui, quelques heures plus tard, « proteste violemment » qu’il ne connaît pas « cet homme ». Ce qui est bouleversant, ce n’est pas le reniement — c’est le chant du coq. « Alors Pierre se souvint de la parole que Jésus lui avait dite. » Le souvenir de la parole de Jésus le rattrape au moment de sa plus grande honte. Et « il sortit et, dehors, pleura amèrement ». Ces larmes ne sont pas celles du désespoir — elles sont celles de quelqu’un qui se sait aimé jusque dans sa trahison. Jésus avait dit « tu m’auras renié » — au futur, avec une douceur terrible, sachant tout d’avance et ne retirant rien de son amitié. Où te reconnais-tu : dans la promesse présomptueuse de Pierre, ou dans ses larmes ? Et si les deux étaient inséparables ?
Enfin, il y a le cri. « Éli, Éli, lema sabactani ? » — « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » Jésus ne crie pas « Mon Père » — il crie « Mon Dieu ». Comme un homme seul, qui ne sent plus la présence. C’est le psaume 21, le même que la liturgie nous fait prier aujourd’hui. Et pourtant, dire « Mon Dieu », c’est encore s’adresser à quelqu’un. Le cri d’abandon est encore une prière. C’est peut-être la prière la plus vraie qui existe — celle qui ne comprend plus, qui ne sent plus, mais qui crie quand même vers un « Tu ». Et c’est après ce cri que « le rideau du Sanctuaire se déchira en deux » — Dieu n’est plus enfermé derrière un voile. L’abandon ouvre un passage. Le centurion païen, lui qui n’a rien appris et rien lu, regarde et dit : « Vraiment, celui-ci était Fils de Dieu ! » La confession de foi la plus profonde de l’Évangile de Matthieu sort de la bouche d’un soldat romain, au pied de la croix. Dieu se révèle à qui consent à regarder.
Et puis, tout à la fin, le silence du tombeau. « Marie Madeleine et l’autre Marie étaient là, assises en face du sépulcre. » Elles ne font rien. Elles ne parlent pas. Elles sont « assises en face ». C’est la contemplation à l’état pur — rester là quand il n’y a plus rien à faire, plus rien à comprendre. Juste être là, en face.
Colloque — Jésus, je ne sais pas quoi te dire devant tout cela. Je me retrouve dans chacun de ces visages — dans Judas qui marchande, dans Pierre qui jure et qui pleure, dans Pilate qui se lave les mains, dans les disciples qui fuient. Peut-être aussi, un peu, dans le centurion qui regarde et qui comprend enfin. Donne-moi au moins d’être comme les femmes au tombeau — de rester assis en face, de ne pas fuir le silence de ce samedi qui vient. Et si je n’ai plus de mots, que mon silence soit encore une prière.
Question pour la relecture : Quel personnage de la Passion m’a le plus habité pendant cette prière — et que dit-il de là où j’en suis avec le Seigneur en ce moment ?
🙏 Prier
Seigneur, en ce dimanche des Rameaux, tu m’as fait entrer dans ta Passion. Tu m’as montré le Serviteur qui « chaque matin » se laisse éveiller l’oreille et qui « ne se dérobe pas » devant les coups. Tu m’as montré celui qui « ne retint pas jalousement » son rang mais qui « s’est anéanti » — par amour, librement, jusqu’au bout. Tu m’as fait marcher avec toi de la salle haute au Golgotha, dans le silence qui étonne Pilate, dans le cri qui déchire le voile.
Je te remets cette semaine qui s’ouvre — la plus sainte de l’année. Éveille mon oreille chaque matin. Apprends-moi à ne pas retenir jalousement ce que je crains de perdre. Donne-moi les larmes de Pierre plutôt que l’assurance de celui qui n’a pas encore failli. Et si je me retrouve « assis en face du sépulcre » sans comprendre, que je sache que tu es là — dans le silence, dans l’obscurité, dans le passage que ta mort a ouvert.
Amen.
🎧 Méditer avec Prier en chemin · 12 min d’oraison guidée avec l’évangile du jour
La prière personnelle est un trésor. Mais la foi se vit aussi ensemble.
🕯️ Entrer dans la prière
Nous sommes au Dimanche des Rameaux et de la Passion — ce jour où la liturgie nous fait basculer, en quelques minutes, de l’acclamation à la condamnation, des manteaux jetés sur le chemin au manteau rouge de la dérision. Le Carême touche à sa fin. La Semaine Sainte s’ouvre devant toi comme une porte étroite.
Les lectures de ce jour dessinent un même mouvement vertigineux : celui de la descente. Isaïe chante le Serviteur qui « présente son dos à ceux qui le frappaient » sans se dérober. Paul, dans l’hymne aux Philippiens, contemple celui qui « s’est anéanti » — le mot grec est kénose, un vidage total — jusqu’à « la mort, et la mort de la croix ». Et puis Matthieu déploie le récit immense de la Passion, où chaque personnage — Judas, Pierre, Pilate, la foule, les femmes, le centurion — nous renvoie à nous-mêmes.
Le fil rouge : un Dieu qui ne retient rien. Ni son rang, ni sa parole, ni son corps, ni sa vie. Et face à lui, des humains qui tour à tour livrent, renient, se lavent les mains, fuient — ou restent, silencieux, « assis en face du sépulcre ».
Avant d’entrer dans ces textes, assieds-toi. Prends le temps de respirer. Tu n’es pas spectateur de cette Passion — tu y es. Laisse d’abord la première lecture poser en toi la figure du Serviteur, puis l’hymne de Paul te montrer l’amplitude du mouvement, et enfin laisse le récit de Matthieu te prendre par la main et te conduire, scène après scène, jusqu’au silence du tombeau. Sois attentif aux mots qui te touchent, même — surtout — ceux qui te dérangent.