2ème Dimanche de Pâques ou de la Divine Miséricorde (semaine II du Psautier)

2ème Semaine du Temps Pascal — Dimanche 12 avril 2026 · Année A · blanc

🎧 Méditer avec Prier en chemin · 12 min d’oraison guidée

🕯️ Entrer dans la prière

Nous sommes au deuxième dimanche de Pâques — celui qu’on appelle parfois le dimanche de la Miséricorde. Une semaine a passé depuis la nuit du tombeau vide. L’Église te replace exactement là : dans cet entre-deux où la Résurrection est annoncée mais pas encore pleinement habitée. Les portes sont encore « verrouillées par crainte ». Et pourtant, quelque chose d’irrévocable a eu lieu.

Les lectures de ce jour tissent un même fil : celui d’une joie qui naît au cœur de la fragilité. Les Actes montrent une communauté qui vit « avec allégresse et simplicité de cœur » — mais c’est une communauté née de la peur, celle-là même du Cénacle. Pierre écrit à des croyants « affligés par toutes sortes d’épreuves » et leur parle d’une « joie inexprimable ». Et dans l’Évangile, Thomas refuse de croire sans toucher — et c’est précisément à lui que Jésus offre ses blessures.

Tu peux commencer par l’Évangile. Laisse-toi conduire dans cette pièce aux portes fermées. Sois attentif à ce qui est verrouillé en toi — et à ce qui vient quand même. Puis laisse la première lecture et la lettre de Pierre éclairer ce que tu auras reçu. Assieds-toi. Respire. Dieu n’est pas pressé.

📖 1ère lecture — Ac 2, 42-47

Lire le texte — Ac 2, 42-47

Les frères étaient assidus à l’enseignement des Apôtres et à la communion fraternelle, à la fraction du pain et aux prières. La crainte de Dieu était dans tous les cœurs à la vue des nombreux prodiges et signes accomplis par les Apôtres. Tous les croyants vivaient ensemble, et ils avaient tout en commun ; ils vendaient leurs biens et leurs possessions, et ils en partageaient le produit entre tous en fonction des besoins de chacun. Chaque jour, d’un même cœur, ils fréquentaient assidûment le Temple, ils rompaient le pain dans les maisons, ils prenaient leurs repas avec allégresse et simplicité de cœur ; ils louaient Dieu et avaient la faveur du peuple tout entier. Chaque jour, le Seigneur leur adjoignait ceux qui allaient être sauvés. – Parole du Seigneur.

📘 Comprendre

Commentaire biblique — Abbé Léon Hamain

Situation

Le Livre des Actes des Apôtres, écrit au cours des années 80 et après l’Evangile de Luc, dont il constitue la suite et un 2ème tome, nous offre le récit, unique dans tout le Nouveau Testament, du passage du message chrétien de la Palestine rurale au monde méditerrranéen gréco-latin fort urbanisé. Il a donc pour auteur celui qui a écrit l’Evangile dit de Luc, et il est dédicacé au même “Théophile”.

Les spécialistes demeurent néanmoins fortement divisés sur l’attribution ou non de ce livre à Luc, le companion Antiochien de Paul (Colossiens, 4, 14 et Philémon, 23), qui, depuis une antiquité très ancienne, est considéré comme l’auteur de ce Livre des Actes, en raison particulièrement d’un certain nombre de passages de ce Livre où il raconte les événements en cours en employant le pluriel “Nous” (Actes, 15, 36 - 18, 28).

Il existe, en effet, de grandes différences entre le portrait de Paul, dans les Actes des Apôtres, et celui que l’on déduit d’une lecture attentive des lettres authentiques de Paul, et cela au point que l’on se demande comment Luc, s’il a été vraiment un companion de Paul et a écrit les Actes, ait pu brosser un tableau de l’apôtre Paul si différent de celui que nous découvrons par ailleurs. Même si l’attribution à Luc de ce Livre, et de l’Evangile qui le précède, semble demeurer la moins mauvaise hypothèse, on ne parvient pas à rendre compte d’une telle différence dans la présentation de la personnalité et des idées de l’apôtre Paul.

Ce Livre des Actes commence avec une introduction sur les tout premiers débuts de la communauté écclésiale (1, 1 - 26), puis il nous décrit la mission à Jérusalem (2, 1 - 5, 42), suivie de la mission au-delà de Jérusalem et de la Palestine même (réalisée pas les Héllénistes Juifs devenus chrétiens, puis suite à la conversion de Saül de Tarse, devenu Paul, une mission de Pierre auprès de païens et en terre païenne, le premier voyage de Paul et les problèmes liés à l’entrée de païens en grand nombre dans l’Eglise, dont a dû traiter l’Assemblée de Jérusalem : 6, 1 - 15, 33), enfin le rapprochement progressif de Paul vers Rome, où se termine le récit des Actes, après sa mission en Europe et à Ephèse, et son retour à Jérusalem où il est arrêté dans le Temple (15, 36 - 28. 31).

Tout cela signifie que dans ces Actes des Apôtres, “l’affaire Jésus continue”. Ce qui a été accompli par Jésus, en sa vie, son engagement, sa parole, sa mort, sa résurrection, et son ascension liée à la promesse de l’Esprit Saint, entre dans une nouvelle phase d’extension à toute l’humanité, depuis Jérusalem, la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre, selon l’ordre de Jésus lui-même (Actes, 1, 8). Les communautés de disciples sont désormais le “lieu” de la présence et de l’action de Jésus.

Avec l’Esprit promis qui vient d’être répandu, nons en sommes, avec ce texte, au tout début de la mission des disciples à Jérusalem : l’appel à rallier Jésus ressuscité est adressé à Israêl, et ce, en premier lieu, dans ce discours de Pierre prononcé juste après l’effusion de l’Esprit, en cette Fête Juive de la Pentecôte.

Message

Ce discours explique l’événement de l’effusion de l’Esprit, annonce le coeur du message sur Jésus Ressuscité, argumenté à partir de l’Ecriture. Les auditeurs se trouveront ainsi invités à se convertir (Actes, 2, 37 - 41) à la cause de Jésus, comme seule possibilité d’atteindre le Royaume de Dieu promois à Israël.

Les points développés dans ce discours (Actes, 2, 14 -36, tronqué dans notre lecture liturgique) constituent la base de la foi de Pierre et la fondation sur laquelle l’Eglise est construite.

Successivement, Pierre nous y dit que :

  • l’extase collective des disciples à 9 heures du matin n’a rien à voir avec une consommation d’alcool, mais est le signe de l’effusion de l’Esprit annoncée par le Prophète Joël (Joël, 2, 28 - 32).
  • Jésus, qui s’était manifesté par la puissance de sa Parole et de son action, et qui a été crucifié, est ressuscité, selon le plan de Dieu.
  • les douleurs de la mort ne pouvaient retenir en leur pouvoir Jésus, le Messie.
  • David savait qu’un de ses descendants serait le Messie (Psaume 110, 1). Ce Messie, c’est Jésus.
  • témoins de la résurrection de Jésus, ses disciples sont témoins de tout cet accomplissement du plan de Dieu.
  • tout ce que les auditeurs de Pierre voient et entendent en ce jour leur vient de Jésus Ressuscité et exalté à la droite de Dieu, par son Esprit répandu.
  • En conclusion, “Dieu l’a fait Seigneur et Maître, ce Jésus, que vous, vous avez crucifié”.

Decouvertes

La plus grande preuve de l’Esprit répandu, c’est bien ce discours de Pierre, dont l’assurance et l’audace devant la foule contrastent on ne peut plus radicalement avec son reniement du Christ au cours de la passion de Jésus (Luc, 22, 54 - 61).

Comme tous les autres discours des Actes des Apôtres (les autres de Pierre, celui d’Etienne, ceux de Paul plus tard), ce discours a été composé par Luc, l’auteur présumé des Actes, qui n’en est pas pour autant l’inventeur. Les historiens de cette époque ne prétendaient pas reproduire les mots ou phrases exactes prononcés, mais essayaient de rendre au mieux la substance du message de l’orateur qu’ils mettaient ainsi en scène, à partir de la tradition qui leur en avait été transmise.

Prolongement

Ce discours, adressé à des Juifs, continue de s’adresser aux croyants de tous les temps de l’Eglise. Nous avons à situer la résurrection de Jésus et à toujours mieux comprendre ce que “l’affaire Jésus”, continuée par l’action et la présence de son Esprit, représente pour la communication du salut de Dieu, achevé en, et par, Jésus le Christ.

En effet, la résurrection du Seigneur n’est pas seulement un événement d’exaltation concernant Jésus seul, dont la mission est ainsi reconnue par Dieu : elle est le “basculement” de tout le plan de Dieu sur le monde dans le temps de l’accomplissement.

L’oeuvre de Dieu est désormais achevée, et elle est communiquée comme telle à tous les hommes postérieurs à Jésus, dont l’histoire doit être transformée, et intégrée en cette “fin des temps” ouverte définitivement par l’ultime et unique événement du salut, comprenant, et unifiant, la mission de Jésus, sa mort, sa résurrection, son ascension, et le don de l’Esprit.

Notre conviction est-elle assez forte que nous avons à vivre et à témoigner que “tout est accompli” en Jésus crucifié et ressuscité, et que, dans son Esprit, toute notre expérience humaine de chaque jour est à intégrer dans cette “Heure” définitive de l’histoire du salut que Dieu nous donne ?

🙏 Seigneur Jésus, par ta Parole que nous avons reçue de la prédication apostolique de tes premiers disciples, c’est ton action d’accomplissement de tout le dessein de Dieu qui nous est proposée, pour qu’à notre tour, aujourd’hui, nous y pénétrions et en devenions les témoins pour tous nos contemporains, par notre manière de vivre à ta façon, et l’explication que nous en donnons à toute personne qui nous en demande compte : donne-moi de mesurer l’ampleur de cette responsabilité que tu nous confies, avec la force de ton Esprit Saint, d’annoncer et de montrer, à temps et à contre temps, que Dieu a tout fait pour nous, qu’il nous a absolument tout donné pour que nous soyons sauvés, et qu’il n’est pas “d’autre Nom” que le tien pour donner tout son sens à notre existence, ainsi qu’à celle de tous les hommes et de toutes les femmes de tous les temps. AMEN.

Commentaire pastoral — Marie-Noëlle Thabut

Pierre, Le Juif, Chez Le Païen Corneille

Pierre est à Césarée sur Mer (il y avait là effectivement une garnison romaine), et il est entré dans la maison de Corneille, un officier romain. Comment en est-il arrivé là ? Et que vient-il y faire ? En fait, si Pierre est là, c’est parce qu’il a été quelque peu bousculé par l’Esprit Saint. Il faut relire le récit de la vision de Joppé dans ce même chapitre des Actes. D’autre part, peu de temps auparavant, Pierre vient d’accomplir deux miracles : il a guéri un homme, Énée, à Lydda, et ensuite, il a ressuscité une femme, Tabitha, à Joppé (on dirait aujourd’hui Jaffa ; Ac 9,32-43). Ces deux miracles lui ont prouvé que le Seigneur ressuscité était avec lui et agissait à travers lui. Car Jésus avait bien annoncé que, comme lui, et en son nom, les apôtres chasseraient les démons, guériraient les malades, et ressusciteraient les morts.

Ce sont ces deux miracles qui ont donné à Pierre la force de franchir l’étape suivante, qui est décisive : il s’agit cette fois d’un miracle sur lui-même, si l’on peut dire ! Car, pour la première fois, contrairement à toute son éducation, à toutes ses certitudes, Pierre, le Juif, franchit le seuil d’un païen, Corneille, le centurion romain ; il est vrai que Corneille est un païen très ami des Juifs, on dit qu’il est un « craignant Dieu » ; c’est-à-dire un converti à la religion juive mais qui n’est pas allé jusqu’à en adopter toutes les pratiques, y compris la circoncision. Or la circoncision est la marque de l’Alliance ; donc un « craignant Dieu » reste un incirconcis, un païen. Et c’est chez ce païen, Corneille, que Pierre est entré et il y annonce la grande nouvelle : Jésus de Nazareth est ressuscité ! (Et, ce même jour, Corneille sera baptisé ainsi que toute sa famille.) Traduisez : l’Évangile est en train de déborder les frontières d’Israël !

On dit souvent que Paul est l’apôtre des païens, mais il faut rendre justice à Pierre : si l’on en croit les Actes des Apôtres, c’est lui qui a commencé, et à Césarée, justement, chez le centurion romain Corneille. Et ce que nous venons d’entendre, c’est donc le discours que Pierre a prononcé chez Corneille, en ce jour mémorable. Et sa dernière phrase est une véritable révolution : « Quiconque croit en lui (Jésus) reçoit par son nom le pardon de ses péchés. » Pierre vient de le comprendre : « Quiconque », cela veut dire « pas seulement les Juifs ». Même des païens peuvent entrer dans l’Alliance. Le salut a d’abord été annoncé à Israël, mais désormais il suffit de croire en Jésus-Christ pour recevoir le pardon de ses péchés, c’est-à-dire pour entrer dans l’Alliance avec Dieu. Et donc tout homme, même non-Juif (c’est le sens du mot « païen » ici), peut être baptisé au nom de Jésus. Visiblement, ce fut la grande découverte des premiers chrétiens, Paul et Pierre y insistent tous les deux : il suffit de croire en Jésus pour être sauvé !

Il Suffit De Croire En Jésus Pour Être Sauvé

L’ensemble du discours de Pierre chez Corneille est révélateur de l’état d’esprit des Apôtres dans les années qui ont suivi la Résurrection de Jésus. Ils avaient été les témoins privilégiés des paroles et des gestes de Jésus, et ils avaient peu à peu compris qu’il était le Messie que tout le peuple attendait. Et puis, il y avait eu le Vendredi-saint : Dieu avait laissé mourir Jésus de Nazareth ; certainement, Dieu n’aurait pas laissé mourir son Messie, son Envoyé ; leur déception avait été immense ; Jésus de Nazareth ne pouvait pas être le Messie.

Et puis ce fut le coup de tonnerre de la Résurrection : non, Dieu n’avait pas abandonné son Envoyé, il l’avait ressuscité. Et les Apôtres avaient eu de nombreuses rencontres avec Jésus vivant ; et maintenant, depuis l’Ascension et la Pentecôte, ils consacraient toutes leurs forces à l’annoncer à tous ; c’est très exactement ce que Pierre dit à Corneille : « Nous, (les Apôtres), nous sommes témoins de tout ce qu’il a fait dans le pays des juifs et à Jérusalem. Celui qu’ils ont supprimé en le suspendant au bois du supplice, Dieu l’a ressuscité le troisième jour… Nous avons mangé et bu avec lui après sa résurrection d’entre les morts. »

Il restera pour les Apôtres une tâche immense : si la résurrection de Jésus était la preuve qu’il était bien l’Envoyé de Dieu, elle n’expliquait pas pourquoi il avait fallu passer par cette mort infamante et cet abandon de tous. La plupart des gens attendaient un Messie qui serait un roi puissant, glorieux, chassant les Romains ; Jésus ne l’était pas. Quelques-uns imaginaient que le Messie serait un prêtre, il ne l’était pas non plus, il ne descendait pas de Lévi ; et l’on pourrait faire la liste de toutes les attentes déçues.

Alors les Apôtres ont entrepris un formidable travail de réflexion : ils ont relu toutes leurs Écritures, la Loi, les Prophètes et les Psaumes, pour essayer de comprendre. Il a fallu tout ce travail de relecture, après la Pentecôte, à la lumière de l’Esprit Saint, pour arriver à dire, comme le fait Pierre ici : « C’est à Jésus que tous les prophètes rendent témoignage… Dieu nous a chargés d’annoncer au peuple et de témoigner que lui-même l’a établi Juge des vivants et des morts ».

Un autre aspect tout à fait remarquable de ce discours de Pierre, c’est son insistance pour dire que c’est Dieu qui agit ! Jésus de Nazareth était un homme apparemment semblable à tous les autres, mortel comme tous les autres… eh bien, Dieu agissait en lui et à travers lui : « Dieu lui a donné l’onction d’Esprit Saint et de puissance, Dieu était avec lui, Dieu l’a ressuscité, Dieu lui a donné de se manifester à des témoins que Dieu avait choisis d’avance, Dieu l’a établi Juge des vivants et des morts… »

Et la phrase qui résume tout cela : « Dieu lui a donné l’onction d’Esprit-Saint et de puissance. » Désormais, Pierre vient de le comprendre, tout homme, Juif ou païen, peut grâce à Jésus-Christ être lui aussi consacré par l’Esprit Saint et rempli de sa force !

Éclairage exégétique — Synthèse IA

Le sommaire d’Ac 2, 42-47 constitue le premier des trois « sommaires » majeurs des Actes des Apôtres (avec 4, 32-35 et 5, 12-16), ces tableaux idéalisés par lesquels Luc dresse le portrait de la communauté primitive de Jérusalem. Le genre littéraire est celui du sommaire récapitulatif, un procédé historiographique hellénistique que l’on retrouve chez Thucydide ou Polybe, destiné à condenser en quelques lignes une réalité durable. Luc écrit probablement dans les années 80-85, à une époque où les communautés chrétiennes sont dispersées dans l’Empire et font face à des tensions internes. Ce portrait de la première ekklēsia fonctionne donc à la fois comme mémoire fondatrice et comme miroir critique tendu aux communautés de son temps : voici ce que vous êtes appelés à être.

La structure du passage s’organise autour de quatre piliers nommés dès le v. 42 : la didachē (« enseignement ») des Apôtres, la koinōnia (« communion », « mise en commun »), la klasis tou artou (« fraction du pain ») et les proseuchai (« prières »). Ces quatre termes dessinent l’architecture de la vie ecclésiale. La koinōnia ne désigne pas ici un vague sentiment de fraternité mais une mise en commun effective des biens, comme le précisent les versets 44-45. Le verbe epipraskon (« ils vendaient ») est à l’imparfait itératif : il ne s’agit pas d’un acte unique mais d’une pratique répétée, au fur et à mesure des besoins. La « fraction du pain » est une expression technique qui renvoie au geste eucharistique, distinct des repas ordinaires mentionnés au v. 46. L’ensemble produit un effet rhétorique puissant : la communauté est présentée comme un organisme vivant, uni dans toutes les dimensions de l’existence — doctrinale, économique, liturgique et spirituelle.

Jean Chrysostome, dans ses Homélies sur les Actes des Apôtres (Hom. 7), insiste sur la dimension économique du texte et y voit le sommet de la vertu chrétienne : « Ils retranchaient la racine des maux » — c’est-à-dire l’attachement à la propriété privée. Il interprète la mise en commun des biens comme le fruit direct de l’effusion de l’Esprit à la Pentecôte, faisant du partage matériel le signe visible de la transformation intérieure. Augustin, dans le De civitate Dei (I, 35) et surtout dans ses Sermons (355-356), lit ce passage comme le fondement de la vie cénobitique. Il en fait la charte de sa propre règle monastique, exigeant de ses clercs qu’ils vivent sans rien posséder en propre. Pour Augustin, la koinōnia des premiers chrétiens réalise anticipativement la civitas Dei, la cité céleste où tout est partagé dans la charité.

L’intertextualité de ce sommaire est remarquablement dense. En amont, le modèle de communauté idéale évoque les descriptions de l’amitié parfaite dans la philosophie grecque — Aristote (Éthique à Nicomaque IX, 8) affirme que « les biens des amis sont communs » (koina ta philōn), et Luc semble consciemment inscrire la communauté chrétienne dans cet idéal, tout en le dépassant par sa motivation théologique. En amont biblique, l’expression « ils avaient tout en commun » fait écho à Dt 15, 4 : « Il n’y aura pas de pauvre chez toi », promesse eschatologique que la communauté de Jérusalem accomplit. En aval, dans le Nouveau Testament, la collecte organisée par Paul pour Jérusalem (2 Co 8-9) prolonge cette logique de koinōnia à l’échelle inter-ecclésiale, tandis que la lettre de Jacques (2, 15-17) en tire les conséquences éthiques.

Un débat exégétique important concerne le degré d’historicité de ce tableau. Des exégètes comme Hans Conzelmann ou Ernst Haenchen ont souligné le caractère idéalisé du sommaire, y voyant principalement une construction théologique lucanienne. D’autres, comme Jacques Dupont dans ses études fondamentales sur les sommaires des Actes, ont montré que Luc travaille à partir de traditions anciennes, même s’il les stylise. Le fait que Luc lui-même rapporte des tensions au sein de la communauté (Ac 5, 1-11, l’affaire d’Ananie et Saphire ; Ac 6, 1, la querelle entre Hébreux et Hellénistes) montre qu’il ne cherche pas à dissimuler les failles, mais qu’il présente un idéal régulateur. La question reste vive : le communautarisme des biens fut-il une pratique réelle, limitée et éphémère, ou une projection théologique ? La plupart des spécialistes contemporains optent pour une position médiane : une pratique réelle mais partielle, que Luc universalise dans son récit.

Le texte est lu durant le temps pascal parce qu’il décrit le premier fruit de la Résurrection et de la Pentecôte : une communauté transformée. La mention de l’agalliasis (« allégresse », v. 46) — un terme rare qui dans la Septante désigne la joie eschatologique — signale que cette communauté vit déjà, dans le quotidien du partage et de la louange, quelque chose de l’âge à venir. La structure concentrique du passage, qui s’ouvre sur l’enseignement des Apôtres et se referme sur l’action souveraine du Seigneur qui « adjoint » (prostithēmi) les sauvés, révèle une ecclésiologie où l’Église ne se construit pas elle-même : c’est le Seigneur ressuscité qui la fait croître, jour après jour.

🔥 Contempler

Grâce à demander : Seigneur, donne-moi de goûter cette « allégresse et simplicité de cœur » qui naît quand on cesse de retenir pour soi ce qu’on a reçu.

Composition de lieu — Imagine Jérusalem dans les semaines qui suivent la Pentecôte. Les ruelles sont étroites, bruyantes, poussiéreuses. Tu entres dans une maison modeste — une de ces maisons où les disciples « rompaient le pain ». L’odeur du pain chaud, du vin partagé. Des visages inconnus les uns aux autres il y a peu, maintenant penchés les uns vers les autres. On entend des voix qui racontent, qui prient, qui rient aussi. Il y a quelque chose de simple et d’un peu fou dans cette scène. Rien de solennel. Un repas. Des mains qui passent le pain.

Méditation — Luc accumule les verbes comme on empile des gestes quotidiens : ils étaient « assidus à l’enseignement », à « la communion fraternelle », à « la fraction du pain », aux « prières ». Quatre piliers, quatre gestes répétés, sans éclat. L’assiduité — voilà le mot qui revient. Pas l’héroïsme, pas l’extase. L’assiduité. Quelque chose de patient, de fidèle, de presque ordinaire. Et c’est dans cette régularité que les « prodiges et signes » adviennent. Comme si Dieu avait besoin de cette matière humble — la constance — pour y déployer sa puissance.

Puis il y a cette phrase vertigineuse : « ils avaient tout en commun ; ils vendaient leurs biens et leurs possessions ». Luc ne fait pas de la morale. Il décrit un effet. Quelque chose s’est passé en eux qui a desserré la main — cette main qui d’ordinaire retient, accumule, protège. « En fonction des besoins de chacun » : le regard a changé. On ne regarde plus ce qu’on possède, on regarde ce dont l’autre manque. Qu’est-ce qui, dans ta vie, reste agrippé ? Qu’est-ce qui aurait besoin d’être « vendu » — pas forcément de l’argent, peut-être du temps, du contrôle, de la réputation — pour que quelqu’un d’autre ait ce dont il a besoin ?

Ce qui frappe, c’est que cette communauté ne se replie pas sur elle-même. Elle « avait la faveur du peuple tout entier ». Il y a une fécondité qui déborde. « Chaque jour, le Seigneur leur adjoignait ceux qui allaient être sauvés. » Ce n’est pas eux qui recrutent. C’est le Seigneur qui adjoint. La croissance vient d’ailleurs. Leur seul travail : rester dans cette « allégresse et simplicité de cœur ». Être heureux ensemble. C’est tout. Et c’est immense.

Colloque — Seigneur, je vois cette communauté et quelque chose en moi a envie et a peur en même temps. Envie de cette simplicité. Peur de ce que ça coûte — lâcher prise, partager vraiment, être assidu quand l’enthousiasme retombe. Montre-moi où tu m’appelles à cette vie commune. Montre-moi ce que je retiens et qui pourrait nourrir quelqu’un. Je ne sais pas si j’en suis capable. Mais je te le dis, comme un ami parle à un ami.

Question pour la relecture : Dans ma prière, qu’est-ce qui m’a attiré et qu’est-ce qui m’a fait résister dans ce portrait de la première communauté — et que dit cette réaction de ma relation à Dieu et aux autres aujourd’hui ?

🕊️ Psaume — Ps 117 (118), 2-4, 13-15b, 22-24

Lire le texte — Ps 117 (118), 2-4, 13-15b, 22-24

Oui, que le dise Israël : Éternel est son amour ! Que le dise la maison d’Aaron : Éternel est son amour ! Qu’ils le disent, ceux qui craignent le Seigneur : Éternel est son amour ! On m’a poussé, bousculé pour m’abattre ; mais le Seigneur m’a défendu. Ma force et mon chant, c’est le Seigneur ; il est pour moi le salut. Clameurs de joie et de victoire sous les tentes des justes. La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle ; c’est là l’œuvre du Seigneur, la merveille devant nos yeux. Voici le jour que fit le Seigneur, qu’il soit pour nous jour de fête et de joie !

📘 Comprendre

Commentaire pastoral — Marie-Noëlle Thabut

Je Vivrai, Pour Annoncer Les Actions Du Seigneur

Si l’on ne veut pas faire d’anachronisme, il faut admettre que ce psaume n’a pas été écrit d’abord pour Jésus-Christ ! Comme tous les psaumes, il a été composé, des siècles avant le Christ, pour être chanté au Temple de Jérusalem. Comme tous les psaumes aussi, il redit toute l’histoire d’Israël, cette longue histoire d’Alliance : c’est cela qu’on appelle « l’œuvre du SEIGNEUR, la merveille devant nos yeux … ». C’est l’expérience qui fait dire au peuple élu : oui, vraiment, l’amour de Dieu est éternel ! Dieu a accompagné son peuple tout au long de son histoire, et toujours il l’a sauvé de ses épreuves.

On a là un écho du chant de victoire que le peuple libéré d’Égypte a entonné après le passage de la Mer Rouge : « Ma force et mon chant, c’est le SEIGNEUR, il est pour moi le salut » (Ex 15,1). Les mots « œuvre » ou « merveille » sont toujours dans la Bible une allusion à la libération d’Égypte. Et quand je dis « allusion », le mot est trop faible, c’est un « faire mémoire » au sens fort de ressourcement dans la mémoire commune du peuple.

« Le bras du SEIGNEUR se lève, Le bras du SEIGNEUR est fort », c’est aussi un faire mémoire de la libération d’Égypte. Et cette œuvre de libération de Dieu n’est pas seulement celle d’un jour, elle est permanente, on l’a sans cesse expérimentée. C’est vraiment d’expérience qu’Israël peut le dire : « Éternel est son amour ».

Et c’est cet amour éternel de Dieu qui fonde l’espérance : car, chaque fois qu’on chante les libérations du passé, c’est aussi et surtout pour y puiser la force d’attendre celles de l’avenir ; Dieu enverra son Messie et enfin on connaîtra le bonheur promis ; enfin le peuple élu et avec lui l’humanité tout entière connaîtront la paix et la justice. On en est loin encore quand ce psaume est composé… et aujourd’hui encore !

Mais notre lointain ancêtre qui écrit ce psaume sait que Dieu est capable de transformer toutes les situations, y compris les situations de mort en situations de vie : « Non, je ne mourrai pas, je vivrai, pour annoncer les actions du SEIGNEUR ». C’est l’action de grâce du peuple qui a frôlé la mort et rend grâce pour sa libération. À l’heure où ce psaume est écrit, cela ne signifie pas une croyance en la résurrection ; nous savons bien que la foi en la résurrection n’est apparue que très tardivement en Israël ; cette affirmation « Non, je ne mourrai pas, je vivrai » est une réelle profession de foi, mais d’un autre ordre : c’est la certitude que Dieu n’abandonnera jamais son peuple : même dans les pires situations, quand l’avenir du peuple est compromis, on sait de façon absolument certaine que Dieu le fera survivre. Car la vocation de ce peuple, c’est précisément de vivre pour « annoncer les actions du SEIGNEUR ».

La Pierre Qu’Ont Rejetée Les Bâtisseurs Est Devenue La Pierre D’Angle

Pour donner une idée de ces retournements que Dieu est capable d’opérer, on emprunte le langage des architectes : « La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle ». Quand ce psaume est composé, ce n’est pas la première fois qu’on emploie l’image de la pierre angulaire pour parler de l’œuvre de Dieu : Isaïe l’avait déjà fait (au chapitre 28).

Dans une période où la société de Jérusalem se dégradait, où régnaient partout le mensonge, l’injustice, la corruption, le mépris des commandements de Dieu, le prophète rappelait qu’on récolte ce qu’on a semé : une telle société court inévitablement à sa perte. Isaïe avait dit alors quelque chose comme ‘Vous vous appuyez sur du vent. Vous savez bien pourtant que le droit et la justice sont les seules valeurs sûres… Vous êtes comme des bâtisseurs qui choisiraient les plus mauvaises pierres pour faire les fondations ! Et qui rejetteraient systématiquement les bonnes pierres bien solides’ (traduisez les vraies valeurs).

Mais un prophète ne reste jamais sur du négatif ! Car Dieu n’abandonne jamais son peuple… La construction est mal engagée ? Les architectes auxquels il l’avait confiée ont mal travaillé ? Qu’à cela ne tienne… Dieu va reprendre lui-même la direction des opérations. Il va rétablir le droit et la justice à Jérusalem. Il le fera comme un architecte, il va en quelque sorte rebâtir sa ville ! Mais sur des bases saines, cette fois.

Voici ce passage d’Isaïe : » Ainsi parle le SEIGNEUR Dieu : Moi, dans Sion, je pose une pierre, une pierre à toute épreuve, choisie pour être une pierre d’angle, une véritable pierre de fondement. Celui qui croit ne s’inquiètera pas. Je prendrai le droit comme cordeau, et la justice comme fil à plomb. » (Is 28,16).

Notre psaume reprend cette image de la pierre angulaire et il la précise pour annoncer le retournement spectaculaire que Dieu va opérer. C’est sur toutes ces valeurs méprisées par les mauvais gouvernants que Dieu va bâtir une société nouvelle ; mieux, c’est de tous les petits, les humbles, les méprisés, qu’il va faire naître le peuple nouveau ! « La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle ».

Jésus lui-même a cité à son propre sujet cette parole prophétique « La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle » dans la parabole des vignerons homicides (qui tuent le fils du propriétaire) ; on trouve cette parabole dans les trois évangiles synoptiques : ce qui prouve l’importance de ce thème dans la première génération chrétienne (Mt 21,33-46 ; Mc 12,1-12 ; Lc 20,9-19).

C’est donc tout naturellement que ce psaume est devenu l’exultation pascale par excellence. Le Christ est cette pierre méprisée, rejetée par les bâtisseurs : il est devenu la pierre d’angle, la pierre de fondation de l’humanité nouvelle. Désormais, l’humanité libérée de la mort peut chanter avec lui : « Non, je ne mourrai pas, je vivrai pour annoncer les actions du SEIGNEUR. »

📖 2e lecture — 1 P 1, 3-9

Lire le texte — 1 P 1, 3-9

Béni soit Dieu, le Père de notre Seigneur Jésus Christ : dans sa grande miséricorde, il nous a fait renaître pour une vivante espérance grâce à la résurrection de Jésus Christ d’entre les morts, pour un héritage qui ne connaîtra ni corruption, ni souillure, ni flétrissure. Cet héritage vous est réservé dans les cieux, à vous que la puissance de Dieu garde par la foi, pour un salut prêt à se révéler dans les derniers temps. Aussi vous exultez de joie, même s’il faut que vous soyez affligés, pour un peu de temps encore, par toutes sortes d’épreuves ; elles vérifieront la valeur de votre foi qui a bien plus de prix que l’or – cet or voué à disparaître et pourtant vérifié par le feu –, afin que votre foi reçoive louange, gloire et honneur quand se révélera Jésus Christ. Lui, vous l’aimez sans l’avoir vu ; en lui, sans le voir encore, vous mettez votre foi, vous exultez d’une joie inexprimable et remplie de gloire, car vous allez obtenir le salut des âmes qui est l’aboutissement de votre foi. – Parole du Seigneur.

📘 Comprendre

Commentaire biblique — Abbé Léon Hamain

Situation

Il apparaît difficile de situer exactement la 1ère Lettre attribuée à Pierre, qui se présente comme ayant été écrite par lui et adressée aux communautés chrétiennes dispersées dans les Provinces d’Asie Mineure, et composées de chréteins venant majoritairement du paganisme.

Deux écoles s’affrontent à propos de cette Lettre.

La première refuse d’attribuer cette lettre à Pierre, en raison de la très belle qualité de sa langue grecque, de sa dépendance, jugée importante, des thèmes développés dans les lettres de Paul, des difficultés qu’aurait eues Pierre à connaître ces communautés d’Asie auxquelles il s’adresse, de l’allusion, faite en 5, 9, à une persécution quasi généralisée à l’encontre des chrétiens, et qui n’a pu avoir lieu, de fait, que bien après la mort de Pierre, et de la non-existence au temps de Pierre de certaines Eglises auxquelles il écrit.

Dans cette perspective, cette lettre nous serait venue, soit de cercles qui honoraient la mémoire de Pierre après sa mort, soit d’un auteur plus tardif, qui se serait fait simplement passer pour Pierre. De ce fait, cette lettre aurait pu avoir été écrite, au plus tôt, dans les anées 70, après la ruine de Jérusalem et du Temple, soit vers l’année 100.

Une seconde école de spécialistes maintient, au contraire, que Pierre a pu écrire cette lettre vers l’an 65, peu avant sa mort, qui a eu lieu pendant la persécution de Néron. Et ils n’hésitent pas à répondre à toutes les objections soulevées par l’autre école : Pierre a pu se servir d’un secrétaire écrivant très bien en Grec, il ne faut pas exagérer l’influence des idées de Paul dans cette lettre, la perécution généralisée dont parle cette lettre n’avait rien d’une grande persécution officiellement décidée par le pouvoir impérial, mais fait allusion à une opposition “larvée” et habituelle aux idées et comportements des chrétiens, et, finalement, on a des traces de communautés chrétiennes très anciennes dans des provinces comme la Bithynie. De plus, le fait que cette lettre transmet une théologie “primitive”, marquée par l’approche de la fin des temps (l’eschatologie) et la présentation du Christ comme “serviteur”, plaide également en faveur de son ancienneté.

Si l’on a pu penser que cette lettre avait une origine liée à la liturgie baptismale, l’on s’accorde aujourd’hui pour reconnaître que nous sommes bien en présence d’une véritable lettre, dont le but est d’exhorter et de fortifier les chrétiens dans leur foi face aux difficultés qu’ils rencontrent, en leur rappelant les données de base de la Bonne Nouvelle qu’ils avaient reçue, pour la première fois, à l’époque de leur baptême.

Cette lettre traite, en premier lieu, de la dignité de la vocation, et de la responsabilité des chrétiens (1, 3 - 2, 10), ensuite,du témoignage que doit fournir la vie des chrétiens (2, 11 - 3, 12), avant de nous présenter, en dernier lieu, une réflexion sur l’approche chrétienne de la persécution, qu’il faut affronter avec confiance et réalisme (3, 13 - 5, 11).

Message

Dans la 1ère partie de cette lettre (1, 3 - 2, 10), une 1ère section traite de la vocation des chrétiens (1, 3 - 25), en nous développant d’abord une très belle action de grâces en forme de bénédiction, pour le salut de Dieu, oeuvre du Père, réalisée par le Fils et révélée par l’Esprit (1, 3 - 12). Face à cette magnifique action de Dieu dans notre existence, il n’est attendu de notre part qu’une réponse : menons une vie de sainteté (1, 13 - 25).

Notre page commence donc avec la fin de cette belle bénédiction d’action de grâces pour la nouvelle naissance, et l’héritage, reçus dans la foi, que nous apporte la régénération en Jésus Christ, qui a accompli pour nous tout ce que les prophètes de l’Ancien Testament avaient annoncé sous l’influence de l’Esprit Saint, qui était déjà l’Esprit du Christ agissant en eux.

C’est ainsi, que, sous la mouvance de cet Esprit, ils avaient prédit les souffrances du Christ et sa gloire à venir, dans un message qui, sans les concerner eux-mêmes, visaient les chrétiens que nous sommes, nous à qui ce message a été transmis par les prédicateurs de l’Evangile.

Dans un 2ème temps de notre page, nous parvient le début de l’exhortation à mener une authentique vie de sainteté. Car telle doit bien être notre réponse authentique : préparons-nous à la révélation totale du Christ, en son retour à la fin ultime des temps, avec la détermination de celui, ou de celle, qui se met en tenue de travail pour une mission de service. Cela dit, avançons résolument et avec obéissance, sur un chemin de vie, devenu tout autre en sa nouveauté, et qui est celui de la véritable sainteté, vécue à l’imitation de la sainteté de Dieu qui nous a appelés.

Decouvertes

La page que nous lisons est originale lorsqu’elle nous affirme que l’Esprit qui inspirait les prophètes était déjà celui du Christ. Certains interprètent l’expression “l’Esprit du Christ” comme signifiant “l’Esprit qui révèle le Christ” (1, 11).

Au verset 13, l’image de ceux qui ont les “reins ceints” renvoie à l’attitude de disponibilité des “serviteurs” pour la marche ou le service qu’on leur demande. Mais il s’agit ici d’une disponibilité de tout notre être, venant de notre esprit (voir Luc, 12, 35 et 17, 8; Ephésiens, 6, 14; Jérémie, 1, 17).

Le mot “saint” a pour premier sens “séparé”, “dédié”, et s’oppose à “profane”. Nous devons nous considérer comme “mis à part” pour Dieu.

Le verset 16 cite Lévitique, 11, 44; 19, 2; 20, 7 et 26.

Prolongement

Mesurons-nous à quel point nous sommes privilégiés d’être ceux à qui étaient destinées les promesses prophétiques et la Bonne Nouvelle du salut de Dieu, que l’Eglise, et non pas les Anges, c’est-à-dire nous toutes et tous rassemblés en Eglise, avons pour mission de manifester ?

3 Béni soit le Dieu et Père de notre Seigneur Jésus Christ, qui nous a bénis par toutes sortes de bénédictions spirituelles, aux cieux, dans le Christ.

4 C’est ainsi qu’Il nous a élus en lui, dès avant la fondation du monde, pour être saints et immaculés en sa présence, dans l’amour,

5 déterminant d’avance que nous serions pour Lui des fils adoptifs par Jésus Christ. Tel fut le bon plaisir de sa volonté,

6 à la louange de gloire de sa grâce, dont Il nous a gratifiés dans le Bien-aimé.

7 En lui nous trouvons la rédemption, par son sang, la rémission des fautes, selon la richesse de sa grâce,

8 qu’Il nous a prodiguée, en toute sagesse et intelligence :

9 Il nous a fait connaître le mystère de sa volonté, ce dessein bienveillant qu’Il avait formé en lui par avance,

10 pour le réaliser quand les temps seraient accomplis : ramener toutes choses sous un seul Chef, le Christ, les êtres célestes comme les terrestres.

🙏 Seigneur Jésus, te découvrir, te rencontrer, être transformés par le salut de Dieu, que tu as accompli en ta mission prophétique, ta mort, ta résurrection, et le don de l”Esprit Saint, telle est la grâce que tu nous offres, tel est notre privilège, telle est la gratuité incommensurable de Dieu qui, en toi, se révèle et nous partage la qualité de son existence : ouvre-moi davantage le cœur, l’Esprit, l’être tout entier, à cette merveille du règne de Dieu sur nous, et en nous, qui dépasse tout ce que je puis imaginer où concevoir, et rends-moi entièrement disponible à cette vie nouvelle que tu as fait, et que tu continues, de faire jaillir en moi. AMEN.

Commentaire pastoral — Marie-Noëlle Thabut

Ressuscités Avec Le Christ

Tout d’abord, il faut nous habituer au vocabulaire de saint Paul ; par exemple, nous pouvons être un peu surpris d’entendre : « Frères, vous êtes ressuscités avec le Christ… vous êtes passés par la mort ». À vrai dire, si nous sommes là, vous et moi, aujourd’hui, c’est que nous sommes bien vivants… c’est-à-dire pas encore morts… et encore moins ressuscités ! Il faut croire que les mots n’ont pas le même sens pour Paul que pour nous ! Car, pour lui, depuis ce fameux matin de Pâques, plus rien n’est comme avant.

Autre problème de vocabulaire : « Pensez aux réalités d’en-haut, non à celles de la terre. » Il ne s’agit pas, en fait, de choses (qu’elles soient d’en-haut ou d’en-bas), il s’agit de conduites, de manières de vivre… Ce que Paul appelle les « réalités d’en-haut », il le dit dans les versets suivants, c’est la bienveillance, l’humilité, la douceur, la patience, le pardon mutuel… Ce qu’il appelle les réalités terrestres, c’est la débauche, l’impureté, la passion, la cupidité, la convoitise… Notre vie tout entière est dans cette tension : notre transformation, notre résurrection est déjà accomplie en Christ mais il nous reste à égrener cette réalité profonde, très concrètement au long des jours.

Si on continuait la lecture, on trouverait cette expression : « Vous vous êtes revêtus de l’homme nouveau » (Col 3,10) ; et un peu plus loin « puisque vous avez été choisis par Dieu, que vous êtes sanctifiés, aimés par lui, revêtez-vous de tendresse et de compassion, de bonté, d’humilité, de douceur et de patience. » (Col 3,12). Il me semble que c’est le meilleur commentaire du passage que nous lisons aujourd’hui. « Vous avez revêtu », c’est déjà fait… » revêtez », c’est encore à faire.

Nous retrouvons cette tension dans tout le reste de la prédication de Paul et en particulier dans cette même lettre aux Colossiens : « Vous étiez jadis étrangers à Dieu, et même ses ennemis, par vos pensées et vos actes mauvais. Mais maintenant, Dieu vous a réconciliés avec lui, dans le corps du Christ… Cela se réalise si vous restez solidement fondés dans la foi, sans vous détourner de l’espérance que vous avez reçue en écoutant l’Évangile… que personne ne vous égare par des arguments trop habiles. Menez donc votre vie dans le Christ Jésus, le Seigneur, tel que vous l’avez reçu. Soyez enracinés, édifiés en lui, restez fermes dans la foi, comme on vous l’a enseigné… Prenez garde à ceux qui veulent faire de vous leur proie par une philosophie vide et trompeuse, fondée sur la tradition des hommes, sur les forces qui régissent le monde, et non pas sur le Christ… Dans le baptême, vous avez été mis au tombeau avec lui et vous êtes ressuscités avec lui par la foi en la force de Dieu qui l’a ressuscité d’entre les morts. » (Col 1,21… 2,12).

Purifiez-Vous Des Vieux Ferments

Il ne s’agit donc pas de vivre une autre vie que la vie ordinaire, mais de vivre autrement la vie ordinaire ; sachant que cet « autrement » est désormais possible, car c’est l’Esprit-Saint qui nous en rend capables.  Le même Paul dira à peine plus loin, dans cette même lettre : « Tout ce que vous dites, tout ce que vous faites, que ce soit toujours au nom du Seigneur Jésus, en offrant par lui votre action de grâce à Dieu le Père. » (Col 3,17). C’est ce monde-ci qui est promis au Royaume, il ne s’agit donc pas de le mépriser mais de le vivre déjà comme la semence du Royaume. Il n’est pas question de dénigrer les réalités terrestres ! Dieu nous les a confiées, au contraire, à nous de les transfigurer.

C’est dans cet esprit que Paul nous invite à être une pâte nouvelle : « Purifiez-vous donc des vieux ferments et vous serez une pâte nouvelle, vous qui êtes le pain de la Pâque, celui qui n’a pas fermenté. » Ici, il fait allusion au rite des Azymes ; chaque année, au moment où l’on s’apprête à partager l’agneau pascal, on prend bien soin de nettoyer les maisons de toute trace du levain de la récolte de l’année dernière ; le repas de la nuit pascale (le seder) est accompagné de galettes de pain non levé (le pain azyme) et dans la semaine qui suit on continue à manger du pain sans levain en attendant d’avoir pu laisser fermenter le levain nouveau.

Les deux rites de l’agneau pascal et des Azymes étaient liés dans la célébration de la Pâque ; et Paul les lie dans son raisonnement : « Purifiez-vous des vieux ferments… notre agneau pascal a été immolé : c’est le Christ. » Paul fait donc référence à toute la symbolique de la fête pascale juive et il l’applique à la Pâque des chrétiens ; il n’a pas une seconde l’impression de changer le sens de la fête juive en parlant de la Pâque du Christ : au contraire, il voit dans la Résurrection du Christ le parfait achèvement du combat de libération que rappelait chaque année la Pâque juive.

Pour Paul, c’est une évidence : en Jésus l’ancienne fête des Azymes n’a pas perdu sa signification ; au contraire, elle trouve son sens plénier : la Pâque des chrétiens est bien la fête de la libération, mais, désormais, la libération est définitive. Par sa mort et sa résurrection, Jésus-Christ a triomphé des pires chaînes, celles de la mort et de la haine. Et cette libération est contagieuse ; comme dit Paul, « un peu de levain suffit pour que fermente toute la pâte ». L’Esprit qui poursuit son œuvre dans le monde fera irrésistiblement « lever » comme une pâte l’humanité tout entière.

Éclairage exégétique — Synthèse IA

L’ouverture de la première épître de Pierre (1 P 1, 3-9) constitue une eulogia — une bénédiction solennelle — qui rappelle les berakhot juives et que l’on retrouve aussi en 2 Co 1, 3 et Ep 1, 3-14. L’auteur, qu’il soit Pierre lui-même ou un disciple écrivant en son nom depuis Rome (la question de la pseudépigraphie reste débattue), s’adresse à des communautés chrétiennes dispersées en Asie Mineure (Pont, Galatie, Cappadoce, Asie, Bithynie : cf. 1 P 1, 1), des convertis d’origine majoritairement païenne qui subissent des vexations sociales en raison de leur foi. La lettre est généralement datée entre 70 et 90. Certains chercheurs, comme M.-É. Boismard et surtout W. J. Dalton, ont proposé de voir dans 1 P 1, 3–4, 11 un ancien hymne baptismal réutilisé, ce qui expliquerait la densité liturgique du passage et son vocabulaire de « renaissance » (anagennēsas, v. 3).

Le mouvement théologique du texte est ascendant, partant de l’acte fondateur de Dieu pour s’élever vers l’espérance eschatologique. Le verbe anagennēsas (« ayant fait renaître », v. 3) est un hapax dans le Nouveau Testament — on ne le retrouve qu’en 1 P 1, 23. Il exprime une nouvelle naissance d’en haut, dont la cause efficiente est la « résurrection de Jésus Christ d’entre les morts » (anastaseōs Iēsou Christou ek nekrōn). L’héritage (klēronomia) est décrit par trois adjectifs privatifs : aphtharton (« incorruptible »), amianton (« sans souillure »), amaranton (« inflétrissable ») — triple négation qui procède par contraste avec tout ce que le monde peut offrir. L’accumulation des alpha privatifs produit un effet d’insistance : cet héritage se définit par tout ce qui ne peut l’atteindre. Il est « réservé » (tetērēmenēn, parfait passif) dans les cieux — la forme verbale indique un état permanent résultant d’un acte divin achevé.

Cyrille d’Alexandrie, dans son Commentaire sur la première épître de Pierre, interprète la « vivante espérance » (elpida zōsan) comme une espérance qui est elle-même vivifiante parce qu’elle participe à la vie du Ressuscité. L’espérance chrétienne n’est pas un simple optimisme psychologique mais une réalité ontologique : elle est « vivante » parce que le Christ est vivant. Bède le Vénérable, dans son Commentaire sur les épîtres catholiques, développe longuement la métaphore de l’or purifié par le feu (v. 7) : de même que l’or ne perd pas sa substance dans le creuset mais y gagne en pureté, la foi éprouvée par la souffrance ne diminue pas mais se révèle dans sa valeur authentique. Bède insiste sur le paradoxe : l’or, malgré sa noblesse, est « voué à disparaître » (apollumenou), alors que la foi, invisible et apparemment fragile, possède une valeur éternelle.

L’intertextualité avec l’Évangile du jour est frappante. Le v. 8, « Lui, vous l’aimez sans l’avoir vu ; en lui, sans le voir encore, vous mettez votre foi », fait directement écho à la béatitude prononcée par Jésus en Jn 20, 29 : « Heureux ceux qui croient sans avoir vu. » Pierre — ou l’auteur pétrinien — s’adresse précisément à ces croyants de la deuxième et troisième génération qui n’ont pas été témoins oculaires de la Résurrection. La joie « inexprimable et remplie de gloire » (agalliasthe chara aneklalētō kai dedoxasmenē, v. 8) fait écho à l’agalliasis d’Ac 2, 46 : c’est la même joie pascale, celle qui jaillit de la certitude que le Crucifié est vivant. Le vocabulaire de l’épreuve par le feu renvoie à Sg 3, 5-6 (les justes « éprouvés comme l’or dans le creuset ») et à Si 2, 5, créant un pont typologique entre la souffrance des justes de l’Ancienne Alliance et celle des chrétiens persécutés.

La théologie de ce passage articule trois temporalités : le passé de l’acte rédempteur (la résurrection, v. 3), le présent de l’épreuve et de la foi (v. 6-8), et le futur de la révélation plénière (en kairō eschatō, « dans les derniers temps », v. 5). La foi chrétienne est tendue entre le « déjà » de la renaissance baptismale et le « pas encore » du salut eschatologique. Cette tension est portée par le terme sōtērian (« salut », v. 9), présenté comme telos (« aboutissement », « finalité ») de la foi. Le salut n’est pas seulement futur : il est « prêt à se révéler » (hetoimēn apokalyphthēnai), ce qui suggère qu’il existe déjà, achevé en Dieu, et qu’il attend le moment de sa manifestation. C’est une eschatologie de dévoilement, non de construction — le rideau est déjà tissé, il reste à le lever.

Un point de débat exégétique concerne l’expression « salut des âmes » (sōtērian psychōn, v. 9). Faut-il y voir un dualisme platonisant, où seule l’âme serait sauvée ? La plupart des commentateurs (Achtemeier, Elliott, Jobes) s’accordent pour dire que psychē ici ne s’oppose pas au corps mais désigne la personne entière, selon l’usage sémitique du terme nephesh. Le salut concerne l’être humain dans sa totalité, comme le confirme l’horizon de la « révélation de Jésus Christ » (v. 7) qui, dans la théologie pétrinienne, inclut la transformation de toute la création (cf. 2 P 3, 13).

🔥 Contempler

Grâce à demander : Seigneur, donne-moi de connaître cette « vivante espérance » qui tient bon dans l’épreuve — non pas malgré l’épreuve, mais à travers elle.

Composition de lieu — Imagine les destinataires de cette lettre. Des communautés dispersées en Asie Mineure — l’actuelle Turquie. Des convertis récents, minoritaires, probablement méprisés par leur entourage. Certains ont perdu leur statut social, leur réseau, peut-être leur famille. Le soir, dans leurs maisons, ils se retrouvent à quelques-uns. Dehors, l’hostilité. Dedans, une flamme fragile. C’est à eux que Pierre écrit. Sens le poids de leur fatigue. Et la folie de ce qu’il leur dit.

Méditation — Pierre commence par une bénédiction : « Béni soit Dieu ». Pas par une consolation, pas par un conseil — par une louange. Et le motif de cette louange, c’est une « renaissance » : Dieu « nous a fait renaître pour une vivante espérance grâce à la résurrection de Jésus Christ d’entre les morts ». L’espérance n’est pas un sentiment. Elle est vivante — comme le Ressuscité est vivant. Elle a un corps, un souffle, une histoire. Et elle est liée à un héritage « qui ne connaîtra ni corruption, ni souillure, ni flétrissure ». Trois négations pour dire l’inaltérable. Tout ce que tu connais se corrompt, se souille, se flétrit. Pas cela. Pas ce qui t’attend.

Mais Pierre ne cache pas le présent. « Il faut que vous soyez affligés, pour un peu de temps encore, par toutes sortes d’épreuves. » Il ne minimise pas. Il ne spiritualise pas la souffrance. Il dit : c’est là. Et il offre une image saisissante : la foi comme de l’or « vérifié par le feu ». L’or ne devient pas or dans le feu — il l’est déjà. Mais le feu révèle sa pureté, brûle ce qui n’est pas or. Qu’est-ce que l’épreuve est en train de vérifier en toi ? Qu’est-ce qu’elle brûle qui n’était pas de l’or ? Ce n’est pas une question confortable. Mais Pierre ne cherche pas à réconforter à bon compte. Il cherche à ancrer.

Et puis cette phrase extraordinaire : « Lui, vous l’aimez sans l’avoir vu. » Pierre, lui, l’a vu. Il sait ce que c’est. Et il s’émerveille de ceux qui aiment sans voir. Il y a là un écho direct à la parole de Jésus à Thomas : « Heureux ceux qui croient sans avoir vu. » C’est toi, cela. Tu n’as pas vu. Et pourtant tu es là, en train de prier. Quelque chose en toi aime sans voir. Pierre appelle ça une « joie inexprimable et remplie de gloire ». Inexprimable — le mot même dit qu’on ne peut pas le dire. On peut seulement le recevoir.

Colloque — Seigneur, je suis de ceux qui ne t’ont pas vu. Certains jours, c’est facile de croire. D’autres jours, le feu brûle et je ne sais plus ce qui est de l’or et ce qui est scorie. Mais Pierre dit que tu me gardes « par la foi » — pas par ma force, par la tienne. Alors garde-moi. Garde cette flamme dont je ne suis pas l’auteur. Et si c’est vrai qu’il y a un héritage qui ne se flétrit pas, donne-moi d’y mettre mon poids, doucement, un jour à la fois.

Question pour la relecture : Quelle « épreuve » actuelle de ma vie pourrait être ce feu qui vérifie l’or de ma foi — et qu’est-ce que ce feu est en train de révéler ?

✝️ Évangile — Jn 20, 19-31

Lire le texte — Jn 20, 19-31

C’était après la mort de Jésus. Le soir venu, en ce premier jour de la semaine, alors que les portes du lieu où se trouvaient les disciples étaient verrouillées par crainte des Juifs, Jésus vint, et il était là au milieu d’eux. Il leur dit : « La paix soit avec vous ! » Après cette parole, il leur montra ses mains et son côté. Les disciples furent remplis de joie en voyant le Seigneur. Jésus leur dit de nouveau : « La paix soit avec vous ! De même que le Père m’a envoyé, moi aussi, je vous envoie. » Ayant ainsi parlé, il souffla sur eux et il leur dit : « Recevez l’Esprit Saint. À qui vous remettrez ses péchés, ils seront remis ; à qui vous maintiendrez ses péchés, ils seront maintenus. » Or, l’un des Douze, Thomas, appelé Didyme (c’est-à-dire Jumeau), n’était pas avec eux quand Jésus était venu. Les autres disciples lui disaient : « Nous avons vu le Seigneur ! » Mais il leur déclara : « Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous, si je ne mets pas mon doigt dans la marque des clous, si je ne mets pas la main dans son côté, non, je ne croirai pas ! » Huit jours plus tard, les disciples se trouvaient de nouveau dans la maison, et Thomas était avec eux. Jésus vient, alors que les portes étaient verrouillées, et il était là au milieu d’eux. Il dit : « La paix soit avec vous ! » Puis il dit à Thomas : « Avance ton doigt ici, et vois mes mains ; avance ta main, et mets-la dans mon côté : cesse d’être incrédule, sois croyant. » Alors Thomas lui dit : « Mon Seigneur et mon Dieu ! » Jésus lui dit : « Parce que tu m’as vu, tu crois. Heureux ceux qui croient sans avoir vu. » Il y a encore beaucoup d’autres signes que Jésus a faits en présence des disciples et qui ne sont pas écrits dans ce livre. Mais ceux-là ont été écrits pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et pour qu’en croyant, vous ayez la vie en son nom. – Acclamons la Parole de Dieu.

📘 Comprendre

Commentaire biblique — Abbé Léon Hamain

Situation

La deuxième grande partie de l’Evangile de Jean, appelée “Livre de la Gloire”, couvre, des chapitres 13 à 20 (si on n’y joint pas l’Epilogue d’une dernière apparition de Jésus ressuscité du chapitre 21) tous les événements en relation avec “l’ Heure” de Jésus (son dernier repas avec son grand discours d’adieux, les récits de sa passion, sa mort et sa résurrection avec le don de l’Esprit).

Après y avoir développé les deux premières sections consacrées respectivement au dernier repas de Jésus (13, 1 - 17, 26), puis au récit de la passion et la mort de Jésus (18, 1 -19, 42),

Jean nous offre ici la scène 2 des manifestations du Christ ressuscité, scène où Jésus rerncontre ses disciples rassemblés (Jean, 20, 11 - 29).

Message

De même que Luc, en 24 ,41 - 43, a, semble-t-il, rallongé sa démonstration de l’identité de Jésus ressuscité d’avec le Crucifié, pour aider ceux qui avaient du mal à croire en la résurrection de Jésus, Jean nous présente ici un récit tout particulier de l’apparition de Jésus ressuscité à Thomas.

La remarque de Thomas aux autres disciples qui ont vu Jésus, au verset 25, reprend le témoignage du verset 20, le verset 26 est une répétition du verset 19. Ensuite, 3 temps se distinguent nettement dans cette scène: - l’invitation que fait Jésus à Thomas de devenir croyant (verset 27), - la confession de foi de Thomas: “Mon Seigneur et mon Dieu ” (verset 28), - la bénédiction annoncée par Jésus pour tous ceux qui croiront sans avoir vu (verset 29).

La confession de foi de Thomas est le point d’aboutissement, et en quelque sorte, le sommet de tout cet Evangile. Thomas, en effet, reconnaît la Crucifié-Exalté en gloire comme “Seigneur et Dieu”.

Cependant, Jésus fait le reproche à Thomas d’avoir exigé un tel signe avant de croire (verset 25, repris au verset 27). Relire à ce propos Jean 4, 48. Thomas aurait dû croire sur la parole des autres disciples qui avaient été témoins de l’apparition de Jésus. Rappelons-nous la prière de Jésus à la fin de son dernier discours, en 17, 20, où il prie pour les chrétiens des générations futures qui croiront sans voir, grâce à la Parole de ceux qui ont vu.

La bénédiction finale signifie que tous les chrétiens qui auront cru sans avoir vu le Ressuscité devront croire de la même manière que celle des premiers disciples. Leur foi, adhésion au témoignage reçu en Eglise sur Jésus Seigneur, se fonde ainsi sur la présence du Seigneur ressuscité à travers son Esprit.

Decouvertes

Thomas revendique en fait le même privilège que les autres disciples qui ont vu Jésus. Cependant, comme il réagit à la façon de quelqu’un qui a été “frustré” , il amplifie sa demande et exige un signe (verset 25).

Mais Jésus lui fournit un autre signe qui rend caduque l’exigence qu’il avait formulée: en révélant à Thomas par son intervention, dont il a seul l’initiative, qu’il connaît sa réaction, et en le prenant ainsi au mot, il désarçonne l’apôtre qui n’a plus à mettre son doigt dans le côté du Crucifié-Ressuscité, et qui proclame immédiatement sa foi.

La confession de foi de Thomas est bien le sommet de toute une série de proclamations sur Jésus, qui traversent tout cet Evangile de Jean. Voir en particulier : 1, 49; 4, 42; 6, 69; 9, 37 - 38; 11, 27; 16, 30.

Prolongement

Cette page est de toute première importance pour nous, les chrétiens postérieurs à la première génération des disciples. Notre foi au Christ ressuscité se fonde nécessairement sur le témpoignage d’autres croyants qui nous ont transmis leur expérience sur Jésus ressuscité, qu’ils ont “vu” à l’origine du temps qui suit celui qu’a vécu Jésus en notre monde.

Nous croyons sur la base de la prédication primitive de ces témoins, prédication qui nous a rejoint à travers toute l’histoire de notre Eglise, et qui a été également consignée par écrit dans les textes du Nouveau Testament qui sont le coeur de la foi de l’Eglise à toutes les époques de son histoire, et pour toutes les générations de croyants.

Relisons l’origine et la genèse de notre foi, telles que nous les présente Paul dans un texte des plus importants de sa Lettre aux Romains :

9 En effet, si tes lèvres confessent que Jésus est Seigneur et si ton coeur croit que Dieu l’a ressuscité des morts, tu seras sauvé.

10 Car la foi du coeur obtient la justice, et la confession des lèvres, le salut.

11 L’Écriture ne dit-elle pas : Quiconque croit en lui ne sera pas confondu ?

12 Aussi bien n’y a-t-il pas de distinction entre Juif et Grec : tous ont le même Seigneur riche envers tous ceux qui l’invoquent.

13 En effet, quiconque invoquera le nom du Seigneur sera sauvé.

14 Mais comment l’invoquer sans d’abord croire en lui ? Et comment croire sans d’abord l’entendre ? Et comment entendre sans prédicateur ?

15 Et comment prêcher sans être d’abord envoyé ? selon le mot de l’Écriture : Qu’ils sont beaux les pieds des messagers de bonnes nouvelles !

16 Mais tous n’ont pas obéi à la Bonne Nouvelle. Car Isaïe l’a dit: Seigneur, qui a cru à notre prédication ?

17 Ainsi la foi naît de la prédication et la prédication se fait par la parole du Christ.

🙏 Seigneur Jésus, tu nous déclares “heureux” si nous croyons en toi, sur la Parole de ceux qui nous ont transmis la foi en ta résurrection d’entre les morts, et tu considères même cette attitude d’ouverture et d’accueil comme la “béatitude” fondamentale du croyant admis en ton Royaume : renouvelle en moi cette pauvreté du coeur qui permet l’approfondissemnet et le développement de ma foi en toi, ainsi que l’ouverture à tous mes frères et soeurs dans la charité qui en découle, et fais-moi ainsi redécouvrir qu’il n’est pas de plus grand bonheur que de te suivre et de rencontrer, par toi, le Père, dans l’Esprit Saint. AMEN.

Commentaire pastoral — Marie-Noëlle Thabut

Le Tombeau Vide

Jean note qu’il faisait encore sombre : la lumière de la Résurrection a troué la nuit ; on pense évidemment au Prologue du même évangile de Jean : « La lumière brille dans les ténèbres et les ténèbres ne l’ont pas arrêtée (littéralement ‘saisie’) » au double sens du mot « saisir », qui signifie à la fois « comprendre » et « arrêter » ; les ténèbres n’ont pas compris la lumière, parce que, comme dit Jésus également chez saint Jean « le monde ne peut recevoir l’Esprit de vérité » (Jn 14,17) ; ou encore : « la lumière est venue dans le monde et les hommes ont préféré les ténèbres à la lumière » (Jn 3,19) ; mais, malgré tout, les ténèbres ne pourront pas l’arrêter, au sens de l’empêcher de briller ; c’est toujours saint Jean qui nous rapporte la phrase qui dit la victoire du Christ : « Moi, je suis vainqueur du monde ! » (Jn 16,33).

Donc, « alors que ce sont encore les ténèbres », Marie de Magdala voit que la pierre a été enlevée du tombeau ; elle court trouver Simon-Pierre et l’autre disciple, celui que Jésus aimait, (on suppose qu’il s’agit de Jean lui-même) et elle leur dit : « On a enlevé le Seigneur de son tombeau et nous ne savons pas où on l’a déposé. » Évidemment, les deux disciples se précipitent ; vous avez remarqué la déférence de Jean à l’égard de Pierre ; Jean court plus vite, il est plus jeune, probablement, mais il laisse Pierre entrer le premier dans le tombeau.

« Pierre entre dans le tombeau ; il aperçoit les linges, posés à plat, ainsi que le suaire qui avait entouré la tête de Jésus, non pas posé avec les linges, mais roulé à part à sa place. » Leur découverte se résume à cela : le tombeau vide et les linges restés sur place ; mais quand Jean entre à son tour, le texte dit : « C’est alors qu’entra l’autre disciple, lui qui était arrivé le premier au tombeau. Il vit et il crut. » Pour saint Jean, ces linges sont des pièces à conviction : ils prouvent la Résurrection ; au moment même de l’exécution du Christ, et encore bien longtemps après, les adversaires des chrétiens ont répandu le bruit que les disciples de Jésus avaient tout simplement subtilisé son corps. Saint Jean répond : ‘Si on avait pris le corps, on aurait pris les linges aussi ! Et s’il était encore mort, s’il s’agissait d’un cadavre, on n’aurait évidemment pas enlevé les linges qui le recouvraient.’

Ces linges sont la preuve que Jésus est désormais libéré de la mort : ces deux linges qui l’enserraient symbolisaient la passivité de la mort.  Devant ces deux linges abandonnés, désormais inutiles, Jean vit et il crut ; il a tout de suite compris. Quand Lazare avait été ramené à la vie par Jésus, quelques jours auparavant, il était sorti lié ; son corps était encore prisonnier des chaînes du monde : il n’était pas un corps ressuscité ; Jésus, lui, sort délié : pleinement libéré ; son corps ressuscité ne connaît plus d’entrave.

La dernière phrase est un peu étonnante : « Jusque-là, en effet, les disciples n’avaient pas compris que, selon l’Écriture, il fallait que Jésus ressuscite d’entre les morts. »

Croire Pour Entrer Dans L’Intelligence Des Écritures

Jean a déjà noté à plusieurs reprises dans son évangile qu’il a fallu attendre la Résurrection pour que les disciples comprennent le mystère du Christ, ses paroles et son comportement. Au moment de la Purification du Temple, lorsque Jésus avait fait un véritable scandale en chassant les vendeurs d’animaux et les changeurs, l’évangile de Jean dit : « Quand il (Jésus) se réveilla d’entre les morts, ses disciples se rappelèrent qu’il avait dit cela ; ils crurent à l’Écriture et à la parole que Jésus avait dite. » (Jn 2,22). Même chose lors de son entrée triomphale à Jérusalem, Jean note : « Cela, ses disciples ne le comprirent pas sur le moment ; mais, quand Jésus fut glorifié, ils se rappelèrent que l’Écriture disait cela de lui : c’était bien ce qu’on lui avait fait. »  (Jn 12,16).

Mais soyons francs : vous ne trouverez nulle part dans toute l’Écriture une phrase pour dire que le Messie ressuscitera. Au bord du tombeau vide, Pierre et Jean ne viennent donc pas d’avoir une illumination comme si une phrase précise, mais oubliée, de l’Écriture revenait tout d’un coup à leur mémoire ; mais, d’un trait, c’est l’ensemble du plan de Dieu qui leur est apparu ; comme dit saint Luc à propos des disciples d’Emmaüs, leurs esprits se sont ouverts à « l’intelligence des Écritures ».

« Il vit et il crut. Jusque-là, en effet, les disciples n’avaient pas compris que, selon l’Écriture, il fallait que Jésus ressuscite d’entre les morts… » C’est parce que Jean a cru que l’Écriture s’est éclairée pour lui : jusqu’ici combien de choses de l’Écriture lui étaient demeurées obscures ; mais parce que, tout d’un coup, il donne sa foi, sans hésiter, alors tout devient clair : il relit l’Écriture autrement et elle lui devient lumineuse. L’expression « il fallait » dit cette évidence. Comme disait saint Anselme, il ne faut pas comprendre pour croire, il faut croire pour comprendre.

À notre tour, nous n’aurons jamais d’autre preuve de la Résurrection du Christ que ce tombeau vide… Dans les jours qui suivent, il y a eu les apparitions du Ressuscité. Mais aucune de ces preuves n’est vraiment contraignante… Notre foi devra toujours se donner sans autre preuve que le témoignage des communautés chrétiennes qui l’ont maintenue jusqu’à nous. Mais si nous n’avons pas de preuves, nous pouvons vérifier les effets de la Résurrection : la transformation profonde des êtres et des communautés qui se laissent habiter par l’Esprit, comme dit Paul, est la plus belle preuve que Jésus est bien vivant !

Éclairage exégétique — Synthèse IA

L’évangile de Jean 20, 19-31 est le texte invariable du deuxième dimanche de Pâques dans les trois années liturgiques — signe de son importance capitale pour la foi pascale. Ce passage constitue la conclusion narrative de l’évangile johannique (le chapitre 21 étant généralement considéré comme un appendice ajouté ultérieurement). Il se structure en deux scènes parallèles — l’apparition du soir de Pâques (v. 19-23) et celle « huit jours plus tard » (v. 24-29) — suivies d’une conclusion métalittéraire (v. 30-31) où l’évangéliste explicite le but de son écriture. Cette architecture en diptyque, avec Thomas absent puis présent, crée un effet de suspense narratif et permet à Jean de poser la question centrale de tout son évangile : qu’est-ce que croire ?

La première scène s’ouvre sur un détail lourd de sens : les portes sont « verrouillées » (kekleismenōn tōn thurōn) par « crainte des Juifs » (dia ton phobon tōn Ioudaiōn). Le vocabulaire de la peur et de la clôture caractérise un groupe encore enfermé dans la logique du Vendredi saint. Or Jésus « vint et se tint au milieu » (ēlthen kai estē eis to meson) : le verbe histēmi au parfait-aoriste suggère une présence stable, souveraine, qui s’impose sans forcer les portes. Le salut Eirēnē hymin (« Paix à vous ») n’est pas une formule de politesse mais le don eschatologique promis en Jn 14, 27 (« Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix »). Jésus ne dit pas « shalom » par convention : il accomplit la promesse. Puis il montre (edeixen) ses mains et son côté — le corps glorieux porte les traces de la Passion. C’est le même Jésus, crucifié et ressuscité : l’identité est attestée par les blessures.

Le geste de l’insufflation (enephysēsen, v. 22) est un hapax néotestamentaire chargé d’une intertextualité décisive. Le verbe est le même que celui de Gn 2, 7 dans la Septante, où Dieu « souffle » (enephysēsen) dans les narines d’Adam un souffle de vie (pnoē zōēs). Jean présente délibérément la scène comme une nouvelle création : le Ressuscité, nouvel Adam, insuffle l’Esprit Saint à ses disciples et fait d’eux une humanité nouvelle. Ézéchiel 37, 9 résonne aussi en arrière-fond : le prophète ordonne à l’Esprit de souffler sur les ossements desséchés pour qu’ils revivent. Le don de « remettre » ou « maintenir » les péchés (an tinōn aphēte… an tinōn kratēte) lie directement la communication de l’Esprit à la mission ecclésiale de réconciliation. Le verbe kratēte (« maintenir », « retenir ») ne signifie pas un pouvoir arbitraire de condamnation mais la responsabilité de discerner, dans l’Esprit, les conditions de la réconciliation.

Grégoire le Grand, dans ses Homélies sur les Évangiles (Hom. 26), offre un commentaire célèbre de ce passage. Il s’interroge : pourquoi le Ressuscité montre-t-il ses plaies ? Parce que, répond Grégoire, « les cicatrices gardées dans le corps glorieux guérissent les blessures de notre incrédulité ». Les marques de la Passion ne sont pas des séquelles mais des signes de victoire — elles attestent que la mort a été traversée, non contournée. Cyrille d’Alexandrie, dans son Commentaire sur l’Évangile de Jean (livre XII), interprète l’insufflation comme la plénitude du don que le Christ avait promis tout au long des discours d’adieu (Jn 14-16). Pour Cyrille, il ne s’agit pas d’un « premier » don de l’Esprit qui serait complété à la Pentecôte, mais de la communication réelle de l’Esprit au noyau apostolique, tandis que la Pentecôte lucanienne étendra ce don à l’Église tout entière. Ce débat entre « deux dons » ou « un seul don en deux moments » reste vivant dans la théologie contemporaine.

La figure de Thomas est l’un des chefs-d’œuvre de la caractérisation johannique. Appelé Didymos (« Jumeau » en grec, tô’am en araméen), Thomas est celui qui, en Jn 11, 16, avait dit : « Allons, nous aussi, pour mourir avec lui » — un disciple courageux, pas un tiède. Son exigence de toucher les plaies (v. 25) est formulée avec une précision presque chirurgicale : ton typon tōn hēlōn (« la marque des clous »), ton daktylos (« le doigt »), tēn cheira (« la main »), tēn pleuran (« le côté »). Jean met en scène un empirisme radical : Thomas veut une preuve sensorielle. Or, lors de la seconde apparition, Jésus reprend exactement les termes de Thomas (v. 27), montrant qu’il connaissait sa demande sans l’avoir entendue — signe de son omniscience divine. Le texte ne dit jamais que Thomas a effectivement touché : il passe directement à la confession de foi. L’invitation à toucher a suffi ; c’est la présence et la parole du Ressuscité, non le contact physique, qui suscitent la foi.

La confession Ho Kyrios mou kai ho Theos mou (« Mon Seigneur et mon Dieu », v. 28) est le sommet christologique de l’évangile de Jean. Elle forme une inclusion avec le Prologue (Jn 1, 1 : Theos ēn ho Logos, « le Verbe était Dieu »). Ce qui était affirmé théologiquement par le narrateur au début est maintenant confessé par un personnage à l’intérieur du récit. Thomas ne dit pas « Tu es un dieu » mais « ho Theos » avec l’article défini — c’est une identification plénière avec le Dieu d’Israël. L’expression fait écho au Ps 35 (34), 23 LXX : « Mon Dieu et mon Seigneur » (ho Theos mou kai ho Kyrios mou), reprenant dans l’ordre inverse une invocation du psalmiste. Le parcours de Thomas — de l’absence à la présence, du doute à la confession la plus haute — est paradigmatique : Jean montre que le doute honnête, quand il se laisse interpeller par le Ressuscité, peut conduire à la foi la plus profonde.

Les versets 30-31 forment le colophon (conclusion formelle) de l’évangile. Le verbe gegraptai (« ont été écrits ») au parfait indique un acte achevé dont les effets perdurent. Le but de l’écriture est double : « pour que vous croyiez (pisteuēte) que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et pour qu’en croyant, vous ayez la vie en son nom. » Un débat textuel célèbre porte sur la forme du verbe : certains manuscrits portent pisteuēte (aoriste subjonctif, « que vous en veniez à croire » — visée missionnaire), d’autres pisteuēte (présent subjonctif, « que vous continuiez à croire » — visée catéchétique). La différence est mince graphiquement mais théologiquement significative. Les deux lectures sont attestées dans des manuscrits de qualité (le Vaticanus porte le présent, le Sinaiticus l’aoriste). L’ambiguïté est peut-être voulue : le texte s’adresse à la fois à ceux qui cherchent et à ceux qui croient déjà. Quoi qu’il en soit, c’est la dernière béatitude de Jean qui donne au texte sa portée universelle et transhistorique : « Heureux ceux qui croient sans avoir vu » (v. 29). Cette parole déborde le cadre narratif pour atteindre directement le lecteur de chaque époque — celui qui, comme les destinataires de 1 Pierre, aime le Christ « sans l’avoir vu » et met en lui sa foi.

🔥 Contempler

Grâce à demander : Seigneur, viens au milieu de mes portes verrouillées. Montre-moi tes mains. Laisse-moi te toucher là où tu as été blessé.

Composition de lieu — C’est le soir. Le « premier jour de la semaine » — le jour même de la Résurrection, mais les disciples ne le savent pas encore avec leur corps. La pièce est sombre, éclairée par quelques lampes à huile. L’air est lourd. Les portes sont « verrouillées ». Sens le bois contre le loquet, la barre qui bloque. Écoute le silence tendu de ces hommes qui se taisent, qui guettent les bruits dans la rue. Il y a la sueur, la peur, l’incompréhension. Et soudain — sans bruit de porte, sans grincement — « Jésus vint, et il était là au milieu d’eux ». Au milieu. Pas au seuil, pas à distance. Au milieu.

Méditation — « La paix soit avec vous ! » C’est la première parole du Ressuscité à ses disciples. Pas un reproche — ils l’ont tous abandonné. Pas une explication — il ne raconte pas ce qui s’est passé dans le tombeau. La paix. Shalom. Et aussitôt, « il leur montra ses mains et son côté ». Voilà le geste fondateur de la foi pascale : Jésus donne la paix et montre ses blessures. Les deux ensemble. La paix ne vient pas d’un Dieu indemne. Elle vient d’un Dieu blessé. Les « marques des clous » ne sont pas effacées par la Résurrection. Elles sont transfigurées. Elles deviennent le lieu de la reconnaissance : c’est bien lui. On le reconnaît à ses blessures.

Et Thomas. On l’a trop vite jugé. Il n’était « pas avec eux quand Jésus était venu ». Pourquoi ? On ne sait pas. Peut-être était-il celui qui avait le plus de chagrin, le plus de courage aussi — Didyme, le Jumeau, celui qui avait dit : « Allons, nous aussi, mourons avec lui » (Jn 11,16). Les autres lui disent : « Nous avons vu le Seigneur ! » Mais Thomas refuse le témoignage de seconde main. Il veut le toucher. « Si je ne mets pas mon doigt dans la marque des clous, si je ne mets pas la main dans son côté, non, je ne croirai pas. » Ce n’est pas du scepticisme — c’est de la faim. Il veut le corps. Il veut le réel. Il veut toucher la blessure. Et toi — qu’est-ce que tu demandes pour croire ? Qu’est-ce que tu refuses de croire sur parole ? Où en toi y a-t-il cette exigence, cette faim ?

Huit jours. Jésus laisse passer huit jours. Il ne se précipite pas. Il laisse Thomas dans son doute, dans sa nuit. Puis il revient — « alors que les portes étaient verrouillées ». Encore. Et il va droit vers Thomas. « Avance ton doigt ici, et vois mes mains. » Jésus a entendu. Il connaît les mots exacts de Thomas, prononcés en son absence. Rien n’est perdu de ce que nous disons dans la nuit. « Cesse d’être incrédule, sois croyant » — littéralement : « ne deviens pas non-croyant, mais croyant ». C’est un chemin, pas un état. Et Thomas, en un mot, fait la plus haute confession de foi de tout l’Évangile de Jean : « Mon Seigneur et mon Dieu ! » Mon. Pas le Seigneur, pas Dieu — mon Seigneur. C’est le doute traversé, pas contourné, qui produit cette intimité.

Colloque — Jésus, tu es venu dans une pièce verrouillée. Tu connais les pièces que je verrouille en moi — par crainte, par honte, par habitude. Viens quand même. Je suis un peu Thomas, tu sais. J’ai besoin de toucher pour croire. J’ai besoin que tu me montres tes mains. Non pas un Dieu tout-puissant et lointain, mais toi, avec tes blessures, au milieu de mon désordre. Apprends-moi à dire « mon Seigneur et mon Dieu » — non pas comme une formule, mais comme un cri qui sort du ventre, après huit jours de nuit.

Question pour la relecture : À quel moment de ma prière Jésus s’est-il « tenu au milieu » — et qu’ai-je ressenti face à ses blessures offertes ?

🙏 Prier

Seigneur, Dieu de la Pâque et du huitième jour, tu viens dans nos maisons verrouillées, tu te tiens au milieu, et tu dis : « La paix soit avec vous. » Tu ne caches pas tes mains. Tu ne gommes pas tes plaies. Tu les offres — et c’est là que nous te reconnaissons.

Fais-nous renaître, comme dit Pierre, pour cette « vivante espérance » qui ne se flétrit pas. Donne-nous la foi de ceux qui aiment sans avoir vu, et l’honnêteté de Thomas qui refuse de croire à bon compte. Brûle en nous ce qui n’est pas de l’or. Garde ce qui est de toi.

Apprends-nous cette « allégresse et simplicité de cœur » des premiers croyants qui rompaient le pain dans leurs maisons. Desserre nos mains. Ouvre nos portes. Que ta paix passe à travers nos verrous, et que nous puissions dire, au bout de la nuit : « Mon Seigneur et mon Dieu. »

Amen.

🎧 Méditer avec Prier en chemin · 12 min d’oraison guidée avec l’évangile du jour

La prière personnelle est un trésor. Mais la foi se vit aussi ensemble.