3ème Dimanche de Pâques (semaine III du Psautier)

3ème Semaine du Temps Pascal — Dimanche 19 avril 2026 · Année A · blanc

🎧 Méditer avec Prier en chemin · 12 min d’oraison guidée

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Prends un instant de silence. Lis les lectures de ce jour et laisse-toi rejoindre par la Parole.

📖 1ère lecture — Ac 2, 14.22b-33

Lire le texte — Ac 2, 14.22b-33

Le jour de la Pentecôte, Pierre, debout avec les onze autres Apôtres, éleva la voix et leur fit cette déclaration : « Vous, Juifs, et vous tous qui résidez à Jérusalem, sachez bien ceci, prêtez l’oreille à mes paroles. Il s’agit de Jésus le Nazaréen, homme que Dieu a accrédité auprès de vous en accomplissant par lui des miracles, des prodiges et des signes au milieu de vous, comme vous le savez vous-mêmes. Cet homme, livré selon le dessein bien arrêté et la prescience de Dieu, vous l’avez supprimé en le clouant sur le bois par la main des impies. Mais Dieu l’a ressuscité en le délivrant des douleurs de la mort, car il n’était pas possible qu’elle le retienne en son pouvoir. En effet, c’est de lui que parle David dans le psaume :Je voyais le Seigneur devant moi sans relâche : il est à ma droite, je suis inébranlable. C’est pourquoi mon cœur est en fête, et ma langue exulte de joie ; ma chair elle-même reposera dans l’espérance : tu ne peux m’abandonner au séjour des morts ni laisser ton fidèle voir la corruption. Tu m’as appris des chemins de vie, tu me rempliras d’allégresse par ta présence. Frères, il est permis de vous dire avec assurance, au sujet du patriarche David, qu’il est mort, qu’il a été enseveli, et que son tombeau est encore aujourd’hui chez nous. Comme il était prophète, il savait que Dieu lui avait juré de faire asseoir sur son trône un homme issu de lui. Il a vu d’avance la résurrection du Christ, dont il a parlé ainsi : Il n’a pas été abandonné à la mort, et sa chair n’a pas vu la corruption. Ce Jésus, Dieu l’a ressuscité ; nous tous, nous en sommes témoins. Élevé par la droite de Dieu, il a reçu du Père l’Esprit Saint qui était promis, et il l’a répandu sur nous, ainsi que vous le voyez et l’entendez. – Parole du Seigneur.

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Commentaire pastoral — Marie-Noëlle Thabut

Pierre, Le Juif, Chez Le Païen Corneille

Pierre est à Césarée sur Mer (il y avait là effectivement une garnison romaine), et il est entré dans la maison de Corneille, un officier romain. Comment en est-il arrivé là ? Et que vient-il y faire ? En fait, si Pierre est là, c’est parce qu’il a été quelque peu bousculé par l’Esprit Saint. Il faut relire le récit de la vision de Joppé dans ce même chapitre des Actes. D’autre part, peu de temps auparavant, Pierre vient d’accomplir deux miracles : il a guéri un homme, Énée, à Lydda, et ensuite, il a ressuscité une femme, Tabitha, à Joppé (on dirait aujourd’hui Jaffa ; Ac 9,32-43). Ces deux miracles lui ont prouvé que le Seigneur ressuscité était avec lui et agissait à travers lui. Car Jésus avait bien annoncé que, comme lui, et en son nom, les apôtres chasseraient les démons, guériraient les malades, et ressusciteraient les morts.

Ce sont ces deux miracles qui ont donné à Pierre la force de franchir l’étape suivante, qui est décisive : il s’agit cette fois d’un miracle sur lui-même, si l’on peut dire ! Car, pour la première fois, contrairement à toute son éducation, à toutes ses certitudes, Pierre, le Juif, franchit le seuil d’un païen, Corneille, le centurion romain ; il est vrai que Corneille est un païen très ami des Juifs, on dit qu’il est un « craignant Dieu » ; c’est-à-dire un converti à la religion juive mais qui n’est pas allé jusqu’à en adopter toutes les pratiques, y compris la circoncision. Or la circoncision est la marque de l’Alliance ; donc un « craignant Dieu » reste un incirconcis, un païen. Et c’est chez ce païen, Corneille, que Pierre est entré et il y annonce la grande nouvelle : Jésus de Nazareth est ressuscité ! (Et, ce même jour, Corneille sera baptisé ainsi que toute sa famille.) Traduisez : l’Évangile est en train de déborder les frontières d’Israël !

On dit souvent que Paul est l’apôtre des païens, mais il faut rendre justice à Pierre : si l’on en croit les Actes des Apôtres, c’est lui qui a commencé, et à Césarée, justement, chez le centurion romain Corneille. Et ce que nous venons d’entendre, c’est donc le discours que Pierre a prononcé chez Corneille, en ce jour mémorable. Et sa dernière phrase est une véritable révolution : « Quiconque croit en lui (Jésus) reçoit par son nom le pardon de ses péchés. » Pierre vient de le comprendre : « Quiconque », cela veut dire « pas seulement les Juifs ». Même des païens peuvent entrer dans l’Alliance. Le salut a d’abord été annoncé à Israël, mais désormais il suffit de croire en Jésus-Christ pour recevoir le pardon de ses péchés, c’est-à-dire pour entrer dans l’Alliance avec Dieu. Et donc tout homme, même non-Juif (c’est le sens du mot « païen » ici), peut être baptisé au nom de Jésus. Visiblement, ce fut la grande découverte des premiers chrétiens, Paul et Pierre y insistent tous les deux : il suffit de croire en Jésus pour être sauvé !

Il Suffit De Croire En Jésus Pour Être Sauvé

L’ensemble du discours de Pierre chez Corneille est révélateur de l’état d’esprit des Apôtres dans les années qui ont suivi la Résurrection de Jésus. Ils avaient été les témoins privilégiés des paroles et des gestes de Jésus, et ils avaient peu à peu compris qu’il était le Messie que tout le peuple attendait. Et puis, il y avait eu le Vendredi-saint : Dieu avait laissé mourir Jésus de Nazareth ; certainement, Dieu n’aurait pas laissé mourir son Messie, son Envoyé ; leur déception avait été immense ; Jésus de Nazareth ne pouvait pas être le Messie.

Et puis ce fut le coup de tonnerre de la Résurrection : non, Dieu n’avait pas abandonné son Envoyé, il l’avait ressuscité. Et les Apôtres avaient eu de nombreuses rencontres avec Jésus vivant ; et maintenant, depuis l’Ascension et la Pentecôte, ils consacraient toutes leurs forces à l’annoncer à tous ; c’est très exactement ce que Pierre dit à Corneille : « Nous, (les Apôtres), nous sommes témoins de tout ce qu’il a fait dans le pays des juifs et à Jérusalem. Celui qu’ils ont supprimé en le suspendant au bois du supplice, Dieu l’a ressuscité le troisième jour… Nous avons mangé et bu avec lui après sa résurrection d’entre les morts. »

Il restera pour les Apôtres une tâche immense : si la résurrection de Jésus était la preuve qu’il était bien l’Envoyé de Dieu, elle n’expliquait pas pourquoi il avait fallu passer par cette mort infamante et cet abandon de tous. La plupart des gens attendaient un Messie qui serait un roi puissant, glorieux, chassant les Romains ; Jésus ne l’était pas. Quelques-uns imaginaient que le Messie serait un prêtre, il ne l’était pas non plus, il ne descendait pas de Lévi ; et l’on pourrait faire la liste de toutes les attentes déçues.

Alors les Apôtres ont entrepris un formidable travail de réflexion : ils ont relu toutes leurs Écritures, la Loi, les Prophètes et les Psaumes, pour essayer de comprendre. Il a fallu tout ce travail de relecture, après la Pentecôte, à la lumière de l’Esprit Saint, pour arriver à dire, comme le fait Pierre ici : « C’est à Jésus que tous les prophètes rendent témoignage… Dieu nous a chargés d’annoncer au peuple et de témoigner que lui-même l’a établi Juge des vivants et des morts ».

Un autre aspect tout à fait remarquable de ce discours de Pierre, c’est son insistance pour dire que c’est Dieu qui agit ! Jésus de Nazareth était un homme apparemment semblable à tous les autres, mortel comme tous les autres… eh bien, Dieu agissait en lui et à travers lui : « Dieu lui a donné l’onction d’Esprit Saint et de puissance, Dieu était avec lui, Dieu l’a ressuscité, Dieu lui a donné de se manifester à des témoins que Dieu avait choisis d’avance, Dieu l’a établi Juge des vivants et des morts… »

Et la phrase qui résume tout cela : « Dieu lui a donné l’onction d’Esprit-Saint et de puissance. » Désormais, Pierre vient de le comprendre, tout homme, Juif ou païen, peut grâce à Jésus-Christ être lui aussi consacré par l’Esprit Saint et rempli de sa force !

Éclairage exégétique — Synthèse IA

Le discours de Pierre à la Pentecôte, dont la liturgie pascale nous donne ici le cœur argumentatif (Ac 2, 14.22b-33), constitue le premier kérygme (κήρυγμα, « proclamation ») chrétien tel que Luc le reconstruit dans les Actes. Le genre littéraire est celui du discours missionnaire judéo-chrétien, adressé à un auditoire juif de la diaspora rassemblé à Jérusalem pour la fête de Shavouot. Luc, qui écrit probablement dans les années 80-85, compose ces discours selon les conventions de l’historiographie antique — l’auteur prête au personnage un discours vraisemblable, tout en s’appuyant sur des traditions kérygmatiques anciennes. La structure est limpide : présentation de Jésus accrédité par Dieu (v. 22), sa mort dans le dessein divin (v. 23), sa résurrection comme victoire sur la mort (v. 24), preuve scripturaire par le Psaume 16 (v. 25-28), argument exégétique a fortiori sur David (v. 29-31), proclamation de la résurrection et de l’exaltation (v. 32-33). Tout le discours repose sur un mouvement rhétorique puissant : ce que vous avez fait (mise à mort), Dieu l’a retourné (résurrection).

L’expression « livré selon le dessein bien arrêté et la prescience de Dieu » (τῇ ὡρισμένῃ βουλῇ καὶ προγνώσει τοῦ θεοῦ, v. 23) est théologiquement capitale. Le verbe horizō (« délimiter, déterminer ») et le terme boulē (« dessein, volonté délibérée ») affirment que la croix n’est pas un accident de l’histoire mais l’accomplissement d’un plan divin. Simultanément, Pierre maintient la responsabilité humaine : « vous l’avez supprimé par la main des impies » (διὰ χειρὸς ἀνόμων). Cette tension entre souveraineté divine et liberté humaine traverse tout le Nouveau Testament et reste l’un des grands débats théologiques. On notera que le terme anomōn (« sans loi ») désigne les Romains, païens par excellence, ce qui distribue la responsabilité entre acteurs juifs et romains — nuance souvent négligée dans l’histoire de la réception de ce texte.

Le cœur de l’argumentation repose sur une lecture christologique du Psaume 16 (15 LXX). Pierre cite la Septante presque verbatim : « Tu ne peux m’abandonner au séjour des morts (εἰς ᾅδην, litt. « dans l’Hadès ») ni laisser ton fidèle (τὸν ὅσιόν σου, « ton saint ») voir la corruption (διαφθοράν) ». L’argument est un pesher — une technique d’interprétation attestée à Qumrân où le texte ancien est lu comme parlant directement d’événements présents. Pierre procède par élimination : David ne peut pas parler de lui-même puisqu’il est mort et que son tombeau est connu de tous (v. 29). Donc, en tant que prophète connaissant le serment de Dieu (référence à 2 S 7, 12-13 et Ps 132, 11), David parlait prophétiquement de la résurrection du Christ. Ce type de raisonnement a fortiori était parfaitement recevable dans l’herméneutique juive du Ier siècle, même si l’exégèse historico-critique moderne reconnaît que le Psaume 16 exprimait originellement la confiance du psalmiste en Dieu face à la mort, sans visée messianique directe.

Jean Chrysostome, dans ses Homélies sur les Actes des Apôtres (Homélie VII), souligne l’audace rhétorique de Pierre qui ose dire à ses auditeurs « vous l’avez tué » tout en leur montrant que cet acte même accomplit le dessein de Dieu. Pour Chrysostome, cette franchise (parrēsia) est elle-même un signe de la puissance de l’Esprit : le pêcheur peureux devenu orateur intrépide. Augustin, dans ses Enarrationes in Psalmos (sur le Ps 15), développe longuement l’argument christologique : la « chair qui repose dans l’espérance » ne peut être que celle du Christ, car David a connu la corruption du tombeau, tandis que le corps du Christ est resté intact durant les trois jours. Pour Augustin, le Psaume 16 est une prière du Christ lui-même, le Christus totus qui parle à travers David — une lecture qui fonde toute la tradition de la prière christologique des psaumes.

L’exégèse contemporaine débat de l’historicité de ce discours. Les travaux de C.H. Dodd (The Apostolic Preaching and Its Developments, 1936) ont défendu l’existence d’un schéma kérygmatique pré-lucanien dont Pierre serait le reflet fidèle. D’autres, comme M. Dibelius et H. Conzelmann, y voient une composition essentiellement lucanienne. La position médiane, aujourd’hui majoritaire, reconnaît que Luc travaille à partir de traditions anciennes (le schéma mort-résurrection-exaltation-don de l’Esprit) qu’il met en forme selon son art narratif propre. L’usage du Psaume 16 comme preuve de la résurrection est en tout cas très archaïque et probablement antérieur à Luc, puisqu’on le retrouve indépendamment chez Paul (Ac 13, 35).

Le mouvement final du texte (v. 32-33) opère un passage décisif de la résurrection à l’exaltation et au don de l’Esprit. « Élevé par la droite de Dieu » (τῇ δεξιᾷ τοῦ θεοῦ ὑψωθείς) peut se lire comme un datif instrumental (« par la puissance de Dieu ») ou locatif (« à la droite de Dieu »). Les deux sens se superposent théologiquement. Le Ressuscité, intronisé à la droite du Père, « répand » (ἐξέχεεν) l’Esprit — verbe qui reprend la prophétie de Joël citée plus haut dans le discours (Ac 2, 17). La Pentecôte est ainsi présentée comme la preuve visible et audible de la résurrection et de l’exaltation du Christ : ce que la foule « voit et entend » (v. 33), les manifestations charismatiques, témoigne que Jésus est vivant et règne. Pour Luc, l’Esprit n’est pas une réalité autonome mais le don du Ressuscité, le signe que l’ère messianique est inaugurée.

La portée théologique de ce texte, dans le temps pascal, est celle d’une relecture de l’histoire à la lumière de Pâques. Pierre ne propose pas seulement un récit des faits mais une interprétation théologique de l’événement-Christ : la mort ignominieuse sur la croix est le lieu paradoxal où s’accomplit le dessein éternel de Dieu, et la résurrection n’est pas un retour en arrière mais une avancée dans la gloire. Le « nous en sommes témoins » (μάρτυρές ἐσμεν, v. 32) pose la question du témoignage comme fondement de la foi chrétienne : non pas une spéculation sur l’au-delà, mais l’attestation d’hommes et de femmes que quelque chose s’est passé, que la mort n’a pas eu le dernier mot.

🕊️ Psaume — Ps 15 (16), 1-2a.5, 7-8, 9-10, 11

Lire le texte — Ps 15 (16), 1-2a.5, 7-8, 9-10, 11

Garde-moi, mon Dieu : j’ai fait de toi mon refuge. J’ai dit au Seigneur : « Tu es mon Dieu ! Seigneur, mon partage et ma coupe : de toi dépend mon sort. » Je bénis le Seigneur qui me conseille : même la nuit mon cœur m’avertit. Je garde le Seigneur devant moi sans relâche ; il est à ma droite : je suis inébranlable. Mon cœur exulte, mon âme est en fête, ma chair elle-même repose en confiance : tu ne peux m’abandonner à la mort ni laisser ton ami voir la corruption. Tu m’apprends le chemin de la vie : devant ta face, débordement de joie ! À ta droite, éternité de délices !

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Commentaire pastoral — Marie-Noëlle Thabut

Je Vivrai, Pour Annoncer Les Actions Du Seigneur

Si l’on ne veut pas faire d’anachronisme, il faut admettre que ce psaume n’a pas été écrit d’abord pour Jésus-Christ ! Comme tous les psaumes, il a été composé, des siècles avant le Christ, pour être chanté au Temple de Jérusalem. Comme tous les psaumes aussi, il redit toute l’histoire d’Israël, cette longue histoire d’Alliance : c’est cela qu’on appelle « l’œuvre du SEIGNEUR, la merveille devant nos yeux … ». C’est l’expérience qui fait dire au peuple élu : oui, vraiment, l’amour de Dieu est éternel ! Dieu a accompagné son peuple tout au long de son histoire, et toujours il l’a sauvé de ses épreuves.

On a là un écho du chant de victoire que le peuple libéré d’Égypte a entonné après le passage de la Mer Rouge : « Ma force et mon chant, c’est le SEIGNEUR, il est pour moi le salut » (Ex 15,1). Les mots « œuvre » ou « merveille » sont toujours dans la Bible une allusion à la libération d’Égypte. Et quand je dis « allusion », le mot est trop faible, c’est un « faire mémoire » au sens fort de ressourcement dans la mémoire commune du peuple.

« Le bras du SEIGNEUR se lève, Le bras du SEIGNEUR est fort », c’est aussi un faire mémoire de la libération d’Égypte. Et cette œuvre de libération de Dieu n’est pas seulement celle d’un jour, elle est permanente, on l’a sans cesse expérimentée. C’est vraiment d’expérience qu’Israël peut le dire : « Éternel est son amour ».

Et c’est cet amour éternel de Dieu qui fonde l’espérance : car, chaque fois qu’on chante les libérations du passé, c’est aussi et surtout pour y puiser la force d’attendre celles de l’avenir ; Dieu enverra son Messie et enfin on connaîtra le bonheur promis ; enfin le peuple élu et avec lui l’humanité tout entière connaîtront la paix et la justice. On en est loin encore quand ce psaume est composé… et aujourd’hui encore !

Mais notre lointain ancêtre qui écrit ce psaume sait que Dieu est capable de transformer toutes les situations, y compris les situations de mort en situations de vie : « Non, je ne mourrai pas, je vivrai, pour annoncer les actions du SEIGNEUR ». C’est l’action de grâce du peuple qui a frôlé la mort et rend grâce pour sa libération. À l’heure où ce psaume est écrit, cela ne signifie pas une croyance en la résurrection ; nous savons bien que la foi en la résurrection n’est apparue que très tardivement en Israël ; cette affirmation « Non, je ne mourrai pas, je vivrai » est une réelle profession de foi, mais d’un autre ordre : c’est la certitude que Dieu n’abandonnera jamais son peuple : même dans les pires situations, quand l’avenir du peuple est compromis, on sait de façon absolument certaine que Dieu le fera survivre. Car la vocation de ce peuple, c’est précisément de vivre pour « annoncer les actions du SEIGNEUR ».

La Pierre Qu’Ont Rejetée Les Bâtisseurs Est Devenue La Pierre D’Angle

Pour donner une idée de ces retournements que Dieu est capable d’opérer, on emprunte le langage des architectes : « La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle ». Quand ce psaume est composé, ce n’est pas la première fois qu’on emploie l’image de la pierre angulaire pour parler de l’œuvre de Dieu : Isaïe l’avait déjà fait (au chapitre 28).

Dans une période où la société de Jérusalem se dégradait, où régnaient partout le mensonge, l’injustice, la corruption, le mépris des commandements de Dieu, le prophète rappelait qu’on récolte ce qu’on a semé : une telle société court inévitablement à sa perte. Isaïe avait dit alors quelque chose comme ‘Vous vous appuyez sur du vent. Vous savez bien pourtant que le droit et la justice sont les seules valeurs sûres… Vous êtes comme des bâtisseurs qui choisiraient les plus mauvaises pierres pour faire les fondations ! Et qui rejetteraient systématiquement les bonnes pierres bien solides’ (traduisez les vraies valeurs).

Mais un prophète ne reste jamais sur du négatif ! Car Dieu n’abandonne jamais son peuple… La construction est mal engagée ? Les architectes auxquels il l’avait confiée ont mal travaillé ? Qu’à cela ne tienne… Dieu va reprendre lui-même la direction des opérations. Il va rétablir le droit et la justice à Jérusalem. Il le fera comme un architecte, il va en quelque sorte rebâtir sa ville ! Mais sur des bases saines, cette fois.

Voici ce passage d’Isaïe : » Ainsi parle le SEIGNEUR Dieu : Moi, dans Sion, je pose une pierre, une pierre à toute épreuve, choisie pour être une pierre d’angle, une véritable pierre de fondement. Celui qui croit ne s’inquiètera pas. Je prendrai le droit comme cordeau, et la justice comme fil à plomb. » (Is 28,16).

Notre psaume reprend cette image de la pierre angulaire et il la précise pour annoncer le retournement spectaculaire que Dieu va opérer. C’est sur toutes ces valeurs méprisées par les mauvais gouvernants que Dieu va bâtir une société nouvelle ; mieux, c’est de tous les petits, les humbles, les méprisés, qu’il va faire naître le peuple nouveau ! « La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle ».

Jésus lui-même a cité à son propre sujet cette parole prophétique « La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle » dans la parabole des vignerons homicides (qui tuent le fils du propriétaire) ; on trouve cette parabole dans les trois évangiles synoptiques : ce qui prouve l’importance de ce thème dans la première génération chrétienne (Mt 21,33-46 ; Mc 12,1-12 ; Lc 20,9-19).

C’est donc tout naturellement que ce psaume est devenu l’exultation pascale par excellence. Le Christ est cette pierre méprisée, rejetée par les bâtisseurs : il est devenu la pierre d’angle, la pierre de fondation de l’humanité nouvelle. Désormais, l’humanité libérée de la mort peut chanter avec lui : « Non, je ne mourrai pas, je vivrai pour annoncer les actions du SEIGNEUR. »

📖 2e lecture — 1 P 1, 17-21

Lire le texte — 1 P 1, 17-21

Bien-aimés, si vous invoquez comme Père celui qui juge impartialement chacun selon son œuvre, vivez donc dans la crainte de Dieu, pendant le temps où vous résidez ici-bas en étrangers. Vous le savez : ce n’est pas par des biens corruptibles, l’argent ou l’or, que vous avez été rachetés de la conduite superficielle héritée de vos pères ; mais c’est par un sang précieux, celui d’un agneau sans défaut et sans tache, le Christ. Dès avant la fondation du monde, Dieu l’avait désigné d’avance et il l’a manifesté à la fin des temps à cause de vous. C’est bien par lui que vous croyez en Dieu, qui l’a ressuscité d’entre les morts et qui lui a donné la gloire ; ainsi vous mettez votre foi et votre espérance en Dieu. – Parole du Seigneur.

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Commentaire pastoral — Marie-Noëlle Thabut

Ressuscités Avec Le Christ

Tout d’abord, il faut nous habituer au vocabulaire de saint Paul ; par exemple, nous pouvons être un peu surpris d’entendre : « Frères, vous êtes ressuscités avec le Christ… vous êtes passés par la mort ». À vrai dire, si nous sommes là, vous et moi, aujourd’hui, c’est que nous sommes bien vivants… c’est-à-dire pas encore morts… et encore moins ressuscités ! Il faut croire que les mots n’ont pas le même sens pour Paul que pour nous ! Car, pour lui, depuis ce fameux matin de Pâques, plus rien n’est comme avant.

Autre problème de vocabulaire : « Pensez aux réalités d’en-haut, non à celles de la terre. » Il ne s’agit pas, en fait, de choses (qu’elles soient d’en-haut ou d’en-bas), il s’agit de conduites, de manières de vivre… Ce que Paul appelle les « réalités d’en-haut », il le dit dans les versets suivants, c’est la bienveillance, l’humilité, la douceur, la patience, le pardon mutuel… Ce qu’il appelle les réalités terrestres, c’est la débauche, l’impureté, la passion, la cupidité, la convoitise… Notre vie tout entière est dans cette tension : notre transformation, notre résurrection est déjà accomplie en Christ mais il nous reste à égrener cette réalité profonde, très concrètement au long des jours.

Si on continuait la lecture, on trouverait cette expression : « Vous vous êtes revêtus de l’homme nouveau » (Col 3,10) ; et un peu plus loin « puisque vous avez été choisis par Dieu, que vous êtes sanctifiés, aimés par lui, revêtez-vous de tendresse et de compassion, de bonté, d’humilité, de douceur et de patience. » (Col 3,12). Il me semble que c’est le meilleur commentaire du passage que nous lisons aujourd’hui. « Vous avez revêtu », c’est déjà fait… » revêtez », c’est encore à faire.

Nous retrouvons cette tension dans tout le reste de la prédication de Paul et en particulier dans cette même lettre aux Colossiens : « Vous étiez jadis étrangers à Dieu, et même ses ennemis, par vos pensées et vos actes mauvais. Mais maintenant, Dieu vous a réconciliés avec lui, dans le corps du Christ… Cela se réalise si vous restez solidement fondés dans la foi, sans vous détourner de l’espérance que vous avez reçue en écoutant l’Évangile… que personne ne vous égare par des arguments trop habiles. Menez donc votre vie dans le Christ Jésus, le Seigneur, tel que vous l’avez reçu. Soyez enracinés, édifiés en lui, restez fermes dans la foi, comme on vous l’a enseigné… Prenez garde à ceux qui veulent faire de vous leur proie par une philosophie vide et trompeuse, fondée sur la tradition des hommes, sur les forces qui régissent le monde, et non pas sur le Christ… Dans le baptême, vous avez été mis au tombeau avec lui et vous êtes ressuscités avec lui par la foi en la force de Dieu qui l’a ressuscité d’entre les morts. » (Col 1,21… 2,12).

Purifiez-Vous Des Vieux Ferments

Il ne s’agit donc pas de vivre une autre vie que la vie ordinaire, mais de vivre autrement la vie ordinaire ; sachant que cet « autrement » est désormais possible, car c’est l’Esprit-Saint qui nous en rend capables.  Le même Paul dira à peine plus loin, dans cette même lettre : « Tout ce que vous dites, tout ce que vous faites, que ce soit toujours au nom du Seigneur Jésus, en offrant par lui votre action de grâce à Dieu le Père. » (Col 3,17). C’est ce monde-ci qui est promis au Royaume, il ne s’agit donc pas de le mépriser mais de le vivre déjà comme la semence du Royaume. Il n’est pas question de dénigrer les réalités terrestres ! Dieu nous les a confiées, au contraire, à nous de les transfigurer.

C’est dans cet esprit que Paul nous invite à être une pâte nouvelle : « Purifiez-vous donc des vieux ferments et vous serez une pâte nouvelle, vous qui êtes le pain de la Pâque, celui qui n’a pas fermenté. » Ici, il fait allusion au rite des Azymes ; chaque année, au moment où l’on s’apprête à partager l’agneau pascal, on prend bien soin de nettoyer les maisons de toute trace du levain de la récolte de l’année dernière ; le repas de la nuit pascale (le seder) est accompagné de galettes de pain non levé (le pain azyme) et dans la semaine qui suit on continue à manger du pain sans levain en attendant d’avoir pu laisser fermenter le levain nouveau.

Les deux rites de l’agneau pascal et des Azymes étaient liés dans la célébration de la Pâque ; et Paul les lie dans son raisonnement : « Purifiez-vous des vieux ferments… notre agneau pascal a été immolé : c’est le Christ. » Paul fait donc référence à toute la symbolique de la fête pascale juive et il l’applique à la Pâque des chrétiens ; il n’a pas une seconde l’impression de changer le sens de la fête juive en parlant de la Pâque du Christ : au contraire, il voit dans la Résurrection du Christ le parfait achèvement du combat de libération que rappelait chaque année la Pâque juive.

Pour Paul, c’est une évidence : en Jésus l’ancienne fête des Azymes n’a pas perdu sa signification ; au contraire, elle trouve son sens plénier : la Pâque des chrétiens est bien la fête de la libération, mais, désormais, la libération est définitive. Par sa mort et sa résurrection, Jésus-Christ a triomphé des pires chaînes, celles de la mort et de la haine. Et cette libération est contagieuse ; comme dit Paul, « un peu de levain suffit pour que fermente toute la pâte ». L’Esprit qui poursuit son œuvre dans le monde fera irrésistiblement « lever » comme une pâte l’humanité tout entière.

Éclairage exégétique — Synthèse IA

La première épître de Pierre, d’où est tirée cette lecture (1 P 1, 17-21), est adressée à des communautés chrétiennes d’Asie Mineure (Pont, Galatie, Cappadoce, Asie, Bithynie — cf. 1 P 1, 1), composées en majorité de pagano-chrétiens convertis, comme le suggère la mention de la « conduite superficielle héritée de vos pères » (ἐκ τῆς ματαίας ὑμῶν ἀναστροφῆς πατροπαραδότου, v. 18), expression qui désigne le mode de vie païen transmis par la tradition familiale et non la Torah. La question de l’auteur divise les spécialistes : écriture pétrinienne directe, rédaction par Silvain (cf. 1 P 5, 12), ou pseudépigraphie des années 70-90. Le texte, en tout cas, est d’une grande densité théologique et d’une langue grecque soignée, inhabituelle pour un pêcheur galiléen, ce qui plaide pour au moins une médiation rédactionnelle.

Le passage s’ouvre sur une tension féconde entre deux aspects de Dieu : il est « Père » (Πατέρα) et « juge impartial » (ἀπροσωπολήμπτως κρίνοντα). L’invocation de Dieu comme Père, loin de dispenser de toute exigence, appelle une « crainte » (φόβος) qui n’est pas la peur servile mais la révérence filiale, la conscience de la sainteté de Celui à qui l’on s’adresse. Le terme paroikia (« séjour en terre étrangère », d’où vient notre mot « paroisse ») qualifie la condition chrétienne dans le monde : les croyants sont des « résidents étrangers » (πάροικοι), des métèques spirituels dont la citoyenneté véritable est ailleurs. Cette métaphore de l’exil, héritée de la tradition abrahamique (Gn 23, 4 ; He 11, 13), avait une résonance sociale concrète pour ces communautés d’Asie Mineure qui connaissaient déjà une certaine marginalisation.

Le cœur du texte est une théologie de la rédemption formulée en termes sacrificiels et commerciaux. Le verbe lutroō (ἐλυτρώθητε, « vous avez été rachetés », v. 18) appartient au vocabulaire de l’affranchissement des esclaves et de la libération d’Israël (cf. Ex 6, 6 ; Is 52, 3). L’opposition entre les « biens corruptibles » (φθαρτοῖς, argent et or) et le « sang précieux » (τιμίῳ αἵματι) du Christ souligne que la libération chrétienne est d’un autre ordre que les transactions humaines. L’image de l’« agneau sans défaut et sans tache » (ἀμνοῦ ἀμώμου καὶ ἀσπίλου) renvoie simultanément à l’agneau pascal d’Exode 12, 5 (qui devait être tamim, « sans défaut ») et au Serviteur souffrant d’Isaïe 53, 7 (« comme un agneau conduit à l’abattoir »). Pierre tisse ainsi une double typologie, pascale et isaïenne, qui fait du Christ l’accomplissement des deux figures.

L’affirmation que le Christ a été « désigné d’avance dès avant la fondation du monde » (προεγνωσμένου μὲν πρὸ καταβολῆς κόσμου, v. 20) rejoint la boulē divine d’Actes 2, 23 et constitue un lien théologique majeur entre les deux lectures de ce dimanche. Le verbe proginōskō (« connaître d’avance ») ne désigne pas une simple prescience intellectuelle mais une élection aimante, un choix divin antérieur à la création. Cette préexistence du dessein rédempteur — et non nécessairement de la personne du Christ, bien que la théologie johannique ira dans ce sens — situe la croix non dans le contingent mais dans l’éternel. La « manifestation à la fin des temps » (ἐπ᾽ ἐσχάτου τῶν χρόνων) exprime la conviction que l’incarnation et la Pâque du Christ inaugurent le temps eschatologique final.

Cyrille d’Alexandrie, dans son Commentaire sur la première épître de Pierre, insiste sur le fait que la rédemption par le sang du Christ dépasse infiniment toute transaction matérielle : l’or et l’argent sont périssables (phtharta), tandis que le sang du Christ est « précieux » (timios) précisément parce qu’il est celui du Logos incarné, porteur d’une valeur divine infinie. Bède le Vénérable, dans son propre commentaire sur 1 Pierre, développe la dimension pascale de la métaphore de l’agneau : de même que le sang de l’agneau pascal protégeait les maisons des Hébreux de l’ange exterminateur, le sang du Christ protège les baptisés de la mort éternelle. Bède souligne aussi que la « conduite superficielle héritée des pères » inclut pour nous toute forme de conformisme mondain qui empêche de vivre selon l’Évangile — lecture actualisante typique de la tradition monastique.

Le débat exégétique porte notamment sur la portée exacte du langage sacrificiel. Certains théologiens contemporains (comme F. Young ou S. Finlan) questionnent une lecture trop littérale de la « rançon » : à qui le prix est-il payé ? Pierre ne le dit pas, et la tradition patristique elle-même est divisée (Origène suggérait un paiement au diable, idée rejetée par Grégoire de Nazianze). La lecture la plus cohérente avec le texte est probablement métaphorique : le « rachat » désigne la libération effective opérée par le don total du Christ, sans qu’il faille construire une théorie transactionnelle complète. L’enjeu n’est pas le mécanisme mais la réalité : les croyants sont effectivement libérés d’une vie « vaine » (mataios, terme qui en grec biblique connote l’idolâtrie — cf. Jr 2, 5 LXX) pour une vie orientée vers le Dieu vivant.

La conclusion du passage (v. 21) boucle le mouvement : « C’est par lui que vous croyez en Dieu, qui l’a ressuscité et lui a donné la gloire. » La foi et l’espérance chrétiennes ne sont pas des dispositions vagues mais ont un contenu précis : elles passent par le Christ mort et ressuscité. La résurrection et la glorification ne sont pas seulement des événements passés mais le fondement permanent de la relation croyante à Dieu. En ce temps pascal, ce texte rappelle que la « crainte » chrétienne n’est pas l’angoisse mais la lucidité de qui sait le prix de sa liberté et la grandeur de Celui qui l’a accordée.

✝️ Évangile — Lc 24, 13-35

Lire le texte — Lc 24, 13-35

Le même jour (c’est-à-dire le premier jour de la semaine), deux disciples faisaient route vers un village appelé Emmaüs, à deux heures de marche de Jérusalem, et ils parlaient entre eux de tout ce qui s’était passé. Or, tandis qu’ils s’entretenaient et s’interrogeaient, Jésus lui-même s’approcha, et il marchait avec eux. Mais leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître. Jésus leur dit : « De quoi discutez-vous en marchant ? » Alors, ils s’arrêtèrent, tout tristes. L’un des deux, nommé Cléophas, lui répondit : « Tu es bien le seul étranger résidant à Jérusalem qui ignore les événements de ces jours-ci. » Il leur dit : « Quels événements ? » Ils lui répondirent : « Ce qui est arrivé à Jésus de Nazareth, cet homme qui était un prophète puissant par ses actes et ses paroles devant Dieu et devant tout le peuple : comment les grands prêtres et nos chefs l’ont livré, ils l’ont fait condamner à mort et ils l’ont crucifié. Nous, nous espérions que c’était lui qui allait délivrer Israël. Mais avec tout cela, voici déjà le troisième jour qui passe depuis que c’est arrivé. À vrai dire, des femmes de notre groupe nous ont remplis de stupeur. Quand, dès l’aurore, elles sont allées au tombeau, elles n’ont pas trouvé son corps ; elles sont venues nous dire qu’elles avaient même eu une vision : des anges, qui disaient qu’il est vivant. Quelques-uns de nos compagnons sont allés au tombeau, et ils ont trouvé les choses comme les femmes l’avaient dit ; mais lui, ils ne l’ont pas vu. » Il leur dit alors : « Esprits sans intelligence ! Comme votre cœur est lent à croire tout ce que les prophètes ont dit ! Ne fallait-il pas que le Christ souffrît cela pour entrer dans sa gloire ? » Et, partant de Moïse et de tous les Prophètes, il leur interpréta, dans toute l’Écriture, ce qui le concernait. Quand ils approchèrent du village où ils se rendaient, Jésus fit semblant d’aller plus loin. Mais ils s’efforcèrent de le retenir : « Reste avec nous, car le soir approche et déjà le jour baisse. » Il entra donc pour rester avec eux. Quand il fut à table avec eux, ayant pris le pain, il prononça la bénédiction et, l’ayant rompu, il le leur donna. Alors leurs yeux s’ouvrirent, et ils le reconnurent, mais il disparut à leurs regards. Ils se dirent l’un à l’autre : « Notre cœur n’était-il pas brûlant en nous, tandis qu’il nous parlait sur la route et nous ouvrait les Écritures ? » À l’instant même, ils se levèrent et retournèrent à Jérusalem. Ils y trouvèrent réunis les onze Apôtres et leurs compagnons, qui leur dirent : « Le Seigneur est réellement ressuscité : il est apparu à Simon-Pierre. » À leur tour, ils racontaient ce qui s’était passé sur la route, et comment le Seigneur s’était fait reconnaître par eux à la fraction du pain. – Acclamons la Parole de Dieu.

📘 Comprendre

Commentaire pastoral — Marie-Noëlle Thabut

Le Tombeau Vide

Jean note qu’il faisait encore sombre : la lumière de la Résurrection a troué la nuit ; on pense évidemment au Prologue du même évangile de Jean : « La lumière brille dans les ténèbres et les ténèbres ne l’ont pas arrêtée (littéralement ‘saisie’) » au double sens du mot « saisir », qui signifie à la fois « comprendre » et « arrêter » ; les ténèbres n’ont pas compris la lumière, parce que, comme dit Jésus également chez saint Jean « le monde ne peut recevoir l’Esprit de vérité » (Jn 14,17) ; ou encore : « la lumière est venue dans le monde et les hommes ont préféré les ténèbres à la lumière » (Jn 3,19) ; mais, malgré tout, les ténèbres ne pourront pas l’arrêter, au sens de l’empêcher de briller ; c’est toujours saint Jean qui nous rapporte la phrase qui dit la victoire du Christ : « Moi, je suis vainqueur du monde ! » (Jn 16,33).

Donc, « alors que ce sont encore les ténèbres », Marie de Magdala voit que la pierre a été enlevée du tombeau ; elle court trouver Simon-Pierre et l’autre disciple, celui que Jésus aimait, (on suppose qu’il s’agit de Jean lui-même) et elle leur dit : « On a enlevé le Seigneur de son tombeau et nous ne savons pas où on l’a déposé. » Évidemment, les deux disciples se précipitent ; vous avez remarqué la déférence de Jean à l’égard de Pierre ; Jean court plus vite, il est plus jeune, probablement, mais il laisse Pierre entrer le premier dans le tombeau.

« Pierre entre dans le tombeau ; il aperçoit les linges, posés à plat, ainsi que le suaire qui avait entouré la tête de Jésus, non pas posé avec les linges, mais roulé à part à sa place. » Leur découverte se résume à cela : le tombeau vide et les linges restés sur place ; mais quand Jean entre à son tour, le texte dit : « C’est alors qu’entra l’autre disciple, lui qui était arrivé le premier au tombeau. Il vit et il crut. » Pour saint Jean, ces linges sont des pièces à conviction : ils prouvent la Résurrection ; au moment même de l’exécution du Christ, et encore bien longtemps après, les adversaires des chrétiens ont répandu le bruit que les disciples de Jésus avaient tout simplement subtilisé son corps. Saint Jean répond : ‘Si on avait pris le corps, on aurait pris les linges aussi ! Et s’il était encore mort, s’il s’agissait d’un cadavre, on n’aurait évidemment pas enlevé les linges qui le recouvraient.’

Ces linges sont la preuve que Jésus est désormais libéré de la mort : ces deux linges qui l’enserraient symbolisaient la passivité de la mort.  Devant ces deux linges abandonnés, désormais inutiles, Jean vit et il crut ; il a tout de suite compris. Quand Lazare avait été ramené à la vie par Jésus, quelques jours auparavant, il était sorti lié ; son corps était encore prisonnier des chaînes du monde : il n’était pas un corps ressuscité ; Jésus, lui, sort délié : pleinement libéré ; son corps ressuscité ne connaît plus d’entrave.

La dernière phrase est un peu étonnante : « Jusque-là, en effet, les disciples n’avaient pas compris que, selon l’Écriture, il fallait que Jésus ressuscite d’entre les morts. »

Croire Pour Entrer Dans L’Intelligence Des Écritures

Jean a déjà noté à plusieurs reprises dans son évangile qu’il a fallu attendre la Résurrection pour que les disciples comprennent le mystère du Christ, ses paroles et son comportement. Au moment de la Purification du Temple, lorsque Jésus avait fait un véritable scandale en chassant les vendeurs d’animaux et les changeurs, l’évangile de Jean dit : « Quand il (Jésus) se réveilla d’entre les morts, ses disciples se rappelèrent qu’il avait dit cela ; ils crurent à l’Écriture et à la parole que Jésus avait dite. » (Jn 2,22). Même chose lors de son entrée triomphale à Jérusalem, Jean note : « Cela, ses disciples ne le comprirent pas sur le moment ; mais, quand Jésus fut glorifié, ils se rappelèrent que l’Écriture disait cela de lui : c’était bien ce qu’on lui avait fait. »  (Jn 12,16).

Mais soyons francs : vous ne trouverez nulle part dans toute l’Écriture une phrase pour dire que le Messie ressuscitera. Au bord du tombeau vide, Pierre et Jean ne viennent donc pas d’avoir une illumination comme si une phrase précise, mais oubliée, de l’Écriture revenait tout d’un coup à leur mémoire ; mais, d’un trait, c’est l’ensemble du plan de Dieu qui leur est apparu ; comme dit saint Luc à propos des disciples d’Emmaüs, leurs esprits se sont ouverts à « l’intelligence des Écritures ».

« Il vit et il crut. Jusque-là, en effet, les disciples n’avaient pas compris que, selon l’Écriture, il fallait que Jésus ressuscite d’entre les morts… » C’est parce que Jean a cru que l’Écriture s’est éclairée pour lui : jusqu’ici combien de choses de l’Écriture lui étaient demeurées obscures ; mais parce que, tout d’un coup, il donne sa foi, sans hésiter, alors tout devient clair : il relit l’Écriture autrement et elle lui devient lumineuse. L’expression « il fallait » dit cette évidence. Comme disait saint Anselme, il ne faut pas comprendre pour croire, il faut croire pour comprendre.

À notre tour, nous n’aurons jamais d’autre preuve de la Résurrection du Christ que ce tombeau vide… Dans les jours qui suivent, il y a eu les apparitions du Ressuscité. Mais aucune de ces preuves n’est vraiment contraignante… Notre foi devra toujours se donner sans autre preuve que le témoignage des communautés chrétiennes qui l’ont maintenue jusqu’à nous. Mais si nous n’avons pas de preuves, nous pouvons vérifier les effets de la Résurrection : la transformation profonde des êtres et des communautés qui se laissent habiter par l’Esprit, comme dit Paul, est la plus belle preuve que Jésus est bien vivant !

Éclairage exégétique — Synthèse IA

Le récit des disciples d’Emmaüs (Lc 24, 13-35) est un joyau narratif propre à Luc, sans parallèle dans les autres évangiles. Par sa longueur, sa construction dramatique et sa richesse symbolique, il constitue l’un des grands textes de la littérature lucanienne. Le genre littéraire emprunte au récit de reconnaissance (anagnōrisis), bien connu du théâtre grec (Aristote, Poétique XI) : un personnage dont l’identité est cachée se révèle progressivement à ceux qui ne le reconnaissent pas. Mais Luc transforme ce schéma littéraire en catéchèse pascale : la reconnaissance du Ressuscité passe par l’Écriture et la fraction du pain — les deux piliers de la liturgie chrétienne. Le texte s’adresse à la communauté lucanienne des années 80, qui ne connaît plus le Jésus terrestre et doit apprendre à le reconnaître dans la Parole et le Sacrement.

La mise en scène est magistrale. Deux disciples — dont l’un seulement est nommé, Cléophas (Κλεοπᾶς), peut-être identifiable au Clopas de Jn 19, 25 — marchent en s’éloignant de Jérusalem, c’est-à-dire du lieu de la Pâque et de la communauté. Leur marche est une métaphore de l’éloignement spirituel, du découragement qui fait quitter la foi. L’expression « leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître » (οἱ δὲ ὀφθαλμοὶ αὐτῶν ἐκρατοῦντο τοῦ μὴ ἐπιγνῶναι αὐτόν, v. 16) utilise un passif théologique : c’est Dieu qui retient leur regard, pour que la reconnaissance advienne non par la vue mais par la foi. Ce « voile » sur les yeux rappelle 2 Co 3, 15-16 où Paul parle du voile sur le cœur d’Israël lisant Moïse, voile qui tombe quand on se tourne vers le Seigneur — même dynamique d’aveuglement provisoire et de dévoilement.

Le résumé que font les disciples de l’événement-Jésus (v. 19-24) est théologiquement révélateur par ce qu’il dit et ce qu’il omet. Ils confessent Jésus comme « prophète puissant en actes et en paroles » (ἀνὴρ προφήτης δυνατὸς ἐν ἔργῳ καὶ λόγῳ) — titre honorable mais insuffisant, car il reste en deçà de la messianité. Leur espérance déçue — « nous espérions (ἠλπίζομεν, imparfait marquant la rupture) que c’était lui qui allait délivrer Israël » — trahit une attente messianique politique que la croix a anéantie. Le « troisième jour » est mentionné non comme accomplissement de la prophétie (cf. Os 6, 2 ; Lc 9, 22) mais comme mesure du temps écoulé depuis la catastrophe. Les témoignages des femmes et des compagnons au tombeau vide sont rapportés mais restent lettre morte : « lui, ils ne l’ont pas vu » (αὐτὸν δὲ οὐκ εἶδον, v. 24). Luc montre que le tombeau vide, à lui seul, ne fonde pas la foi.

La réponse de Jésus est une catéchèse scripturaire en deux temps. D’abord le reproche : « Esprits sans intelligence (ἀνόητοι), comme votre cœur est lent (βραδεῖς τῇ καρδίᾳ) à croire ! » Le problème n’est pas intellectuel mais cardiaque — c’est le cœur, siège de l’intelligence dans l’anthropologie biblique, qui résiste. Puis l’enseignement : « Partant de Moïse et de tous les Prophètes, il leur interpréta (διερμήνευσεν) dans toute l’Écriture ce qui le concernait » (v. 27). Le verbe diermēneuō signifie « traduire, interpréter » — Jésus fait une herméneutique christologique de tout l’Ancien Testament. Luc ne nous dit pas quels textes sont commentés, et ce silence est délibéré : chaque génération chrétienne est invitée à refaire ce parcours, à découvrir dans la Torah et les Prophètes la nécessité (edei, « il fallait », v. 26) de la souffrance du Messie comme chemin vers la gloire.

Le moment de la reconnaissance survient « à la fraction du pain » (ἐν τῇ κλάσει τοῦ ἄρτου, v. 35) — expression technique qui désigne l’Eucharistie dans le vocabulaire lucanien (cf. Ac 2, 42.46 ; 20, 7). Les quatre gestes de Jésus — il prit le pain (λαβὼν τὸν ἄρτον), prononça la bénédiction (εὐλόγησεν), le rompit (κλάσας), le leur donna (ἐπεδίδου) — reproduisent exactement la séquence de la multiplication des pains (Lc 9, 16) et de la dernière Cène (Lc 22, 19). « Alors leurs yeux s’ouvrirent » (διηνοίχθησαν οἱ ὀφθαλμοί, v. 31) : le verbe dianoigō fait écho à Gn 3, 7 LXX où les yeux d’Adam et Ève « s’ouvrirent » — mais là où la chute ouvrait les yeux sur la nudité et la honte, la Pâque les ouvre sur la présence du Vivant. Et aussitôt « il devint invisible » (ἄφαντος ἐγένετο) : le Ressuscité ne se laisse pas retenir, sa présence est désormais d’un autre ordre, sacramentelle et non plus physique.

Origène, dans ses Homélies sur saint Luc (fragment sur Lc 24), voit dans les « yeux empêchés » une pédagogie divine : Dieu voile d’abord les yeux pour que la reconnaissance passe par l’Écriture et non par l’apparence, car la foi du Ressuscité ne peut se fonder sur la chair. Grégoire le Grand, dans ses Homélies sur les Évangiles (Homélie XXIII), développe une lecture ecclésiale et sacramentelle : Jésus « fait semblant d’aller plus loin » (v. 28) non par dissimulation mais pour éprouver le désir des disciples — « il veut être retenu, il veut qu’on le prie de rester ». Grégoire en tire une leçon sur l’hospitalité et sur la prière insistante : Dieu se donne à ceux qui le désirent assez pour le retenir. Cette lecture a profondément marqué la spiritualité occidentale et la compréhension de la prière comme « retenir Dieu ».

La phrase rétrospective des disciples — « Notre cœur n’était-il pas brûlant en nous (οὐχὶ ἡ καρδία ἡμῶν καιομένη ἦν ἐν ἡμῖν) tandis qu’il nous ouvrait les Écritures ? » (v. 32) — est devenue l’un des textes fondateurs de la théologie de la Parole. Le « cœur brûlant » est le signe intérieur de la présence du Ressuscité avant même sa reconnaissance visuelle : l’Écriture, lue dans la lumière pascale, produit un effet transformant que les disciples ne comprennent qu’après coup. Le retour immédiat à Jérusalem (v. 33) inverse le mouvement initial de fuite : la rencontre du Ressuscité renvoie à la communauté. Ils retrouvent les Onze qui confirment : « Le Seigneur est réellement ressuscité (ὄντως ἠγέρθη ὁ κύριος), il est apparu à Simon » (v. 34). L’adverbe ontōs (« réellement ») insiste sur l’objectivité de l’événement. La structure du récit est ainsi profondément ecclésiale : on ne rencontre le Ressuscité qu’en se laissant instruire par l’Écriture, nourrir par le pain rompu, et en revenant à la communauté qui confesse la même foi. Ces trois lectures du troisième dimanche de Pâques se répondent dans une même affirmation : la résurrection du Christ, préparée de toute éternité (1 P 1, 20), attestée par l’Écriture (Ac 2, 25-31) et reconnue dans la fraction du pain (Lc 24, 35), est le fondement sur lequel repose toute foi et toute espérance.

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🎧 Méditer avec Prier en chemin · 12 min d’oraison guidée avec l’évangile du jour

La prière personnelle est un trésor. Mais la foi se vit aussi ensemble.