4ème Dimanche de Pâques (semaine IV du Psautier)

4ème Semaine du Temps Pascal — Dimanche 26 avril 2026 · Année A · blanc

🎧 Méditer avec Prier en chemin · 12 min d’oraison guidée

🕯️ Entrer dans la prière

Nous sommes au cœur du temps pascal, ce long matin de Pâques qui n’en finit pas — et aujourd’hui, c’est le dimanche du Bon Pasteur. Les textes convergent tous vers une même image, celle du berger, mais ils la déploient sous des angles différents, et c’est cette variation qui est précieuse.

Le psaume 22 te la donne d’abord comme une expérience intérieure : « je ne manque de rien », « tu es avec moi ». Pierre, dans les Actes, annonce à une foule « touchée au cœur » que ce Jésus crucifié est devenu Seigneur — et que la promesse est « pour vous, pour vos enfants et pour tous ceux qui sont loin ». La première lettre de Pierre, elle, contemple le berger blessé : « par ses blessures, nous sommes guéris » — et elle dit que nous étions « errants comme des brebis » avant de revenir vers « le gardien de vos âmes ». Puis l’Évangile de Jean met dans la bouche de Jésus lui-même cette parole étrange : « Moi, je suis la porte. »

Il y a donc un mouvement : des brebis errantes, un berger blessé, une porte ouverte, une voix qui appelle « chacune par son nom ». Assieds-toi avec ça. Laisse venir d’abord le silence. Et puis écoute — dans quel texte ta propre vie résonne-t-elle aujourd’hui ? Où te reconnais-tu : dans la foule « touchée au cœur » qui demande « que devons-nous faire ? », dans la brebis errante, ou dans celle qui reconnaît la voix ?

📖 1ère lecture — Ac 2, 14a.36-41

Lire le texte — Ac 2, 14a.36-41

Le jour de la Pentecôte, Pierre, debout avec les onze autres Apôtres, éleva la voix et fit cette déclaration : « Que toute la maison d’Israël le sache donc avec certitude : Dieu l’a fait Seigneur et Christ, ce Jésus que vous aviez crucifié. » Les auditeurs furent touchés au cœur ; ils dirent à Pierre et aux autres Apôtres : « Frères, que devons-nous faire ? » Pierre leur répondit : « Convertissez-vous, et que chacun de vous soit baptisé au nom de Jésus Christ pour le pardon de ses péchés ; vous recevrez alors le don du Saint-Esprit. Car la promesse est pour vous, pour vos enfants et pour tous ceux qui sont loin, aussi nombreux que le Seigneur notre Dieu les appellera. » Par bien d’autres paroles encore, Pierre les adjurait et les exhortait en disant : « Détournez-vous de cette génération tortueuse, et vous serez sauvés. » Alors, ceux qui avaient accueilli la parole de Pierre furent baptisés. Ce jour-là, environ trois mille personnes se joignirent à eux. – Parole du Seigneur.

📘 Comprendre

Commentaire pastoral — Marie-Noëlle Thabut

Pierre, Le Juif, Chez Le Païen Corneille

Pierre est à Césarée sur Mer (il y avait là effectivement une garnison romaine), et il est entré dans la maison de Corneille, un officier romain. Comment en est-il arrivé là ? Et que vient-il y faire ? En fait, si Pierre est là, c’est parce qu’il a été quelque peu bousculé par l’Esprit Saint. Il faut relire le récit de la vision de Joppé dans ce même chapitre des Actes. D’autre part, peu de temps auparavant, Pierre vient d’accomplir deux miracles : il a guéri un homme, Énée, à Lydda, et ensuite, il a ressuscité une femme, Tabitha, à Joppé (on dirait aujourd’hui Jaffa ; Ac 9,32-43). Ces deux miracles lui ont prouvé que le Seigneur ressuscité était avec lui et agissait à travers lui. Car Jésus avait bien annoncé que, comme lui, et en son nom, les apôtres chasseraient les démons, guériraient les malades, et ressusciteraient les morts.

Ce sont ces deux miracles qui ont donné à Pierre la force de franchir l’étape suivante, qui est décisive : il s’agit cette fois d’un miracle sur lui-même, si l’on peut dire ! Car, pour la première fois, contrairement à toute son éducation, à toutes ses certitudes, Pierre, le Juif, franchit le seuil d’un païen, Corneille, le centurion romain ; il est vrai que Corneille est un païen très ami des Juifs, on dit qu’il est un « craignant Dieu » ; c’est-à-dire un converti à la religion juive mais qui n’est pas allé jusqu’à en adopter toutes les pratiques, y compris la circoncision. Or la circoncision est la marque de l’Alliance ; donc un « craignant Dieu » reste un incirconcis, un païen. Et c’est chez ce païen, Corneille, que Pierre est entré et il y annonce la grande nouvelle : Jésus de Nazareth est ressuscité ! (Et, ce même jour, Corneille sera baptisé ainsi que toute sa famille.) Traduisez : l’Évangile est en train de déborder les frontières d’Israël !

On dit souvent que Paul est l’apôtre des païens, mais il faut rendre justice à Pierre : si l’on en croit les Actes des Apôtres, c’est lui qui a commencé, et à Césarée, justement, chez le centurion romain Corneille. Et ce que nous venons d’entendre, c’est donc le discours que Pierre a prononcé chez Corneille, en ce jour mémorable. Et sa dernière phrase est une véritable révolution : « Quiconque croit en lui (Jésus) reçoit par son nom le pardon de ses péchés. » Pierre vient de le comprendre : « Quiconque », cela veut dire « pas seulement les Juifs ». Même des païens peuvent entrer dans l’Alliance. Le salut a d’abord été annoncé à Israël, mais désormais il suffit de croire en Jésus-Christ pour recevoir le pardon de ses péchés, c’est-à-dire pour entrer dans l’Alliance avec Dieu. Et donc tout homme, même non-Juif (c’est le sens du mot « païen » ici), peut être baptisé au nom de Jésus. Visiblement, ce fut la grande découverte des premiers chrétiens, Paul et Pierre y insistent tous les deux : il suffit de croire en Jésus pour être sauvé !

Il Suffit De Croire En Jésus Pour Être Sauvé

L’ensemble du discours de Pierre chez Corneille est révélateur de l’état d’esprit des Apôtres dans les années qui ont suivi la Résurrection de Jésus. Ils avaient été les témoins privilégiés des paroles et des gestes de Jésus, et ils avaient peu à peu compris qu’il était le Messie que tout le peuple attendait. Et puis, il y avait eu le Vendredi-saint : Dieu avait laissé mourir Jésus de Nazareth ; certainement, Dieu n’aurait pas laissé mourir son Messie, son Envoyé ; leur déception avait été immense ; Jésus de Nazareth ne pouvait pas être le Messie.

Et puis ce fut le coup de tonnerre de la Résurrection : non, Dieu n’avait pas abandonné son Envoyé, il l’avait ressuscité. Et les Apôtres avaient eu de nombreuses rencontres avec Jésus vivant ; et maintenant, depuis l’Ascension et la Pentecôte, ils consacraient toutes leurs forces à l’annoncer à tous ; c’est très exactement ce que Pierre dit à Corneille : « Nous, (les Apôtres), nous sommes témoins de tout ce qu’il a fait dans le pays des juifs et à Jérusalem. Celui qu’ils ont supprimé en le suspendant au bois du supplice, Dieu l’a ressuscité le troisième jour… Nous avons mangé et bu avec lui après sa résurrection d’entre les morts. »

Il restera pour les Apôtres une tâche immense : si la résurrection de Jésus était la preuve qu’il était bien l’Envoyé de Dieu, elle n’expliquait pas pourquoi il avait fallu passer par cette mort infamante et cet abandon de tous. La plupart des gens attendaient un Messie qui serait un roi puissant, glorieux, chassant les Romains ; Jésus ne l’était pas. Quelques-uns imaginaient que le Messie serait un prêtre, il ne l’était pas non plus, il ne descendait pas de Lévi ; et l’on pourrait faire la liste de toutes les attentes déçues.

Alors les Apôtres ont entrepris un formidable travail de réflexion : ils ont relu toutes leurs Écritures, la Loi, les Prophètes et les Psaumes, pour essayer de comprendre. Il a fallu tout ce travail de relecture, après la Pentecôte, à la lumière de l’Esprit Saint, pour arriver à dire, comme le fait Pierre ici : « C’est à Jésus que tous les prophètes rendent témoignage… Dieu nous a chargés d’annoncer au peuple et de témoigner que lui-même l’a établi Juge des vivants et des morts ».

Un autre aspect tout à fait remarquable de ce discours de Pierre, c’est son insistance pour dire que c’est Dieu qui agit ! Jésus de Nazareth était un homme apparemment semblable à tous les autres, mortel comme tous les autres… eh bien, Dieu agissait en lui et à travers lui : « Dieu lui a donné l’onction d’Esprit Saint et de puissance, Dieu était avec lui, Dieu l’a ressuscité, Dieu lui a donné de se manifester à des témoins que Dieu avait choisis d’avance, Dieu l’a établi Juge des vivants et des morts… »

Et la phrase qui résume tout cela : « Dieu lui a donné l’onction d’Esprit-Saint et de puissance. » Désormais, Pierre vient de le comprendre, tout homme, Juif ou païen, peut grâce à Jésus-Christ être lui aussi consacré par l’Esprit Saint et rempli de sa force !

Éclairage exégétique — Synthèse IA

Le passage d’Actes 2, 14a.36-41 constitue la conclusion du premier discours kérygmatique du christianisme naissant. Luc place ce discours dans le cadre de la fête juive de Shavouot (Pentecôte), cinquante jours après la Pâque, fête qui célébrait à la fois les prémices de la moisson et le don de la Torah au Sinaï. Le choix de ce cadre n’est pas anodin : de même que la Torah fut donnée à Israël assemblé, l’Esprit est maintenant répandu sur la communauté messianique, et la « nouvelle Torah » — la proclamation de Jésus comme Seigneur — est promulguée devant « toute la maison d’Israël ». Pierre ne parle pas seul : il est « debout avec les Onze » (statheis sun tois hendeka), ce qui souligne la dimension collégiale et testimoniale de l’annonce. Le discours s’adresse à des Juifs pieux venus de toute la diaspora (Ac 2, 5), et le vocabulaire reste saturé de références vétérotestamentaires.

La formule christologique centrale — « Dieu l’a fait Seigneur et Christ » (Kyrion auton kai Christon epoiēsen ho Theos) — est d’une densité remarquable. Le verbe epoiēsen (« a fait », « a établi ») ne signifie pas que Jésus serait devenu Seigneur seulement à la résurrection, comme le soutiendront certains adoptianistes ; il désigne la manifestation publique, la « proclamation inaugurale » de la seigneurie de Jésus par l’acte de la résurrection et de l’exaltation. Kyrios reprend le titre divin par excellence de la Septante, celui qui traduit le Tétragramme YHWH, tandis que Christos renvoie au Messie davidique attendu. La juxtaposition des deux titres opère une fusion entre la souveraineté divine et l’onction royale messianique, attribuées à « ce Jésus que vous avez crucifié » — l’ajout du démonstratif touton et du rappel de la crucifixion crée un effet de contraste saisissant entre l’action humaine (crucifier) et l’action divine (exalter).

La réaction des auditeurs — « ils furent transpercés au cœur » (katenugesan tēn kardian) — emploie un verbe rare dans le Nouveau Testament, qui exprime une douleur profonde, un choc existentiel. Jean Chrysostome, dans ses Homélies sur les Actes des Apôtres (Hom. VII), commente longuement cette réaction : il y voit l’œuvre de l’Esprit Saint qui rend la parole de Pierre efficace, notant que ces mêmes hommes qui avaient crié « Crucifie-le » quelques semaines plus tôt se trouvent maintenant bouleversés. Pour Chrysostome, la katanuxis (componction) est le premier fruit de la prédication apostolique, le signe que la parole touche non l’intellect seul mais le cœur, siège de la volonté et de l’affectivité dans l’anthropologie biblique. Augustin, dans le De catechizandis rudibus (c. 3-4), utilise ce passage pour montrer que toute catéchèse authentique doit viser cette transformation intérieure : il ne suffit pas d’informer, il faut « transpercer » — la parole de Dieu est vivante et tranchante (cf. He 4, 12).

La réponse de Pierre articule trois éléments : la conversion (metanoēsate), le baptême « au nom de Jésus Christ pour le pardon des péchés » (eis aphesin tōn hamartiōn), et le don de l’Esprit Saint. La metanoia n’est pas un simple regret moral mais un retournement complet de l’être, un changement de nous (esprit, intelligence) qui réoriente toute l’existence. Le débat exégétique demeure ouvert sur la relation exacte entre baptême et don de l’Esprit dans les Actes : ici les deux semblent liés séquentiellement, mais en Ac 10, 44-48 (Corneille), l’Esprit précède le baptême, et en Ac 8, 15-17 (les Samaritains), il ne vient qu’après l’imposition des mains. Les spécialistes (Dunn, Turner, Keener) s’accordent à dire que Luc ne systématise pas une « ordo salutis » rigide mais montre la souveraineté de Dieu dans la distribution de ses dons.

L’universalisme de la promesse — « pour vous, pour vos enfants, et pour tous ceux qui sont loin » (pasin tois eis makran) — fait écho à Isaïe 57, 19 (« paix à celui qui est loin et à celui qui est proche ») et annonce déjà, dans le discours lucanien, l’ouverture aux païens qui sera le grand thème des chapitres suivants. L’expression « aussi nombreux que le Seigneur notre Dieu les appellera » (hosous an proskalesētai Kyrios) maintient la tension entre universalité de l’offre et initiative divine de l’appel. L’exhortation finale — « détournez-vous de cette génération tortueuse » (apo tēs geneas tēs skolias tautēs) — reprend le vocabulaire de Deutéronome 32, 5, le cantique de Moïse, qui dénonçait l’infidélité d’Israël. Pierre invite à une rupture avec un monde marqué par le refus du dessein de Dieu, non pas une séparation physique mais une réorientation existentielle.

Le chiffre de « trois mille » baptisés ce jour-là a une portée symbolique autant qu’historique. On a souvent noté le contraste avec Exode 32, 28, où trois mille hommes périrent après l’épisode du veau d’or : là où la Loi tue, l’Esprit vivifie (cf. 2 Co 3, 6). Ce parallèle typologique, exploité par les Pères, notamment Cyrille de Jérusalem dans ses Catéchèses mystagogiques, souligne que la Pentecôte chrétienne accomplit et dépasse le Sinaï. Le récit lucanien structure ainsi un « nouveau commencement » d’Israël, rassemblé non plus autour de la Torah gravée sur pierre mais autour de la confession de Jésus comme Seigneur, dans la puissance de l’Esprit.

🔥 Contempler

Grâce à demander : Seigneur, donne-moi d’être « touché au cœur » par ta Parole aujourd’hui, comme cette foule de Jérusalem — et de ne pas fuir la question qu’elle ouvre en moi.

Composition de lieu — C’est la Pentecôte à Jérusalem. La foule est dense, bruyante, bigarrée — des pèlerins venus de partout. Il fait chaud. Pierre est debout, les onze derrière lui. Sa voix porte, mais ce n’est pas la voix d’un orateur habile — c’est celle d’un pêcheur qui a peur et qui parle quand même. Tu es là, dans cette foule. Tu sens les corps autour de toi, la poussière, le bruit de fond qui s’amenuise peu à peu à mesure que les mots de Pierre atteignent leur cible.

Méditation — La déclaration de Pierre est d’une brutalité tranquille : « Dieu l’a fait Seigneur et Christ, ce Jésus que vous aviez crucifié. » En une phrase, il retourne tout. Celui que vous avez éliminé, Dieu l’a élevé. Le crucifié est le Seigneur. Remarque qu’il ne dit pas « que les Romains ont crucifié » — il dit « vous ». Il inclut ses auditeurs. Et eux ne se défendent pas. Ils ne protestent pas. Ils sont « touchés au cœur ». Ce verbe est violent dans le texte grec — c’est une transperçure, une blessure. La Parole ne les a pas informés, elle les a atteints.

Leur réponse est peut-être la plus belle question de tout le livre des Actes : « Frères, que devons-nous faire ? » C’est la question de quelqu’un qui ne sait plus, qui a lâché ses certitudes, qui est désarmé. Est-ce que tu connais ce moment — celui où tu ne sais plus quoi faire, où tes repères habituels ne tiennent plus, et où la seule chose qui reste c’est de demander ? La conversion commence là, dans ce vide. Pierre ne leur propose pas un programme de perfectionnement moral. Il dit : « Convertissez-vous » — retournez-vous. Changez de direction. Et il ajoute cette promesse immense : « Car la promesse est pour vous, pour vos enfants et pour tous ceux qui sont loin. » Personne n’est exclu. Personne n’est trop loin.

Trois mille personnes « se joignirent à eux » ce jour-là. Il y a quelque chose de vertigineux dans ce chiffre. Mais ce qui compte, c’est le mouvement qui précède : être touché, poser la question, se retourner. Ce mouvement-là, il se rejoue en toi chaque fois que tu consens à être atteint par une parole que tu n’attendais pas.

Colloque — Seigneur, je ne sais pas toujours poser cette question : « que dois-je faire ? » — souvent je fais semblant de savoir. J’organise, je gère, je m’arrange. Mais là, dans cette prière, je voudrais me laisser « toucher au cœur » sans me protéger. Si ta promesse est vraiment « pour ceux qui sont loin », alors elle est aussi pour moi, là où je suis loin. Montre-moi où je suis loin.

Question pour la relecture : À quel moment, dans ma prière ou dans ma vie récente, ai-je senti quelque chose me « toucher au cœur » — et qu’ai-je fait de cette touche ?

🕊️ Psaume — Ps 22 (23), 1-2ab, 2c-3, 4, 5, 6

Lire le texte — Ps 22 (23), 1-2ab, 2c-3, 4, 5, 6

Le Seigneur est mon berger : je ne manque de rien. Sur des prés d’herbe fraîche, il me fait reposer. Il me mène vers les eaux tranquilles et me fait revivre ; il me conduit par le juste chemin pour l’honneur de son nom. Si je traverse les ravins de la mort, je ne crains aucun mal, car tu es avec moi : ton bâton me guide et me rassure. Tu prépares la table pour moi devant mes ennemis ; tu répands le parfum sur ma tête, ma coupe est débordante. Grâce et bonheur m’accompagnent tous les jours de ma vie ; j’habiterai la maison du Seigneur pour la durée de mes jours.

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Commentaire pastoral — Marie-Noëlle Thabut

Je Vivrai, Pour Annoncer Les Actions Du Seigneur

Si l’on ne veut pas faire d’anachronisme, il faut admettre que ce psaume n’a pas été écrit d’abord pour Jésus-Christ ! Comme tous les psaumes, il a été composé, des siècles avant le Christ, pour être chanté au Temple de Jérusalem. Comme tous les psaumes aussi, il redit toute l’histoire d’Israël, cette longue histoire d’Alliance : c’est cela qu’on appelle « l’œuvre du SEIGNEUR, la merveille devant nos yeux … ». C’est l’expérience qui fait dire au peuple élu : oui, vraiment, l’amour de Dieu est éternel ! Dieu a accompagné son peuple tout au long de son histoire, et toujours il l’a sauvé de ses épreuves.

On a là un écho du chant de victoire que le peuple libéré d’Égypte a entonné après le passage de la Mer Rouge : « Ma force et mon chant, c’est le SEIGNEUR, il est pour moi le salut » (Ex 15,1). Les mots « œuvre » ou « merveille » sont toujours dans la Bible une allusion à la libération d’Égypte. Et quand je dis « allusion », le mot est trop faible, c’est un « faire mémoire » au sens fort de ressourcement dans la mémoire commune du peuple.

« Le bras du SEIGNEUR se lève, Le bras du SEIGNEUR est fort », c’est aussi un faire mémoire de la libération d’Égypte. Et cette œuvre de libération de Dieu n’est pas seulement celle d’un jour, elle est permanente, on l’a sans cesse expérimentée. C’est vraiment d’expérience qu’Israël peut le dire : « Éternel est son amour ».

Et c’est cet amour éternel de Dieu qui fonde l’espérance : car, chaque fois qu’on chante les libérations du passé, c’est aussi et surtout pour y puiser la force d’attendre celles de l’avenir ; Dieu enverra son Messie et enfin on connaîtra le bonheur promis ; enfin le peuple élu et avec lui l’humanité tout entière connaîtront la paix et la justice. On en est loin encore quand ce psaume est composé… et aujourd’hui encore !

Mais notre lointain ancêtre qui écrit ce psaume sait que Dieu est capable de transformer toutes les situations, y compris les situations de mort en situations de vie : « Non, je ne mourrai pas, je vivrai, pour annoncer les actions du SEIGNEUR ». C’est l’action de grâce du peuple qui a frôlé la mort et rend grâce pour sa libération. À l’heure où ce psaume est écrit, cela ne signifie pas une croyance en la résurrection ; nous savons bien que la foi en la résurrection n’est apparue que très tardivement en Israël ; cette affirmation « Non, je ne mourrai pas, je vivrai » est une réelle profession de foi, mais d’un autre ordre : c’est la certitude que Dieu n’abandonnera jamais son peuple : même dans les pires situations, quand l’avenir du peuple est compromis, on sait de façon absolument certaine que Dieu le fera survivre. Car la vocation de ce peuple, c’est précisément de vivre pour « annoncer les actions du SEIGNEUR ».

La Pierre Qu’Ont Rejetée Les Bâtisseurs Est Devenue La Pierre D’Angle

Pour donner une idée de ces retournements que Dieu est capable d’opérer, on emprunte le langage des architectes : « La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle ». Quand ce psaume est composé, ce n’est pas la première fois qu’on emploie l’image de la pierre angulaire pour parler de l’œuvre de Dieu : Isaïe l’avait déjà fait (au chapitre 28).

Dans une période où la société de Jérusalem se dégradait, où régnaient partout le mensonge, l’injustice, la corruption, le mépris des commandements de Dieu, le prophète rappelait qu’on récolte ce qu’on a semé : une telle société court inévitablement à sa perte. Isaïe avait dit alors quelque chose comme ‘Vous vous appuyez sur du vent. Vous savez bien pourtant que le droit et la justice sont les seules valeurs sûres… Vous êtes comme des bâtisseurs qui choisiraient les plus mauvaises pierres pour faire les fondations ! Et qui rejetteraient systématiquement les bonnes pierres bien solides’ (traduisez les vraies valeurs).

Mais un prophète ne reste jamais sur du négatif ! Car Dieu n’abandonne jamais son peuple… La construction est mal engagée ? Les architectes auxquels il l’avait confiée ont mal travaillé ? Qu’à cela ne tienne… Dieu va reprendre lui-même la direction des opérations. Il va rétablir le droit et la justice à Jérusalem. Il le fera comme un architecte, il va en quelque sorte rebâtir sa ville ! Mais sur des bases saines, cette fois.

Voici ce passage d’Isaïe : » Ainsi parle le SEIGNEUR Dieu : Moi, dans Sion, je pose une pierre, une pierre à toute épreuve, choisie pour être une pierre d’angle, une véritable pierre de fondement. Celui qui croit ne s’inquiètera pas. Je prendrai le droit comme cordeau, et la justice comme fil à plomb. » (Is 28,16).

Notre psaume reprend cette image de la pierre angulaire et il la précise pour annoncer le retournement spectaculaire que Dieu va opérer. C’est sur toutes ces valeurs méprisées par les mauvais gouvernants que Dieu va bâtir une société nouvelle ; mieux, c’est de tous les petits, les humbles, les méprisés, qu’il va faire naître le peuple nouveau ! « La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle ».

Jésus lui-même a cité à son propre sujet cette parole prophétique « La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle » dans la parabole des vignerons homicides (qui tuent le fils du propriétaire) ; on trouve cette parabole dans les trois évangiles synoptiques : ce qui prouve l’importance de ce thème dans la première génération chrétienne (Mt 21,33-46 ; Mc 12,1-12 ; Lc 20,9-19).

C’est donc tout naturellement que ce psaume est devenu l’exultation pascale par excellence. Le Christ est cette pierre méprisée, rejetée par les bâtisseurs : il est devenu la pierre d’angle, la pierre de fondation de l’humanité nouvelle. Désormais, l’humanité libérée de la mort peut chanter avec lui : « Non, je ne mourrai pas, je vivrai pour annoncer les actions du SEIGNEUR. »

📖 2e lecture — 1 P 2, 20b-25

Lire le texte — 1 P 2, 20b-25

Bien-aimés, si vous supportez la souffrance pour avoir fait le bien, c’est une grâce aux yeux de Dieu. C’est bien à cela que vous avez été appelés, car c’est pour vous que le Christ, lui aussi, a souffert ; il vous a laissé un modèle afin que vous suiviez ses traces. Lui n’a pas commis de péché ; dans sa bouche, on n’a pas trouvé de mensonge. Insulté, il ne rendait pas l’insulte, dans la souffrance, il ne menaçait pas, mais il s’abandonnait à Celui qui juge avec justice. Lui-même a porté nos péchés, dans son corps, sur le bois, afin que, morts à nos péchés, nous vivions pour la justice. Par ses blessures, nous sommes guéris. Car vous étiez errants comme des brebis ; mais à présent vous êtes retournés vers votre berger, le gardien de vos âmes. – Parole du Seigneur.

📘 Comprendre

Commentaire pastoral — Marie-Noëlle Thabut

Ressuscités Avec Le Christ

Tout d’abord, il faut nous habituer au vocabulaire de saint Paul ; par exemple, nous pouvons être un peu surpris d’entendre : « Frères, vous êtes ressuscités avec le Christ… vous êtes passés par la mort ». À vrai dire, si nous sommes là, vous et moi, aujourd’hui, c’est que nous sommes bien vivants… c’est-à-dire pas encore morts… et encore moins ressuscités ! Il faut croire que les mots n’ont pas le même sens pour Paul que pour nous ! Car, pour lui, depuis ce fameux matin de Pâques, plus rien n’est comme avant.

Autre problème de vocabulaire : « Pensez aux réalités d’en-haut, non à celles de la terre. » Il ne s’agit pas, en fait, de choses (qu’elles soient d’en-haut ou d’en-bas), il s’agit de conduites, de manières de vivre… Ce que Paul appelle les « réalités d’en-haut », il le dit dans les versets suivants, c’est la bienveillance, l’humilité, la douceur, la patience, le pardon mutuel… Ce qu’il appelle les réalités terrestres, c’est la débauche, l’impureté, la passion, la cupidité, la convoitise… Notre vie tout entière est dans cette tension : notre transformation, notre résurrection est déjà accomplie en Christ mais il nous reste à égrener cette réalité profonde, très concrètement au long des jours.

Si on continuait la lecture, on trouverait cette expression : « Vous vous êtes revêtus de l’homme nouveau » (Col 3,10) ; et un peu plus loin « puisque vous avez été choisis par Dieu, que vous êtes sanctifiés, aimés par lui, revêtez-vous de tendresse et de compassion, de bonté, d’humilité, de douceur et de patience. » (Col 3,12). Il me semble que c’est le meilleur commentaire du passage que nous lisons aujourd’hui. « Vous avez revêtu », c’est déjà fait… » revêtez », c’est encore à faire.

Nous retrouvons cette tension dans tout le reste de la prédication de Paul et en particulier dans cette même lettre aux Colossiens : « Vous étiez jadis étrangers à Dieu, et même ses ennemis, par vos pensées et vos actes mauvais. Mais maintenant, Dieu vous a réconciliés avec lui, dans le corps du Christ… Cela se réalise si vous restez solidement fondés dans la foi, sans vous détourner de l’espérance que vous avez reçue en écoutant l’Évangile… que personne ne vous égare par des arguments trop habiles. Menez donc votre vie dans le Christ Jésus, le Seigneur, tel que vous l’avez reçu. Soyez enracinés, édifiés en lui, restez fermes dans la foi, comme on vous l’a enseigné… Prenez garde à ceux qui veulent faire de vous leur proie par une philosophie vide et trompeuse, fondée sur la tradition des hommes, sur les forces qui régissent le monde, et non pas sur le Christ… Dans le baptême, vous avez été mis au tombeau avec lui et vous êtes ressuscités avec lui par la foi en la force de Dieu qui l’a ressuscité d’entre les morts. » (Col 1,21… 2,12).

Purifiez-Vous Des Vieux Ferments

Il ne s’agit donc pas de vivre une autre vie que la vie ordinaire, mais de vivre autrement la vie ordinaire ; sachant que cet « autrement » est désormais possible, car c’est l’Esprit-Saint qui nous en rend capables.  Le même Paul dira à peine plus loin, dans cette même lettre : « Tout ce que vous dites, tout ce que vous faites, que ce soit toujours au nom du Seigneur Jésus, en offrant par lui votre action de grâce à Dieu le Père. » (Col 3,17). C’est ce monde-ci qui est promis au Royaume, il ne s’agit donc pas de le mépriser mais de le vivre déjà comme la semence du Royaume. Il n’est pas question de dénigrer les réalités terrestres ! Dieu nous les a confiées, au contraire, à nous de les transfigurer.

C’est dans cet esprit que Paul nous invite à être une pâte nouvelle : « Purifiez-vous donc des vieux ferments et vous serez une pâte nouvelle, vous qui êtes le pain de la Pâque, celui qui n’a pas fermenté. » Ici, il fait allusion au rite des Azymes ; chaque année, au moment où l’on s’apprête à partager l’agneau pascal, on prend bien soin de nettoyer les maisons de toute trace du levain de la récolte de l’année dernière ; le repas de la nuit pascale (le seder) est accompagné de galettes de pain non levé (le pain azyme) et dans la semaine qui suit on continue à manger du pain sans levain en attendant d’avoir pu laisser fermenter le levain nouveau.

Les deux rites de l’agneau pascal et des Azymes étaient liés dans la célébration de la Pâque ; et Paul les lie dans son raisonnement : « Purifiez-vous des vieux ferments… notre agneau pascal a été immolé : c’est le Christ. » Paul fait donc référence à toute la symbolique de la fête pascale juive et il l’applique à la Pâque des chrétiens ; il n’a pas une seconde l’impression de changer le sens de la fête juive en parlant de la Pâque du Christ : au contraire, il voit dans la Résurrection du Christ le parfait achèvement du combat de libération que rappelait chaque année la Pâque juive.

Pour Paul, c’est une évidence : en Jésus l’ancienne fête des Azymes n’a pas perdu sa signification ; au contraire, elle trouve son sens plénier : la Pâque des chrétiens est bien la fête de la libération, mais, désormais, la libération est définitive. Par sa mort et sa résurrection, Jésus-Christ a triomphé des pires chaînes, celles de la mort et de la haine. Et cette libération est contagieuse ; comme dit Paul, « un peu de levain suffit pour que fermente toute la pâte ». L’Esprit qui poursuit son œuvre dans le monde fera irrésistiblement « lever » comme une pâte l’humanité tout entière.

Commentaire biblique — Abbé Léon Hamain

Situation

Il apparaît difficile de situer exactement la 1ère Lettre attribuée à Pierre, qui se présente comme ayant été écrite par lui et adressée aux communautés chrétiennes dispersées dans les Provinces d’Asie Mineure, et composées de chréteins venant majoritairement du paganisme.

Deux écoles s’affrontent à propos de cette Lettre.

La première refuse d’attribuer cette lettre à Pierre, en raison de la très belle qualité de sa langue grecque, de sa dépendance, jugée importante, des thèmes développés dans les lettres de Paul, des difficultés qu’aurait eues Pierre à connaître ces communautés d’Asie auxquelles il s’adresse, de l’allusion, faite en 5, 9, à une persécution quasi généralisée à l’encontre des chrétiens, et qui n’a pu avoir lieu, de fait, que bien après la mort de Pierre, et de la non-existence au temps de Pierre de certaines Eglises auxquelles il écrit.

Dans cette perspective, cette lettre nous serait venue, soit de cercles qui honoraient la mémoire de Pierre après sa mort, soit d’un auteur plus tardif, qui se serait fait simplement passer pour Pierre. De ce fait, cette lettre aurait pu avoir été écrite, au plus tôt, dans les anées 70, après la ruine de Jérusalem et du Temple, soit vers l’année 100.

Une seconde école de spécialistes maintient, au contraire, que Pierre a pu écrire cette lettre vers l’an 65, peu avant sa mort, qui a eu lieu pendant la persécution de Néron. Et ils n’hésitent pas à répondre à toutes les objections soulevées par l’autre école : Pierre a pu se servir d’un secrétaire écrivant très bien en Grec, il ne faut pas exagérer l’influence des idées de Paul dans cette lettre, la perécution généralisée dont parle cette lettre n’avait rien d’une grande persécution officiellement décidée par le pouvoir impérial, mais fait allusion à une opposition “larvée” et habituelle aux idées et comportements des chrétiens, et, finalement, on a des traces de communautés chrétiennes très anciennes dans des provinces comme la Bithynie. De plus, le fait que cette lettre transmet une théologie “primitive”, marquée par l’approche de la fin des temps (l’eschatologie) et la présentation du Christ comme “serviteur”, plaide également en faveur de son ancienneté.

Si l’on a pu penser que cette lettre avait une origine liée à la liturgie baptismale, l’on s’accorde aujourd’hui pour reconnaître que nous sommes bien en présence d’une véritable lettre, dont le but est d’exhorter et de fortifier les chrétiens dans leur foi face aux difficultés qu’ils rencontrent, en leur rappelant les données de base de la Bonne Nouvelle qu’ils avaient reçue, pour la première fois, à l’époque de leur baptême.

Cette lettre traite, en premier lieu, de la dignité de la vocation, et de la responsabilité des chrétiens (1, 3 - 2, 10), ensuite,du témoignage que doit fournir la vie des chrétiens (2, 11 - 3, 12), avant de nous présenter, en dernier lieu, une réflexion sur l’approche chrétienne de la persécution, qu’il faut affronter avec confiance et réalisme (3, 13 - 5, 11).

Dans la 1ère partie de cette lettre (1, 3 - 2, 10), après une 1ère section consacrée à la vocation des chrétiens, présentée dans toute sa dignité (1, 3 - 25), une 2ème section traite particulièrement de la responsabilité qui en découle pour eux. C’est ici que se situe notre page, qui comprend également le début de la 2ème partie de cette lettre, où il est question du témoignage qu’il faut présenter au monde.

Message

Notre responsabilité de chrétiens consiste, en premier lieu, à nous comporter réellement en enfants de Dieu, qui ne se nourrissent que de sa Parole, considérée, sous l’image du “lait”, comme notre seule nourriture de base.

Cette responsabilité consiste, ensuite, à nous rapprocher toujours davantage du Christ, pour nous laisser construire en un édifice spirituel, par lui, et sur lui, qui est la pierre vivante de fondation de cette “maison” commune.

Derrière cette image de la maison bien bâtie, apparaît la sainte communauté sacerdotale de tous les croyants, qui présente à Dieu, par le Christ, l’hommage de ses offrandes spirituelles.

Dans le développement qui suit, cette Lettre de Pierre nous redéfinit en détail cette communauté que nous formons tous ensemble, sous la triple bannière de “peuple choisi, acquis par Dieu”, de “nation sainte”, de “sacerdoce royal”. Et si nous sommes collectivement parvenus à une telle dignité, c’est par un passage des ténèbres à la lumère de Dieu, réalisé dans l’oeuvre accomplie par Jésus Christ, dans laquelle nous a été manifesté et révélé l’amour de Dieu pour nous.

Notre texte se termine par quelques aspects du témoignage que notre vie chrétienne doit fournir, témoignage qui forme le thème de toute la 2ème partie de cette Lettre. Notre témoignage, c’est celui d’étrangers qui ne font que passer en ce monde sans y faire leur demeure stable, c’est le témoignage d’une vie conduite par l’Esprit Saint au-delà des limites de notre faiblese humaine, évoquée dans le mot “chair”, c’est un témoignage missionnaire devant les païens, qui, même lorsqu’ils nous sont hostiles et nous persécutent, doivent se trouver édifiés par notre manière d’être et de vivre.

Decouvertes

L’image du Christ, pierre de fondation, appelée ici “pierre vivante” parce que Jésus est ressuscité, est fréquente dans le Nouveau Testament. S’il n’y a qu’un seul fondement, le Christ, nous avons ensuite part à la construction qui s’èlève, en lui, et sur lui, en qualité de pierres vivantes à son image (voir 1 Corinthiens, 3, 9 - 10; Ephésiens, 2, 20 - 21 et Matthieu, 16, 18).

L’Eglise est “communauté sacerdotale” parce que chargée de témoigner devant toutes les nations , et d’offrir les sacrifices spirituels de tous ses membres (voir Romains, 12, 1; Hébreux, 13, 15; Ephésiens, 5, 2; Philippiens, 4, 18).

En reprenant des formules de l’Ancien Testament (Exode, 19, 5 - 6; Isaïe, 43, 20 - 21; Malachie, 3, 17, sans compter celles des versets 6 - 8 de ce chapitre 2, que notre lecture liturgique n’a pas repris), l’auteur de la Lettre applique à l’Eglise ce qui était déjà dit du Peuple de l’Ancienne Alliance. Voir encore Apocalypse, 1, 6 et 5, 10.

Pour cette 1ère Lettre de Pierre,la “maison des chrétiens” n’est pas tant le monde à venir que la communauté chrétienne que nous formons, qui est le lieu de rayonnement du salut offert par Dieu à toute l’humanité.

Prolongement

De par notre “nouvelle naissance baptismale”, dans la puissance de l’Esprit, nous entrons dans une nouvelle communauté, que nous sommes appelés à construire ensemble sur l’unique fondement qu’est le Christ ressuscité. Et comme nous sommes parvenus à la fin des temps avec la mort de Jésus, son entrée dans la gloire, et le don de son Esprit, nous sommes vraiment “de passage” en ce monde, dans lequel nous sommes, sans lui appartenir, comme témoins d’un monde nouveau, d’une création nouvelle, d’un “ailleurs”, qui est le Royaume de Dieu inauguré par Jésus, en sa mission et en son propre passage au Père. Sur ce point, la 1ère Lettre de Pierre est en consonnance avec d’autres textes bien connus du Nouveau Testament :

9 Car nous sommes les coopérateurs de Dieu ; vous êtes le champ de Dieu, l’édifice de Dieu.

10 Selon la grâce de Dieu qui m’a été accordée, tel un bon architecte, j’ai posé le fondement. Un autre bâtit dessus. Mais que chacun prenne garde à la manière dont il y bâtit.

11 De fondement, en effet, nul n’en peut poser d’autre que celui qui s’y trouve, c’est-à-dire Jésus Christ.

27 Vous tous en effet, baptisés dans le Christ, vous avez revêtu le Christ :

28 il n’y a ni Juif ni Grec, il n’y a ni esclave ni homme libre, il n’y a ni homme ni femme ; car tous vous ne faites qu’un dans le Christ Jésus.

20 Car la construction que vous êtes a pour fondation les apôtres et prophètes, et pour pierre d’angle le Christ Jésus lui-même.

21 En lui toute construction s’ajuste et grandit en un temple saint, dans le Seigneur ;

22 en lui, vous aussi, vous êtes intégrés à la construction pour devenir une demeure de Dieu, dans l’Esprit.

14 Car nous n’avons pas ici-bas de cité permanente, mais nous recherchons celle de l’avenir.

15 Par lui, offrons à Dieu un sacrifice de louange en tout temps, c’est-à-dire le fruit de lèvres qui confessent son nom.

16 Quant à la bienfaisance et à la mise en commun des ressources, ne les oubliez pas, car c’est à de tels sacrifices que Dieu prend plaisir

🙏 Seigneur Jésus, en toi nous sommes devenus création nouvelle, selon les dimensions d’un univers nouveau, inauguré en ta mort-résurrection, et nous sommes porteurs d’un nom nouveau, qui est la communication du “nom au dessus de tout nom”, que le Père t’a donné en ton “heure” de passage : aide-moi, non seulement à reconnaître la splendeur de cette transformation que tu as commencé d’effectuer en moi, mais à mesurer la responsabilité à laquelle ainsi tu m’appelles, d’annoncer au monde “les merveilles de celui qui nous a fait passer des ténèbres à son admirable lumière”. AMEN.

Éclairage exégétique — Synthèse IA

La première épître de Pierre, dont ce passage est tiré (1 P 2, 20b-25), s’adresse à des communautés chrétiennes d’Asie Mineure — Pont, Galatie, Cappadoce, Asie, Bithynie (1 P 1, 1) — composées en grande partie de convertis du paganisme, socialement marginalisés, qualifiés de paroikoi et parepidemoi (étrangers résidents et de passage). Le contexte immédiat est une exhortation aux esclaves domestiques (oiketai, 2, 18), mais la portée du propos dépasse largement cette catégorie sociale : Pierre élève la souffrance injuste au rang de vocation chrétienne universelle. Le genre littéraire relève de la parénèse baptismale — plusieurs exégètes (Cross, Boismard, Perrot) ont vu dans 1 Pierre un écho d’une catéchèse ou liturgie baptismale primitive, ce qui expliquerait l’insistance sur la transformation de vie et l’imagerie du passage des ténèbres à la lumière.

Le mot clé du passage est hypogrammon (« modèle », « exemple à reproduire »), hapax du Nouveau Testament, qui désignait dans l’Antiquité le tracé d’écriture que l’élève devait repasser pour apprendre à écrire. L’image est forte : le chrétien ne se contente pas d’admirer le Christ de loin, il est appelé à « suivre ses traces » (epakolouthēsēte tois ichnesin autou), à reproduire dans sa propre chair le patron de la vie du Christ. Cette suite n’est pas imitation morale superficielle mais configuration ontologique : souffrir injustement « pour avoir fait le bien » (agathopoiountes) reproduit le schéma même de la Passion. L’expression « il s’abandonnait à Celui qui juge avec justice » (paredidou tō krinonti dikaiōs) utilise l’imparfait itératif, suggérant une attitude habituelle, un abandon continu à la volonté du Père — non une résignation passive mais une remise active et confiante.

Le cœur théologique du passage est le verset 24, qui constitue l’un des énoncés sotériologiques les plus denses du Nouveau Testament : « Lui-même a porté nos péchés, dans son corps, sur le bois » (hos tas hamartias hēmōn autos anēnenken en tō sōmati autou epi to xulon). Le verbe anapherō (« porter en haut », « offrir ») a une double valence : il évoque à la fois le Serviteur souffrant d’Isaïe 53, 12 LXX (qui « a porté les péchés de la multitude ») et le geste sacrificiel de l’offrande portée sur l’autel. Le terme xulon (« bois ») plutôt que stauros (« croix ») renvoie à Deutéronome 21, 23 (« maudit soit quiconque est pendu au bois »), repris par Paul en Galates 3, 13 : la croix est simultanément lieu de malédiction et d’offrande, instrument de mort devenu autel de rédemption. La finalité est double : « morts aux péchés » (tais hamartiais apogenomenoi, littéralement « séparés des péchés ») et « vivants pour la justice » (tē dikaiosunē zēsōmen) — passage de la mort à la vie qui reproduit sacramentellement le mystère pascal.

Grégoire le Grand, dans ses Moralia in Job (XVIII, 28), commente longuement la dynamique de la souffrance innocente à partir de ce texte de Pierre : il montre que le Christ, en souffrant sans péché, a transformé de l’intérieur le sens même de la souffrance humaine, qui n’est plus seulement conséquence du péché mais peut devenir participation à l’œuvre rédemptrice. Pour Grégoire, la patience dans l’épreuve injuste est le signe le plus sûr de la présence de l’Esprit, car elle va directement contre la logique de la chair qui réclame vengeance. Cyrille d’Alexandrie, dans son Commentaire sur Isaïe (sur Is 53), fait le lien entre le Serviteur souffrant et ce passage de Pierre, insistant sur le fait que le Christ n’est pas un simple exemple moral mais un substitut (antipsuchon) : il porte nos péchés « dans son corps » parce que c’est dans la chair assumée que s’opère la guérison de la chair blessée par le péché.

La citation d’Isaïe 53, 5-6 — « par ses blessures, nous sommes guéris » (tō mōlōpi autou iathēte) — est ici appliquée avec une inversion saisissante : le singulier mōlōps (« meurtrissure », « marque de coup ») désigne l’ensemble des blessures du Christ comme une seule et unique plaie salvifique, source d’une guérison qui est à la fois pardon du péché et restauration de la nature humaine. L’imagerie médicale (iaomai, « guérir ») est fréquente dans la théologie patristique, notamment chez Origène (Contre Celse III, 54), qui présente le Christ comme le « médecin des âmes » dont les blessures sont le remède paradoxal : c’est en étant brisé qu’il répare, en étant blessé qu’il soigne. Cette sotériologie « thérapeutique » est caractéristique de la tradition orientale.

Le passage se clôt sur l’image pastorale qui fait le lien avec l’Évangile du jour : « Vous étiez errants comme des brebis, mais à présent vous êtes retournés vers votre berger, le gardien de vos âmes » (epestraphēte epi ton poimena kai episkopon tōn psuchōn humōn). Le verbe epistrephō (« se retourner vers ») décrit la conversion comme un retour — non vers un lieu mais vers une personne. Les deux titres — poimēn (berger) et episkopos (gardien, surveillant) — sont remarquables : le premier enracine le Christ dans la tradition prophétique d’Ézéchiel 34 (Dieu lui-même viendra paître ses brebis), le second anticipe le vocabulaire ministériel de l’Église (l’évêque comme episkopos), créant une christologie pastorale où le Christ est à la fois l’archétype du pasteur et le fondement de toute charge pastorale dans la communauté.

🔥 Contempler

Grâce à demander : Seigneur, apprends-moi à regarder tes blessures sans détourner les yeux — et à y reconnaître le lieu de ma propre guérison.

Composition de lieu — Imagine une petite communauté chrétienne d’Asie Mineure, fin du premier siècle. Des gens ordinaires — esclaves, artisans, femmes au foyer — qui souffrent pour leur foi. Pas de grands martyres spectaculaires, mais l’insulte quotidienne, l’exclusion sociale, le mépris des voisins. Quelqu’un leur lit cette lettre à voix haute, le soir, dans une maison modeste, à la lumière d’une lampe à huile. Et voilà qu’on leur parle de celui qui « insulté, ne rendait pas l’insulte ».

Méditation — Pierre — ou celui qui écrit en son nom — ne nie pas la souffrance. Il ne dit pas qu’elle est bonne en soi. Il dit quelque chose de plus subtil : « si vous supportez la souffrance pour avoir fait le bien, c’est une grâce aux yeux de Dieu. » La souffrance n’est pas la grâce. C’est le « supporter en faisant le bien » qui l’est. La nuance est capitale. Et le modèle n’est pas un stoïcien impassible — c’est quelqu’un qui souffre réellement, mais qui choisit de ne pas entrer dans le cycle de la violence : « dans la souffrance, il ne menaçait pas, mais il s’abandonnait à Celui qui juge avec justice. » Cet abandon n’est pas de la résignation. C’est un acte de confiance féroce.

Puis vient cette phrase qui porte tout le poids du texte : « Par ses blessures, nous sommes guéris. » Elle cite Isaïe 53, et elle retourne la logique du monde. D’habitude, les blessures appellent d’autres blessures. Ici, elles guérissent. Le corps blessé du Christ sur le bois devient le lieu où nos péchés sont « portés » — le mot évoque un fardeau pris sur soi, délibérément. Qu’est-ce que cela te fait, de contempler quelqu’un qui porte volontairement ce que tu ne pouvais pas porter toi-même ? Est-ce que ça te soulage, ou est-ce que ça te dérange ?

Et la fin du texte rejoint l’Évangile avec une douceur inattendue : « vous étiez errants comme des brebis ; mais à présent vous êtes retournés vers votre berger, le gardien de vos âmes. » Ce retour n’est pas décrit comme un effort — c’est un constat. Quelque chose s’est passé. Vous étiez perdus, vous êtes revenus. Le berger gardait vos âmes même quand vous ne le saviez pas.

Colloque — Jésus, je regarde tes blessures. Je ne sais pas toujours quoi en faire. Parfois elles me consolent, parfois elles me gênent — parce qu’elles me rappellent que quelqu’un a payé cher pour ce que je prends à la légère. Apprends-moi cet abandon que tu vivais dans la souffrance : non pas la résignation, mais cette confiance nue en « Celui qui juge avec justice ». Et merci d’être le gardien de mon âme, même quand j’erre.

Question pour la relecture : Où, dans ma vie en ce moment, suis-je tenté de « rendre l’insulte » ou de « menacer » — et qu’est-ce que cela me coûterait de ne pas le faire ?

✝️ Évangile — Jn 10, 1-10

Lire le texte — Jn 10, 1-10

En ce temps-là, Jésus déclara : « Amen, amen, je vous le dis : celui qui entre dans l’enclos des brebis sans passer par la porte, mais qui escalade par un autre endroit, celui-là est un voleur et un bandit. Celui qui entre par la porte, c’est le pasteur, le berger des brebis. Le portier lui ouvre, et les brebis écoutent sa voix. Ses brebis à lui, il les appelle chacune par son nom, et il les fait sortir. Quand il a poussé dehors toutes les siennes, il marche à leur tête, et les brebis le suivent, car elles connaissent sa voix. Jamais elles ne suivront un étranger, mais elles s’enfuiront loin de lui, car elles ne connaissent pas la voix des étrangers. » Jésus employa cette image pour s’adresser aux pharisiens, mais eux ne comprirent pas de quoi il leur parlait. C’est pourquoi Jésus reprit la parole : « Amen, amen, je vous le dis : Moi, je suis la porte des brebis. Tous ceux qui sont venus avant moi sont des voleurs et des bandits ; mais les brebis ne les ont pas écoutés. Moi, je suis la porte. Si quelqu’un entre en passant par moi, il sera sauvé ; il pourra entrer ; il pourra sortir et trouver un pâturage. Le voleur ne vient que pour voler, égorger, faire périr. Moi, je suis venu pour que les brebis aient la vie, la vie en abondance. » – Acclamons la Parole de Dieu.

📘 Comprendre

Commentaire pastoral — Marie-Noëlle Thabut

Le Tombeau Vide

Jean note qu’il faisait encore sombre : la lumière de la Résurrection a troué la nuit ; on pense évidemment au Prologue du même évangile de Jean : « La lumière brille dans les ténèbres et les ténèbres ne l’ont pas arrêtée (littéralement ‘saisie’) » au double sens du mot « saisir », qui signifie à la fois « comprendre » et « arrêter » ; les ténèbres n’ont pas compris la lumière, parce que, comme dit Jésus également chez saint Jean « le monde ne peut recevoir l’Esprit de vérité » (Jn 14,17) ; ou encore : « la lumière est venue dans le monde et les hommes ont préféré les ténèbres à la lumière » (Jn 3,19) ; mais, malgré tout, les ténèbres ne pourront pas l’arrêter, au sens de l’empêcher de briller ; c’est toujours saint Jean qui nous rapporte la phrase qui dit la victoire du Christ : « Moi, je suis vainqueur du monde ! » (Jn 16,33).

Donc, « alors que ce sont encore les ténèbres », Marie de Magdala voit que la pierre a été enlevée du tombeau ; elle court trouver Simon-Pierre et l’autre disciple, celui que Jésus aimait, (on suppose qu’il s’agit de Jean lui-même) et elle leur dit : « On a enlevé le Seigneur de son tombeau et nous ne savons pas où on l’a déposé. » Évidemment, les deux disciples se précipitent ; vous avez remarqué la déférence de Jean à l’égard de Pierre ; Jean court plus vite, il est plus jeune, probablement, mais il laisse Pierre entrer le premier dans le tombeau.

« Pierre entre dans le tombeau ; il aperçoit les linges, posés à plat, ainsi que le suaire qui avait entouré la tête de Jésus, non pas posé avec les linges, mais roulé à part à sa place. » Leur découverte se résume à cela : le tombeau vide et les linges restés sur place ; mais quand Jean entre à son tour, le texte dit : « C’est alors qu’entra l’autre disciple, lui qui était arrivé le premier au tombeau. Il vit et il crut. » Pour saint Jean, ces linges sont des pièces à conviction : ils prouvent la Résurrection ; au moment même de l’exécution du Christ, et encore bien longtemps après, les adversaires des chrétiens ont répandu le bruit que les disciples de Jésus avaient tout simplement subtilisé son corps. Saint Jean répond : ‘Si on avait pris le corps, on aurait pris les linges aussi ! Et s’il était encore mort, s’il s’agissait d’un cadavre, on n’aurait évidemment pas enlevé les linges qui le recouvraient.’

Ces linges sont la preuve que Jésus est désormais libéré de la mort : ces deux linges qui l’enserraient symbolisaient la passivité de la mort.  Devant ces deux linges abandonnés, désormais inutiles, Jean vit et il crut ; il a tout de suite compris. Quand Lazare avait été ramené à la vie par Jésus, quelques jours auparavant, il était sorti lié ; son corps était encore prisonnier des chaînes du monde : il n’était pas un corps ressuscité ; Jésus, lui, sort délié : pleinement libéré ; son corps ressuscité ne connaît plus d’entrave.

La dernière phrase est un peu étonnante : « Jusque-là, en effet, les disciples n’avaient pas compris que, selon l’Écriture, il fallait que Jésus ressuscite d’entre les morts. »

Croire Pour Entrer Dans L’Intelligence Des Écritures

Jean a déjà noté à plusieurs reprises dans son évangile qu’il a fallu attendre la Résurrection pour que les disciples comprennent le mystère du Christ, ses paroles et son comportement. Au moment de la Purification du Temple, lorsque Jésus avait fait un véritable scandale en chassant les vendeurs d’animaux et les changeurs, l’évangile de Jean dit : « Quand il (Jésus) se réveilla d’entre les morts, ses disciples se rappelèrent qu’il avait dit cela ; ils crurent à l’Écriture et à la parole que Jésus avait dite. » (Jn 2,22). Même chose lors de son entrée triomphale à Jérusalem, Jean note : « Cela, ses disciples ne le comprirent pas sur le moment ; mais, quand Jésus fut glorifié, ils se rappelèrent que l’Écriture disait cela de lui : c’était bien ce qu’on lui avait fait. »  (Jn 12,16).

Mais soyons francs : vous ne trouverez nulle part dans toute l’Écriture une phrase pour dire que le Messie ressuscitera. Au bord du tombeau vide, Pierre et Jean ne viennent donc pas d’avoir une illumination comme si une phrase précise, mais oubliée, de l’Écriture revenait tout d’un coup à leur mémoire ; mais, d’un trait, c’est l’ensemble du plan de Dieu qui leur est apparu ; comme dit saint Luc à propos des disciples d’Emmaüs, leurs esprits se sont ouverts à « l’intelligence des Écritures ».

« Il vit et il crut. Jusque-là, en effet, les disciples n’avaient pas compris que, selon l’Écriture, il fallait que Jésus ressuscite d’entre les morts… » C’est parce que Jean a cru que l’Écriture s’est éclairée pour lui : jusqu’ici combien de choses de l’Écriture lui étaient demeurées obscures ; mais parce que, tout d’un coup, il donne sa foi, sans hésiter, alors tout devient clair : il relit l’Écriture autrement et elle lui devient lumineuse. L’expression « il fallait » dit cette évidence. Comme disait saint Anselme, il ne faut pas comprendre pour croire, il faut croire pour comprendre.

À notre tour, nous n’aurons jamais d’autre preuve de la Résurrection du Christ que ce tombeau vide… Dans les jours qui suivent, il y a eu les apparitions du Ressuscité. Mais aucune de ces preuves n’est vraiment contraignante… Notre foi devra toujours se donner sans autre preuve que le témoignage des communautés chrétiennes qui l’ont maintenue jusqu’à nous. Mais si nous n’avons pas de preuves, nous pouvons vérifier les effets de la Résurrection : la transformation profonde des êtres et des communautés qui se laissent habiter par l’Esprit, comme dit Paul, est la plus belle preuve que Jésus est bien vivant !

Éclairage exégétique — Synthèse IA

Le chapitre 10 de l’évangile de Jean constitue le grand discours du Bon Pasteur, mais la péricope retenue par la liturgie (Jn 10, 1-10) n’en couvre que la première partie, centrée sur deux images distinctes : Jésus comme le pasteur authentique qui entre par la porte (vv. 1-6), puis Jésus comme la porte elle-même (vv. 7-10). Le contexte littéraire immédiat est la guérison de l’aveugle-né (Jn 9) et la confrontation avec les pharisiens qui en découle. Le passage s’inscrit donc dans la crise de l’autorité religieuse en Israël : qui sont les vrais guides du peuple ? Les pharisiens qui excluent de la synagogue celui qui confesse Jésus (9, 34), ou Jésus qui donne la vue aux aveugles ? Le genre littéraire est celui de la paroimia (v. 6), terme johannique distinct de la parabolē synoptique, désignant un discours figuré, énigmatique, qui demande une clé d’interprétation — clé que Jésus fournira lui-même dans la suite.

L’image de l’enclos (aulē) et de la porte (thura) puise dans le quotidien pastoral de la Palestine : les bergeries étaient des enclos à ciel ouvert, souvent partagés par plusieurs troupeaux, gardés la nuit par un portier (thurōros). Le matin, chaque berger venait appeler ses propres brebis, qui reconnaissaient sa voix et le suivaient. Le contraste structurant du passage oppose deux modes d’entrée : par la porte (légitime) et par escalade (anabainōn allachothen, « montant par ailleurs »). Celui qui escalade est qualifié de kleptēs kai lēstēs — « voleur et bandit » : le premier terme (kleptēs) désigne celui qui dérobe en secret, le second (lēstēs) le brigand qui use de violence. Jean utilise ces deux mots pour couvrir l’ensemble du spectre de l’usurpation : la ruse et la force. Dans le contexte historique, les « voleurs et bandits » évoquent à la fois les faux messies politiques et les chefs religieux qui exploitent le peuple au lieu de le servir — comme Ézéchiel 34 dénonçait les « pasteurs d’Israël qui se paissaient eux-mêmes ».

Le thème de la voix (phōnē) est central : les brebis « écoutent sa voix » (v. 3), « il les appelle chacune par son nom » (kat’ onoma, v. 3), « elles connaissent sa voix » (v. 4), « elles ne connaissent pas la voix des étrangers » (v. 5). Le verbe ginōskō (connaître) a chez Jean une profondeur qui dépasse la simple reconnaissance auditive : il s’agit d’une connaissance relationnelle, intime, réciproque, qui sera explicitée en 10, 14-15 (« je connais mes brebis et mes brebis me connaissent, comme le Père me connaît et que je connais le Père »). L’appel « par son nom » (kat’ onoma) individualise la relation : le berger ne gère pas une masse indifférenciée mais entre en relation personnelle avec chaque brebis. Cette insistance sur la nomination rappelle Isaïe 43, 1 (« Je t’ai appelé par ton nom, tu es à moi ») et constitue l’un des fondements johanniques de la théologie de l’élection personnelle.

Augustin, dans son Tractatus in Iohannem (Tr. 45-46), développe magistralement l’exégèse de ce passage. Il identifie la « porte » au Christ lui-même et se pose la question : si le Christ est à la fois le pasteur et la porte, par où entre-t-il lui-même ? La réponse d’Augustin est que le Christ entre « par lui-même » (per seipsum), car il est son propre accès au Père — formule qui anticipe la déclaration de 14, 6 (« Je suis le chemin »). Augustin en tire une ecclésiologie exigeante : tout pasteur de l’Église qui n’entre pas « par le Christ » — c’est-à-dire qui ne cherche pas la gloire du Christ mais la sienne propre — est un voleur, quelle que soit sa charge officielle. Grégoire de Nysse, dans ses Homélies sur le Cantique des Cantiques (Hom. 2), rapproche l’appel par le nom de la connaissance mutuelle entre l’époux et l’épouse du Cantique : la voix du berger est une voix d’amour qui éveille et attire, non une voix de commandement qui contraint.

La transition entre les deux images (vv. 6-7) est marquée par l’incompréhension des pharisiens — « ils ne comprirent pas » (ouk egnōsan) — ce qui est typique de la technique johannique du malentendu : l’auditeur reste au niveau littéral tandis que Jésus parle au niveau symbolique. C’est ce malentendu qui provoque la reprise et l’approfondissement par la formule solennelle Egō eimi hē thura tōn probatōn (« Moi, je suis la porte des brebis »). Il s’agit de l’une des sept grandes déclarations « Je suis » (Egō eimi) de l’évangile de Jean, qui font écho au Nom divin révélé en Exode 3, 14. Le passage de « je suis le pasteur » à « je suis la porte » a suscité des débats exégétiques considérables. Certains (Bultmann, Schnackenburg) y ont vu la trace de sources différentes mal harmonisées ; d’autres (Dodd, Brown) montrent la cohérence : Jésus est à la fois le médiateur (la porte par laquelle on passe) et le guide (le pasteur qui conduit). Les deux images ne se contredisent pas mais se complètent — il est l’accès et l’accompagnement, l’entrée et le chemin.

Le verset 9 déploie trois mouvements de la liberté des brebis qui passent par la porte-Christ : « il sera sauvé » (sōthēsetai), « il entrera et sortira » (eiseleusetai kai exeleusetai), « il trouvera un pâturage » (nomēn heurēsei). L’expression « entrer et sortir » est un sémitisme qui désigne la plénitude de la vie quotidienne, la liberté de mouvement (cf. Nb 27, 17 ; Dt 28, 6) — le salut n’est pas enfermement dans un espace sacré mais liberté de vie dans la confiance. Le « pâturage » (nomē) évoque la surabondance de la terre promise, l’abondance eschatologique. C’est ce que confirme la conclusion du passage, véritable sommet théologique : « Moi, je suis venu pour que les brebis aient la vie, la vie en abondance » (zōēn echōsin kai perisson echōsin). Le terme perisson (« en surabondance », « au-delà de la mesure ») exprime l’excès caractéristique du don divin — non le minimum vital mais le débordement de la grâce. C’est la zōē johannique, la vie éternelle qui commence dès maintenant.

L’intertextualité avec les deux autres lectures du jour est particulièrement riche. La première lecture montre Pierre, pasteur appelé par le Christ, qui exerce son ministère « par la porte » — en proclamant le nom de Jésus, non le sien propre. Les « trois mille » qui se joignent à la communauté sont les brebis qui reconnaissent la voix du vrai pasteur transmise par ses envoyés. La deuxième lecture (1 P 2, 25) nomme explicitement le Christ « berger et gardien de vos âmes », fermant la boucle : celui que Pierre prêche à la Pentecôte, celui dont Pierre décrit la Passion comme modèle de patience, est le même que celui qui se déclare porte et pasteur en Jean 10. La convergence des trois textes dessine une théologie pastorale complète : le Christ est le pasteur qui donne sa vie (Jean), dont la souffrance guérit (1 Pierre), et dont la seigneurie est proclamée pour que tous entrent par la porte du baptême dans le troupeau de la vie en abondance (Actes).

🔥 Contempler

Grâce à demander : Seigneur, donne-moi de reconnaître ta voix parmi toutes les voix — et d’oser passer par la porte que tu es pour trouver « la vie en abondance ».

Composition de lieu — On est dans les environs du Temple, à Jérusalem. Jésus parle aux pharisiens — des hommes religieux, instruits, qui connaissent les Écritures par cœur. Et il leur parle d’un enclos de brebis. Vois ce petit enclos de pierres sèches, à flanc de colline, avec une ouverture étroite. La nuit tombe. Un berger se tient dans l’ouverture — il est lui-même la porte, son corps barre le passage aux prédateurs. Tu entends les brebis à l’intérieur, leur souffle, leurs mouvements. Et puis le matin vient, et le berger appelle. Sa voix est distincte, familière, reconnaissable entre toutes.

Méditation — Jésus déploie deux images qui se superposent sans se confondre. D’abord le berger qui « appelle chacune par son nom ». Ce détail est bouleversant. Pas un troupeau anonyme — chacune. Ton nom. Ce nom que Dieu seul connaît entièrement, celui qui dit qui tu es au-delà de ce que tu montres. Les brebis « connaissent sa voix » — et ce verbe « connaître », en Jean, c’est le verbe de l’intimité, de la relation profonde. Ce n’est pas une connaissance intellectuelle. C’est une reconnaissance. Comme quand tu entends une voix au téléphone et que tu sais immédiatement qui c’est, avant même que la personne ait dit son nom. Connais-tu cette voix-là, dans ta prière ? L’as-tu déjà entendue ? À quoi ressemble-t-elle ?

Puis Jésus dit : « il les fait sortir ». Le berger ne garde pas les brebis enfermées dans l’enclos. Il les pousse dehors, « il marche à leur tête ». La sécurité n’est pas dans l’enclos — elle est dans le fait de suivre le berger. C’est déroutant. On voudrait rester à l’abri, dans ce qui est connu, protégé. Mais le berger conduit vers le dehors, vers les pâturages. La foi n’est pas un refuge, c’est un chemin.

Et puis cette deuxième image : « Moi, je suis la porte. » Le berger devient la porte. « Si quelqu’un entre en passant par moi, il sera sauvé ; il pourra entrer ; il pourra sortir et trouver un pâturage. » Entrer et sortir — c’est le mouvement de la liberté. Pas une prison, pas un enfermement religieux. Un va-et-vient libre, parce que la porte est ouverte, parce que la porte est une personne. Toute la différence entre Jésus et « le voleur » tient dans cette phrase finale, limpide comme de l’eau : « Le voleur ne vient que pour voler, égorger, faire périr. Moi, je suis venu pour que les brebis aient la vie, la vie en abondance. » Pas la survie. Pas la vie minimum. La vie « en abondance » — débordante, comme la coupe du psaume. Qu’est-ce qui, dans ta vie, ressemble à cette abondance ? Et qu’est-ce qui, au contraire, te vole, t’égorge, te fait périr à petit feu ?

Colloque — Jésus, je voudrais reconnaître ta voix. Il y a tant de voix qui me sollicitent — celles qui me jugent, celles qui me flattent, celles qui me font peur, celles qui me vendent du bonheur. Ta voix, elle, m’appelle par mon nom. Aide-moi à la distinguer. Et donne-moi le courage de sortir de l’enclos quand tu m’appelles dehors — même quand le dehors me fait peur. Tu es la porte : je ne passe pas par un système, une méthode, une performance — je passe par toi.

Question pour la relecture : Parmi toutes les voix que j’entends dans ma vie (obligations, peurs, désirs, jugements), laquelle ressemble le plus à celle du berger qui « appelle par son nom » — et laquelle ressemble à celle du voleur ?

🙏 Prier

Seigneur, berger de mon âme, gardien de ce que je ne sais pas garder moi-même — merci pour ta voix qui m’appelle par mon nom, même quand je ne sais plus très bien qui je suis.

Tu m’as touché au cœur, comme cette foule de Jérusalem. Tu as porté mes errances « dans ton corps, sur le bois », et par tes blessures tu fais en moi ce que je ne peux pas faire : tu guéris ce qui revient toujours, tu libères ce qui tourne en rond.

Apprends-moi à te suivre quand tu me fais sortir de mes enclos familiers, de mes sécurités. Apprends-moi la liberté d’entrer et de sortir par toi, qui es la porte — non pas un mur, mais un passage.

Donne-moi cette « vie en abondance » que tu es venu apporter. Pas une vie sans blessures — la tienne en portait — mais une vie où la coupe déborde, où la grâce et le bonheur m’accompagnent, et où j’habite ta maison pour la durée de mes jours.

Amen.

🎧 Méditer avec Prier en chemin · 12 min d’oraison guidée avec l’évangile du jour

La prière personnelle est un trésor. Mais la foi se vit aussi ensemble.