Sainte Louise de Marillac

5ème Semaine du Temps Pascal — Samedi 9 mai 2026 · Année A · blanc

🎧 Méditer avec Prier en chemin · 12 min d’oraison guidée

🕯️ Entrer dans la prière

Nous sommes en plein temps pascal — ce temps où l’Église marche avec le Ressuscité, mais où la route n’est pas toujours claire. Les lectures d’aujourd’hui te placent exactement là : entre l’élan et l’obstacle, entre le choix et le rejet.

Dans les Actes, Paul avance, mais pas comme il veut. L’Esprit « empêche », « s’oppose », redirige. Et c’est dans la nuit, justement quand la route semble bouchée, qu’une vision ouvre un continent entier. Dans l’Évangile de Jean, Jésus prépare ses disciples à quelque chose de rude : la haine du monde. Mais cette haine, étrangement, est le signe qu’ils ont été « choisis ». Être choisi et être rejeté : le texte tient les deux ensemble, sans les résoudre.

En cette fête de sainte Louise de Marillac — femme d’action et de nuit intérieure, qui a su lire les signes dans l’obscurité — ces textes résonnent avec une force particulière.

Avant de commencer, assieds-toi. Respire. Tu n’as rien à produire. Laisse d’abord le récit de Paul te raconter comment Dieu conduit — par des portes fermées autant que par des portes ouvertes. Puis laisse la voix de Jésus, grave et directe, te dire ce que signifie lui appartenir. Sois attentif à ce qui résiste en toi, à ce qui s’éclaire.

📖 1ère lecture — Ac 16, 1-10

Lire le texte — Ac 16, 1-10

En ces jours-là, Paul, qui avait quitté Antioche avec Silas, arriva ensuite à Derbé, puis à Lystres. Il y avait là un disciple nommé Timothée ; sa mère était une Juive devenue croyante, mais son père était grec. À Lystres et à Iconium, les frères lui rendaient un bon témoignage. Paul désirait l’emmener ; il le prit avec lui et le fit circoncire à cause des Juifs de la région, car ils savaient tous que son père était grec. Dans les villes où Paul et ses compagnons passaient, ils transmettaient les décisions prises par les Apôtres et les Anciens de Jérusalem, pour qu’elles entrent en vigueur. Les Églises s’affermissaient dans la foi et le nombre de leurs membres augmentait chaque jour. Paul et ses compagnons traversèrent la Phrygie et le pays des Galates, car le Saint-Esprit les avait empêchés de dire la Parole dans la province d’Asie. Arrivés en Mysie, ils essayèrent d’atteindre la Bithynie, mais l’Esprit de Jésus s’y opposa. Ils longèrent alors la Mysie et descendirent jusqu’à Troas. Pendant la nuit, Paul eut une vision : un Macédonien lui apparut, debout, qui lui faisait cette demande : « Passe en Macédoine et viens à notre secours. » À la suite de cette vision de Paul, nous avons aussitôt cherché à partir pour la Macédoine, car nous en avons déduit que Dieu nous appelait à y porter la Bonne Nouvelle. – Parole du Seigneur.

📘 Comprendre

Commentaire biblique — Abbé Léon Hamain

Situation

Le Livre des Actes des Apôtres, écrit au cours des années 80 et après l’Evangile de Luc, dont il constitue la suite et un 2ème tome, nous offre le récit, unique dans tout le Nouveau Testament, du passage du message chrétien de la Palestine rurale au monde méditerrranéen gréco-latin fort urbanisé. Il a donc pour auteur celui qui a écrit l’Evangile dit de Luc, et il est dédicacé au même “Théophile”.

Les spécialistes demeurent néanmoins fortement divisés sur l’attribution ou non de ce livre à Luc, le companion Antiochien de Paul (Colossiens, 4, 14 et Philémon, 23), qui, depuis une antiquité très ancienne, est considéré comme l’auteur de ce Livre des Actes, en raison particulièrement d’un certain nombre de passages de ce Livre où il raconte les événements en cours en employant le pluriel “Nous” (Actes, 15, 36 - 18, 28).

Il existe, en effet, de grandes différences entre le portrait de Paul, dans les Actes des Apôtres, et celui que l’on déduit d’une lecture attentive des lettres authentiques de Paul, et cela au point que l’on se demande comment Luc, s’il a été vraiment un companion de Paul et a écrit les Actes, ait pu brosser un tableau de l’apôtre Paul si différent de celui que nous découvrons par ailleurs. Même si l’attribution à Luc de ce Livre, et de l’Evangile qui le précède, semble demeurer la moins mauvaise hypothèse, on ne parvient pas à rendre compte d’une telle différence dans la présentation de la personnalité et des idées de l’apôtre Paul.

Ce Livre des Actes commence avec une introduction sur les tout premiers débuts de la communauté écclésiale (1, 1 - 26), puis il nous décrit la mission à Jérusalem (2, 1 - 5, 42), suivie de la mission au-delà de Jérusalem et de la Palestine même (réalisée pas les Héllénistes Juifs devenus chrétiens, puis suite à la conversion de Saül de Tarse, devenu Paul, une mission de Pierre auprès de païens et en terre païenne, le premier voyage de Paul et les problèmes liés à l’entrée de païens en grand nombre dans l’Eglise, dont a dû traiter l’Assemblée de Jérusalem : 6, 1 - 15, 35), enfin le rapprochement progressif de Paul vers Rome, où se termine le récit des Actes, après sa mission en Europe et à Ephèse, et son retour à Jérusalem où il est arrêté dans le Temple (15, 36 - 28, 31).

Une autre manière d’analyser le contenu des Actes des apôtres est d’en suivre le déroulement à la façon d’un drame en 4 actes : - ACTE 1 : L’Eglise à Jérusalem (2, 1 - 7, 60), - ACTE 2 : L’Eglise dispersée, en Samarie et à Antioche (8, 1 - 12, 25), - ACTE 3 : Paul le missionnaire (13, 1 - 21, 16), - ACTE 4 (Paul le prisonnier (21, 17 - 28, 31).

Selon cette présentation, nous en sommes maintenant dans l’ACTE 3, qui se déploie en 4 scènes : 1er voyage missionnaire de Paul (13, 1 - 14, 28), L’Assemblée apostolique de Jérusalem (15, 1 - 35), 2ème voyage missionnaire de Paul (15, 36 - 18, 23), 3ème voyage missionnaire de Paul (18, 24 - 21, 16).

Mais, si nous suivons la première répartition indiquée plus haut, notre passage se trouve tout au début de la dernière partie des Actes (15, 36 - 28, 31), qu’on pourrait, selon cette division du Livre, intituler “le chemin de Paul jusqu’à Rome”. En effet, désormais, il n’y sera plus question que de Paul, que nous allons suivre dans son 2ème et son 3ème grands voyages missionnaires, sa captivité en Palestine, et son voyage maritime de prisonnier jusque Rome.

Message

Paul, après son retour de Jérusalem, et avoir séjourné quelque temps à Antioche (15, 32 - 35), est donc reparti en mission, mais non plus avec Barnabé, comme il avait d’abord proposé de le faire, car ils se sont brouillés à propos de Jean Marc, qui les avait quittés au cours de leur premier voyage, et que Barnabé voulait reprendre contre l’avis opposé de Paul (15, 36 - 41). De ce fait, Paul est maintenant accompagné de Silas, et, par la terre (la Syrie et la Cilicie), ils ont rejoint Derbé, point ultime du premier voyage de Paul et Barnabé.

L’épisode raconté en notre page n’est qu’un prélude à la mission que Paul va inaugurer en Europe, et dont le récit va commencer au verset 16.

Pour le moment, après être repassés par Derbé et Lystres, où Paul s’est adjoint Timothée comme compagnon supplémentaire, ils prennent le chemin du Nord Ouest de ce qui est, de nos jours, la Turquie, pour atteindre Troas. Au cours de leur voyage, ils fortifient les communautés fondées auparavant, et leur présentent le texte des conclusions de la récente Assemblée de Jérusalem.

Paul et ses compagnons se trouvent néanmoins forcés de changer leur itinéraire prévu, en raison de circonstances adverses qu’ils ont interprétées comme volonté de l’Esprit du Seigneur, qui, invisiblement, les conduit.

C’est à Troas que Paul, au cours d’une vision, perçoit l’appel de l’Europe, qu’il accueille comme une urgence de la part du Seigneur. Immédiatement, ils organisent leur passage par bateau vers la Macédoine.

Decouvertes

La raison de la rupture entre Paul et Barnabé serait toute autre selon Paul en Galates, 2, 13. Barnabé aurait peut-être été trop “mou” dans sa résistance aux Judéo-chrétiens qui refusaient toute convivialité de table avec la Pagano-chrétiens d’Antioche.

Le choix de Timothée, de père païen et de mère Juive, semble bien approprié pour la mssion de Paul. Timothée était déjà baptisé, mais comme il était Juif par sa mère, Paul a préféré, en cette circonstance, qu’il reçoive la circoncision qu’il aurait dû déjà recevoir à sa naissance.

Car Paul, tout en affirmant avec la plus grande vigueur que la Loi Juive n’était d’aucune utilité pour le salut, qu’on ne pouvait obtenir que par la foi en Jésus Christ, n’a jamais dit que les Judéo-chrétiens devaient, eux, cesser de pratiquer les observances de la Loi de Moïse. Paul a donc agi ici avec prudence, de façon à pouvoir répondre aux reproches des Judaïsants, et à pouvoir lutter avec force contre leur influence.

Paul nous est présenté ici comme étant en accord avec les décisions de l’Assemblée de Jérusalem, qu’il transmet normalement, selon Luc, l’auteur des Actes des Apôtres, alors qu’il n’y fait aucune allusion dans ses propres lettres (d’environ au moins trente ans antérieures aux Actes des Apôtres).

Jésus Ressuscité continue d’accompagner (par son Esprit) ses missionnaires, et les rend ainsi capables des meilleurs discernements pour la mission au fil des circonstances en tous genres. C’est vraiment toujours la mission de Jésus qui continue, avec, et par, ses disciples et apôtres.

Prolongement

Vivre la vérité de la mission demande des comportements adaptés au but de cette mission. Ce peut être des prises de position nettes (brouille de Paul et Barnabé), des décisions nuancées (la circoncision de Timothée), une recherche de la volonté de Dieu face à des circonstances adverses qui bousculent nos projets initiaux (empêchement d’aller en Asie proconsulaire et en Bithynie).

Savons-nous nous poser ces questions fondamentales chaque jour :

  • qu’est-ce que le Seigneur attend de moi, comme disciple, et comme apôtre-témoin de l’Evangile, dans la situation précise qui est la mienne en ce moment ?
  • Comment interpréter les facilités et les difficultés qui se présentent à moi, comme autant d’occasions d’aller plus loin avec Jésus Ressuscité (dans la présence et la force de son Esprit), mais à sa façon, et non nécessairement selon celle que j’avais prévue, dans le service de sa mission de salut, qu’il me demande de prolonger aujourd’hui ?

🙏 Seigneur Jésus, te suivre en toute vérité demande de notre part discernement de la volonté de Dieu dans l’interprétation de tous les événements et de toutes les circonstances, rencontrés dans notre existence, et que, bien souvent, nous n’avons ni prévus, ni, encore moins, programmés, mais nous croyons que tu nous accompagnes sans cesse sur nos chemins, et nous rends capables d’avancer dans ta mission, si nous essayons d’être dociles à ta présence en nos coeurs par la foi et selon l’Esprit Saint que tu nous as donné depuis ta résurrection : renouvelle en moi la pauvreté de coeur qui, à la fois, m’ouvre à tes appels en tous temps, et m’empêche de confondre mes désirs personnels avec tout ce que tu attends de moi pour l’avancée de ta mission de salut. AMEN.

Éclairage exégétique — Synthèse IA

Le passage d’Ac 16, 1-10 se situe au début du deuxième voyage missionnaire de Paul, probablement vers 49-50 après J.-C. Luc, l’auteur des Actes, compose ici un récit de transition majeure : le passage de l’évangélisation en Asie Mineure vers l’Europe. Le texte s’ouvre sur la rencontre avec Timothée à Lystres — ville où Paul avait été lapidé lors du premier voyage (Ac 14, 19) — et se clôt sur la vision nocturne de Troas. La structure est remarquable : elle alterne entre initiatives humaines (Paul choisit Timothée, traverse des régions) et interventions divines qui barrent ou ouvrent la route. Le lecteur attentif notera aussi le passage soudain du « ils » au « nous » au verset 10, signal que l’auteur rejoint le groupe — c’est la première des fameuses « sections-nous » des Actes, dont l’interprétation reste discutée.

La circoncision de Timothée par Paul constitue l’un des paradoxes les plus commentés des Actes. Paul, qui vient de porter les décrets du concile de Jérusalem dispensant les païens de la circoncision, fait circoncire ce disciple dont le père est grec (Hellēn). La raison invoquée est pastorale : « à cause des Juifs de la région » (dia tous Ioudaious). Timothée, né d’une mère juive, était halakhiquement juif, mais son incirconcision le rendait scandaleux aux yeux des communautés juives locales. Paul ne contredit donc pas le décret apostolique — Timothée n’est pas un païen converti — mais adapte sa stratégie missionnaire. On retrouve ici le principe énoncé en 1 Co 9, 20 : « Je me suis fait Juif avec les Juifs. » Comparer avec le refus catégorique de circoncire Tite, lui pleinement grec (Ga 2, 3), éclaire la cohérence de Paul : il refuse toute obligation sotériologique de la circoncision, mais accepte une accommodation missionnaire quand elle ne compromet pas l’Évangile.

Les versets 6-8 forment un passage étonnant où l’Esprit Saint apparaît comme un « obstacle » — il empêche (kōluthentes, « ayant été empêchés ») la prédication en Asie proconsulaire, puis « l’Esprit de Jésus » (to pneuma Iēsou) s’oppose à l’entrée en Bithynie. Cette expression rare, « l’Esprit de Jésus », propre à ce verset dans tout le Nouveau Testament, souligne l’identité entre l’action du Christ ressuscité et celle de l’Esprit — thème pascal par excellence. Luc ne précise pas le mode de ces interdictions (prophétie ? obstacle concret ? discernement intérieur ?), laissant le mystère entier. Le récit dessine ainsi un itinéraire en entonnoir : chaque porte fermée pousse Paul vers l’ouest, jusqu’au port de Troas, seuil de l’Europe.

La vision nocturne (horama dia tēs nuktos, v. 9) du Macédonien debout qui supplie (parakalōn) rappelle d’autres visions décisives dans les Actes : celle d’Ananie à propos de Paul (9, 10), celle de Corneille et de Pierre (ch. 10). Luc construit une théologie de la mission comme réponse à un appel divin médiatisé par des visions. Le verbe parakaleō (« appeler auprès de soi, exhorter, supplier ») est le même qui donne paraklētos — le Paraclet johannique. Le cri du Macédonien (« viens à notre secours », boēthēson hēmin) fait écho au cri des nations dans l’Ancien Testament qui attendent la lumière d’Israël (Is 42, 6 ; 49, 6). L’Évangile franchit la mer Égée non par stratégie humaine, mais par vocation divine.

Jean Chrysostome, dans ses Homélies sur les Actes des Apôtres (hom. 34), insiste sur la docilité de Paul face aux fermetures de l’Esprit : Paul n’insiste pas, ne force pas les portes, mais se laisse conduire comme un instrument. Chrysostome y voit un modèle d’obéissance apostolique où la liberté humaine coopère avec la souveraineté divine sans se confondre avec elle. De son côté, Augustin, dans le Contra Faustum (XXII, 73), aborde la circoncision de Timothée pour réfuter l’accusation manichéenne d’incohérence de Paul : Augustin distingue soigneusement entre observer la Loi comme nécessaire au salut (ce que Paul refuse) et l’observer comme coutume transitoire par charité missionnaire (ce que Paul pratique). Cette distinction augustinienne entre obligation et accommodation reste un outil herméneutique précieux.

L’intertextualité avec l’Évangile du jour est suggestive. Jésus annonce la haine du monde contre ses disciples (Jn 15, 18-21), et les Actes montrent concrètement cette hostilité — Paul a été lapidé à Lystres même — tout en révélant que l’Esprit guide à travers et malgré les obstacles. La « haine du monde » johannique ne produit pas la paralysie mais la redirection : les portes fermées deviennent des signes. Le passage au « nous » du verset 10 est aussi une invitation ecclésiologique : la mission n’est jamais solitaire. Paul, Silas, Timothée, puis Luc forment une communauté itinérante qui discerne ensemble (symbibasantes, « ayant conclu ensemble »). La mission naît d’un discernement communautaire en réponse à l’Esprit — leçon que la liturgie pascale souligne en ce temps où l’Église primitive se construit sous la conduite du Ressuscité.

🔥 Contempler

Grâce à demander : Seigneur, donne-moi de reconnaître ta main dans ce qui me bloque, et ton appel dans ce que je n’avais pas prévu.

Composition de lieu — Tu es sur les routes poussiéreuses d’Asie Mineure, entre des villes aux noms étrangers. Le soleil tape. Paul marche avec Silas, et voilà ce jeune homme, Timothée, qui les rejoint — on devine l’émotion de la rencontre, les frères qui disent du bien de lui, la décision rapide. Puis la route continue, mais quelque chose d’invisible barre le chemin. On essaie un passage : fermé. Un autre : fermé aussi. Le groupe descend « jusqu’à Troas », au bord de la mer, comme acculé au rivage. Et c’est là, « pendant la nuit », dans une chambre peut-être étroite, que Paul voit cet homme debout qui supplie : « Passe en Macédoine et viens à notre secours. »

Méditation — Le texte est un étrange récit de voyage où l’essentiel est ce qui n’arrive pas. Paul veut aller en Asie : « le Saint-Esprit les avait empêchés ». Il essaie la Bithynie : « l’Esprit de Jésus s’y opposa ». On ne nous dit pas comment — un événement, une intuition, une porte qui claque ? Le texte garde le mystère. Ce qui frappe, c’est l’accumulation : empêché, opposé, longé, descendu. Paul ne choisit pas sa route. Il est conduit par des refus. Et toi — quelles portes fermées es-tu en train de longer en ce moment ? Quel « non » de Dieu te semble incompréhensible ?

Remarque ce basculement discret : « Pendant la nuit, Paul eut une vision. » C’est quand il n’y a plus de plan B, quand on est descendu « jusqu’à » Troas — au bout du chemin —, que la vision vient. Pas dans la clarté du jour, pas dans l’élan du départ. Dans la nuit. Et ce Macédonien « debout » qui dit « viens à notre secours » — c’est un appel qui naît du besoin de l’autre, pas du projet de Paul. Dieu redirige l’apôtre non pas vers ce qu’il avait rêvé, mais vers un cri qu’il n’avait pas entendu. Y a-t-il un cri que tu n’entends pas encore, parce que tu regardes dans une autre direction ?

Et puis il y a ce « nous » qui surgit soudain dans le récit : « nous avons aussitôt cherché à partir ». Quelqu’un — Luc ? — entre dans l’histoire. Le discernement n’est pas solitaire. Paul partage sa vision, et ensemble « nous en avons déduit que Dieu nous appelait ». Déduire. Pas une certitude foudroyante — une déduction commune, humble, à partir de signes. C’est ainsi que Dieu appelle, souvent : non par des évidences, mais par une convergence de signes que l’on déchiffre ensemble.

Colloque — Seigneur, je voudrais te parler de ces portes fermées dans ma vie — celles que je pousse encore, celles devant lesquelles je m’épuise. Je ne comprends pas toujours tes refus. Apprends-moi à descendre « jusqu’à Troas », jusqu’au bout de mon impuissance, pour entendre enfin l’appel que tu me destines. Et donne-moi des compagnons avec qui déduire, à tâtons, où tu me mènes.

Question pour la relecture : Dans ma prière, ai-je pu identifier une porte fermée de ma vie actuelle — et qu’est-ce que j’ai ressenti en la regardant avec Dieu ?

🕊️ Psaume — Ps 99 (100), 1-2, 3, 5

Lire le texte — Ps 99 (100), 1-2, 3, 5

Acclamez le Seigneur, terre entière, servez le Seigneur dans l’allégresse, venez à lui avec des chants de joie ! Reconnaissez que le Seigneur est Dieu : il nous a faits, et nous sommes à lui, nous, son peuple, son troupeau. Oui, le Seigneur est bon, éternel est son amour, sa fidélité demeure d’âge en âge.

✝️ Évangile — Jn 15, 18-21

Lire le texte — Jn 15, 18-21

En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Si le monde a de la haine contre vous, sachez qu’il en a eu d’abord contre moi. Si vous apparteniez au monde, le monde aimerait ce qui est à lui. Mais vous n’appartenez pas au monde, puisque je vous ai choisis en vous prenant dans le monde ; voilà pourquoi le monde a de la haine contre vous. Rappelez-vous la parole que je vous ai dite : un serviteur n’est pas plus grand que son maître. Si l’on m’a persécuté, on vous persécutera, vous aussi. Si l’on a gardé ma parole, on gardera aussi la vôtre. Les gens vous traiteront ainsi à cause de mon nom, parce qu’ils ne connaissent pas Celui qui m’a envoyé. » – Acclamons la Parole de Dieu.

📘 Comprendre

Commentaire pastoral — Marie-Noëlle Thabut

Dieu Plein De Sollicitude Comme Un Vigneron

Jésus prend congé des siens : nous sommes le dernier soir ; il a lavé les pieds de ses disciples, puis il leur a annoncé son départ imminent et l’envoi de l’Esprit. Curieusement, Jean ne raconte pas l’institution de l’Eucharistie : mais voici que Jésus parle de vigne et de vin dans des termes qui parlent d’Alliance. Si bien que ce texte pourrait bien être une véritable méditation eucharistique proposée par Jésus lui-même. Il ne faut pas oublier que, dans l’Ancien Testament, la vigne (parce qu’elle demande beaucoup de soins) était une image privilégiée de l’Alliance entre Dieu et Israël : Dieu étant, bien sûr, le propriétaire de la vigne et Israël le vignoble.

Le prophète Isaïe en avait fait une sorte de parabole : « Que je chante pour mon ami, le chant du bien-aimé et de sa vigne : mon bien-aimé avait une vigne sur un coteau plantureux. Il y retourna la terre, enleva les pierres, et installa un plant de choix. Au milieu, il bâtit une tour et il creusa aussi un pressoir… » (Is 5, 1).

La fidélité de Dieu était exprimée par la sollicitude du vigneron, une sollicitude qui peut confiner à la passion. Quant à l’attitude du peuple élu, tantôt docile, tantôt infidèle, elle était représentée par la qualité du raisin : « Israël, vigne florissante, produisait du fruit à l’avenant… » (Os 10, 1). Mais il arrivait très fréquemment que les raisins soient mauvais (traduisez qu’Israël soit infidèle à l’Alliance). Or, dès qu’on cesse de pratiquer les commandements, c’est toute la vie sociale qui est perturbée.

Alors, le vigneron se plaignait : « La vigne du SEIGNEUR le Tout-Puissant, c’est la Maison d’Israël et les gens de Juda sont le plant qu’il chérissait. Il en attendait le droit, et c’est l’injustice. Il en attendait la justice, et il ne trouve que le cri des malheureux… Il en attendait de beaux raisins, il n’en eut que de mauvais. Et maintenant, habitants de Jérusalem et gens de Juda, soyez juges entre moi et ma vigne. Pouvais-je faire pour ma vigne plus que je n’ai fait ? J’en attendais de beaux raisins, pourquoi en a-t-elle produit de mauvais ?… » (Is 5, 1…7).

Pourquoi cette dérive ? Parce que, bien souvent, ce sont les chefs du peuple qui l’ont entraîné au mal : voilà l’explication de Jérémie : « La foule des pasteurs a saccagé ma vigne, piétiné mon champ, fait de ce champ merveilleux un désert désolé. » (Jr 12, 10).

Mais le vigneron, quand il s’appelle Dieu, ne peut pas se résigner au désastre de sa vigne, sous-entendu à l’échec de l’Alliance entre lui et Israël : donc il annonce qu’un jour, la vigne donnera de bons fruits : « Ce jour-là, chantez la vigne délicieuse. Moi, le SEIGNEUR, j’en suis le gardien, en tout temps je l’arrose. De peur qu’on y fasse irruption, je la garde nuit et jour… Dans les temps à venir, Jacob poussera des racines, Israël fleurira et donnera des bourgeons, il remplira le monde de ses fruits. » (Isaïe 27, 2… 6).

La Guérison De La Vigne

Et, à plusieurs reprises, il avait annoncé une Nouvelle Alliance.

Par exemple, chez Jérémie : « Des jours viennent - oracle du SEIGNEUR - où je conclurai avec la communauté d’Israël - et la communauté de Juda - une nouvelle alliance. Elle sera différente de l’alliance que j’ai conclue avec leurs pères quand je les ai pris par la main pour les faire sortir du pays d’Égypte. Eux, ils ont rompu mon alliance ; mais moi, je reste le maître chez eux - oracle du SEIGNEUR. Voici donc l’alliance que je conclurai avec la communauté d’Israël après ces jours là - oracle du SEIGNEUR - ; je déposerai mes directives au fond d’eux-mêmes, les inscrivant dans leur être ; je deviendrai Dieu pour eux, et eux, ils deviendront un peuple pour moi. Ils ne s’instruiront plus entre compagnons, entre frères, répétant : « Apprenez à connaître le SEIGNEUR ! », car ils me connaîtront tous, petits et grands - oracle du SEIGNEUR. Je pardonne leur crime ; leur faute, je n’en parle plus. » (Jr 31, 31-34).

C’est donc tout naturellement que Jésus, qui vient pour réaliser cette nouvelle Alliance, en parle en reprenant l’image de la vigne ; il n’a même pas besoin de prononcer le mot « Alliance », tout le monde comprend : quand il développe la comparaison de la vigne, il est clair qu’il parle de l’Alliance et qu’il annonce que l’Alliance entre Dieu et les hommes se réalise en lui. « Je suis la vraie vigne et mon Père est le vigneron… Demeurez en moi, comme moi en vous… Moi, je suis la vigne, et vous les sarments »… Or ce qu’il appelle « demeurer en lui », c’est être imprégné de ses paroles : « Si vous demeurez en moi, et que mes paroles demeurent en vous »* *; là encore, on retrouve un thème qui semble bien courir partout : tout le problème de l’humanité est de méconnaître Dieu, de ne pas le considérer comme un Père. Un peu plus tard, ce même soir, Jésus dira encore : « Père juste, tandis que le monde ne t’a pas connu, je t’ai connu… » (Jn 17, 25).

Quand le peuple d’Israël était infidèle à l’Alliance, c’est parce qu’il méconnaissait Dieu, et qu’il se laissait entraîner sur des fausses pistes, ce que l’Ancien Testament appelle l’idolâtrie ; Jésus, au contraire, connaît le Père, et donc vit en perpétuelle Alliance. Et quand il dit « Déjà, vous voici purifiés grâce à la Parole que je vous ai dite », il veut dire que, grâce à sa Parole, nous connaissons enfin le Père tel qu’Il est. Un Père qui nous invite tout simplement à entrer dans la fidélité de son Fils, en restant fermement greffés sur lui.

Commentaire biblique — Abbé Léon Hamain

Situation

L’Evangile de Jean est un Evangile dont la structure nous paraît bien différente de la construction adoptée dans les trois autres Evangiles.

En effet, l’Evangile de Jean, entre un court Prologue (Jean, 1, 1 - 18), qui est la reprise d’une hymne primitive bien adaptée pour servir d’ouverture à la mission terrestre en Jésus du Verbe fait chair (la Parole de Dieu) , et un Epilogue (Jean, 21, 1 - 25), qui est un compte rendu d’apparition(s) du Christ ressuscité en Galilée, ajouté, semble-t-il, lors de la rédaction finale de l’Evangile, se divise en deux grandes parties :

  • LE LIVRE DES SIGNES, dans lequel , tout au long du ministère public de Jésus, nous assistons à la révélation qu’il nous donne de Dieu son Père par ses signes et ses paroles (Jean, 1, 19 - 12, 50),

  • LE LIVRE DE LA GLOIRE, long de huit chapitres (!), où Jésus, à ceux qui le reçoivent et l’accueillent, montre sa gloire en retournant au Père, à son “Heure”, passage qui se réalise dans sa mort, sa résurrection, son ascension, et le don de son Esprit ( Jean, 13, 1 - 20, 31).

Le Livre de la Gloire, qui va des chapitres 13 à 20 de cet Evangile, nous relate d’abord la dernière soirée des Jésus avec ses disciples, épisode qui couvre 5 chapitres, avec le lavement des pieds des disciples par Jésus, l’annonce de la trahison de Judas, les 3 discours d’adieux de Jésus et sa grande prière finale adressée à Dieu, son Père (13 - 17). Les 2 chapitres suivants sont consacrés à la passion et la mort de Jésus, et sont suivis du chapitre 20, qui traite entièrement de la résurrection et nous fournit la conclusion de l’Evangile, même si le chapitre 21, que l’on appelle “Epilogue”, nous donne un rebond de la résurrection avec le récit d’une apparition supplémentaire de Jésus ressuscité, autour d’une pêche miraculeurse et d’un long dialogue avec Pierre, avant de nous proposer une 2ème conclusion de l’Evangile, dans laquelle l’auteur se présente comme étant le “disciple que Jésus aimait”, que l’on continue d’identifier, non sans difficultés, avec l’Apôtre Jean, fils de Zébédée, et frère de Jacques.

Le Livre de la Gloire ne nous rend compte que de “l’Heure” de Jésus, c’est-à-dire tout ce qui concerne son “passage” au Père (passion-mort-résurrection de Jésus-don de l’Esprit par le Ressuscité).

A noter l’importance que le 4ème Evangile accorde aux tout derniers moments de la vie de Jésus, soit 9 chapitres, y compris l’Epilogue, là où les autres Evangiles ne consacrent que 2 chapitres.

Avec ce passage, nous lisons une partie du Dernier Discours de Jésus. Ce dernier discours, placé par l’Evangéliste au cours du dernier repas de Jésus avec ses disciples la veille de sa mort, peut se diviser en trois sections : - Section 1 (13, 31 - 14, 31), - Section 2 (15, 1 - 16, 33), - Section 3 (17, 1 - 26). Chacune de ces sections se partage ensuite en sous-sections, certaines de ces sous-sections pouvant, à leur tour, être subdivisées.

Notre texte se situe ainsi dans la Section 2 (ou le “deuxième discours”, comme certains préfèrent l’appeler), et dans la sous-section 2 (15, 18 - 16, 4a) de ce Dernier Discours de Jésus. Cette sous-section 2 traite particulièrement de la haine du monde à l’égard de Jésus et de ses disciples.

Message

Dans cette 2ème partie du discours d’adieu de Jésus, nous sommes toujours à découvrir et méditer le “mystère” de l’union intime permanente entre Jésus et nous, ses disciples, union dont il nous dit maintenant qu’elle nous vaudra, comme à lui, la haine du monde.

Ainsi prévenus par Jésus, et encouragés par sa parole, ses disciples, que nous sommes, seront également soutenus par le témoignage que lui rendra le Paraclet.

Le point central de ce message est bien que les disciples de Jésus vont se trouver affrontés à une même réaction de haine que lui-même et le Père (15, 18 - 19). Dans la mesure où ils ne font qu’un avec le Père et le Fils, qu’est Jésus, ils ne peuvent appartenir au monde, et ne sont donc pas du monde, qui, de ce fait, leur devient hostile.

Déclarés être les “amis”de Jésus, qui ne les appelle plus “serviteurs” (15, 15), les disciples que nous sommes demeurent toutefois serviteurs dans le cadre même de cette amitié, car ils se laissent conduire par Jésus, dont ils ne peuvent que dépendre dans leur foi, et ils ne vivent que le regard fixé sur lui, leur guide et leur chemin. Et c’est justement parce qu’ils partagent le destin de Jésus, et qu’ils le représentent, que le monde hostile à Jésus cherche à atteindre Jésus en les persécutant, eux qui sont les siens.

Et cette haine contre Jésus vient du fait qu’on ne connaît pas le Père qui l’a envoyé, que l’on refuse qu’il soit l’émissaire ou le porte-parole de Dieu, et encore moins qu’il se déclare être “un” avec le Père et “demeurer” en lui.

C’est donc en accueillant ou en rejetant les disciples de Jésus, que le monde accueille ou rejette Jésus lui-même, auquel ils sont associés en toutes choses.

Decouvertes

L’ensemble de cette 2ème partie (15, 1 - 16, 4a) du discours d’adieu de Jésus se construit ainsi :

  • Une première section traite de l’amour qui relie le Père à Jésus et Jésus à nous (15, 1 - 17).Cette section commence par une courte parabole sur le cep de vigne, et son explication (15, 1 - 10), explication qui se développe avec plus d’ampleur en 15, 11 - 17.
  • Une deuxième section traite de la haine du monde, qu’elle décrit (15, 17 - 25), avant de situer le témoignage rendu à Jésus par le Paraclet, qu’il enverra d’auprès du Père, ainsi que par ses disciples, dont nous sommes aujourd’hui les héritiers et successeurs (15, 27 - 28).

Le “monde” a différentes significations dans cet Evangile de Jean : le monde a été créé par la Parole de Dieu (1, 10), le monde est l’objet de l’amour de Dieu (3, 16 - 17 et 17, 18), le monde a besoin de Jésus comme Sauveur (4, 42).

Cependant, quand il refuse la révélation de Dieu en Jésus, le monde est considéré comme “hostile” à Dieu et à Jésus. C’est pour cela que les disciples de Jésus sont “dans le monde”, mais ne sont “pas du monde”

Prolongement

Jésus nous partage vraiment tout ce qu’il est et tout ce qu’il a : sa relation au Père, dont il nous rend fils avec lui (Romains, 8, 15 - 17), sa Parole, qui, lorsque nous la gardons, nous assure la présence du Père et du Fils qui viennent demeurer en nous (Jean,14, 23), et tout son destin de mort-résurrrection. C’est bien en ce sens que Jésus prie pour ses disciples de toutes les générations, et donc pour nous :

6 J’ai manifesté ton nom aux hommes, que tu as tirés du monde pour me les donner. Ils étaient à toi et tu me les as donnés et ils ont gardé ta parole.

7 Maintenant ils ont reconnu que tout ce que tu m’as donné vient de toi ;

8 car les paroles que tu m’as données, je les leur ai données, et ils les ont accueillies et ils ont vraiment reconnu que je suis sorti d’auprès de toi, et ils ont cru que tu m’as envoyé.

9 C’est pour eux que je prie ; je ne prie pas pour le monde, mais pour ceux que tu m’as donnés, car ils sont à toi,

10 et tout ce qui est à moi est à toi, et tout ce qui est à toi est à moi, et je suis glorifié en eux.

14 Je leur ai donné ta parole et le monde les a haïs, parce qu’ils ne sont pas du monde, comme moi je ne suis pas du monde.

15 Je ne te prie pas de les enlever du monde, mais de les garder du Mauvais.

16 Ils ne sont pas du monde, comme moi je ne suis pas du monde.

17 Sanctifie-les dans la vérité : ta parole est vérité.

18 Comme tu m’as envoyé dans le monde, moi aussi, je les ai envoyés dans le monde.

24 En vérité, en vérité, je vous le dis, si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il demeure seul ; mais s’il meurt, il porte beaucoup de fruit.

25 Qui aime sa vie la perd ; et qui hait sa vie en ce monde la conservera en vie éternelle.

26 Si quelqu’un me sert, qu’il me suive, et où je suis, là aussi sera mon serviteur. Si quelqu’un me sert, mon Père l’honorera.

🙏 Seigneur Jésus, de ta plénitude nous avons tous reçu, grâce sur grâce, avec ta vie dans le Père, avec tes paroles et tes oeuvres, qui sont paroles et oeuvres du Père, avec ta mission accomplie, qu’il nous appartient de rendre visible aux hommes et aux femmes de notre temps : aide-moi à mieux discerner ce don que tu me fais, et qui est le “don de Dieu”, par toi, dans l’Esprit, apprends-moi à vivre de plus en plus authentiquement, en étant davantage témoin de ta vie, de ta Parole, de ton engagement, de ta miséricorde, à travers toutes mes formes d’expression, et dans le cadre de toutes mes relations humaines, dans le monde d’aujourd’hui. AMEN.

Éclairage exégétique — Synthèse IA

Jn 15, 18-21 appartient au deuxième discours d’adieu de Jésus (ch. 15-16), prononcé lors de la dernière Cène selon la chronologie johannique. Ce passage suit immédiatement le commandement de l’amour mutuel (15, 12-17) et précède l’annonce de l’action de l’Esprit-Paraclet (15, 26–16, 15). La structure est celle d’une inclusion : le mot kosmos (« monde ») revient sept fois en quatre versets, martelant l’opposition entre les disciples et le monde. Le genre littéraire est celui du testament spirituel, genre bien attesté dans le judaïsme (Testaments des Douze Patriarches, discours de Moïse en Dt 31-33) : le maître qui va mourir prépare ses disciples à ce qui les attend. Mais chez Jean, le testament est aussi promesse : la haine du monde est le signe paradoxal de l’élection.

Le terme kosmos chez Jean est polyvalent. Il désigne tantôt la création aimée de Dieu (Jn 3, 16 : « Dieu a tant aimé le monde »), tantôt le système humain organisé dans le refus de Dieu. Ici, c’est la seconde acception qui domine. Le monde « hait » (misei) — verbe fort qui traduit non un simple sentiment mais un rejet actif, une hostilité structurelle. Jésus établit une logique rigoureuse : la haine contre les disciples dérive de la haine contre lui (eme prōton humōn memisēken, « il m’a haï avant vous », littéralement « moi premier de vous »). Le parfait memisēken indique un état durable : cette haine n’est pas un accident mais une constante. Le disciple ne peut espérer un sort meilleur que celui du maître — principe déjà énoncé en Mt 10, 24 et que Jean reformule au v. 20 : « un serviteur (doulos) n’est pas plus grand que son maître (kurios) ».

L’expression « je vous ai choisis en vous prenant dans le monde » (exelexamēn humas ek tou kosmou, v. 19) est théologiquement dense. Le verbe eklegomai (« choisir, élire ») et la préposition ek (« hors de ») soulignent un double mouvement : élection et séparation. Les disciples ne se sont pas extraits du monde par leur propre vertu ; c’est le Christ qui les a « tirés hors de ». Cette doctrine de l’élection johannique fait écho à l’élection d’Israël dans le Deutéronome (Dt 7, 6-7 : « Ce n’est pas parce que vous êtes le plus nombreux… c’est par amour »). Le parallèle est d’autant plus fort que Jean emploie le même schéma : l’élection suscite l’hostilité de ceux qui n’en sont pas. L’Ancien Testament connaît bien cette dynamique — le serviteur souffrant d’Isaïe est haï précisément parce qu’il porte la mission de YHWH (Is 49, 7 ; 53, 3).

Le verset 21 donne la raison ultime de la persécution : « parce qu’ils ne connaissent pas Celui qui m’a envoyé » (ouk oidasin ton pempsanta me). Ce n’est pas une ignorance neutre mais un refus de connaître — le verbe oida en Jean implique une connaissance profonde, relationnelle. Le monde persécute les disciples non par erreur corrigible mais par aveuglement volontaire devant le Père. L’enjeu est christologique et théologique à la fois : rejeter le Christ, c’est rejeter le Père qui l’envoie. Cette logique de l’envoi (pempsanta, participe aoriste de pempō) structure tout le quatrième évangile où Jésus est « l’Envoyé » par excellence. Les disciples, à leur tour envoyés (Jn 20, 21), héritent de cette chaîne d’envoi et de la résistance qu’elle provoque.

Cyrille d’Alexandrie, dans son Commentaire sur l’Évangile de Jean (livre X), lit ce passage comme une consolation (paramythia) : si le Christ lui-même, le Fils de Dieu, a été haï, les disciples ne doivent pas s’étonner de leur sort. Cyrille insiste sur le fait que la haine du monde est la preuve a contrario de l’appartenance au Christ — elle fonctionne comme un critère de discernement. Augustin, dans son Tractatus in Iohannem (tract. 88), développe une réflexion sur le « monde » : le monde haineux n’est pas une entité figée, car les disciples eux-mêmes étaient du monde avant d’être choisis. Le monde peut donc être transformé ; la haine n’est pas le dernier mot. Augustin écrit : « Le monde a été trouvé tout entier mauvais, mais le monde a été en partie réconcilié » — formule qui empêche toute lecture manichéenne du dualisme johannique.

Les exégètes discutent de la portée exacte de l’opposition monde/disciples chez Jean. Certains (R. E. Brown, R. Schnackenburg) y voient un reflet de la situation historique de la communauté johannique, expulsée des synagogues (cf. Jn 9, 22 ; 16, 2), qui projette son expérience de rejet dans les paroles de Jésus. D’autres (M. M. Thompson, J. Ashton) insistent sur la dimension théologique universelle du texte, qui dépasse le contexte communautaire. La tension entre ces deux lectures — historique et théologique — est féconde : le texte naît sans doute d’une expérience concrète de persécution, mais sa formulation le rend applicable à toute époque où la fidélité au Christ provoque le rejet. Le temps pascal donne à ce texte sa tonalité propre : la haine du monde est réelle, mais elle se dit dans le cadre d’un repas d’adieu qui débouche sur la Résurrection. La persécution n’est pas le tout de l’histoire — elle est traversée par la victoire du Christ (Jn 16, 33 : « J’ai vaincu le monde »).

La mise en résonance avec la première lecture (Ac 16) est éclairante. La haine du monde annoncée par Jésus se concrétise dans les obstacles rencontrés par Paul — lapidation passée à Lystres, portes fermées par l’Esprit, incertitude de la route. Mais le récit des Actes montre aussi l’envers de la promesse : « Si l’on a gardé ma parole, on gardera aussi la vôtre » (v. 20b). Les Églises s’affermissent, le nombre des croyants augmente (Ac 16, 5), le Macédonien appelle au secours. La haine et l’accueil coexistent, comme le blé et l’ivraie. En ce temps pascal, la liturgie invite à tenir ensemble la lucidité sur l’hostilité du monde et la confiance dans la puissance de l’Esprit qui ouvre des chemins là où tout semblait fermé.

🔥 Contempler

Grâce à demander : Seigneur, donne-moi de ne pas avoir peur d’être à toi, même quand cela me coûte.

Composition de lieu — C’est le soir du Jeudi saint, dans l’intimité du dernier repas. La pièce est éclairée par des lampes à huile, les visages sont proches. Jésus sait ce qui vient — la trahison, l’arrestation, la croix. Et pourtant il parle, longuement, à ses amis. Sa voix est grave mais pas effrayée. Il les regarde, un par un. Il leur dit ce qu’ils ne veulent pas entendre. Écoute le ton : ce n’est pas une menace, c’est une préparation. Comme quelqu’un qui t’arme pour l’hiver en te disant exactement quel froid il fera.

Méditation — « Si le monde a de la haine contre vous, sachez qu’il en a eu d’abord contre moi. » Le mot « d’abord » change tout. Jésus ne dit pas : vous serez haïs, courage. Il dit : je suis passé avant vous. La haine que tu rencontres, je l’ai déjà portée. Il y a une antériorité du Christ dans la souffrance — il ne t’envoie nulle part où il ne soit allé lui-même. Ce « d’abord » est peut-être le mot le plus consolant de tout le passage. Laisse-le descendre.

Puis vient cette phrase étrange et décisive : « Je vous ai choisis en vous prenant dans le monde. » Le verbe est fort — « prenant ». Comme on prend quelqu’un par la main pour le tirer d’un lieu. Tu n’as pas simplement été invité ; tu as été extrait. Et c’est précisément cet arrachement qui provoque la haine : « voilà pourquoi le monde a de la haine contre vous. » Le monde déteste qu’on lui échappe. Où sens-tu cette tension dans ta propre vie — entre appartenir au Christ et appartenir au monde ? Y a-t-il un lieu précis où ce tiraillement se fait sentir ? Jésus ne demande pas de mépriser le monde. Mais il nomme lucidement le prix de la liberté intérieure.

« Les gens vous traiteront ainsi à cause de mon nom, parce qu’ils ne connaissent pas Celui qui m’a envoyé. » Jésus offre ici une clé de lecture pour les incompréhensions que tu vis. Celui qui te rejette ne te rejette pas toi — il rejette quelque chose qu’il ne connaît pas. Il y a dans cette parole une immense compassion, même pour ceux qui haïssent. Et une libération pour toi : tu n’as pas à porter ce rejet comme un échec personnel. Il est le signe d’une appartenance qui te dépasse.

Colloque — Jésus, tu me dis les choses en face, sans détour, et je t’en remercie. Je ne suis pas toujours prêt à entendre que te suivre a un coût. Il y a des jours où je préférerais que le monde m’aime, où je voudrais appartenir aux deux rives à la fois. Mais tu m’as « pris dans le monde » — et je sais, au fond, que c’est ma joie. Aide-moi à ne pas reculer quand il fait froid dehors. Tu es passé « d’abord ». Ça me suffit.

Question pour la relecture : À quel moment de ma prière ai-je ressenti le plus fortement cette tension entre l’appartenance au Christ et le désir d’être accepté par le monde — et qu’est-ce que Jésus me disait à ce moment-là ?

🙏 Prier

Seigneur, toi qui conduis par des chemins fermés autant que par des chemins ouverts, toi qui empêches et qui appelles dans la même nuit — je te remets cette journée.

Tu m’as montré Paul, arrêté, redirigé, descendu jusqu’au bord de la mer, et c’est là que tu lui as ouvert un continent. Apprends-moi cette patience qui n’est pas résignation mais attente creuse, disponible, où ta voix peut enfin se poser.

Tu m’as montré ton Fils, la veille de sa mort, parlant avec une tendresse lucide à ses amis. Il a dit : « d’abord contre moi ». Je m’appuie sur ce « d’abord ». Tu es toujours passé avant moi, dans chaque rejet, dans chaque nuit.

Tu m’as choisi « en me prenant dans le monde ». Je ne sais pas toujours ce que cela signifie. Mais aujourd’hui, je te dis oui — un oui qui tremble un peu, mais qui est sincère.

Donne-moi, comme à Louise de Marillac, des yeux pour voir les Macédoniens qui crient à mon secours, et le courage de traverser la mer.

Amen.

🎧 Méditer avec Prier en chemin · 12 min d’oraison guidée avec l’évangile du jour

La prière personnelle est un trésor. Mais la foi se vit aussi ensemble.