La prière ignatienne

“Voir les personnes, entendre les paroles, regarder ce qu’elles font”
— Exercices Spirituels, n°114


Qu’est-ce que c’est ?

La prière ignatienne est une méthode de prière issue des Exercices Spirituels de saint Ignace de Loyola (1491-1556). Elle se distingue par :

  • L’usage de l’imagination pour entrer dans les scènes bibliques
  • L’attention aux mouvements intérieurs (consolation/désolation)
  • Le colloque : un dialogue personnel avec le Seigneur

Ce n’est pas une technique de méditation au sens moderne. C’est une relation : on ne cherche pas un état intérieur, on cherche à rencontrer quelqu’un.


Les étapes d’une prière ignatienne

1. Préparation (2-3 min)

Se mettre en présence de Dieu.

Avant même d’ouvrir l’Écriture, prendre conscience que Dieu est là, qu’il me regarde avec amour. Ce n’est pas moi qui vais “chercher” Dieu — il est déjà présent.

Quelques moyens :

  • Respirer calmement, sentir mes pieds sur le sol
  • Faire un signe de croix lent et attentif
  • Dire intérieurement : “Seigneur, me voici devant toi”

Demander une grâce.

Qu’est-ce que je désire recevoir de cette prière ? Ignace invite à formuler cette demande concrètement. Par exemple :

  • “Seigneur, donne-moi de te connaître davantage”
  • “Que je ressente ta présence dans cette scène”
  • “Montre-moi ce que tu veux me dire aujourd’hui”

2. Lecture du texte (2-3 min)

Lire le passage lentement, une ou deux fois.

Ne pas chercher à tout comprendre. Repérer les personnages, le lieu, l’action. Laisser émerger ce qui attire l’attention.


3. Contemplation (15-25 min)

C’est le cœur de la prière ignatienne.

Composition de lieu

Se représenter la scène : où cela se passe-t-il ? Quel paysage, quelle lumière, quelle heure du jour ? Qui est présent ?

Ce n’est pas un exercice d’exactitude historique. C’est une porte d’entrée pour être là, dans la scène, pas devant un texte.

Les trois points classiques

Ignace propose de contempler une scène selon trois dimensions :

  1. Voir les personnes — Observer qui est là. Leur visage, leur posture, leur attitude. Où suis-je, moi, dans cette scène ?

  2. Écouter les paroles — Qu’est-ce qui est dit ? À qui ? Sur quel ton ? Qu’est-ce que ces paroles provoquent ?

  3. Regarder ce qu’elles font — Les gestes, les déplacements, les regards. Ce que ces actions révèlent.

Laisser venir

Ne pas forcer. Si une parole, un détail, une émotion attire, y rester. Ignace dit : “Là où je trouve ce que je cherche, m’arrêter, sans souci de passer outre.”

Si l’imagination se disperse, revenir doucement à la scène. Ce n’est pas grave — la prière n’est pas une performance.


4. Colloque (5-10 min)

Le colloque est un dialogue personnel avec le Seigneur, la Vierge Marie, ou le Père.

“Parler comme un ami parle à son ami, ou comme un serviteur parle à son maître”
— Exercices Spirituels, n°54

Ce n’est pas un monologue de demandes. C’est une conversation :

  • Dire ce qui m’a touché dans la contemplation
  • Partager ce qui résiste, ce que je ne comprends pas
  • Exprimer mes désirs, mes peurs, ma gratitude

Terminer par un Notre Père, un Je vous salue Marie, ou une prière personnelle.


5. Relecture (2-3 min)

Après la prière, prendre un moment pour noter ce qui s’est passé :

  • Qu’est-ce qui m’a touché ?
  • Y a-t-il eu un mouvement intérieur particulier ?
  • Une parole qui reste ?

Cette relecture est précieuse pour repérer, sur la durée, comment Dieu agit dans ma vie.


Quelques conseils pratiques

Sur le temps

  • Régularité > durée : mieux vaut 15 minutes chaque jour que 2 heures une fois par semaine
  • Prévoir un temps réaliste. Ignace recommandait une heure, mais 20-30 minutes sont déjà riches

Sur le lieu

  • Un endroit calme, où tu ne seras pas dérangé(e)
  • Certains prient mieux en marchant, d’autres assis, d’autres à genoux. Trouve ta posture

Sur les distractions

  • Elles sont normales. Les accueillir sans culpabilité, puis revenir doucement au texte
  • Si une distraction revient sans cesse, elle a peut-être quelque chose à dire — la porter dans le colloque

Sur la “réussite”

  • Il n’y a pas de prière ratée. Même quand “rien ne se passe”, le simple fait d’avoir donné ce temps à Dieu a une valeur
  • Ignace distingue consolation et désolation — les deux peuvent être des lieux de rencontre

Différences avec d’autres méthodes

Prière ignatienneLectio divinaMéditation (mindfulness)
OrigineExercices Spirituels (XVIe s.)Tradition monastiqueTraditions orientales / laïque
ButRencontrer le ChristRuminer la ParoleÉtat de présence / calme
ImaginationCentralePeu sollicitéeNon utilisée
DialogueColloque personnelOratio (prière)Absent

En pratique, ces méthodes peuvent se compléter. La prière ignatienne EST une forme de lectio divina, avec l’imagination comme porte d’entrée.


Pour approfondir

  • Exercices Spirituels de saint Ignace — le texte source
  • Prier 15 jours avec Ignace de Loyola — José Luis Iriberri
  • L’art de prier — Jean-Claude Dhôtel
  • Retraites en ligne des jésuites

“Ce n’est pas d’en savoir beaucoup qui rassasie et satisfait l’âme, mais de sentir et goûter les choses intérieurement.”
— Exercices Spirituels, annotation 2