La prière ignatienne que tu pratiques peut-être déjà sur CapBiblique a un visage, une histoire, un enracinement. Derrière la méthode des sept étapes, derrière les mots consolation et désolation, il y a un homme du XVIᵉ siècle qui a traversé la guerre, la maladie, le doute et l’éblouissement mystique — et qui en a tiré un chemin spirituel si fécond qu’il irrigue encore l’Église cinq siècles plus tard.
Cette page te propose de faire connaissance avec Ignace de Loyola, de comprendre sa spiritualité au-delà de la seule méthode de prière, et de découvrir ce que la Compagnie de Jésus — les jésuites — a porté dans l’histoire et porte encore aujourd’hui.
L’homme
Le soldat (1491–1521)
Iñigo López de Loyola naît en 1491 au château de Loyola, près d’Azpeitia, au Pays basque espagnol. Dernier de treize enfants d’une famille noble, il est élevé dans l’idéal chevaleresque. Placé très jeune comme page à la cour de Castille, il rêve de gloire militaire, dévore les romans de chevalerie et mène une vie mondaine qu’il qualifiera lui-même, plus tard, de « livrée aux vanités du monde ».
Le 20 mai 1521, tout bascule. Lors du siège de Pampelune par les troupes franco-navarraises, un boulet de canon lui fracasse la jambe droite. La carrière militaire est terminée. Commence une longue convalescence au château familial.
La conversion (1521–1522)
Cloué au lit, Iñigo demande des romans de chevalerie. Il n’y en a pas au château. On lui apporte deux livres : une Vie du Christ de Ludolphe le Chartreux et la Légende dorée (vies de saints) de Jacques de Voragine. Il les lit par désœuvrement — et quelque chose se passe.
Il remarque que lorsqu’il rêve d’exploits chevaleresques, il éprouve un plaisir vif mais passager, suivi d’un vide. Quand il s’imagine imitant saint François ou saint Dominique, la joie demeure et grandit. C’est la première expérience de ce qu’il appellera plus tard les mouvements intérieurs — consolation et désolation. Le discernement est né, non d’une théorie, mais d’une observation personnelle au creux de la maladie.
Manrèse (1522–1523)
Guéri tant bien que mal (il restera boiteux toute sa vie), Iñigo part en pèlerinage. Il s’arrête à Manrèse, près de Montserrat, en Catalogne, pour quelques jours — il y restera près d’un an.
Il mène une vie d’ermite dans une grotte, prie sept heures par jour, jeûne de manière extrême. Il traverse une crise spirituelle terrible — scrupules obsédants, tentation de suicide — avant de recevoir des grâces mystiques extraordinaires. L’une d’elles, au bord du Cardoner, est décisive : en un instant, il reçoit une lumière intérieure si vaste qu’il dira avoir « compris plus de choses que dans tout le reste de sa vie ».
C’est à Manrèse que naissent les Exercices spirituels — non pas un traité de théologie, mais un carnet de notes pratiques issu de son expérience directe. Un manuel de discernement forgé dans l’épreuve.
Le pèlerin (1523–1528)
En septembre 1523, Iñigo arrive à Jérusalem. Il veut y rester pour toujours, mais les Franciscains, responsables des Lieux saints, lui ordonnent de repartir (les tensions avec l’Empire ottoman rendent sa présence dangereuse).
Il comprend alors qu’il a besoin de se former. À trente-trois ans, il reprend les études — d’abord à Barcelone, puis à Alcalá et Salamanque, où il est plusieurs fois inquiété par l’Inquisition (on se méfie de ce laïc qui parle de choses spirituelles sans formation).
Paris et les premiers compagnons (1528–1535)
En février 1528, Iñigo arrive à Paris. Il s’inscrit au collège de Montaigu, puis à Sainte-Barbe, où il partage sa chambre avec deux étudiants : Pierre Favre, un Savoyard doux et contemplatif, et François Xavier, un Navarrais ambitieux et sportif. Il les gagne l’un après l’autre aux Exercices.
Le 15 août 1534, sept compagnons — Ignace, Favre, Xavier, Laínez, Salmerón, Bobadilla et Rodrigues — se retrouvent dans une chapelle de Montmartre et prononcent des vœux de pauvreté et de chasteté, avec le projet de partir en Terre sainte. Si le voyage s’avère impossible, ils iront se mettre à la disposition du pape.
La Compagnie de Jésus (1537–1556)
Ordonné prêtre le 24 juin 1537 à Venise, Ignace — il a désormais adopté ce prénom — renonce au pèlerinage devenu impossible et se rend à Rome avec ses compagnons. Le 27 septembre 1540, le pape Paul III approuve officiellement la Compagnie de Jésus par la bulle Regimini militantis Ecclesiae. Ignace est élu premier Supérieur général en 1541.
Pendant quinze ans, depuis une petite pièce de Rome, il gouverne un ordre qui grandit à une vitesse stupéfiante. Il rédige les Constitutions, écrit plus de 6 800 lettres, envoie des compagnons aux quatre coins du monde — et continue de donner les Exercices. Sa santé, déjà fragile, décline.
Ignace meurt à Rome le 31 juillet 1556, sans avoir revu le Pays basque. La Compagnie compte alors environ un millier de membres. Il est canonisé le 12 mars 1622, en même temps que François Xavier et Thérèse d’Avila.
La spiritualité ignatienne
La méthode de prière en sept étapes est détaillée sur la page dédiée. Ici, on prend du recul pour voir l’ensemble de la vision spirituelle d’Ignace.
Les Exercices spirituels
Les Exercices ne sont pas un livre à lire, mais un parcours à vivre — idéalement sur trente jours de retraite en silence, accompagné par un directeur spirituel. Ils se déploient en quatre « semaines » (qui ne sont pas des semaines calendaires, mais des étapes de durée variable) :
- 1^re^ semaine — Le fondement : prendre la mesure du péché et de la miséricorde de Dieu. D’où je viens, qui m’appelle, qu’est-ce qui m’entrave ?
- 2ᵉ semaine — La vie du Christ : contempler Jésus dans sa vie publique, de l’Incarnation aux Rameaux. C’est le temps de l’élection — le choix de vie, la décision que Dieu attend.
- 3ᵉ semaine — La Passion : accompagner le Christ dans sa souffrance, de Béthanie au tombeau.
- 4ᵉ semaine — La Résurrection : contempler le Ressuscité dans ses apparitions, et terminer par la Contemplation pour obtenir l’amour (Contemplatio ad amorem), sommet de tout le parcours.
Les Exercices sont à la fois une école de prière et un outil de discernement. On ne sort pas des trente jours simplement « reposé » — on en sort avec une orientation de vie.
Aujourd’hui, les Exercices se vivent aussi dans la vie ordinaire (EVO) : le même parcours, étalé sur plusieurs mois, tout en continuant à travailler et à vivre en famille. C’est la forme la plus répandue.
Le discernement des esprits
C’est probablement la contribution la plus originale d’Ignace à la tradition spirituelle. En observant ses propres mouvements intérieurs pendant sa convalescence, il a posé les bases d’un art du discernement qui reste d’une actualité saisissante.
Deux mouvements fondamentaux :
- La consolation — un mouvement intérieur où l’âme s’enflamme d’amour pour Dieu, où grandissent la foi, l’espérance et la charité. Paix profonde, élan, larmes de joie.
- La désolation — ténèbres, trouble, inclination vers les choses basses, agitation, tentation. L’âme se sent séparée de Dieu.
Ignace formule quatorze règles de discernement dans les Exercices. La plus célèbre : ne jamais prendre de décision importante en temps de désolation. Attendre que la tempête passe, tenir bon dans ce qui a été décidé en temps de consolation.
Le discernement ignatien n’est pas réservé aux grandes décisions de vie. Il s’applique au quotidien : qu’est-ce qui me rapproche de Dieu dans cette journée ? Qu’est-ce qui m’en éloigne ? C’est le cœur de la relecture (ou examen) que des millions de chrétiens pratiquent chaque soir.
« Trouver Dieu en toutes choses »
C’est le cœur battant de la vision ignatienne. Dieu n’est pas seulement présent à l’église ou dans la prière — il est présent dans le travail, la rencontre, la beauté du monde, la souffrance partagée, le repas entre amis. « Chercher et trouver Dieu en toutes choses, et toutes choses en Dieu. »
Cela change tout. La vie entière devient lieu de rencontre avec Dieu. Le monde n’est pas un obstacle à la vie spirituelle — il en est la matière même. C’est pourquoi la page Prier avec l’actualité existe sur CapBiblique : parce qu’Ignace nous a appris que même le journal télévisé peut devenir matière à prière.
Le Magis — « toujours davantage »
Le discernement ignatien ne se situe pas entre le bien et le mal (ça, c’est la morale). Il se situe entre le bien et le mieux. Qu’est-ce qui, dans cette situation concrète, me conduit davantage vers Dieu et vers les autres ?
Le Magis n’est pas du perfectionnisme. C’est un élan, un dynamisme intérieur qui pousse à ne pas se contenter du confortable quand un chemin plus exigeant et plus fécond se présente. C’est le « oui, mais encore ? » de l’amour.
AMDG — Ad Majorem Dei Gloriam
« Pour une plus grande gloire de Dieu. » C’est la devise des jésuites, qu’Ignace plaçait en tête de ses lettres. Chaque action, même la plus humble, peut être orientée vers cette finalité. Cela rejoint le Magis : non pas la gloire personnelle, mais la gloire de Dieu comme horizon de chaque choix.
L’indifférence ignatienne
Le mot peut choquer. Il ne s’agit pas d’indifférence au sens courant — pas de froideur, pas de désengagement. L’indifférence ignatienne est une liberté intérieure face aux moyens de la vie : santé ou maladie, richesse ou pauvreté, longue vie ou vie brève, honneur ou déshonneur. Non pas que ces choses soient sans importance — mais elles ne doivent pas nous empêcher de choisir ce qui nous conduit davantage vers Dieu.
C’est un passage nécessaire pour entendre l’appel de Dieu sans que nos peurs ou nos attachements ne brouillent le signal. Ignace le formule dans le « Principe et fondement » qui ouvre les Exercices : nous sommes créés pour « louer, révérer et servir Dieu », et tout le reste n’est qu’un moyen — à prendre ou à laisser selon ce qui nous y aide davantage.
Contemplatif dans l’action
Ignace n’a pas fondé un ordre monastique. Les jésuites ne chantent pas l’office au chœur, ne vivent pas cloîtrés, n’ont pas d’habit distinctif. Leur lieu de prière, c’est le monde. Leur devise cachée, empruntée à Jérôme Nadal, l’un des premiers compagnons : In actione contemplativus — contemplatif dans l’action, pas malgré l’action.
Cela ne signifie pas qu’on remplace la prière par l’activisme. Cela signifie que l’action elle-même — enseigner, soigner, accompagner, chercher, gouverner — devient le lieu où Dieu se donne à rencontrer, si l’on garde le cœur éveillé. C’est la synthèse ignatienne : l’union de la contemplation et de l’engagement dans le monde.
Les jésuites hier
La fondation et le contexte
La Compagnie de Jésus naît dans un monde en ébullition. Martin Luther a affiché ses 95 thèses en 1517. L’Église romaine est ébranlée par la Réforme protestante, les scandales internes et la découverte du Nouveau Monde. Le Concile de Trente (1545-1563) tente une réforme intérieure.
Les jésuites ne sont pas fondés contre la Réforme — Ignace a conçu les Exercices avant même d’entendre parler de Luther. Mais la Compagnie devient très vite l’un des instruments majeurs de la réforme catholique. Par l’éducation, la prédication, la confession, les missions, la théologie, les jésuites sont partout où il y a un combat spirituel ou intellectuel à mener.
Dès l’origine, la Compagnie se distingue par sa mobilité (pas de monastère, pas d’attache locale), son obéissance au pape (un quatrième vœu spécial), et sa formation exigeante (les études les plus longues de tous les ordres religieux — souvent douze à quinze ans).
L’éducation
C’est peut-être l’héritage le plus visible. Dès 1548, les jésuites ouvrent leur premier collège à Messine. En 1599, ils publient la Ratio Studiorum, un programme pédagogique complet qui sera le modèle éducatif le plus répandu en Europe pendant deux siècles.
Le principe : former l’homme tout entier — l’intelligence, la volonté, le cœur, le corps. Pas seulement transmettre un savoir, mais forger un jugement. Les collèges jésuites accueillent toutes les classes sociales (Ignace y tenait) et enseignent les humanités classiques autant que les sciences.
Au sommet de la Compagnie avant sa suppression : plus de 800 établissements d’enseignement à travers le monde. Descartes, Molière, Voltaire, Diderot — tous formés chez les jésuites (certains avec reconnaissance, d’autres avec un certain esprit de contradiction).
Les missions
François Xavier part pour l’Asie dès 1541 — il sera à Goa, dans le sud de l’Inde, au Japon, et mourra en 1552 aux portes de la Chine, sur l’île de Sancian. En onze ans, il parcourt près de 80 000 kilomètres.
Matteo Ricci réalise ce que Xavier n’a pas pu faire : entrer en Chine. Arrivé à Macao en 1582, il apprend le mandarin, adopte le vêtement des lettrés chinois, traduit Euclide en chinois et devient le premier Européen invité à la Cité interdite (1601). Son approche — qu’on appellera plus tard l’inculturation — consiste à accueillir la culture locale plutôt qu’à l’effacer. Elle reste un modèle et un sujet de débat.
Au Paraguay et dans les régions voisines, les jésuites fondent les Réductions (1609-1767) : des communautés autonomes où les Guaranis vivent, travaillent et prient sous la protection des pères, à l’abri des esclavagistes portugais et espagnols. L’expérience, unique dans l’histoire coloniale, sera détruite par les puissances européennes avant même la suppression de la Compagnie.
Les sciences et la culture
Les jésuites ne sont pas que des missionnaires et des enseignants. Ils sont aussi astronomes (35 cratères lunaires portent le nom de jésuites), cartographes (les premières cartes précises de la Chine, du Canada, du Brésil), linguistes (les premières grammaires du japonais, du tamil, du quechua, du guarani), mathématiciens, physiciens (les observatoires du Vatican sont d’origine jésuite).
Cette passion pour le savoir n’est pas un à-côté : elle découle directement du « trouver Dieu en toutes choses ». Si Dieu est présent dans la création, alors étudier la création, c’est rendre gloire à Dieu.
La suppression (1773) et le rétablissement (1814)
Le succès même des jésuites finit par les rendre insupportables aux monarchies européennes. Trop influents, trop proches du pape, trop indépendants. Les Bourbons — Portugal (1759), France (1764), Espagne (1767) — les expulsent successivement.
Le 21 juillet 1773, le pape Clément XIV, sous pression, signe le bref Dominus ac Redemptor qui supprime la Compagnie dans le monde entier. Plus de 22 000 jésuites sont sécularisés. Leurs collèges, leurs missions, leurs bibliothèques sont dispersés.
Ironie de l’histoire : c’est la tsarine orthodoxe Catherine II de Russie qui refuse de publier le bref papal et protège environ 200 jésuites sur son territoire. La Compagnie survit en Russie.
Le 7 août 1814, le pape Pie VII rétablit universellement la Compagnie par la bulle Sollicitudo omnium ecclesiarum. Les monarchies qui avaient exigé la suppression ont été balayées par la Révolution française et les guerres napoléoniennes.
Quelques figures
- Pierre Favre (1506–1546) — Le premier prêtre de la Compagnie, compagnon de chambre d’Ignace à Paris. Réputé pour sa douceur pastorale. Canonisé en 2013 par le pape François.
- François Xavier (1506–1552) — L’apôtre des Indes et du Japon. Co-patron des missions avec Thérèse de Lisieux.
- Robert Bellarmin (1542–1621) — Théologien majeur, cardinal, Docteur de l’Église. Auteur des Controverses, défense systématique de la foi catholique face à la Réforme.
- Pierre Canisius (1521–1597) — Le « second apôtre de l’Allemagne ». Son catéchisme connaît plus de 400 éditions en 15 langues. Fondateur de 18 collèges jésuites en Europe centrale. Docteur de l’Église.
- Pedro Arrupe (1907–1991) — 28ᵉ Supérieur général (1965-1983), parfois appelé le « second fondateur ». Témoin et premier secouriste de la bombe atomique à Hiroshima (1945). Artisan du renouveau de la Compagnie après Vatican II. Fondateur du JRS en 1980.
Les grands intellectuels du XXᵉ siècle
La Compagnie a produit au siècle dernier quelques-uns des penseurs les plus marquants du catholicisme — souvent en tension créative avec l’institution :
- Pierre Teilhard de Chardin (1881–1955) — Paléontologue, philosophe et mystique. Participant à la découverte de l’Homme de Pékin, il élabore une vision grandiose de l’évolution convergente vers un « Point Oméga », et forge le concept de noosphère — la couche de conscience réflexive enveloppant la biosphère. Ses œuvres majeures (Le Phénomène humain, Le Milieu divin) sont interdites de publication de son vivant par l’ordre. Réhabilité progressivement, il est cité par le pape François dans Laudato si’.
- Henri de Lubac (1896–1991) — Théologien majeur, artisan du renouveau de la théologie catholique. Son ouvrage Surnaturel (1946) provoque une crise dans les milieux néo-scolastiques et lui vaut d’être écarté de l’enseignement. Cofondateur avec Jean Daniélou de la collection Sources Chrétiennes. Expert (peritus) au concile Vatican II, il influence profondément Lumen gentium et Gaudium et spes. Créé cardinal par Jean-Paul II en 1983.
- Karl Rahner (1904–1984) — Théologien allemand, l’un des plus influents du XXᵉ siècle. Sa pensée, nourrie d’Ignace autant que de Thomas d’Aquin et de Heidegger, renouvelle la théologie systématique. Expert au concile Vatican II, il contribue à la rédaction de Lumen gentium.
- Jean Daniélou (1905–1974) — Patrologue, historien de l’Église primitive, cofondateur de Sources Chrétiennes. Expert au concile Vatican II. Élu à l’Académie française. Créé cardinal par Paul VI en 1969.
- Michel de Certeau (1925–1986) — Historien, philosophe, penseur inclassable. Cofondateur de la revue Christus. Ses travaux sur la mystique (La Fable mystique), l’histoire et les pratiques du quotidien (L’Invention du quotidien) ont marqué bien au-delà du monde catholique.
- Alfred Delp (1907–1945) — Jésuite allemand, résistant au nazisme. Membre du cercle de Kreisau (résistance clandestine), il aide secrètement des Juifs à fuir en Suisse. Arrêté en 1944, exécuté à la prison de Plötzensee le 2 février 1945. Martyr.
Les jésuites aujourd’hui
Le pape François — premier pape jésuite
Jorge Mario Bergoglio (1936–2025) est élu pape le 13 mars 2013, devenant le premier jésuite et le premier Latino-Américain à accéder au siège de Pierre. Provincial des jésuites d’Argentine de 1973 à 1979, il a choisi le nom de François — non en référence à François Xavier, son confrère jésuite, mais à François d’Assise, le pauvre parmi les pauvres.
Son pontificat a profondément marqué l’Église : l’encyclique Laudato si’ (2015) sur l’écologie intégrale, Fratelli tutti (2020) sur la fraternité humaine, l’exhortation Evangelii gaudium (2013) sur la joie de l’Évangile. Sa manière de gouverner — synodale, décentralisée, attentive aux « périphéries » — porte la marque du discernement ignatien.
La Compagnie en chiffres
La Compagnie de Jésus compte aujourd’hui environ 14 000 à 15 000 membres (prêtres, frères, scolastiques et novices) répartis dans plus de 100 pays. C’est bien moins que le sommet historique d’environ 36 000 membres dans les années 1960, mais la Compagnie reste le plus grand ordre religieux masculin de l’Église catholique.
En France, Belgique, Luxembourg et Grèce (province EOF — Europe Occidentale Francophone), on compte environ 530 jésuites.
Les quatre préférences apostoliques universelles (2019-2029)
En 2019, après plus de deux ans de discernement à travers toute la Compagnie, le Supérieur général Arturo Sosa a présenté au pape François quatre orientations pour la décennie :
- Montrer le chemin vers Dieu à travers les Exercices spirituels et le discernement
- Marcher avec les exclus — aux côtés des pauvres, des réfugiés, des personnes rejetées, dans une mission de réconciliation et de justice
- Accompagner les jeunes dans la création d’un avenir porteur d’espérance
- Collaborer à la sauvegarde de notre Maison commune — la protection de la Création
Ces quatre préférences ne sont pas quatre projets séparés — elles forment un tout, enraciné dans le discernement ignatien.
L’éducation, toujours
L’éducation reste au cœur de la mission jésuite. Le réseau mondial comprend aujourd’hui :
- Plus de 800 universités et établissements d’enseignement supérieur : Georgetown (Washington), Fordham (New York), l’Université Grégorienne (Rome), Sophia (Tokyo), le Centre Sèvres — Facultés jésuites de Paris (philosophie et théologie)…
- Des milliers de collèges et lycées sur tous les continents
- Des écoles dans des contextes de pauvreté — le réseau Fe y Alegría en Amérique latine (plus d’un million d’élèves)
La justice sociale
La 32ᵉ Congrégation générale (1975) a marqué un tournant décisif en affirmant que « le service de la foi et la promotion de la justice » sont indissociables. Depuis, l’engagement social est devenu une dimension constitutive de la mission jésuite.
- Le JRS (Service Jésuite des Réfugiés), fondé en 1980 par Pedro Arrupe en réponse à la crise des boat-people vietnamiens, est aujourd’hui présent dans plus de 55 pays.
- Les centres sociaux jésuites travaillent sur les questions de migration, d’écologie, de droits humains, d’économie solidaire.
- L’engagement aux « périphéries » — là où personne ne veut aller — reste un marqueur fort de l’identité jésuite.
La spiritualité pour tous
Les Exercices spirituels ne sont plus réservés aux religieux et aux prêtres. Ils se vivent aujourd’hui sous de nombreuses formes :
- Les Exercices dans la vie ordinaire (EVO) : le parcours complet des quatre semaines, étalé sur huit à dix mois, tout en continuant sa vie quotidienne. Un accompagnateur spirituel guide la démarche.
- Les retraites en centre spirituel : week-ends, cinq jours, huit jours, trente jours. Silence, accompagnement personnel, prière avec l’Écriture.
- La Communauté de Vie Chrétienne (CVX) : mouvement ignatien de laïcs présent dans le monde entier, qui vivent la spiritualité ignatienne au quotidien.
- Le Réseau Magis : réseau jésuite de jeunes adultes, proposant retraites, week-ends de discernement, pèlerinages et service.
Les centres spirituels jésuites
- Manrèse (Clamart, Île-de-France) — En bordure de la forêt de Meudon, fondé en 1877. Le centre spirituel jésuite le plus connu en France.
- Le Châtelard (Francheville, près de Lyon) — Dans un parc de 38 hectares. Retraites, formations, Exercices.
- Penboc’h (Arradon, Morbihan) — Au bord du golfe du Morbihan. Retraites en silence face à la mer.
- Centre Sèvres (Paris) — Facultés jésuites de philosophie et théologie, mais aussi lieu de conférences et de formation ouvert à tous.
- La Pairelle (Wépion, Namur, Belgique) — Centre spirituel ignatien en Belgique francophone, dans un parc de 17 hectares. Fondé par les jésuites en 1932, reconverti en centre de retraites en 1971. Retraites, parcours pour couples et familles, formation au discernement.
Le numérique
- Prie en Chemin — Proposition des jésuites francophones : une méditation audio quotidienne de 12 minutes sur un passage biblique de la liturgie du jour. Application mobile et podcast. Lancé en 2017, c’est l’un des outils de prière numérique les plus utilisés en France.
- Réseau Magis — Plateforme pour les jeunes adultes en quête de sens.
- Jesuites.com — Site officiel des jésuites en France, avec actualités, ressources spirituelles et informations sur la vie de la Compagnie.
Les revues
Les jésuites sont aussi des éditeurs. En France, plusieurs revues de référence portent la marque de la tradition intellectuelle ignatienne :
- Études (depuis 1856) — Revue mensuelle de culture et de société, à la croisée de la théologie, de la philosophie, de la politique et de la littérature. L’une des plus anciennes revues d’idées en France.
- Christus — Revue trimestrielle de spiritualité ignatienne. Le lieu de réflexion le plus approfondi en français sur la vie intérieure dans la tradition d’Ignace.
- Revue Projet (depuis 1903) — Née de l’Action Populaire des jésuites, devenue Revue Projet en 1966. Éditée par le CERAS (Centre de Recherche et d’Action Sociales), fondé par la Compagnie. Ligne éditoriale indépendante et non confessionnelle, centrée sur la justice sociale, l’économie solidaire et les transformations de la société.
- Recherches de Science Religieuse (depuis 1910) — Revue scientifique de théologie et d’histoire des religions, reconnue parmi les grandes revues internationales dans ce domaine.
- Archives de Philosophie (depuis 1923) — Revue de philosophie publiée par le Centre Sèvres.
- Vie chrétienne — Revue de spiritualité ignatienne créée par les jésuites en 1957, confiée en 1985 à la Communauté de Vie Chrétienne (CVX). Cinq numéros par an. Les Éditions Vie Chrétienne publient aussi des livres sur le discernement, la prière, l’écoute de la Parole et la mission.
Pour aller plus loin
Textes fondateurs
- Les Exercices spirituels — Le texte d’Ignace lui-même. Plusieurs traductions françaises disponibles (éditions DDB, Christus, Fidélité). Ce n’est pas un livre de lecture, mais il est bon de le connaître.
- Le Récit du Pèlerin — L’autobiographie d’Ignace, dictée à la fin de sa vie au père Gonçalves da Câmara. Le texte le plus accessible pour découvrir l’homme. Disponible en poche (éditions Lessius, DDB).
- Les Constitutions de la Compagnie de Jésus — Le texte fondateur de l’ordre, rédigé par Ignace. Plus technique, mais essentiel pour comprendre l’esprit jésuite.
- Le Journal des motions intérieures — Le journal spirituel d’Ignace, tenu pendant la rédaction des Constitutions. Un document intime et bouleversant.
Livres recommandés
- Ignace de Loyola, de Jean Lacouture (Seuil, 1991) — La biographie de référence en français. Ample, vivante, rigoureuse.
- Le pèlerin russe — Pas ignatien, mais souvent recommandé comme compagnon de route pour qui découvre la prière intérieure.
- Chercher et trouver Dieu en toutes choses, d’Étienne Grieu sj (Lessius) — Une introduction limpide à la spiritualité ignatienne.
- Mémoire et récit, de Pierre Favre sj (DDB) — Le journal spirituel du premier compagnon d’Ignace, d’une délicatesse remarquable.
Sites et ressources en ligne
- jesuites.com — Site officiel des jésuites en France
- Prie en Chemin — Méditation audio quotidienne (jésuites)
- CVX France — Communauté de Vie Chrétienne
- Réseau Magis — Réseau jésuite jeunes adultes
- JRS France — Service Jésuite des Réfugiés
- Manrèse — Centre spirituel jésuite (Clamart)
Sur CapBiblique
- La prière ignatienne — méthode en 7 étapes — Pour passer de la connaissance à la pratique
- Prier avec l’actualité — « Trouver Dieu en toutes choses » appliqué au monde d’aujourd’hui
- Méditations guidées — 38 podcasts de prière ignatienne guidée (Radio Grand Ciel)
- Prier ensemble — La dimension communautaire de la vie spirituelle
« Je ne suis pas né pour moi seul, mais pour le bien du prochain. » — Ignace de Loyola, lettre à Pierre Canisius, 1554