« Le monde est notre maison. » — Jérôme Nadal, compagnon de saint Ignace
Trouver Dieu dans le monde
On pense souvent que prier, c’est se couper du monde — fermer les écrans, éteindre le bruit, se retirer dans le silence. Et c’est vrai : le silence est précieux, et la prière a besoin d’espace.
Mais la spiritualité ignatienne propose aussi un mouvement inverse : le monde n’est pas un obstacle à la prière. Il en est une matière. Ce qui se passe autour de nous — les drames, les espoirs, les injustices, les gestes de beauté — tout cela est le terrain où Dieu agit, même quand on ne le voit pas.
L’Examen quotidien, ce pilier de la vie ignatienne, nous invite déjà à relire ce qui s’est passé dans notre journée pour y chercher les traces de Dieu. Pourquoi ne pas y inclure ce qui s’est passé dans le monde ?
Contemplatifs dans l’action
Ignace de Loyola n’a pas fondé un ordre contemplatif retranché du monde. Il n’a pas construit de monastère. Il a envoyé ses compagnons partout — dans les universités, les hôpitaux, les cours royales, les missions lointaines. Leur prière ne se vivait pas malgré le monde, mais dans le monde et à partir du monde.
C’est ce qu’on appelle être contemplatif dans l’action : non pas choisir entre Dieu et le monde, mais trouver Dieu dans le monde. Dans les visages des pauvres, dans les événements de l’histoire, dans les cris de l’humanité.
La Doctrine Sociale de l’Église le rappelle avec force : le chrétien n’a pas le droit à l’indifférence. « Joie et espoir, tristesse et angoisse des hommes de ce temps, des pauvres surtout et de tous ceux qui souffrent, sont aussi joie et espoir, tristesse et angoisse des disciples du Christ » (Gaudium et Spes, 1). Ce qui touche l’humanité nous touche — et touche Dieu.
Une méthode simple pour prier avec l’actualité
Inspirée de l’Examen ignatien et de la contemplation, voici une manière concrète de prier à partir de ce qui se passe dans le monde. Prévoir 10 à 15 minutes.
1. Se rendre disponible. Comme pour toute prière ignatienne, commencer par se poser. Quelques respirations. Demander à l’Esprit Saint d’ouvrir mon cœur à ce que je vais lire ou entendre.
2. Choisir un fait d’actualité. Pas n’importe lequel — celui qui m’a touché. Celui qui m’a indigné, ému, inquiété ou émerveillé. Ce mouvement intérieur est un signal : quelque chose cherche à se dire.
3. Se rendre présent. Comme dans la contemplation ignatienne d’un récit évangélique, entrer dans la scène. Imaginer les personnes concernées. Leur donner un visage, un nom. Voir les lieux. Entendre les voix. Ne pas rester dans l’abstraction des chiffres et des analyses — toucher le réel.
4. Écouter les mouvements intérieurs. Qu’est-ce que cette situation provoque en moi ? De la colère ? De la compassion ? Un sentiment d’impuissance ? De l’espérance malgré tout ? Ces mouvements — consolations et désolations — sont la matière du discernement.
5. Chercher où Dieu est. C’est la question la plus ignatienne qui soit. Où est Dieu dans cette situation ? Où sont les signes de son Royaume — même fragiles, même enfouis ? Où sont les appels ? Où sont les personnes qui, sans le savoir peut-être, portent l’Évangile dans cette réalité ?
6. Prier. Porter les personnes concernées devant le Seigneur. Non pas comme un exercice intellectuel, mais comme un geste de communion. Demander la grâce de ne pas rester indifférent. Et peut-être demander : « Seigneur, que veux-tu que je fasse ? »
Quelques pièges à éviter
Confondre prière et commentaire politique. Prier avec l’actualité, ce n’est pas prendre parti. C’est se laisser toucher par le réel et chercher Dieu. Le discernement ignatien n’est pas un éditorial — c’est une écoute.
Se laisser submerger. On ne peut pas porter tout le malheur du monde. Et Dieu ne nous le demande pas. Mieux vaut choisir une situation et la porter vraiment, que survoler vingt catastrophes sans que rien ne nous atteigne.
Le catastrophisme. L’actualité est souvent anxiogène. Les algorithmes nous servent ce qui nous fait réagir, pas ce qui nous fait grandir. La prière est précisément le lieu où remettre cette angoisse au Seigneur, non pour fuir le réel, mais pour le regarder avec les yeux de la foi.
Un point de départ : la Veille catholique
Pour nourrir cette prière, la Veille catholique propose une sélection d’articles du web catholique francophone — actualité de l’Église, réflexions, témoignages. C’est une matière possible, déjà filtrée, pour éviter le bruit des fils d’actualité classiques.
Ne pas rester indifférent
Pedro Arrupe, général des jésuites de 1965 à 1983 et grand artisan du lien entre foi et justice, écrivait :
« Tomber amoureux, rester amoureux, et tout décidera. Ton amour affectera tout : ce que tu lis, qui tu connais, ce qui te brise le cœur, et ce qui t’émerveille de joie et de gratitude. Tombe amoureux, reste amoureux, et tout décidera. »
Quand on est tombé amoureux de Dieu, le monde ne nous laisse plus tranquille. Non pas parce qu’on se sent coupable, mais parce qu’on regarde l’humanité avec le regard de Celui qui l’a aimée jusqu’à la croix.
→ Retour à la prière ignatienne · Ignace de Loyola — l’homme et la Compagnie · Méditations guidées (podcasts)