📗 Commentaire pastoral de Marie-Noëlle Thabut


Première lecture : Exode 32, 7…14

Texte

En ces jours-là,

7   le SEIGNEUR parla à Moïse :

« Va, descends,

car ton peuple s’est corrompu,

lui que tu as fait monter du pays d’Égypte.

8   Ils n’auront pas mis longtemps

à s’écarter du chemin que je leur avais ordonné de suivre !

Ils se sont fait un veau en métal fondu

et se sont prosternés devant lui.

Ils lui ont offert des sacrifices en proclamant :

‘Israël, voici tes dieux,

qui t’ont fait monter du pays d’Égypte.’ »

9   Le SEIGNEUR dit encore à Moïse :

« Je vois que ce peuple

est un peuple à la nuque raide.

10 Maintenant, laisse-moi faire ;

ma colère va s’enflammer contre eux

et je vais les exterminer !

Mais, de toi, je ferai une grande nation. »

11 Moïse apaisa le visage du SEIGNEUR son Dieu

en disant :

« Pourquoi, SEIGNEUR,

ta colère s’enflammerait-elle contre ton peuple,

que tu as fait sortir du pays d’Égypte

par ta grande force et ta main puissante ?

13 Souviens-toi de tes serviteurs,

Abraham, Isaac et Israël,

à qui tu as juré par toi-même :

‘Je multiplierai votre descendance

comme les étoiles du ciel ;

je donnerai, comme je l’ai dit,

tout ce pays à vos descendants,

et il sera pour toujours leur héritage.’ »

14 Le SEIGNEUR renonça

au mal qu’il avait voulu faire à son peuple.

Commentaire

Tu N’Auras Pas D’Autres Dieux En Face De Moi

Je vous rappelle très rapidement le contexte (pour une présentation plus large, voir les compléments) : trois mois après la sortie d’Égypte, Dieu a proposé l’Alliance à Moïse et à son peuple : et le peuple, unanime, a accepté l’Alliance. Et puis, il y a eu l’extraordinaire manifestation de Dieu, dans les éclairs, le tonnerre, le feu, la nuée. Et, de nouveau, le peuple s’est engagé : « Tout ce que le SEIGNEUR a dit, nous le mettrons en pratique » (Ex 19,8). Puis Moïse est remonté sur la montagne pour recevoir les tables de la Loi.

L’épisode du veau d’or se situe à ce moment-là : on trouve que Moïse est bien long à redescendre ; on vient de vivre une expérience religieuse extraordinaire, et nous voilà retombés dans le quotidien. On n’entend plus rien, on ne voit plus rien… Où donc est Dieu ? Où donc est Moïse ? Alors la tentation est trop forte ; on exige d’Aaron qu’il fabrique une statue. Quand Moïse, enfin, redescend de la montagne, les tables de la Loi à la main, il est accueilli par les cantiques adressés à la statue !

Clairement, cette fabrication d’une statue a été considérée par Dieu et par Moïse comme une faute. On peut se demander en quoi est-ce mal ? Pour comprendre ce que représentait l’interdiction des idoles, et en quoi la fabrication du veau d’or est une faute, il faut relire les commandements, ce qu’on appelle le Décalogue. La première phrase, on l’oublie souvent, ce n’est pas un commandement, c’est une affirmation : « Je suis le Seigneur ton Dieu, qui t’ai fait sortir du pays d’Égypte, de la maison d’esclavage » (Ex 20,1). Affirmation qui précède les commandements et les justifie, elle en donne le sens. C’est parce que Dieu a libéré son peuple que, maintenant, il lui donne les commandements : ceux-ci n’ont pas d’autre but que d’indiquer la façon de rester un peuple libre et heureux.

Le premier de ces commandements tient en deux points : premièrement, « Tu n’auras pas d’autres dieux en face de moi » ; deuxièmement, tu ne te feras pas d’idoles… C’est très clair : « Tu ne feras aucune idole, aucune image de ce qui est là-haut dans les cieux, ou en bas sur la terre, ou dans les eaux par-dessous la terre. Tu ne te prosterneras pas devant ces dieux, pour leur rendre un culte. »

Tu Ne Feras Aucune Idole

Cette interdiction de fabriquer des idoles était très neuve pour ce peuple sorti d’Égypte, où pullulaient des statues de toutes sortes de dieux représentés sous des formes d’animaux. Et d’ailleurs, si les Hébreux à peine sortis d’Égypte ont eu l’idée de fabriquer un veau en or, c’est parce qu’ils en avaient déjà vu ! Par exemple, on a retrouvé sur une fresque de la nécropole de Thèbes un jeune veau d’or représentant le soleil à son lever. Cette interdiction toute nouvelle est donc très exigeante : la preuve, c’est que, irrésistiblement, le peuple désobéit ; ce serait tellement rassurant de pouvoir mettre la main sur Dieu : le toucher, le voir… mais aussi pouvoir s’en éloigner, s’en cacher…

Mais le culte des idoles n’est qu’une fausse piste et Dieu le sait mieux que nous ; d’abord, parce que toute tentative pour représenter Dieu, le Tout-Autre, est inexorablement vouée à l’échec ; on ne peut pas réduire Dieu à une statue, tout simplement parce que Dieu n’est pas à la mesure de l’homme. Ensuite, plus grave encore, toute tentative pour figer Dieu, le fixer, prétendre avoir un quelconque pouvoir sur lui, est une tromperie ; cela conduit immanquablement à la magie, au fétichisme, et aussi au pouvoir exorbitant du clergé puisque ce sont les prêtres qui sont en quelque sorte les servants de l’idole… (entre parenthèses, c’est exactement ce qui se passait en Égypte avec le culte d’Amon).

Le culte des idoles est donc à jamais interdit au peuple qui, le premier, a rencontré le Dieu libérateur. Mieux encore, l’interdiction de fabriquer des idoles fait partie de l’entreprise de libération du peuple de Dieu : pour le dire autrement, cette interdiction signifiait un sens interdit, elle rappelait que l’idolâtrie est une fausse piste, une impasse. La liberté était à ce prix. Car notre liberté authentique exige que nous acceptions cette vérité fondamentale ; alors et alors seulement, nous pouvons entrer avec Dieu dans l’Alliance qu’il nous propose.

La Solidarité De Moïse Avec Son Peuple

Le récit nous présente Dieu en colère et Moïse plaidant pour l’apaiser : Dieu dit à Moïse ‘ton peuple m’a désobéi’ et Moïse supplie ‘Ne te mets pas en colère contre ton peuple’. Évidemment, c’est une façon de parler ! On sait aujourd’hui que Dieu n’est pas sujet à la colère comme n’importe lequel d’entre nous et qu’il n’a pas besoin de paroles d’apaisement pour se calmer. Mais, à l’époque de la sortie d’Égypte, on imaginait encore un Dieu qui ressemble fortement aux hommes avec les mêmes sentiments et les mêmes emportements. Il a fallu des siècles de révélation pour qu’on découvre le vrai visage de Dieu. Au bout du compte, quand la Bible parle de la colère de Dieu, c’est toujours pour exprimer son refus inlassable de nous laisser nous fourvoyer.

Même chose pour le pardon de Dieu : il a fallu des milliers d’années pour que les croyants découvrent que le pardon de Dieu n’est pas conditionné par nos plaidoiries ! La découverte de Dieu est très progressive et ce n’est que très lentement que nos façons de parler de lui évoluent : ce qui est extraordinaire dans ce texte, c’est que déjà le peuple fait l’expérience du pardon de Dieu : un Dieu qui persiste à proposer inlassablement son Alliance après chacune de nos infidélités.

Enfin le peuple gardera toujours en mémoire l’exemple de Moïse : lui, le bénéficiaire des faveurs de Dieu, puisqu’il est le seul à l’avoir rencontré face à face, il ne se désolidarise jamais de son peuple, même quand celui-ci est en faute !


Psaume : Psaume 50 ( 51 )

Texte

3 Pitié pour moi, mon Dieu, dans ton amour,

selon ta grande miséricorde, efface mon péché.

4 Lave-moi tout entier de ma faute,

purifie-moi de mon offense.

12 Crée en moi un coeur pur, ô mon Dieu,

renouvelle et raffermis au fond de moi mon esprit.

13 Ne me chasse pas loin de ta face,

ne me reprends pas ton esprit saint.

17 Seigneur, ouvre mes lèvres,

et ma bouche annoncera ta louange.

19 Le sacrifice qui plaît à Dieu, c’est un esprit brisé ;

tu ne repousses pas, ô mon Dieu, un coeur brisé et broyé.

Commentaire

Dieu Pourrait-Il Se Réjouir De Voir Nos Cœurs Brisés ?

La dernière phrase de ce psaume peut prêter à d’abominables contresens : « Le sacrifice qui plaît à Dieu, c’est un esprit brisé ; tu ne repousses pas, ô mon Dieu, un cœur brisé et broyé. » Dieu pourrait-il se réjouir de voir des cœurs brisés ? Comment concilier cette formule avec d’autres phrases de la Bible ? Par exemple, dans le livre de l’Exode, Dieu se définit lui-même comme le « Dieu tendre et miséricordieux, lent à la colère, plein d’amour et de vérité » (Ex 34,6) ; et cette formule, on la retrouve telle quelle dans plusieurs psaumes, par ex. Ps 85/86,15 ; ou encore toutes les affirmations que Dieu est Père et qu’il est amour et pardon… Et ces affirmations, on les trouve dès l’Ancien Testament car on n’a pas attendu le Nouveau Testament pour découvrir que Dieu est Amour.

Il ne s’agit donc pas d’imaginer que Dieu pourrait trouver une quelconque satisfaction à nous voir souffrir ; penser une chose pareille, c’est lui faire injure : nous qui sommes des parents bien imparfaits, nous ne supportons pas de voir souffrir nos enfants… comment imaginer que le Père par excellence pourrait y prendre plaisir… et si une telle idée nous choque, si j’ose dire, c’est tant mieux !

Et pourtant elle est bien là cette phrase « Le sacrifice qui plaît à Dieu, c’est un esprit brisé ; tu ne repousses pas, ô mon Dieu, un cœur brisé et broyé. » En fait, l’expression « cœur brisé » ne veut pas dire ce que nous croyons : il faut savoir qu’elle n’a pas été inventée par l’auteur du psaume ; on ne peut pas dire exactement quand le psaume 50/51 a été écrit mais il est certain que ses derniers versets au moins ont été écrits très tard, après l’Exil à Babylone : la preuve, c’est qu’ils parlent de la destruction de Jérusalem par Nabuchodonosor et prient pour sa reconstruction, ce qui, évidemment, n’était pas le souci de David ! Voici les derniers versets : « Accorde à Sion le bonheur, relève les murs de Jérusalem. » Nous sommes donc après le retour de l’Exil à Babylone ; or c’est pendant l’Exil que le prophète Ézéchiel a développé l’expression « cœur de pierre, cœur de chair »… C’est au chapitre 36 d’Ézéchiel : « Je vous donnerai un cœur nouveau, je mettrai en vous un esprit neuf ; j’ôterai de votre chair le cœur de pierre, je vous donnerai un cœur de chair » (Ez 36,26).

L’auteur de notre psaume reprend l’image d’Ézéchiel : ce qu’il appelle un « cœur brisé », c’est le cœur de chair qui apparaît quand notre cœur de pierre, notre carapace, est enfin brisé : un peu comme la coque dure de l’amande, quand on la casse, laisse apparaître l’amande elle-même qui est bonne. Dans le même sens, Jésus, à son tour, employait l’expression « doux et humble de cœur » : cela se traduit dans notre relation à Dieu et dans notre relation aux autres.

Cœur De Chair Et Non Plus Cœur De Pierre

Dans notre relation à Dieu, le cœur de chair, c’est tout le contraire des nuques raides dont parlait Moïse pendant l’Exode (voir supra la première lecture). Dans notre relation aux autres, le cœur brisé, ou le cœur de chair, c’est celui qui est compatissant et miséricordieux, un cœur tendre, aimant.

Si l’image « cœur de pierre, cœur de chair, cœur brisé » est nouvelle au temps d’Ézéchiel, l’affirmation que le sacrifice est avant tout affaire de cœur, elle, ne l’est pas. Car, si la Loi prévoyait bien des sacrifices d’action de grâce, les prophètes étaient depuis bien longtemps passés par là pour critiquer violemment l’attitude un peu facile qui consiste à offrir des sacrifices au Temple sans changer son cœur. C’est Michée qui s’adressait justement à des gens qui cherchaient à plaire à Dieu et se demandaient quelle sorte de sacrifice Dieu préfère, des veaux, des béliers ou encore de l’huile ? « » Comment dois-je me présenter devant le SEIGNEUR ?… Comment m’incliner devant le Très-Haut ? Dois-je me présenter avec de jeunes taureaux pour les offrir en holocaustes ? Prendra-t-il plaisir à recevoir des milliers de béliers, à voir des flots d’huile répandus sur l’autel ? Donnerai-je mon fils aîné pour prix de ma révolte, le fruit de mes entrailles pour mon propre péché ? » Rien de tout cela, répondait Michée, dans une phrase superbe : « Homme, on t’a fait connaître ce qui est bien, ce que le SEIGNEUR réclame de toi : rien d’autre que respecter le droit, aimer la fidélité, et t’appliquer à marcher avec ton Dieu » (Mi 6,6-8).

Visiblement, l’auteur du psaume 50/51 a retenu la leçon des prophètes ; et il la dédie au peuple qui se rend au temple de Jérusalem pour une célébration pénitentielle, et qui, lui aussi, se demande ce qui pourrait plaire à Dieu. Pour célébrer le pardon de Dieu, le peuple se compare au roi David : lui aussi avait péché et pourtant il était le roi, il avait tout reçu de Dieu, il lui devait tout, lui le petit berger de rien du tout, choisi, protégé, comblé par Dieu… Vous vous souvenez de ce qu’on appelle le péché de David : c’est l’histoire de la trop belle Bethsabée que David avait aperçue par la fenêtre ; il l’avait fait venir au palais en l’absence du mari ; un peu plus tard, quand il avait appris que Bethsabée attendait un enfant de lui, David s’était arrangé pour faire tuer sur le champ de bataille le mari gênant, pour pouvoir épouser Bethsabée et reconnaître l’enfant… Après sa faute, David, rappelé à l’ordre par le prophète Nathan, est resté célèbre pour son repentir.

À son tour, le peuple, qui, lui aussi, doit tout à Dieu, se reconnaît pécheur et annonce la miséricorde de Dieu. Et il veut rendre grâce… et c’est là qu’il se demande quelle est la meilleure manière de rendre grâce ; qu’est-ce qui plaît à Dieu ? Le psaume répond : « Le sacrifice qui plaît à Dieu, c’est un esprit brisé ; tu ne repousses pas, ô mon Dieu, un cœur brisé et broyé. » La leçon est magnifique et encourageante : plaire à Dieu, au fond, c’est bien facile : il suffit d’aimer.


Deuxième lecture : Timothée 1, 12-17

Texte

12 Je suis plein de reconnaissance

pour celui qui me donne la force,

Jésus Christ notre Seigneur, car il m’a fait confiance en me chargeant du ministère,

13 moi qui autrefois ne savais que blasphémer, persécuter, insulter.

Mais le Christ m’a pardonné :

ce que je faisais, c’était par ignorance,

car je n’avais pas la foi ;

14 mais la grâce de notre Seigneur a été encore plus forte,

avec la foi et l’amour dans le Christ Jésus.

15 Voici une parole sûre,

et qui mérite d’être accueillie sans réserve :

le Christ Jésus est venu dans le monde

pour sauver les pécheurs ;

et moi le premier, je suis pécheur,

16 mais si le Christ Jésus m’a pardonné,

c’est pour que je sois le premier

en qui toute sa générosité se manifesterait ;

je devais être le premier exemple

de ceux qui croiraient en lui pour la vie éternelle.

17 Honneur et gloire

au roi des siècles,

au Dieu unique, invisible et immortel,

pour les siècles des siècles. Amen.

Commentaire

Il M’A Été Fait Miséricorde, Car J’Avais Agi Par Ignorance

Ce texte de Paul est, à lui tout seul, une superbe célébration pénitentielle ; rien n’y manque : l’aveu, le repentir, la proclamation de l’amour et du pardon de Dieu, et enfin le départ en mission pour annoncer à la face du monde la miséricorde de Dieu. La première phrase dit bien le sens du texte : « Je suis plein de gratitude » ; et c’est doublement vrai. C’est parce qu’il se reconnaît pécheur pardonné, lui l’ancien persécuteur, qu’il peut accueillir et reconnaître le pardon reçu et qu’il est du coup plein de reconnaissance, d’action de grâce. Et ces quelques lignes débordent littéralement de joie et de reconnaissance : « Il m’a estimé digne de confiance… moi qui étais autrefois blasphémateur, persécuteur, violent. » C’est cela l’inouï de l’amour de Dieu : il n’a pas attendu que Paul ait fait ses preuves pour lui confier un ministère. Il lui a fait confiance ; et c’est cette confiance qui a converti Paul et qui désormais le remplit de reconnaissance et d’énergie pour sa mission… « Je suis plein de gratitude envers celui qui me donne la force… car il m’a estimé digne de confiance ». Et cet amour et ce pardon que le Christ a prodigués à Paul, nous pouvons être certains qu’il nous les prodigue à nous aussi ; il n’y a pas des traitements différents pour les uns et les autres. Dieu n’est que miséricorde, il ne faut jamais l’oublier : quel que soit notre passé, il est toujours possible d’accueillir son pardon ; à chaque instant il nous fait confiance.

« Il m’a été fait miséricorde, car j’avais agi par ignorance… » : on entend ici en écho la phrase du Christ en croix, « Père, pardonne-leur… ils ne savent pas ce qu’ils font ». Nous devrions toujours penser que ceux qui font le mal le font par ignorance. Pierre dit exactement la même chose aux Juifs de Jérusalem dans les Actes des Apôtres : « Frères, je sais bien que vous avez agi dans l’ignorance, vous et vos chefs » (Ac 3,17). Paul était d’une parfaite bonne foi quand il persécutait les chrétiens ; il croyait défendre le vrai Dieu, la pureté de la religion juive. Mais sans qu’il s’en aperçoive, il avait fini par se tromper de Dieu. À sa manière, il était devenu à son tour idolâtre, comme les Hébreux, dans le désert, avec leur veau d’or ; il dit lui-même « J’étais blasphémateur », et cette erreur le poussait jusqu’au meurtre, puisque son seul objectif était d’emprisonner et de faire condamner les chrétiens.

Paul est très lucide sur tout cela et d’autant plus émerveillé du pardon reçu ; un pardon accordé gratuitement ; encore une chose très forte dans ces lignes et que l’on retrouve dans l’histoire de David, (dans le psaume 50/51) comme dans celle de l’enfant prodigue (dans l’évangile de Luc), c’est que Dieu n’attend pas notre aveu, notre repentir pour nous pardonner !

Aucune Noirceur Ne Décourage L’Amour De Dieu

Paul sur le chemin de Damas n’avait que haine au cœur pour les chrétiens ; il n’a pas eu le temps de demander pardon qu’il était déjà tout baigné dans la lumière et la grâce du Christ. David a vécu la même expérience : le prophète Nathan venu le trouver après sa faute a commencé par lui renouveler la confiance et la protection et les bienfaits de Dieu avant de lui demander « Alors, pourquoi as-tu fait ce qui est mal aux yeux du SEIGNEUR ? » L’enfant prodigue, quant à lui, n’a pas eu des sentiments bien admirables : c’est seulement la faim qui lui a fait reprendre le chemin de la maison et il n’a même pas eu le temps de réciter en entier sa petite formule toute faite que le Père l’étouffait de baisers et commandait la fête !

L’aveu est utile, pourtant, me direz-vous ; oui, mais non pas pour nous contempler nous ; ce que nous découvre l’aveu, ce n’est pas d’abord notre faiblesse, qui n’est plus à prouver, mais l’immensité de l’amour de Dieu qu’aucune faiblesse, aucune noirceur ne décourage. L’aveu est utile surtout pour nous faire mesurer la grandeur de celui qui nous pardonne (et aussi pour nous éclairer sur les conversions nécessaires) ; ce n’est pas la petitesse du pécheur qui compte, c’est la grandeur de Dieu. D’ailleurs le Rituel du sacrement de pénitence et de réconciliation nous le dit bien : quand il emploie le mot « confesser », il précise : le pénitent confesse d’abord l’amour de Dieu ; et le mot « confesser » veut dire « proclamer ». Donc le pénitent « proclame » d’abord l’amour de Dieu. Et là encore Paul nous donne une leçon : dans cette démarche pénitentielle à laquelle il se livre devant nous, ce n’est pas lui, Paul, qui est au centre, c’est le Christ : le Christ qui lui fait confiance, le Christ qui lui pardonne et lui donne la force, désormais, d’annoncer au monde la générosité de Dieu.

Autre élément très important de l’expérience du croyant, la responsabilité que nous donne le pardon reçu :

« S’il m’a été fait miséricorde, c’est afin qu’en moi le premier, le Christ Jésus montre toute sa patience, pour donner un exemple à ceux qui devaient croire en lui » ; pour le dire autrement, le pardon reçu ne nous engage qu’à une chose : le faire savoir. C’est une chose qu’il ne faut surtout pas garder secrète, mais qu’il faut crier sur les toits ! Là encore on croit entendre le psaume 50/51 : « SEIGNEUR, ouvre mes lèvres et ma bouche annoncera ta louange ! » sous-entendu « annoncera au monde ». Celui qui se reconnaît sauvé devient un témoignage pour le reste du monde : depuis la libération d’Égypte, le peuple libéré est devenu à la face du monde un témoin et une preuve vivante de l’existence de ce Dieu libérateur. De la même manière, Paul, pécheur pardonné, est devenu à la face du monde témoin et preuve vivante du pardon de Dieu accordé à tous les pécheurs : « Voici une parole digne de foi et qui mérite d’être accueillie sans réserve : le Christ Jésus est venu dans le monde pour sauver les pécheurs ; et moi, je suis le premier des pécheurs… » Et réellement, ce pardon reçu a ouvert les lèvres de Paul et il annonce au monde la louange de Dieu : précisément, la dernière phrase de ce passage est une pure louange de Dieu : « Au roi des siècles, Dieu immortel, invisible et unique, honneur et gloire pour les siècles des siècles. Amen. »

N.B. Beaucoup d’exégètes pensent que cette lettre ne serait pas de Paul, et même bien postérieure à sa mort. Cela ne change rien à la leçon : la communauté destinataire est invitée à méditer l’exemple du grand apôtre, le pécheur-pardonné par excellence.


Évangile : Luc 15, 1-32

Texte

1 Les publicains et les pécheurs

venaient tous à Jésus pour l’écouter.

2 Les Pharisiens et les scribes récriminaient contre lui :

« Cet homme fait bon accueil aux pécheurs,

et il mange avec eux ! »

3 Alors Jésus leur dit cette parabole :

4 « Si l’un de vous a cent brebis et en perd une,

ne laisse-t-il pas les quatre-vingt-dix-neuf autres dans le désert

pour aller chercher celle qui est perdue,

jusqu’à ce qu’il la retrouve ?

5 Quand il l’a retrouvée,

tout joyeux, il la prend sur ses épaules,

6 et, de retour chez lui, il réunit ses amis et ses voisins ;

il leur dit :

Réjouissez-vous avec moi,

car j’ai retrouvé ma brebis,

celle qui était perdue !

7 Je vous le dis :

c’est ainsi qu’il y aura de la joie dans le ciel

pour un seul pécheur qui se convertit,

plus que pour quatre-vingt-dix-neuf justes

qui n’ont pas besoin de conversion.

8 Ou encore, si une femme a dix pièces d’argent et en perd une,

ne va-t-elle pas allumer une lampe, balayer la maison,

et chercher avec soin jusqu’à ce qu’elle la retrouve ?

9 Quand elle l’a retrouvée,

elle réunit ses amies et ses voisines

et leur dit :

Réjouissez-vous avec moi,

car j’ai retrouvé la pièce d’argent que j’avais perdue !

10 De même, je vous le dis :

il y a de la joie chez les anges de Dieu

pour un seul pécheur qui se convertit. »

11 Jésus dit encore :

« Un homme avait deux fils.

12 Le plus jeune dit à son père :

Père, donne-moi la part d’héritage qui me revient.

Et le père fit le partage de ses biens.

13 Peu de jours après,

le plus jeune rassembla tout ce qu’il avait

et partit pour un pays lointain,

où il gaspilla sa fortune en menant une vie de désordre.

14 Quand il eut tout dépensé,

une grande famine survint dans cette région,

et il commença à se trouver dans la misère.

15 Il alla s’embaucher chez un homme du pays

qui l’envoya dans ses champs garder les porcs.

16 Il aurait bien voulu se remplir le ventre

avec les gousses que mangeaient les porcs,

mais personne ne lui donnait rien.

17 Alors, il réfléchit :

Tant d’ouvriers chez mon père ont du pain en abondance,

et moi, ici je meurs de faim !

18 Je vais retourner chez mon père,

et je lui dirai :

Père, j’ai péché contre le ciel et contre toi.

19 Je ne mérite plus d’être appelé ton fils.

Prends-moi comme l’un de tes ouvriers.

20 Il partit donc pour aller chez son père.

Comme il était encore loin,

son père l’aperçut et fut saisi de pitié ;

il courut se jeter à son cou

et le couvrit de baisers.

21 Le fils lui dit :

Père, j’ai péché contre le ciel et contre toi.

Je ne mérite plus d’être appelé ton fils…

22 Mais le père dit à ses domestiques :

Vite, apportez le plus beau vêtement pour l’habiller.

Mettez-lui une bague au doigt et des sandales aux pieds.

23 Allez chercher le veau gras, tuez-le ;

mangeons et festoyons.

24 Car mon fils que voilà était mort,

et il est revenu à la vie ;

il était perdu,

et il est retrouvé.

Et ils commencèrent la fête.

25 Le fils aîné était aux champs.

A son retour, quand il fut près de la maison,

il entendit la musique et les danses.

26 Appelant un des domestiques,

il demanda ce qui se passait.

27 Celui-ci répondit :

C’est ton frère qui est de retour.

Et ton père a tué le veau gras,

parce qu’il a vu revenir sons fils en bonne santé.

28 Alors le fils aîné se mit en colère,

et il refusait d’entrer.

Son père, qui était sorti, le suppliait.

29 Mais il répliqua :

Il y a tant d’années que je suis à ton service

sans avoir jamais désobéi à tes ordres,

et jamais tu ne m’as donné un chevreau

pour festoyer avec mes amis.

30 Mais, quand ton fils que voilà est arrivé,

après avoir dépensé ton bien avec des filles,

tu as fait tuer pour lui le veau gras !

31 Le père répondit :

Toi, mon enfant, tu es toujours avec moi,

et tout ce qui est à moi est à toi.

32 Il fallait bien festoyer et se réjouir ;

car ton frère que voilà était mort,

et il est revenu à la vie ;

il était perdu,

et il est retrouvé. »

Commentaire

Dieu Veille Sur Nous Comme Sur La Prunelle De Son Œil

« Cet homme fait bon accueil aux pécheurs, et il mange avec eux ! » Dans la bouche des scribes et des Pharisiens, c’est un reproche ; au contraire, pour l’évangéliste et pour nous-mêmes, comme pour Paul dans la lettre à Timothée (notre deuxième lecture), c’est, bien sûr, un sujet d’émerveillement ! Pourquoi ? Parce que nous n’aurions pas l’audace, ni les uns ni les autres, de nous compter parmi les quatre-vingt-dix-neuf justes de la première parabole. Chacun de nous est ce pécheur invité à donner de la joie au ciel par sa conversion. Entendons-nous bien : le mot « conversion » ne signifie pas changement de religion, mais un changement de direction, un véritable demi-tour : nous tournions le dos à Dieu, et nous nous retournons vers lui. Eh bien, nous pouvons nous dire que chaque fois que nous avons pris la décision de faire demi-tour, nous avons donné de la joie au ciel.

La joie est bien la tonalité majeure de ces trois paraboles : la joie de Dieu s’entend. Une fois encore, on est dans la droite ligne de l’Ancien Testament ; là où nous entendions Sophonie parler de « l’exultation» de Dieu : « Le SEIGNEUR ton Dieu est en toi… Il aura en toi sa joie et son allégresse, il te renouvellera par son amour ; il exultera pour toi et se réjouira, comme aux jours de fête » (So 3,17-18). Pourquoi une telle joie quand nous prenons le chemin de la réconciliation ? Parce que Dieu tient à nous comme à la prunelle de ses yeux. Et l’expression n’est pas trop forte, elle aussi nous vient tout droit de l’Ancien Testament, plus précisément du livre du Deutéronome : « Le SEIGNEUR trouve son peuple au pays du désert… Il l’entoure, il l’élève, il le garde comme la prunelle de son œil » (Dt 32,10).

Il veille, en effet, au point de partir lui-même à la recherche de la brebis perdue, car il sait bien qu’elle ne reviendra pas toute seule ; il veille au point de mettre la maison sens dessus dessous pour retrouver la pièce ; et s’il ne part pas lui-même à la recherche du prodigue, c’est pour respecter sa liberté ; mais il veille, là encore, au point d’attendre sur le pas de la porte l’ingrat qui est parti au loin et de l’accueillir par une fête sans s’interroger sur les véritables sentiments de son fils : car on peut quand même se demander si la contrition du garçon est vraiment parfaite. Et, plus tard, il supplie le fils aîné parce que, pour lui, la fête n’est pas complète s’il en manque un.

Dernière remarque : Jésus fait appel à notre expérience : ‘Lequel d’entre vous n’irait pas chercher sa brebis perdue…?’ Ce qui veut dire que, quelque part, nous lui ressemblons, ce qui n’est pas étonnant. Ne peut-on pas en déduire que chaque fois que nous avons fait la fête pour l’enfant qui revient, chaque fois que nous avons pardonné à l’ami, à l’époux, à l’épouse, (à l’ennemi aussi !), chaque fois que nous avons remué ciel et terre pour essayer d’empêcher quelqu’un de sombrer, physiquement ou moralement, nous avons ressemblé à Dieu ; nous avons été son image : ce qui est, après tout, notre vocation, n’est-il pas vrai ?

N.-B. : la troisième parabole, celle de l’enfant prodigue est proposée pour le quatrième dimanche de Carême, de l’Année C ; on ne trouve donc ici que quelques remarques sur l’ensemble des trois paraboles, puisque, cette fois, elles nous sont proposées en une seule et même lecture.


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