📗 Commentaire pastoral de Marie-Noëlle Thabut


Première lecture : ISAÏE 49, 14 - 15

Texte

14        Jérusalem disait : « Le SEIGNEUR m’a abandonnée, mon Seigneur m’a oubliée. » 15        Une femme peut-elle oublier son nourrisson, ne plus avoir de tendresse pour le fils de ses entrailles ? Même si elle l’oubliait, moi, je ne t’oublierai pas, – dit le Seigneur.

Commentaire

Le cha­pi­tre 49 du li­vre d’Isaïe est un tex­te pro­di­gieux. Il faut le li­re in­té­gra­le­ment pour dé­cou­vrir com­ment un peu­ple au plus pro­fond de la mis­è­re, re­tro­u­ve l’espérance. Le peu­ple d’Israël est en Exil à Ba­by­lo­ne et le mo­ral est au plus bas : on se ré­pè­te  « Le SEI­GNEUR m’a aban­don­née, mon Dieu m’a ou­bliée. » Tout conduit à confir­mer ce cons­tat : Jé­ru­sa­lem est dé­vas­tée, des étran­gers s’installent dans les dé­com­bres ; si un jour on ren­trait, que re­tro­u­ve­rait-on ? Du peu­ple, il ne res­te pres­que per­son­ne ; la fa­mille roya­le est étein­te ; et les an­nées pas­sant, tous ceux qui sont ar­ri­vés en­co­re va­li­des à Ba­by­lo­ne après l’épreuve de la dé­por­ta­tion meu­rent les uns après les au­tres. Un Exil de cin­quan­te an­nées, c’est très long, c’est plus que la du­rée d’une gé­né­ra­tion. Pi­re, com­ment gar­der la foi par­mi ces étran­gers ido­lâ­tres ? Dans ces condi­tions dé­plo­ra­bles, peut-on en­co­re par­ler d’Alliance avec Dieu ? La ten­ta­tion est gran­de de croi­re que Dieu les a ou­bliés. Et, d’ailleurs, les succès des Babyloniens ne sont-ils pas la preuve que notre Dieu nous a laissés tomber ?

A­lors le pro­phè­te Isaïe cherche par tous les moyens à convaincre ses compatriotes que rien ne pourra détruire l’Alliance proposée par Dieu à son peuple, tout simplement parce que, même si les hommes sont parfois infidèles, Dieu, lui, reste toujours fidèle.

Pour rendre son message encore plus percutant, Isaïe fait référence à notre expérience humaine, celle de la tendresse des mamans pour leurs bébés : « Une femme peut-elle oublier son nourrisson, ne plus avoir de tendresse pour le fils de ses entrailles ? Mê­me si el­le pou­vait l’oublier, moi, je ne t’oublierai pas. » Et Isaïe, dans ce cha­pi­tre 49 dé­ve­lop­pe tou­te une sé­rie d’images : Pour Dieu, Is­raël est l’enfant bien-ai­mé, (« Le SEI­GNEUR m’a ap­pe­lé dès le sein ma­ter­nel, dès le ven­tre de ma mè­re il s’est ré­pé­té mon nom. » Is 49, 1), la flè­che la plus pré­cieu­se de son car­quois (« Il m’a dis­po­sé com­me une flè­che acé­rée, dans son car­quois il m’a te­nu ca­ché. » Is 49, 2), le ser­vi­teur qui ré­a­li­se les œuvres de Dieu (« Mon ser­vi­teur, c’est toi, Is­raël, toi par qui je ma­ni­fes­te­rai ma splen­deur. » Is 49, 3), la mar­que d’amour gra­vée sur les mains de Dieu (« Voi­ci que sur mes pau­mes je t’ai gra­vé » Is 49, 16). À la même époque, on peut lire chez Jérémie : « Oui, je suis un pè­re pour Is­raël, Éphraïm est mon fils aî­né. » (Jr 31, 9).

Tout cela prouve qu’au temps de l’Exil à Babylone, c’est-à-dire au sixième siècle av. J.-C., les prophètes parlaient déjà de Dieu comme d’un Père. On n’a donc pas at­ten­du le Nou­veau Tes­ta­ment pour ap­pe­ler Dieu « Pè­re » ; mais pour être tout à fait hon­nê­te, on n’a pas at­ten­du non plus l’Ancien Tes­ta­ment ni le peu­ple hé­breu ; les au­tres peu­ples aus­si in­vo­quaient leur dieu com­me leur pè­re ; par exem­ple, au quatorzième siè­cle, à Uga­rit  (en Syrie), le dieu su­prê­me s’appelle « El, roi-pè­re » ; mais le ti­tre de pè­re, chez les au­tres peu­ples, a deux si­gni­fi­ca­tions : pre­miè­re­ment un sens d’autorité dou­blée de ten­dres­se ; deuxiè­me­ment un sens de pa­ter­ni­té char­nel­le ; la Bi­ble a gar­dé le pre­mier sens, mais a tou­jours re­fu­sé de consi­dé­rer Dieu com­me un pè­re bio­lo­gi­que à la ma­niè­re hu­mai­ne. Dieu est le Tout-Au­tre, sur ce plan-là aus­si.

C’est pour cet­te rai­son, d’ailleurs, qu’on ne trou­ve que tar­di­ve­ment, dans l’Ancien Tes­ta­ment, des af­fir­ma­tions pé­remp­toi­res du gen­re « Dieu est vo­tre Pè­re » ; pen­dant trop long­temps, on au­rait ris­qué de se mé­pren­dre et de l’imaginer pè­re à la ma­niè­re hu­mai­ne, com­me les peu­ples voi­sins. Mais, à l’époque de l’Exil, la paternité de Dieu à l’égard de son peuple était acquise.

C’est sur cette conviction que le prophète Isaïe veut adosser l’espérance de ses compatriotes exilés : comme un Père vole au secours de ses enfants, Dieu tiendra les promesses de son Alliance et donc il libèrera son peuple de la captivité à Babylone. Le tout petit paragraphe du chapitre 49 d’Isaïe que nous lisons aujourd’hui est entouré de part et d’autre par des promesses de re­tour au pays : dans les versets qui précèdent notre lecture, on peut lire : « De bien loin ils ar­ri­vent, les uns du Nord et de l’Ouest, les au­tres, de la ter­re d’Assouan. » et encore « Le SEI­GNEUR ré­confor­te son peu­ple, et à ces hu­mi­liés il mon­tre sa ten­dres­se. » (Is 49, 12-13). Et, dans les versets qui suivent : « Ils ac­cou­rent tes bâ­tis­seurs, et tes dé­mo­lis­seurs, tes dé­vas­ta­teurs loin de toi s’en vont. Por­te tes re­gards sur les alen­tours et vois : tous ils se ras­sem­blent, ils vien­nent vers toi. Par ma vie, ora­cle du SEI­GNEUR, oui, tu les re­vê­ti­ras tous com­me une pa­ru­re, tel­le une pro­mi­se, tu te fe­ras d’eux une cein­ture. Oui, dé­vas­ta­tion, dé­so­la­tion, ter­re de dé­mo­li­tion que tu es, oui, dés­or­mais tu se­ras trop étroi­te pour l’habitant, tan­dis que pren­dront le lar­ge ceux qui t’engloutissaient. *De nou­veau, ils di­ront à tes oreilles, les fils dont tu res­sen­tais la pri­va­tion : L’espace est trop étroit pour moi. Pla­ce pour moi !

Tiens-toi ser­rée que je puis­se ha­bi­ter. » et encore « Tu di­ras dans ton cœur : ‘Moi, j’étais pri­vée d’enfant, sté­ri­le, en dé­por­ta­tion, éli­mi­née ; ceux-là, qui les a fait gran­dir ? Voi­là que je res­tais seu­le ; ceux-là, où donc étaient-ils ?*… Ils ra­mè­ne­ront tes fils dans leurs bras, et tes filles se­ront his­sées sur leurs épau­les. » (Is 49, 17-22).

Il faut quand mê­me de l’audace pour an­non­cer de tel­les pro­mes­ses à un peu­ple en exil. C’est pres­que trop beau pour être vrai, di­rait-on. Mais cet­te au­da­ce est cel­le mê­me de Dieu. Pour bien pré­ci­ser que cet­te pa­ro­le n’est pas la sien­ne, Isaïe prend soin de par­se­mer ce cha­pi­tre de for­mu­les tel­les que « Ora­cle du Sei­gneur », ou « Pa­ro­le du Sei­gneur » ou en­co­re « Ain­si par­le le Sei­gneur ». Gé­né­ra­le­ment, quand les pro­phè­tes in­sis­tent sur ce point, c’est par­ce que les pa­ro­les qu’ils ont à di­re de la part de Dieu sont par­ti­cu­liè­re­ment dif­fi­ci­les à en­ten­dre.

PSAU­ME 61 (62)2     Je n’ai de re­pos qu’en Dieu seul, mon sa­lut vient de lui. 3     Lui seul est mon ro­cher, mon sa­lut, ma ci­ta­del­le : je suis in­é­bran­la­ble.

8     Mon sa­lut et ma gloi­re se trou­vent près de Dieu. Chez Dieu, mon re­fu­ge, mon ro­cher im­pre­na­ble.

9     Comptez sur lui en tout temps, vous, le peu­ple. De­vant lui, épan­chez vo­tre cœur : Dieu est pour nous un re­fu­ge.

Clairement, ce psaume est une invitation à la confiance : « Je n’ai de re­pos qu’en Dieu seul, mon sa­lut vient de lui. Lui seul est mon ro­cher, mon sa­lut, ma ci­ta­del­le : je suis in­é­bran­la­ble… Comptez sur lui en tout temps, vous, le peu­ple. » Cette recommandation tombe à point nommé pour le peuple malheureux en Exil à Babylone que nous évoquions à propos de la première lecture.

Comme très souvent dans les psaumes, c’est l’expérience de l’Exode qui est le meilleur argument de l’espérance. Car, pendant les quarante années de pérégrinations dans le désert du Sinaï, on a eu maintes occasions d’expérimenter la sollicitude de Dieu. Ici, par exemple, nous entendons à deux reprises le mot « rocher » qui fait référence à un événement très précis de l’Exode. Un événement qui a marqué la mémoire du peuple tout entier à tel point qu’il est évoqué à plusieurs reprises dans les textes bibliques.

D’après le livre de l’Exode, cela se passait à Rephidim dans le sud de la péninsule du Sinaï. De loin, on voyait les palmiers de l’oasis et chacun espérait trouver de quoi étancher sa soif. Mais, ô surprise, l’oued était à sec. La bonne réaction aurait été de faire confiance : Dieu ne nous avait pas amenés aussi loin pour nous laisser mourir de soif. Certainement, il dicterait à Moïse une solution.

Au lieu de cela, le peuple tout entier, pris de peur, s’est mis à récriminer. Non seulement, Moïse avait été bien imprudent de faire courir de tels risques à son peuple, mais on en vint à le soupçonner d’avoir ainsi manigancé la mort de tous ceux qui l’accompagnaient. Alors, ce fut au tour de Moïse d’être en danger. Si cela continue, ils vont me lapider, pensa-t-il.

Or, quelle fut la réponse de Dieu à la révolte de son peuple ? Ce fut le don au-de­là de la ré­vol­te, le par­don : Il a dit à Moïse de se munir de son bâton, celui avec lequel il avait frappé le fleuve, la nuit de la sortie d’Égypte, et de frapper le rocher, ce que Moïse a fait bien sûr. Et alors de l’eau a coulé du rocher. « Dieu a fait jaillir l’eau du ro­cher de gra­nit » raconte le livre du Deutéronome (Dt 8, 15). Pour retenir la leçon de ce moment de soupçon de son peuple, Moïse appela ce lieu non plus Rephidim mais Massa et Meriba, ce qui signifie « Épreuve et Querelle » parce qu’on avait querellé Dieu (à travers son envoyé Moïse) et parce qu’on avait exigé de lui un signe.

Ces mots de Massa et Meriba se retrouvent à plusieurs reprises chez les auteurs bibliques comme une méditation sur la tentation sans cesse renaissante de l’humanité de soupçonner Dieu de ne pas lui vouloir du bien. Voici, par exemple, le rappel du psaume 95/94 : « Puissiez-vous aujourd’hui écouter la voix du SEIGNEUR ! Ne durcissez pas votre cœur comme à Meriba, comme au jour de Massa dans le désert, où vos pères m’ont défié et mis à l’épreuve, alors qu’ils m’avaient vu à l’œuvre. » L’œuvre de Dieu, c’est le miracle de la sortie d’Égypte. Et le livre du Deutéronome dit la même chose à sa manière : « Vous ne mettrez pas à l’épreuve le SEIGNEUR votre Dieu comme vous l’avez fait à Massa.

Dés­or­mais, le sim­ple mot « ro­cher » évo­que cet­te fi­dé­li­té de Dieu mal­gré tou­tes les in­fi­dé­li­tés et les ré­vol­tes de son peu­ple. On ne s’étonne donc pas de le rencontrer souvent dans les psaumes, comme une sorte de garde-fou contre le soupçon.

Le récit de la scène du jardin d’Éden relate de manière imagée ce problème éternel de l’humanité : créé par pur amour, et nanti de tous les pouvoirs sur la création, l’homme ne connaît qu’une limite à sa liberté, l’interdiction de prendre le fruit d’un certain arbre. La désobéissance mettrait l’homme en grand danger, a prévenu Dieu : « Tu pourras manger de tout arbre du jardin, mais tu ne mangeras pas de l’arbre de la connaissance de ce qui rend heureux ou malheureux, car du jour où tu en mangeras, tu devras mourir. » (Gn 2,  16-17). Là encore, c’est une question de confiance qui est posée à l’homme. Le texte suggère que l’homme devrait raisonner de la façon suivante : Dieu a fait preuve de sa bienveillance, pourquoi voudrait-il du mal à sa créature ? De toute évidence la consigne lui est donnée pour son bien ; sans doute le fruit est-il vénéneux. Il vaut donc mieux s’en abstenir comme Dieu l’a ordonné.

Mais, malheureusement, l’homme se laisse gagner par le soupçon : une petite voix inspire à la femme l’idée que Dieu n’agit que par jalousie. Le mieux serait donc de lui désobéir… et l’on connaît la suite. L’homme et la femme ne meurent pourtant pas tout de suite de mort biologique, mais la relation de confiance est morte et le soupçon se répand comme un poison mortel, un venin qui inocule la mort spirituelle à l’humanité.

Les psaumes, et tout particulièrement celui de ce dimanche, sont un lieu privilégié de lutte contre ce soupçon qui nous empoisonne. À tel point que le verset « Lui seul est mon ro­cher, mon sa­lut, ma ci­ta­del­le : je suis in­é­bran­la­ble » est dit deux fois, comme une sorte de refrain. Et le prophète Isaïe, en son temps, mettait en garde le jeune roi Achaz contre la tentation du manque de foi : « Si vous ne croyez pas, vous ne tien­drez pas »  (Is 7, 9).

Saint Paul, à son tour, qui est imprégné des Écritures, poursuit la méditation de l’Ancien Testament sur le soupçon qui habite trop souvent les hommes. Et, à l’attitude d’Adam, le soupçonneux, il aime opposer l’attitude de confiance du Christ, qu’il appelle « le nouvel Adam ».


Psaume : Psaume 61 (62) 2-3

Texte

2 Je n’ai de repos qu’en Dieu seul,

mon salut vient de lui.

3 Lui seul est mon rocher, mon salut,

ma citadelle : je suis inébranlable.

8 Mon salut et ma gloire

se trouvent près de Dieu.

Chez Dieu, mon refuge,

mon rocher imprenable.

9 Comptez sur lui en tout temps,

vous, le peuple.

Devant lui, épanchez votre coeur :

Dieu est pour nous un refuge.

Commentaire

Clairement, ce psaume est une invitation à la confiance : « Je n’ai de repos qu’en Dieu seul, mon salut vient de lui. Lui seul est mon rocher, mon salut, ma citadelle : je suis inébranlable… Comptez sur lui en tout temps, vous, le peuple. » Cette recommandation tombe à point nommé pour le peuple malheureux en Exil à Babylone que nous évoquions à propos de la première lecture.

Comme très souvent dans les psaumes, c’est l’expérience de l’Exode qui est le meilleur argument de l’espérance. Car, pendant les quarante années de pérégrinations dans le désert du Sinaï, on a eu maintes occasions d’expérimenter la sollicitude de Dieu. Ici, par exemple, nous entendons à deux reprises le mot « rocher » qui fait référence à un événement très précis de l’Exode. Un événement qui a marqué la mémoire du peuple tout entier à tel point qu’il est évoqué à plusieurs reprises dans les textes bibliques.

D’après le livre de l’Exode, cela se passait à Rephidim dans le sud de la péninsule du Sinaï. De loin, on voyait les palmiers de l’oasis et chacun espérait trouver de quoi étancher sa soif. Mais, ô surprise, l’oued était à sec. La bonne réaction aurait été de faire confiance : Dieu ne nous avait pas amenés aussi loin pour nous laisser mourir de soif. Certainement, il dicterait à Moïse une solution.

Au lieu de cela, le peuple tout entier, pris de peur, s’est mis à récriminer. Non seulement, Moïse avait été bien imprudent de faire courir de tels risques à son peuple, mais on en vint à le soupçonner d’avoir ainsi manigancé la mort de tous ceux qui l’accompagnaient. Alors, ce fut au tour de Moïse d’être en danger. Si cela continue, ils vont me lapider, pensa-t-il.

Or, quelle fut la réponse de Dieu à la révolte de son peuple ? Ce fut le don au-delà de la révolte, le pardon : Il a dit à Moïse de se munir de son bâton, celui avec lequel il avait frappé le fleuve, la nuit de la sortie d’Egypte, et de frapper le rocher, ce que Moïse a fait bien sûr. Et alors de l’eau a coulé du rocher. « Dieu a fait jaillir l’eau du rocher de granit » raconte le livre du Deutéronome (Dt 8, 15). Pour retenir la leçon de ce moment de soupçon de son peuple, Moïse appela ce lieu non plus Rephidim mais Massa et Meriba, ce qui signifie « Epreuve et Querelle » parce qu’on avait querellé Dieu (à travers son envoyé Moïse) et parce qu’on avait exigé de lui un signe.

Ces mots de Massa et Meriba se retrouvent à plusieurs reprises chez les auteurs bibliques comme une méditation sur la tentation sans cesse renaissante de l’humanité de soupçonner Dieu de ne pas lui vouloir du bien. Voici, par exemple, le rappel du psaume 95/94 : « Puissiez-vous aujourd’hui écouter la voix du SEIGNEUR ! Ne durcissez pas votre coeur comme à Meriba, comme au jour de Massa dans le désert, où vos pères m’ont défié et mis à l’épreuve, alors qu’ils m’avaient vu à l’œuvre. » L’œuvre de Dieu, c’est le miracle de la sortie d’Egypte. Et le livre du Deutéronome dit la même chose à sa manière : « Vous ne mettrez pas à l’épreuve le SEIGNEUR votre Dieu comme vous l’avez fait à Massa.

Désormais, le simple mot « rocher » évoque cette fidélité de Dieu malgré toutes les infidélités et les révoltes de son peuple. On ne s’étonne donc pas de le rencontrer souvent dans les psaumes, comme une sorte de garde-fou contre le soupçon.

Le récit de la scène du jardin d’Eden relate de manière imagée ce problème éternel de l’humanité : créé par pur amour, et nanti de tous les pouvoirs sur la création, l’homme ne connaît qu’une limite à sa liberté, l’interdiction de prendre le fruit d’un certain arbre. La désobéissance mettrait l’homme en grand danger, a prévenu Dieu : « Tu pourras manger de tout arbre du jardin, mais tu ne mangeras pas de l’arbre de la connaissance de ce qui rend heureux ou malheureux, car du jour où tu en mangeras, tu devras mourir. » (Gn 2, 16-17). Là encore, c’est une question de confiance qui est posée à l’homme. Le texte suggère que l’homme devrait raisonner de la façon suivante : Dieu a fait preuve de sa bienveillance, pourquoi voudrait-il du mal à sa créature ? De toute évidence la consigne lui est donnée pour son bien ; sans doute le fruit est-il vénéneux. Il vaut donc mieux s’en abstenir comme Dieu l’a ordonné.

Mais, malheureusement, l’homme se laisse gagner par le soupçon : une petite voix inspire à la femme l’idée que Dieu n’agit que par jalousie. Le mieux serait donc de lui désobéir… et l’on connaît la suite. L’homme et la femme ne meurent pourtant pas tout de suite de mort biologique, mais la relation de confiance est morte et le soupçon se répand comme un poison mortel, un venin qui inocule la mort spirituelle à l’humanité.

Les psaumes, et tout particulièrement celui de ce dimanche, sont un lieu privilégié de lutte contre ce soupçon qui nous empoisonne. A tel point que le verset « Lui seul est mon rocher, mon salut, ma citadelle : je suis inébranlable » est dit deux fois, comme une sorte de refrain. Et le prophète Isaïe, en son temps, mettait en garde le jeune roi Achaz contre la tentation du manque de foi : « Si vous ne croyez pas, vous ne tiendrez pas » (Is 7, 9).

Saint Paul, à son tour, qui est imprégné des Ecritures, poursuit la méditation de l’Ancien Testament sur le soupçon qui habite trop souvent les hommes. Et, à l’attitude d’Adam, le soupçonneux, il aime opposer l’attitude de confiance du Christ, qu’il appelle « le nouvel Adam ».


Deuxième lecture : 1 Corinthiens 4, 1-5

Texte

Frères,

1 Il faut que l’on nous regarde seulement

comme les serviteurs du Christ

et les intendants des mystères de Dieu.

2 Et ce que l’on demande aux intendants,

c’est en somme de mériter confiance.

3 Pour ma part, je me soucie fort peu de votre jugement sur moi,

ou de celui que prononceraient les hommes ;

d’ailleurs, je ne me juge même pas moi-même.

4 Ma conscience ne me reproche rien,

mais ce n’est pas pour cela que je suis juste :

celui qui me juge, c’est le Seigneur.

5 Alors, ne portez pas de jugement prématuré,

mais attendez la venue du Seigneur,

car il mettra en lumière ce qui est caché dans les ténèbres,

et il fera paraître les intentions secrètes.

Alors, la louange qui revient à chacun

lui sera donnée par Dieu.

Commentaire

Depuis le début de sa lettre, Paul se bat contre les querelles de clans qui divisent la communauté de Corinthe : chacun ne jure plus que par son prédicateur préféré, Apollos, ou Pierre ou Paul lui-même. Les choses vont si loin que les gens en sont venus à adopter un langage d’esclaves puisque les uns et les autres disent : « Moi, j’appartiens à Apollos (ou à Pierre ou à Paul) » (1 Co 1, 12) ; « appartenir à » était l’expression employée dans les cas d’esclavage.

Les querelles qui divisent la jeune communauté révèlent donc un véritable problème de fond : le Christ est venu pour faire de nous des hommes libres et voilà les Corinthiens qui s’inventent une nouvelle forme d’esclavage. On sait que dans toutes les communautés où il est passé, Paul a milité pour une véritable liberté : on peut être esclave de certaines manières de penser ou d’agir, de certains conformismes, de certaines modes. Les querelles à propos des habitudes alimentaires, par exemple, ont empoisonné par moments la vie des premières communautés chrétiennes. On en aura l’écho plus loin dans cette même lettre aux Corinthiens. Ici, il s’agit d’un autre esclavage : celui des maîtres à penser.

Il est urgent de remettre les choses à leur place ; les prédicateurs ne sont pas des maîtres à qui vous devriez appartenir, ils sont des serviteurs et rien d’autre : « Il faut que l’on nous regarde seulement comme les serviteurs du Christ et les intendants des mystères de Dieu. » « L’Intendant » n’est pas le « propriétaire » et il peut être destitué s’il outrepasse ses droits. De la même manière, si un prédicateur peut devenir un gourou, alors il est un mauvais prédicateur ; il n’est pas un bon serviteur du Christ puisqu’il n’a réussi qu’à centrer ses fidèles sur sa propre personne au lieu de les tourner vers le Christ. Ici, Paul s’interroge lui-même et cela explique la tristesse du ton de ce passage : « Ma conscience ne me reproche rien, mais ce n’est pas pour cela que je suis juste ». Ce n’est pas son orgueil qui est blessé : l’enjeu est beaucoup plus grave : puisqu’il y a des gens pour dire : « Moi, j’appartiens à Paul », cela veut-il dire qu’il aurait capté l’attachement de certains au lieu de les tourner vers le Seigneur ?

Deuxième enjeu de ces attachements excessifs à tel ou tel : inévitablement, on en vient à porter des jugements : opter pour Apollos ou Pierre ou Paul, de manière exclusive, conduit à dénigrer les autres. Or seul le Seigneur sait juger les uns et les autres : les prophètes l’ont sans cesse répété, Dieu seul est le juste juge. L’argument donné par Paul est très intéressant : seul le maître peut s’autoriser à juger son serviteur ; aucun ou aucune d’entre nous ne peut se hasarder sans ridicule à juger les services rendus à quelqu’un d’autre. Dans la lettre aux Romains, Paul le dit très clairement : « Qui es-tu pour juger un serviteur qui ne t’appartient pas ? » (Rm 14, 4). Nous sommes les intendants des mystères de Dieu : comme leur nom l’indique, ce sont des « mystères », c’est-à-dire qu’ils nous échappent ; et tant qu’ils nous échappent, tout jugement est prématuré ! « Alors, dit Paul, ne portez pas de jugement prématuré, mais attendez la venue du Seigneur ». Ce projet de Dieu nous dépasse tellement que nous sommes par nous-mêmes incapables de discerner son état d’avancement et la contribution des uns et des autres à ce projet. Voilà qui rend dérisoires toutes querelles et dissensions sur la qualité de tel ou tel serviteur de l’évangile !

Je reviens à cette expression : « intendants des mystères de Dieu ». Voilà le titre magnifique donné par Paul aux baptisés que nous sommes. Quand quelqu’un nous demande quel est notre métier, nous viendrait-il à l’idée de répondre que nous sommes « intendants des mystères de Dieu ». C’est pourtant le premier but de nos vies ; l’évangile de ce dimanche le redira fortement !

Enfin, si on regarde le texte d’un peu plus près, Paul emploie deux mots : celui qui a été traduit par « serviteur » (upèretas) désigne un subordonné, un subalterne ; l’autre terme (oikonomos) est quelqu’un d’important, un homme de confiance, ce que notre traduction rend par « intendant ». Les deux mots nous vont bien : « serviteurs quelconques » selon l’expression retenue par Luc (Lc 17, 10), simples subalternes, nous le sommes, et c’est rassurant. L’œuvre de Dieu ne nous appartient pas. Nous faisons tranquillement notre petit possible au jour le jour, et cela suffit à notre joie intérieure.

« Intendants », nous le sommes également, fiers de la confiance qui nous est faite. Or l’importance d’un intendant se mesure à la taille de la propriété ou à l’importance de la fortune qu’il doit gérer. Eh bien nous, nous sommes les intendants du Maître du monde et de l’histoire ! « Intendants des mystères de Dieu », dit Paul. Les deux mots employés par Paul se contrebalancent en quelque sorte : ils nous permettent de pressentir la grandeur de notre mission au cœur même de notre petitesse !

On comprend alors pourquoi les petites querelles des Corinthiens pouvaient affliger Paul. Elles ne sont pas à la hauteur de l’enjeu véritable de nos vies qui n’est autre que le Jour que nous attendons tous avec ferveur : celui de la venue du Seigneur.


Évangile : Matthieu 6, 24 - 34

Texte

Comme les disciples s’étaient rassemblés

autour de Jésus, sur la montagne,

il leur disait :

24 « Aucun homme ne peut servir deux maîtres :

ou bien il détestera l’un et aimera l’autre,

ou bien il s’attachera à l’un et méprisera l’autre.

Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l’Argent.

25 C’est pourquoi je vous dis :

Ne vous faites pas tant de souci

pour votre vie, au sujet de la nourriture,

ni pour votre corps, au sujet des vêtements.

La vie ne vaut-elle pas plus que la nourriture,

et le corps plus que le vêtement ?

26 Regardez les oiseaux du ciel ;

ils ne font ni semailles ni moisson,

ils ne font pas de réserves dans des greniers,

et votre Père céleste les nourrit.

Ne valez-vous pas beaucoup plus qu’eux ?

27 D’ailleurs, qui d’entre vous, à force de souci,

peut prolonger tant soit peu son existence ?

28 Et au sujet des vêtements, pourquoi se faire tant de souci ?

Observez comment poussent les lis des champs :

Ils ne travaillent pas, ils ne filent pas.

29 Or je vous dis que Salomon lui-même, dans toute sa gloire,

n’était pas habillé comme l’un d’eux.

30 Si Dieu habille ainsi l’herbe des champs,

qui est là aujourd’hui,

et qui demain sera jetée au feu,

ne fera-t-il pas bien davantage pour vous,

hommes de peu de foi ?

31 Ne vous faites donc pas tant de souci :

ne dites pas : Qu’allons-nous manger ?

ou bien : Qu’allons-nous boire ?

ou encore : Avec quoi nous habiller ?

32 Tout cela, les païens le recherchent.

Mais votre Père céleste sait que vous en avez besoin.

33 Cherchez d’abord son Royaume et sa justice,

et tout cela vous sera donné par-dessus le marché.

34 Ne vous faites pas tant de souci pour demain :

demain se souciera de lui-même ;

à chaque jour suffit sa peine. »

Commentaire

On ne s’étonne pas que Jésus ait, à plusieurs reprises, abordé les questions d’argent, puisque c’est bien l’une des préoccupations majeures des hommes ; mais il me semble qu’il y a, dans le discours de Jésus, beaucoup plus que des considérations de sagesse. J’y lis au moins trois insistances : un appel à la liberté, une invitation à vérifier nos priorités et enfin une consigne de confiance.

Un appel à la liberté, d’abord. Celui qui n’avait « pas même une pierre pour reposer sa tête » jouissait d’une liberté totale de mouvement. On sait, à l’inverse, combien certains se voient obligés de consacrer leur temps et leur énergie à gérer leur fortune. Nous désirons la richesse parce que nous y voyons un moyen d’être libres et heureux (et le but est louable, en soi), mais l’inverse peut se produire, quand nous en devenons esclaves. Ce que l’on possède pourrait bien nous posséder, en définitive.

Parce que ce problème est de tous les temps, de nombreux auteurs bibliques l’ont abordé, chacun dans son style. Je vous lis ce qu’en dit le livre du Siracide : « Le souci entraîne une vieillesse prématurée » (Si 30, 24) et un peu plus loin « L’insomnie que cause la richesse finit par décharner quelqu’un, le souci qu’elle apporte éloigne le sommeil. » (Si 31, 1). Chez nous, la sagesse populaire, elle aussi, dit bien que « L’argent est un bon serviteur mais un mauvais maître » ; et c’est ce dernier terme que le texte original de notre évangile emploie : l’argent, il le dit Mamon, c’était le nom d’une puissance qui asservit le monde. Nous plier sous sa loi, c’est perdre notre liberté et notre joie.

Deuxièmement, Jésus nous invite à vérifier nos priorités : « Cherchez d’abord son Royaume et sa justice ». Le vrai trésor de nos vies, la vraie perle (pour reprendre des expressions de Jésus lui-même, cf Mt 13, 44-46), notre unique raison de vivre et de mourir, c’est le projet de Dieu, qui nous est révélé dans sa Parole. Nous pouvons nous occuper à autre chose, cela nous arrive, mais, tôt ou tard, nous lui revenons, parce que nous savons comme Pierre, que lui seul « a les paroles de la vie éternelle » (Jn 6, 68). Dans la première lettre aux Corinthiens (notre deuxième lecture), Paul nous décernait le beau titre « d’intendants des mystères de Dieu ». Ici, Jésus nous invite à rester fidèles à cette vocation et à ne pas nous tromper de métier ou de priorités, si vous préférez. « Là où est ton trésor, là aussi sera ton coeur », disait-il. D’ailleurs on peut remarquer ceci : cette partie du discours sur la montagne consacrée à la question de la richesse intervient après l’enseignement du Notre Père : or, dans le Notre Père, justement, les demandes sur la venue du Règne (« Que ton Nom soit sanctifié, que ton Règne vienne, que ta Volonté soit faite sur la terre comme au ciel ») précèdent la demande du pain quotidien.

Enfin, troisièmement, et c’est la clé de tout, peut-être, Jésus nous invite à la confiance. Si Dieu est Père, comme tout le discours sur la montagne le développe, nous pouvons nous remettre entre ses mains. A cinq reprises, dans ces quelques lignes, il emploie le même verbe en grec que nos traductions rendent par le mot « souci » ou le verbe « se soucier ». Pour illustrer son propos, il nous donne en exemple les oiseaux du ciel et les lis des champs. Puisqu’ils ont été créés par Dieu, on peut bien penser qu’ils ont leur fonction dans la création, un rôle bienfaisant à tenir dans lequel ils sont indispensables.

C’est encore plus vrai de l’homme, évidemment. Chaque homme est un collaborateur de Dieu et son travail consiste à gérer les richesses qu’il lui confie : « Emplissez la terre et dominez-la », avait dit le Créateur au premier couple humain (Gn 1, 28). C’est justement parce que l’homme est le « lieu-tenant » de Dieu qu’il peut, en toutes circonstances, garder la sérénité : « Regardez les oiseaux du ciel… votre Père céleste les nourrit. Ne valez-vous pas beaucoup plus qu’eux ?… Observez comment poussent les lis des champs… Si Dieu habille ainsi l’herbe des champs, qui est là aujourd’hui, et qui demain sera jetée au feu, ne fera-t-il pas bien davantage pour vous, hommes de peu de foi ? »

Je reviens aux demandes du Notre Père : « Donne-nous notre pain… Pardonne-nous… Délivre-nous du mal. » Ce sont des paroles de confiance absolue. Les versets que nous lisons ici ne font que commenter cette confiance qui est le tout de la vie du croyant. Une seule chose compte : entrer dans les vues de Dieu, s’attacher à son projet et tout faire pour y correspondre : « Cherchez d’abord son Royaume et sa justice, et tout cela vous sera donné par-dessus le marché. » En d’autres termes, ajustez (c’est le sens profond du mot « justice ») votre conduite à la pensée même de Dieu, à son dessein d’amour, devenez-en de plus en plus les artisans pour la petite part qui vous revient de cette tâche. Pour le reste, ne cessez pas de lui faire confiance, « votre Père sait ce dont vous avez besoin avant que vous le lui demandiez » (Mt 6, 8).


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