📗 Commentaire pastoral de Marie-Noëlle Thabut


Première lecture : Actes 1, 12 - 14

Texte

Les Apôtres après avoir vu Jésus s’en aller vers le ciel,

12 retournèrent du mont des Oliviers à Jérusalem qui n’est pas loin.

(La distance ne dépasse pas ce qui est permis le jour du sabbat.)

13 Arrivés dans la ville, ils montèrent à l’étage de la maison ;

c’est là qu’ils se tenaient tous :

Pierre, Jean, Jacques et André,

Philippe et Thomas,

Barthélémy et Matthieu,

Jacques fils d’Alphée, Simon le Zélote, et Jude fils de Jacques.

14 D’un seul coeur, ils participaient fidèlement à la prière,

avec quelques femmes dont Marie, mère de Jésus,

et avec ses frères.

Commentaire

L’Heure De La Naissance De L’Église

Jésus vient tout juste de quitter ses disciples : la première phrase de notre texte d’aujourd’hui résume en quelques mots ce qui fut certainement une étape cruciale de la vie des premiers chrétiens. Nous l’appelons l’Ascension et nous en avons fait une fête ; mais, à l’origine, n’est-ce pas plutôt un jour de deuil, un jour de grand départ ?

Après l’horreur de la Passion et de la mort de Jésus, après l’éblouissement de la Résurrection, les voilà orphelins, cette fois, et pour toujours. Mais, du coup, les voici plus proches de nous et leur attitude pourrait guider la nôtre. Nous allons donc nous intéresser de très près à leurs faits et gestes.

Jésus leur avait laissé des consignes : ne pas quitter Jérusalem, et attendre là le don de l’Esprit-Saint. Voici le récit qu’en donne le livre des actes des Apôtres : « Au cours d’un repas qu’il prenait avec eux, il leur donna l’ordre de ne pas quitter Jérusalem, mais d’y attendre que s’accomplisse la promesse du Père. Il déclara : Cette promesse, vous l’avez entendue de ma bouche : alors que Jean (Baptiste) a baptisé avec l’eau, vous, c’est dans l’Esprit Saint que vous serez baptisés d’ici peu de jours. » (Ac 1,4-5).

Et, le jour même de son départ, sur le Mont des Oliviers, il a répété : « Vous allez recevoir une force, quand le Saint Esprit viendra sur vous ; vous serez alors mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre. » (Ac 1,8). Je retiens, au passage, cette expression « la force de l’Esprit », elle devrait nous rassurer en toutes circonstances. Et Luc raconte ce qui s’est passé ensuite : « Après ces paroles, tandis que les Apôtres le regardaient, il s’éleva, et une nuée vint le soustraire à leurs yeux. »

Évidemment, ils ont respecté la consigne de leur Maître. Nous ne nous étonnons donc pas de les retrouver aussitôt après à Jérusalem ; Luc note que le mont des Oliviers est tout proche de Jérusalem : la distance n’excède pas ce qu’on appelle un « chemin de shabbat », c’est-à-dire la distance maximum que l’on peut parcourir sans violer la prescription de repos du shabbat ; c’était un peu moins d’un kilomètre ; pour être plus précis, le « chemin de shabbat » était de deux mille coudées ; et une coudée, comme son nom l’indique, c’est la longueur de l’avant-bras, soit à peu près cinquante centimètres.

Mais pourquoi Luc donne-t-il cette précision ? Faut-il en déduire que c’était un jour de sabbat ? Ou bien, en insistant sur la proximité du Mont des Oliviers, Luc veut-il suggérer que tout se passe à Jérusalem ? C’est là que s’accomplit le dessein de Dieu : là le Fils a été glorifié, là a été renouée l’Alliance entre Dieu et l’humanité, là sera donné l’Esprit.

C’Est À Jérusalem Que Tout A Commencé

C’est dans la ville sainte, donc, que commence la vie de l’Église naissante ; et Luc énumère ceux qui composent le groupe : les Onze, quelques femmes, dont Marie, la mère de Jésus et quelques frères, c’est-à-dire des disciples probablement. Là encore, les précisions ne sont certainement pas là pour l’anecdote ; nous connaissions déjà les noms des apôtres par l’évangile de Luc ; s’il nous en redonne la liste, ce n’est donc pas pour nous instruire ! Luc veut marquer la continuité dans la communauté des apôtres : ce sont les mêmes qui ont accompagné Jésus tout au long de sa vie terrestre, qui maintenant s’engagent dans la mission. Et ils ne pourront être les témoins de la Résurrection que parce qu’ils ont été témoins de la vie, de la Passion et de la mort de Jésus.

Nous retrouvons donc là le groupe que Jésus avait choisi avec ses diversités étonnantes : Pierre, Jacques, Jean et André étaient pêcheurs au bord du lac de Tibériade ; Simon était zélote : à l’époque de la vie terrestre de Jésus, cela ne représentait pas encore un engagement politique, mais c’était quand même déjà un signe de fanatisme religieux ; on se demande comment il pouvait voisiner avec Matthieu le publicain : c’est-à-dire percepteur à la solde de l’occupant, et, pour cette raison interdit de culte ! Non seulement, Jésus a réussi à les faire cohabiter autour de lui, mais, désormais, ils vont porter ensemble la responsabilité de continuer la mission de leur Maître.1

C’est sur cette communauté d’hommes tels qu’ils sont que repose désormais l’annonce de la Bonne Nouvelle. Je note deux choses :

Premièrement, leur groupe n’est pas refermé sur lui-même, il est déjà ouvert à d’autres, hommes et femmes. Deuxièmement, ils commencent cette vie de l’Église dans la prière, « d’un même cœur, ils étaient assidus », nous dit Luc. Et voilà peut-être bien le premier miracle des apôtres ! Cette prière d’un seul cœur au moment où leur Maître les quitte, où ils se retrouvent apparemment livrés à eux-mêmes et à leurs diversités qui auraient bien pu devenir des divergences.

Mais ils ne sont livrés à eux-mêmes qu’apparemment ! Jésus est désormais invisible, il n’est pas pour autant absent. Matthieu, dans son évangile, a retenu l’une des dernières phrases de Jésus : « Tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre. Allez ! De toutes les nations faites des disciples : baptisez-les au nom du Père, et du Fils, et du Saint Esprit, apprenez-leur à observer tout ce que je vous ai commandé. Et moi, je suis avec vous tous les jours, jusqu’à la fin du monde ». (Mt 28,18-20).

Les apôtres ne prient donc pas pour obtenir que Jésus se fasse proche : sa présence leur est acquise ; ils prient pour se replonger dans sa présence. Ce récit des Actes devient alors pour nous une formidable leçon d’espoir : Jésus est avec nous tous les jours, sa présence nous est acquise, à nous aussi, et la puissance de l’Esprit Saint nous accompagne. Voilà de quoi nous donner toutes les audaces !


Psaume : Psaume 26 ( 27 )

Texte

1 Le Seigneur est ma lumière et mon salut ;

de qui aurais-je crainte ?

Le Seigneur est le rempart de ma vie ;

devant qui tremblerais-je ?

4 J’ai demandé une chose au Seigneur,

la seule que je cherche :

habiter la maison du Seigneur

tous les jours de ma vie.

7 Ecoute, Seigneur, je t’appelle !

Pitié ! Réponds-moi !

8 Mon coeur m’a redit ta parole :

« Cherchez ma face ».

Commentaire

C’Est Vers Dieu Que Pleurent Mes Yeux

Ce psaume est fait tout particulièrement pour ceux qui traversent des temps difficiles ! On sait bien que les croyants ne sont pas plus épargnés que les autres par les épreuves de la vie : la foi n’est pas une baguette magique. Parfois même, les croyants souffrent à cause de leur foi ; c’est le cas dans toutes les guerres de religion ou les persécutions. Cela peut venir aussi de l’hostilité des athées et des difficultés à défendre les valeurs chrétiennes dans un monde qui ne les partage pas. Nous en aurons l’exemple dans la lettre de saint Pierre qui est notre deuxième lecture de ce dimanche.

Mais, dans les épreuves, les croyants ont une attitude particulière, car ils savent qu’ils ne sont pas seuls, abandonnés à leur triste sort, comme on dit. Ils savent qu’ils ont un interlocuteur : « C’est vers Dieu que pleurent mes yeux », disait Job (Jb 16,20). Et ils vont chercher la force là où elle se trouve, c’est-à-dire en Dieu. « Le SEIGNEUR est ma lumière et mon salut ; de qui aurais-je crainte ? »

Nous ne saurons pas à quelles épreuves précises fait allusion ce psaume ; entre parenthèses, il est beaucoup plus long que les quelques versets que nous avons lus ici, mais les versets manquants ne nous donnent aucune indication historique. Nous sentons ici ou là une allusion à des attaques extérieures : « Le SEIGNEUR est le rempart de ma vie ; devant qui tremblerais-je ? » Depuis la grande aventure de l’Exode, le peuple d’Israël a été à plusieurs reprises menacé dans sa vie même ; le premier verset « Le SEIGNEUR est ma lumière et mon salut » est probablement aussi une allusion à l’Exode, sous la conduite de Moïse : car, dans le désert du Sinaï, la colonne de nuée éclairait sa route et disait la présence de Dieu : « Le SEIGNEUR est ma lumière et mon salut… »

Le salut, à cette époque-là, c’était d’échapper au Pharaon ; à chaque époque de nos histoires collectives et individuelles, le salut prend des formes diverses ; et Israël en a connu de toutes sortes que l’ensemble du psaume évoque par allusions ; par exemple, dire « Le SEIGNEUR est le rempart de ma vie », c’est faire remonter à la mémoire la longue période de guerres ; et on sait bien que le meilleur rempart ce ne sont pas des fortifications, avec des créneaux et des mâchicoulis, c’est la  force que Dieu nous donne. « Si vous ne croyez pas, vous ne pourrez pas tenir », disait Isaïe au roi Achaz (Is 7,9). La foi est la seule force qui nous permette de tout affronter ; « De qui aurais-je crainte ? » : cela veut bien dire que Dieu nous garde de toute peur. Et que nous n’avons pas peur de lui non plus.

Notre Cœur Est Sans Repos Tant Qu’Il Ne Demeure En Toi

Dans toutes les épreuves et les souffrances, le croyant sait qu’il peut crier vers Dieu : c’est même recommandé, si j’en crois la Bible ! Il ne faut pas écouter la phrase d’Alfred de Vigny qui a bercé l’enfance de certains d’entre nous : je vous la rappelle, mais c’est pour l’oublier aussi vite : « Gémir, pleurer, prier est également lâche ; accomplis chaque jour ta longue et lourde tâche, puis après, comme moi, souffre et meurs sans parler. » C’est dans « La mort du loup ». La phrase est belle, mais elle n’est pas biblique ! Ce que la Bible nous apprend, et en particulier dans le livre de Job (si on lit soigneusement la partie centrale du livre), c’est que « Non, gémir, pleurer, prier, ce n’est pas lâche ! » C’est humain tout simplement. Mais c’est vers Dieu qu’il faut gémir, pleurer, prier.

« Écoute, SEIGNEUR, je t’appelle », dit notre psaume : il y a une chose dont  le peuple élu est sûr, c’est que Dieu entend nos cris d’appel ! Cela a été la grande révélation du Buisson ardent : « Le cri des fils d’Israël est parvenu jusqu’à moi » a dit Dieu à Moïse (Exode 3,9) ; depuis ce jour et pour toujours, Israël sait que Dieu entend le cri des malheureux. Et même s’il est silencieux, nous savons qu’il n’est pas sourd.

En dehors des épreuves extérieures, ce psaume évoque peut-être également l’épreuve spirituelle du peuple qui peine à garder la foi : « J’ai demandé une chose au SEIGNEUR, la seule que je cherche : habiter la maison du SEIGNEUR tous les jours de ma vie » : comme le lévite, admis dans l’intimité du temple de Jérusalem, Israël demande la grâce de demeurer dans l’intimité de Dieu.

« Pitié, réponds-moi », c’est un cri de mendiant ; c’est aussi, peut-être, une demande de pardon ; car l’expression qui suit, « Cherchez ma face », est un appel à la conversion ; il faut se détourner des idoles et se tourner vers Dieu. Dès son installation dans la Terre Promise, le peuple a été affronté à un nouveau danger : celui de l’infidélité, c’est-à-dire l’idolâtrie ; alors, là encore, il faut tenir ferme, se rappeler les mises en garde de Moïse. « Mon cœur m’a redit ta parole : « Cherchez ma face ».

Mais là, il ne faut pas se tromper, il y a un contresens à ne pas faire ; quand Dieu dit  « Cherchez ma face », ce n’est pas qu’il ait soif de nos hommages. Ce conseil nous est donné pour notre bonheur : nous sommes parfois tentés de penser que Dieu pourrait nous demander quelque chose dans son intérêt à lui. Mais Dieu nous aime. Tous les commandements qu’Il nous donne sont pour notre bonheur. Saint Augustin disait : « Tout ce que l’homme fait pour Dieu profite à l’homme et non à Dieu. »

Pour Dieu, le centre du monde, c’est l’humanité ; il n’a pas d’autre but que notre bonheur ; et nous, nous ne trouvons notre bonheur que quand nous mettons Dieu au centre de notre vie. Saint Augustin disait encore « Tu nous as faits pour Toi, Seigneur, et notre cœur est sans repos tant qu’il ne demeure en toi ».


Deuxième lecture : Apôtre 4, 13-16

Texte

Mes bien-aimés,

13 puisque vous communiez aux souffrances du Christ,

réjouissez-vous,

afin d’être dans la joie et l’allégresse

quand sa gloire se révélera.

14 Si l’on vous insulte à cause du nom du Christ,

heureux êtes-vous,

puisque l’Esprit de gloire, l’Esprit de Dieu,

repose sur vous.

15 Si l’on fait souffrir l’un de vous,

que ce ne soit pas comme meurtrier, voleur, malfaiteur,

ou comme dénonciateur.

16 Mais si c’est comme chrétien,

qu’il n’ait pas de honte,

et qu’il rende gloire à Dieu

à cause de ce nom de chrétien.

Commentaire

Témoins, Et Fiers De L’Être

Si Pierre emploie le mot  « chrétien », c’est parce qu’il écrit cette lettre longtemps déjà après la Résurrection du Christ.

Au tout début de l’Église, nous le savons par les Actes des Apôtres, les premiers disciples du Christ ne portaient pas encore ce nom ; ils étaient appelés « Nazôréens », à cause de Nazareth, bien sûr ; à vrai dire, de la part des Juifs qui refusaient de reconnaître en Jésus de Nazareth le Messie attendu par Israël, ce titre de Nazôréens était plutôt péjoratif. Un peu plus tard, au moment où Barnabé et Saül de Tarse (le futur saint Paul) accomplissaient leur mission à Antioche de Syrie, ce sont probablement des païens non convertis à l’Église chrétienne qui donnèrent aux disciples de Jésus le nom de chrétiens, qui veut dire « du Christ, appartenant au Christ » (Ac 11,26).

Ce nouveau titre de chrétien n’était pas non plus honorifique ! Les païens non convertis voyaient d’un mauvais œil le changement de vie radical qui s’opérait dans la communauté des baptisés. Voici ce que nous pouvons lire un peu plus tôt dans la lettre de Pierre : « Ils (les païens) trouvent étrange que vous ne couriez plus avec eux vers les mêmes débordements d’inconduite et ils vous couvrent d’injures. » (1 P 4,4) ; « Ils disent du mal de vous en vous traitant de malfaiteurs. » (1 P 2,12).

Nous comprenons mieux, du coup, de quelles souffrances Pierre parle ici : la souffrance de l’incompréhension, de l’isolement, de la calomnie dont Jésus a été victime parce qu’il se démarquait de la classe dominante. Parce qu’il continuait à annoncer son message sans se laisser arrêter par quiconque… C’est cette fidélité qui lui a coûté la vie… À leur tour, les premiers chrétiens sont affrontés à la même hostilité ; alors Pierre s’emploie à leur donner le courage de tenir bon en attendant des jours meilleurs, le jour où la gloire du Christ se révélera, comme il dit ; c’est-à-dire le jour où la vérité éclatera, le jour où Jésus viendra inaugurer son règne parmi les hommes.

Pierre va même plus loin : non seulement, il ne faut pas avoir honte, mais au contraire, le titre de chrétiens est à ses yeux, la plus haute dignité : « Réjouissez-vous », leur dit-il et rendez gloire à Dieu, à cause de ce nom de chrétien. Il est vrai que si le mot « chrétien » signifie « appartenant au Christ », alors, oui, c’est bien notre plus beau titre de fierté ! Bien au-delà de la fierté que nous tirons de notre naissance, de nos titres, de notre culture, de nos diplômes, de notre palmarès sportif, de notre beauté, de notre argent, de nos décorations…

Cette formule « Dans la mesure où vous communiez aux souffrances du Christ, réjouissez-vous… » ressemble de très près à l’une des béatitudes annoncées par Jésus : « Heureux êtes-vous si l’on vous insulte, si l’on vous persécute et si l’on dit faussement toute sorte de mal contre vous, à cause de moi. Réjouissez-vous, soyez dans l’allégresse, car votre récompense est grande dans les cieux ! » (Mt 5,11). Jésus, en disant cela, faisait son propre portrait.

La Béatitude De La Persécution

Désormais, Pierre applique ce portrait à ceux qui, à leur tour, portent le nom du Christ. Il emploie même le mot « communier » : « vous communiez aux souffrances du Christ » : ce qui veut dire : « réjouissez-vous, vous êtes intimement unis au Christ dans ces souffrances que vous subissez pour rester fidèles à son nom et à sa mission. Et parce que vous êtes unis à ses souffrances, vous serez également unis à sa gloire, le jour où la vérité éclatera. »

Il faut certainement rester très fermes sur un point : la souffrance n’est pas un but en soi ; le but, c’est le jour où sa gloire se révélera. Si la souffrance était un but en soi, Jésus n’aurait pas consacré sa vie publique à soulager, guérir, pardonner, relever, redonner courage, accueillir les exclus de toute sorte, et même ressusciter Lazare ou le fils d’une veuve… Si la souffrance était un but en soi, les prophètes n’auraient pas non plus annoncé maintes et maintes fois le jour de Dieu comme celui de toutes les guérisons et de toutes les libérations. Le but, ce n’est pas la souffrance, c’est d’être uni au Christ et à Dieu dans l’Esprit d’amour, quelles que soient les circonstances, heureuses ou malheureuses de notre vie.

Et Pierre indique un chemin pour aborder la circonstance très particulière qu’est la persécution pour le nom du Christ : ce chemin, c’est sa formule « Dans la mesure où vous communiez aux souffrances du Christ, réjouissez-vous… » qui sonne comme une Béatitude. Une Béatitude, c’est à la fois une félicitation, une annonce et un encouragement ; la félicitation, c’est quelque chose comme : « Bravo… si on vous traite ainsi, c’est que vous ressemblez au Christ. Et donc, que vous êtes dignes de porter le nom de chrétiens ». L’annonce, c’est : « Un jour viendra où le Christ sera reconnu par tous, et vous avec. Ce jour-là, on reconnaîtra que vous ne vous êtes pas trompés », et que le Christ non plus ne vous a pas trompés.

L’encouragement, c’est la suite logique de ce qui précède ; c’est : « Courage, tenez bon, vous avez choisi la bonne voie » ; et, d’ailleurs, on sait qu’André Chouraqui traduisait  « Bienheureux » par « En marche ».

Pierre parle ici en connaissance de cause : s’il a commencé par renier son maître, c’est parce qu’il craignait d’être associé à ses souffrances ; mais après la Pentecôte, plus rien n’a pu l’arrêter dans sa tâche de prédicateur ; aux autorités qui lui interdisaient de parler de Jésus, il répondait simplement :  « Il nous est impossible de nous taire sur ce que nous avons vu et entendu »  (Ac 4,20). Et quand les menaces se sont concrétisées, le livre des Actes raconte qu’après avoir été battus de verges, les apôtres, « quittant le Grand Conseil, repartaient tout joyeux d’avoir été jugés dignes de subir des humiliations pour le nom de Jésus. » (Ac 5,41).

Mais cela, Pierre n’a pu le faire qu’après la Pentecôte : il faut être rempli de l’Esprit de Jésus pour avoir le courage d’affronter la persécution en son nom et pour connaître cette joie mystérieuse d’être en communion avec lui, jusque dans la souffrance, cette joie que nul ne pourra nous ravir !

Pas étonnant que l’Église nous fasse entendre ce texte de Pierre, dans l’attente de la Pentecôte, ce temps privilégié pour la redécouverte du rôle de l’Esprit Saint dans la vie de nos communautés.


Évangile : Jean 17, 1b-11a

Texte

A l’heure où Jésus passait de ce monde à son Père,

1 les yeux levés au ciel, il priait ainsi :

« Père, l’heure est venue.

Glorifie ton Fils, afin que le Fils te glorifie.

2 Ainsi, comme tu lui as donné autorité sur tout être vivant,

il donnera la vie éternelle

à tous ceux que tu lui as donnés.

3 Or, la vie éternelle,

c’est de te connaître, toi, le seul Dieu, le vrai Dieu,

et de connaître celui que tu as envoyé,

Jésus Christ.

4 Moi, je t’ai glorifié sur la terre

en accomplissant l’oeuvre que tu m’avais confiée.

5 Toi, Père, glorifie-moi maintenant auprès de toi :

donne-moi la gloire

que j’avais auprès de toi avant le commencement du monde.

6 J’ai fait connaître ton nom

aux hommes que tu as pris dans le monde pour me les donner.

Ils étaient à toi, tu me les as donnés,

et ils ont gardé fidèlement ta parole.

7 Maintenant, ils ont reconnu

que tout ce que tu m’as donné vient de toi,

8 car je leur ai donné les paroles que tu m’avais données :

ils les ont reçues,

ils ont vraiment reconnu que je suis venu d’auprès de toi,

et ils ont cru que c’était toi qui m’avais envoyé.

9 Je prie pour eux ;

ce n’est pas pour le monde que je prie,

mais pour ceux que tu m’as donnés :

ils sont à toi,

10 et tout ce qui est à moi est à toi,

comme tout ce qui est à toi est à moi,

et je trouve ma gloire en eux.

11 Désormais, je ne suis plus dans le monde ;

eux, ils sont dans le monde,

et moi, je viens vers toi. »

Commentaire

La Grande Prière De Jésus, Le Dernier Soir

Je reprends les derniers mots de Jésus : « Je viens vers toi ». Tant que nous sommes sur cette terre, nous ne pouvons pas être témoins du grand dialogue d’amour de Jésus avec son Père. Mais avec ce récit de saint Jean, nous entrons dans la prière de Jésus au moment même où il va rejoindre son Père : « Je viens vers toi. ». Car c’est l’Heure du grand passage : « Père, l’heure est venue », dit Jésus. Cette Heure dont il a parlé à plusieurs reprises, au cours de sa vie terrestre. Cette Heure qu’il semblait désirer et redouter à la fois.

C’est l’heure, décisive, centrale de toute l’histoire humaine, l’heure que toute la création attend comme celle d’une naissance : parce qu’elle est l’heure de l’accomplissement du dessein de Dieu. Désormais, à partir de cette heure, plus rien, jamais, ne sera comme avant. En cette heure décisive, le mystère du Père va enfin être révélé au monde : c’est pourquoi Jésus emploie avec insistance les mots « gloire » et « glorifier ». La gloire d’une personne, au sens biblique, ce n’est pas sa célébrité ou sa reconnaissance par les autres, c’est sa valeur réelle. La gloire de Dieu, c’est donc Dieu lui-même, qui se manifeste aux hommes dans tout l’éclat de sa sainteté. On peut remplacer le verbe « glorifier » par « manifester ».

En cette heure décisive, Dieu va être glorifié, manifesté en son Fils, et les croyants vont « connaître » enfin le Père, entrer dans son intimité. Cette intimité qui unit le Fils au Père, le Fils la communique aux hommes ; désormais ceux qui accueilleront cette révélation, ceux qui croiront en Jésus, accèderont à cette connaissance, cette intimité du Père. Alors ils entreront dans la vraie vie : « La vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent, toi, le seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus Christ. » Voilà, de la bouche de Jésus lui-même, une définition de la vie éternelle : Jésus parle au présent et il  décrit la vie éternelle comme un état, l’état de ceux qui connaissent Dieu et le Christ. Nous vivons déjà de cette vie depuis notre Baptême.

Parlant de ses disciples, Jésus dit : « ils ont vraiment reconnu que je suis sorti de toi, et ils ont cru que tu m’as envoyé. » En cette heure-là, une partie (une partie seulement) de l’humanité a accueilli cette révélation et est entrée dans cette communion d’amour proposée par le Père et a accepté de prendre le chemin ouvert par le Fils. Curieusement, c’est seulement pour ces quelques-uns que Jésus prie : « Je prie pour eux ; ce n’est pas pour le monde que je prie, mais pour ceux que tu m’as donnés… »

Dieu Attend Notre Collaboration Pour Son Œuvre De Salut

C’est le mystère des choix de Dieu qui se répète : comme le Père avait choisi Abraham pour lui révéler son grand projet, il a choisi certains membres de la lignée d’Abraham pour parachever la révélation de son mystère : « J’ai manifesté ton nom aux hommes que tu as pris dans le monde pour me les donner. Ils étaient à toi, tu me les as donnés, et ils ont gardé ta parole. Maintenant, ils ont reconnu que tout ce que tu m’as donné vient de toi… »

Pour ce petit peuple choisi, l’heure est venue de poursuivre l’œuvre de révélation : « Désormais, je ne suis plus dans le monde ; eux, ils sont dans le monde, et moi, je viens vers toi. » Jésus nous passe le flambeau en quelque sorte : il nous a tout donné, à nous de donner aux autres maintenant.

Il faut laisser résonner en nous l’insistance de Jésus sur le mot « donner » : Le Père a donné autorité au Fils… le Fils donnera la vie éternelle aux hommes… le Père a donné les hommes au Fils… Le Père a donné ses paroles au Fils… et le Fils a donné ces paroles à ses frères… L’insistance de Jésus sur le mot « donner » rejoint toute la méditation biblique : notre relation avec Dieu ne se déroule pas sur le registre du calcul. Il nous suffit de nous laisser aimer et combler de sa grâce en permanence. Le mot « grâce » signifie un don gratuit. Cette logique du don, de la gratuité, c’est celle du Fils, celui qui vit éternellement dans un dialogue d’amour sans ombre avec son Père ; dans le prologue de son évangile, Jean dit que le Fils est éternellement « tourné vers le Père ». Et parce qu’il n’y a pas d’ombre entre eux, il reflète la gloire du Père « Qui l’a vu a vu le Père ». Entre eux tout est amour, dialogue, partage : « Tout ce qui est à moi est à toi, et ce qui est à toi est à moi ».

Le fameux texte du Prologue de l’évangile de Jean s’éclaire très nettement à la lecture de cette prière de Jésus, il en est comme la transposition : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu. Il était au commencement auprès de Dieu. C’est par lui que tout est venu à l’existence, et rien de ce qui s’est fait ne s’est fait sans lui. En lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes ; la lumière brille dans les ténèbres, et les ténèbres ne l’ont pas arrêtée…Le Verbe était la vraie Lumière, qui éclaire tout homme en venant dans le monde. Il était dans le monde, et le monde était venu par lui à l’existence, mais le monde ne l’a pas reconnu. Il est venu chez lui, et les siens ne l’ont pas reçu. Mais à tous ceux qui l’ont reçu, il a donné de pouvoir devenir enfants de Dieu, eux qui croient en son nom. Et le Verbe s’est fait chair, il a habité parmi nous, et nous avons vu sa gloire, la gloire qu’il tient de son Père comme Fils unique, plein de grâce et de vérité. Tous nous avons eu part à sa plénitude, nous avons reçu grâce après grâce. » (Jn 1,1…16).


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