📗 Commentaire pastoral de Marie-Noëlle Thabut
Première lecture : ISAÏE 52, 13 - 53, 12
Texte
52,13 Mon serviteur réussira, (dit le Seigneur) ;
il montera, il s’élèvera, il sera exalté !
14 La multitude avait été consternée en le voyant,
car il était si défiguré
qu’il ne ressemblait plus à un homme ;
il n’avait plus l’apparence d’un fils d’homme.
15 Il étonnera de même une multitude de nations ;
devant lui les rois resteront bouche bée,
car ils verront ce que, jamais, on ne leur avait dit,
ils découvriront ce dont ils n’avaient jamais entendu parler.
53,1 Qui aurait cru ce que nous avons entendu ?
Le bras puissant du SEIGNEUR, à qui s’est-il révélé ?
2 Devant lui, le serviteur a poussé comme une plante chétive
une racine dans une terre aride ;
il était sans apparence ni beauté qui attire nos regards,
son aspect n’avait rien pour nous plaire.
3 Méprisé, abandonné des hommes,
homme de douleurs, familier de la souffrance,
il était pareil à celui devant qui on se voile la face ;
et nous l’avons méprisé, compté pour rien.
4 En fait, c’étaient nos souffrances qu’il portait,
nos douleurs dont il était chargé.
Et nous, nous pensions qu’il était frappé,
meurtri par Dieu, humilié.
5 Or, c’est à cause de nos révoltes qu’il a été transpercé,
à cause de nos fautes qu’il a été broyé.
Le châtiment qui nous donne la paix a pesé sur lui :
par ses blessures, nous sommes guéris.
6 Nous étions tous errants comme des brebis,
chacun suivait son propre chemin.
Mais le SEIGNEUR a fait retomber sur lui
nos fautes à nous tous.
7 Maltraité, il s’humilie,
il n’ouvre pas la bouche :
comme un agneau conduit à l’abattoir,
comme une brebis muette devant les tondeurs,
il n’ouvre pas la bouche.
8 Arrêté, puis jugé, il a été supprimé.
Qui donc s’est inquiété de son sort ?
Il a été retranché de la terre des vivants,
frappé à mort pour les révoltes de son peuple.
9 On a placé sa tombe avec les méchants,
son tombeau avec les riches ;
et pourtant il n’avait pas commis de violence,
on ne trouvait pas de tromperie dans sa bouche.
10 Broyé par la souffrance, il a plu au SEIGNEUR.
S’il remet sa vie en sacrifice de réparation,
il verra une descendance, il prolongera ses jours :
par lui, ce qui plaît au SEIGNEUR réussira.
11 Par suite de ses tourments, il verra la lumière,
la connaissance le comblera.
Le juste, mon serviteur, justifiera les multitudes,
il se chargera de leurs fautes.
12 C’est pourquoi, parmi les grands, je lui donnerai sa part,
avec les puissants il partagera le butin,
car il s’est dépouillé lui-même jusqu’à la mort,
et il a été compté avec les pécheurs,
alors qu’il portait le péché des multitudes
et qu’il intercédait pour les pécheurs.
Commentaire
Le Serviteur A « Plu » Au Seigneur
Je commence par la phrase la plus difficile : « Broyé par la souffrance, [le Serviteur] a plu au SEIGNEUR. » L’horrible contresens à ne pas faire, ce serait de croire une seule seconde que Dieu puisse prendre un quelconque plaisir à la souffrance d’un homme ; c’est le Serviteur qui a plu au SEIGNEUR, c’est son attitude dans la souffrance, ce n’est pas sa souffrance en elle-même.
Le verbe « plaire » ici est un mot que l’on employait à propos des sacrifices pour dire qu’ils étaient agréés par Dieu qui, grâce à cela, donnait son absolution au peuple tout entier. C’était ce qui se passait à Jérusalem, chaque année, le jour du Grand Pardon. Lorsque les prêtres achevaient d’accomplir le sacrifice prescrit par la Loi, on savait que Dieu avait pardonné à son peuple tous ses péchés. Au moment où le prophète Isaïe prononce cette prédication sur le serviteur, il n’y a plus de temple à Jérusalem, il a été détruit par les troupes de Nabuchodonosor. Il n’y a donc plus de sacrifice non plus. Alors on peut se poser la question : il n’y aura donc plus jamais d’absolution ?
C’est à ce moment-là qu’Isaïe franchit une étape considérable dans sa compréhension du sacrifice.
On avait déjà compris que l’attitude du cœur de l’homme est plus importante que n’importe quelle offrande, si belle soit-elle. Le prophète Samuel, par exemple, disait déjà : « L’obéissance (au SEIGNEUR) vaut mieux que le sacrifice, la docilité vaut mieux que la graisse des béliers » (1 S 15,22). Désormais, maintenant qu’il n’y a plus de temple, ni de sacrifice, Isaïe vient dire : c’est l’attitude du serviteur que Dieu peut agréer comme une œuvre de réparation, d’absolution. Quelle attitude ? Broyé par la haine des hommes, le serviteur a répondu par le silence et la non-violence : « Maltraité, il s’humilie, il n’ouvre pas la bouche : comme un agneau conduit à l’abattoir, comme une brebis muette devant les tondeurs, il n’ouvre pas la bouche. »
Ce qui revient à dire que le serviteur peut transformer sa souffrance en une œuvre de salut. C’est donc au sein même de sa souffrance que le serviteur peut tracer un chemin de lumière : c’est le sens de la phrase « par suite de ses tourments, il verra la lumière ».
Message Du Prophète À Son Peuple En Exil
Qui est ce « Serviteur broyé par la souffrance » ? Ce titre de « Serviteur » revient avec insistance dans les quatre textes qu’on appelle justement « les chants du Serviteur » dans le livre du deuxième Isaïe (c’est-à-dire les chapitres 40 à 55 d’Isaïe) qui prêche pendant l’Exil à Babylone. La souffrance est là pour ce peuple qui a tout perdu et qui peut aller jusqu’à se sentir abandonné de Dieu. Alors le prophète s’adresse aux exilés, le petit noyau qui essaie coûte que coûte de rester un serviteur de Dieu. Il vient leur redonner des raisons de vivre et d’espérer, des raisons de tenir le coup, malgré tout. Il vient dire : votre souffrance n’est pas inutile, elle a un sens, vous pouvez lui donner un sens. Cette souffrance que les hommes vous ont infligée, vous pouvez en faire un moyen de salut pour eux ; Dieu accepte, agrée votre attitude intérieure d’offrande comme un sacrifice et il pardonne à tous, y compris vos bourreaux. Dans sa miséricorde pour tous les hommes, Dieu accueille votre attitude intérieure d’humilité et de non-violence comme un sacrifice de réparation. Étant entendu que c’est toujours Dieu qui répare, qui pardonne.
Psaume : Psaume 30 (31), 2ab.6.12-13.15-16.17.25
Texte
2 En toi, SEIGNEUR, j’ai mon refuge ;
garde-moi d’être humilié pour toujours.
6 En tes mains je remets mon esprit ;
tu me rachètes, SEIGNEUR, Dieu de vérité.
12 Je suis la risée de mes adversaires
et même de mes voisins ;
je fais peur à mes amis,
s’ils me voient dans la rue, ils me fuient.
13 On m’ignore comme un mort oublié,
comme une chose qu’on jette.
14a J’entends les calomnies de la foule :
ils s’accordent pour m’ôter la vie.
15 Moi, je suis sûr de toi, SEIGNEUR,
je dis : « Tu es mon Dieu ! »
16 Mes jours sont dans ta main : délivre-moi
des mains hostiles qui s’acharnent.
17 Sur ton serviteur, que s’illumine ta face ;
sauve-moi par ton amour.
25 Soyez forts, prenez courage,
vous tous qui espérez le SEIGNEUR !
Commentaire
Les Croyants Dans La Tourmente
D’un bout à l’autre, ce psaume alterne cris de détresse et paroles de confiance. Et la phrase « Père, en tes mains, je remets mon esprit », qui fut la dernière phrase de Jésus sur la croix (d’après l’Évangile selon saint Luc) le résume assez bien. Mais, avant Jésus de Nazareth, c’est le peuple d’Israël tout entier qui s’exprime dans cette prière. Israël qui a connu au long des siècles, bien des situations de détresse. À certaines époques, sa survie même, en tant que peuple, n’était pas assurée.
Pour dire ses malheurs, Israël se compare à des personnages connus : à Job, d’abord, le grand malade, accablé de mille maux et qui sait bien que l’on parle de lui dans son dos, en supputant sur le délabrement de sa santé et l’avancement de la maladie : « Je fais peur à mes amis, s’ils me voient dans la rue, ils me fuient… On m’ignore comme un mort oublié, comme une chose qu’on jette. »
Le triste sort d’Israël fait penser également à Jérémie, le prophète honni, contesté, considéré comme un oiseau de mauvais augure, pour avoir eu simplement le courage de dire à ses contemporains leurs quatre vérités. À plusieurs reprises, il a bien failli le payer de sa vie : « J’entends les calomnies de la foule : “Dénoncez-le ! Allons le dénoncer…” » (Jr 20,10). À quoi le psaume répond en écho : « J’entends les calomnies de la foule : ils s’accordent pour m’ôter la vie. »
En Tes Mains, Je Remets Mon Esprit
Mais la grande richesse des croyants, lorsqu’ils sont dans la tourmente, c’est leur foi, justement, leur confiance en Dieu. « Moi, je suis sûr de toi, SEIGNEUR, je dis : “Tu es mon Dieu !” Mes jours sont dans ta main… En toi, SEIGNEUR, j’ai mon refuge. » D’où leur vient cette belle assurance, même au plus fort de leurs épreuves ? De l’expérience du Buisson ardent. Ce fut la grande découverte de Moïse : son peuple était réduit à l’esclavage en Égypte et lui-même n’était plus qu’un paria.
C’est pour cela que le psalmiste peut, malgré tout, garder espoir et confiance. « En toi, SEIGNEUR, j’ai mon refuge », c’est vraiment le cri du croyant. Pour retrouver des forces, pour pouvoir assumer les épreuves qui l’accablent, il sait qu’il lui suffit de s’offrir à l’action de Dieu. « Sur ton serviteur, que s’illumine ta face », c’est la prière de celui qui s’abandonne à l’action de Dieu. « Mon Père, mon Père, je m’abandonne à toi » disait Charles de Foucauld.
Deuxième lecture : HÉBREUX 4, 14-16 ; 5, 7-9
Texte
Frères,
4,14 en Jésus, le Fils de Dieu,
nous avons le grand prêtre par excellence,
celui qui a traversé les cieux ;
tenons donc ferme l’affirmation de notre foi.
15 En effet, nous n’avons pas un grand prêtre
incapable de compatir à nos faiblesses,
mais un grand prêtre éprouvé en toutes choses,
à notre ressemblance, excepté le péché.
16 Avançons-nous donc avec assurance
vers le Trône de la grâce,
pour obtenir miséricorde
et recevoir, en temps voulu, la grâce de son secours.
Le Christ,
5,7 pendant les jours de sa vie dans la chair,
offrit, avec un grand cri et dans les larmes,
des prières et des supplications
à Dieu qui pouvait le sauver de la mort,
et il fut exaucé
en raison de son grand respect.
8 Bien qu’il soit le Fils,
il apprit par ses souffrances l’obéissance
9 et, conduit à sa perfection,
il est devenu pour tous ceux qui lui obéissent
la cause du salut éternel.
Commentaire
Avançons-Nous Avec Assurance Vers Le Trône De La Grâce
Dans la religion juive, le rôle des prêtres en général, et du grand prêtre en particulier, était de faire le pont entre le Dieu inaccessible et le peuple. Quand on disait « Dieu Saint », on pensait Dieu séparé, inaccessible.
On distinguait soigneusement le monde de Dieu et le monde des hommes, ce que l’on appelait le sacré et le profane. Alors, pour transmettre à ce Dieu nos prières, ou même nos actions de grâce, il fallait un médiateur, un intermédiaire, quelqu’un qui fasse le pont. (C’est de là que vient le mot « pontife », « pontifex »). Ce quelqu’un ne pouvait pas être un homme ordinaire, qui appartient au monde profane ; d’où tout le rituel de la consécration du grand prêtre ; le mot « consécration » signifiant justement séparation, mise à part.
Pour les chrétiens, au contraire, tout repose sur le mystère de l’Incarnation. Dieu s’est fait homme ; en Jésus Christ, homme et Dieu ne font qu’un. Le voilà, celui qui, réellement, efficacement, fait le pont. En lui, Dieu est venu vers l’humanité, Dieu a traversé l’abîme qui nous sépare de lui. Notre texte dit « Il a traversé les cieux. » En lui aussi, et en même temps, par sa Résurrection, un homme a traversé les cieux : pour rester dans cette image, on pourrait dire que le chemin a été fait dans les deux sens. En lui, l’humanité tient fermement une fois pour toutes la main de Dieu. Et nous, puisque nous sommes son corps, nous avons par lui accès à Dieu. Donc, c’est lui notre médiateur une fois pour toutes. Désormais, « En Jésus, le Fils de Dieu, nous avons le grand prêtre par excellence… Avançons-nous donc avec assurance vers le Trône de la grâce, pour obtenir miséricorde. »
Il Fut Exaucé En Raison De Son Grand Respect
Pleinement homme, donc mortel, Jésus a connu la souffrance et l’angoisse devant la mort : « Le Christ, pendant les jours de sa vie dans la chair, offrit, avec un grand cri et dans les larmes, des prières et des supplications à Dieu qui pouvait le sauver de la mort… »
Devant la perspective de la persécution, de la Passion, il a prié et supplié Dieu qui pouvait le faire échapper à la mort. Ici, visiblement, l’auteur fait allusion à Gethsémani : le grand cri et les larmes du Christ, sa prière et sa supplication disent son angoisse devant la mort et son désir d’y échapper.
Que Jésus ait désiré échapper à la mort, c’est clair ; et il a dit à son Père ce désir ; mais sa prière ne s’arrête pas là ; sa prière, justement, c’est « Que ta volonté soit faite… et non la mienne. » Dans sa prière, le Christ fait passer le désir de son Père avant le sien propre. C’est cela que l’auteur de la lettre aux Hébreux appelle le « grand respect » de Jésus, sa totale confiance, le respect de la volonté de son Père.
Et parce qu’il n’a pas quitté la confiance dans le Dieu de la vie, son chemin l’a conduit à la Résurrection. « Conduit à la perfection, continue le texte, il est devenu pour tous ceux qui lui obéissent la cause du salut éternel ». Le « salut », c’est précisément connaître Dieu tel qu’il est, le Dieu dont l’amour nous fait vivre. « Obéir » au Christ, c’est, à notre tour, lorsque nous traversons la souffrance, lui faire confiance, suivre son exemple, et donc faire confiance à la volonté du Père.
Évangile : JEAN 18, 1 - 19, 42 (La Passion)
Texte
La Passion de notre Seigneur Jésus Christ selon saint Jean.
(Le texte complet de la Passion selon saint Jean est proclamé lors de la célébration liturgique du Vendredi saint)
Commentaire
Chaque année, le Vendredi saint, à l’église, nous lisons le récit de la Passion dans l’Évangile selon saint Jean. Les quatre récits de la Passion sont très semblables dans les grandes lignes ; mais si on regarde d’un peu plus près, on s’aperçoit que chacun des évangélistes a ses accents propres.
La Comparution Devant Pilate
La comparution de Jésus devant Pilate occupe une place très importante dans l’Évangile selon saint Jean : vingt-neuf versets. Cela se passe au palais d’Hérode, près de l’actuelle porte de Jaffa. On peut distinguer sept petites scènes successives. Pilate dialogue tantôt avec les Juifs au-dehors et tantôt avec Jésus à l’intérieur du prétoire. Entre Pilate et Jésus, c’est un vrai dialogue de sourds, ils ne sont pas sur la même longueur d’ondes et on a l’impression que, finalement, celui qui est en position d’autorité, c’est Jésus.
Jean note à plusieurs reprises que Jésus est le véritable maître des événements : dès son arrestation, il savait ce qui allait lui arriver, et, non seulement, il ne cherche pas à se dérober, il accepte librement.
La Révélation De La Royauté De Jésus
S’il n’y avait qu’une chose à retenir du récit de Jean, c’est qu’à ses yeux, la Passion du Christ n’est pas une défaite, c’est une victoire. C’est le paradoxe de nos crucifix : pour un incroyant, le crucifix est une horreur, un instrument de supplice. Pour saint Jean, au contraire, c’est le triomphe de l’amour sur toute la haine du monde. Dans cette optique, la croix est considérée comme le lieu de la plus haute révélation du Dieu d’amour. C’est pour cette raison que les croix des premiers siècles étaient décorées, ornées de pierres précieuses.
La scène entière chez Pilate se concentre sur le titre de Jésus : se prétend-il roi oui ou non ? Jésus nous en propose une définition nouvelle : « Ma royauté n’est pas de ce monde… » Sa seule puissance, ce n’est pas la pression religieuse ou politique, c’est la seule puissance de l’amour.
Tout Est Accompli
« Tout est accompli » : cela pourrait vouloir dire tout simplement « Tout est fini ». Mais saint Jean a choisi un mot qui ne veut pas dire « terminé », mais tout est « réalisé », au sens de « mission accomplie ». C’est l’Heure de l’accomplissement du projet de Dieu. À Pilate, Jésus avait dit : « Moi, je suis né, je suis venu dans le monde pour ceci : rendre témoignage à la vérité » (Jn 18,37). L’Heure de la Croix est celle du parachèvement de ce témoignage : sur la Croix, les hommes verront jusqu’où Dieu aime l’humanité, jusqu’à laisser les hommes accomplir leur folie de haine et jusqu’à leur pardonner même cela. Reprenant la phrase du prophète Zacharie, Jean nous dit « Ils lèveront les yeux vers celui qu’ils ont transpercé. » Alors leur cœur de pierre deviendra cœur de chair. Cela aussi, Jésus l’avait dit : « Quand j’aurai été élevé de terre, j’attirerai à moi tous les hommes » (Jn 12,32).