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Résumé : Dans cet épisode consacré à Nombres 19, le frère Paul-Adrien présente le rite de la vache rousse, un rituel de purification par l’eau lustrale destiné à ceux qui ont été au contact d’un mort. Il replace ce chapitre dans la structure littéraire du livre des Nombres et en dégage trois enjeux majeurs — la coexistence de la vie et de la mort, la séparation entre le monde des vivants et des morts, et l’accompagnement du deuil — avant d’en révéler la portée christologique en lien avec la croix et la résurrection.

Introduction

Notre secours est dans le nom du Seigneur, qui a fait le ciel et la terre.

Aujourd’hui, avec Nombres chapitre 19, vous allez avoir l’impression d’un chapitre bizarre, où l’on parle de l’eau lustrale, que l’on pourrait aussi traduire par l’eau de souillure, et qui vous vient descendre d’une vache, d’une vache rousse. On se dit, mais qu’est-ce que ça vient faire là ? Et on se dit, est-ce qu’on est encore parti pour un de ces fameux chapitres où on va nous parler de règles et de puretés qui sont peut-être très bien il y a 3000 ans, mais enfin nous, en quoi ça nous concerne ? Et c’est pour ça que mon commentaire d’introduction sera peut-être un peu plus long. En fait, pour moi, c’est le chapitre qui m’a le plus touché, alors que c’est le rite le plus bizarre.

Parce que dedans, il va être question de quoi ? Il va être question de la purification quand on touche un cadavre. Le rite qu’on va vous présenter, le rite de la vache rousse, sert, quand vous êtes à la maison et qu’il y a un cadavre chez vous, à vous purifier. Et là, vous pouvez penser aux morts que vous avez peut-être vécu, que vous avez veillé chez vous. Je vous parlais hier de mon père. Nous, on a eu papa, on allait le veiller pendant 3-4 jours. Et dans ces cas-là, quand on est au contact avec un cadavre, pour dire les choses de manière simple, il y a un rite de purification qui va être présenté ici.

Je vous cite le verset que vous allez entendre et qui, pour moi, est le plus important. Verset 14 : « Voici la loi. Quand un homme meurt dans une tente… » — je saute un peu — « pour cet homme impur, on prendra de la cendre provenant du brasier du sacrifice pour la faute », etc. Donc ce rite qui est déjà touchant nous rappelle l’expérience de la mort que nous pouvons faire autour de nous. On a tous enterré des gens, on a tous vu un cadavre dans notre vie. Et si jamais ce n’est pas encore fait, malheureusement, ça viendra un jour et puis vous apercevrez que ça fait partie de la vie. Donc là, on en parle, donc c’est déjà touchant.

Mais dans le contexte du livre des Nombres, ça devient carrément tragique. Il y a déjà 14 000 personnes qui sont mortes à cause de la colère de Dieu et il règne dans ce camp dans le désert comme une odeur de mort. Et ce n’est que le début. Il y a 600 000 personnes qui vont mourir. Donc ce rite que l’on va décrire, laissez-moi vous dire qu’il va être utilisé dans le désert. Ce désert, ça va devenir un charnier ou un cimetière.

Et maintenant, avec ce rite conclusif, vous est donnée la structure globale des 4-5 derniers chapitres que l’on vient d’écouter. Et ça vous raconte maintenant une toute autre histoire. Écoutez. Chapitre 14, on vous a dit qu’il y aurait des cadavres, que vous n’entrerez pas. Et maintenant, chapitre 19, on vous dit comment s’occuper des cadavres. Et entre les deux, vous avez eu, de part et d’autre, un volet législatif pour les questions de pureté et d’impureté, Dieu qui redonne ses lois. Et au centre de tout ça, vous aviez la révolte contre Aaron et Moïse et ce fameux épisode du bâton qui refleurit. Comme s’il avait fallu contenir la révolte, parce qu’elle était vraiment source d’impureté, qu’on l’avait encadrée par deux volets législatifs, qu’on l’avait à nouveau encadrée par une question de mort et de purification du cadavre. Et au milieu de tout ça, le bâton d’Aaron qui refleurit au milieu de la révolte et des cadavres.

Et vous voyez comment, quand vous avez cette structure-là en entier, ça vous raconte une toute autre histoire, tous ces passages. La figure majestueuse du grand prêtre qui doit offrir un sacrifice d’expiation et qui, un jour, sera le symbole de la résurrection. Et maintenant que vous avez devant vous cette grande structure qui vous permet de mieux comprendre le mouvement d’intelligence du texte, eh bien, ce rite de purification du cadavre que vous allez entendre, lui aussi, prend une nouvelle signification. Parce que ce rite, il veut dire quoi ? Ce rite, si jamais vous regardez bien, on le regardera, ça veut dire que Dieu n’oublie pas les morts, ni ceux qui s’en occupent.

Lecture : Nombres 19

Le Seigneur parla à Moïse et Aaron, il dit : « Voici la disposition de la loi que le Seigneur a prescrite. Parle aux fils d’Israël qu’ils te procurent une vache rousse sans défaut, sans tare, qui n’ait jamais porté le joug. Vous la donnerez au prêtre Éléazar, il la fera sortir hors du camp, et on l’égorgera devant lui.

Le prêtre Éléazar prendra du sang de la vache avec son doigt, et de ce sang, il fera sept fois l’aspersion vers l’entrée de la tente de la rencontre. Puis on brûlera la vache sous ses yeux. La peau, la chair, le sang et même la bouse, on les brûlera. Ensuite, le prêtre prendra du bois de cèdre, de l’hysope et du cramoisi éclatant, et les jettera au milieu du brasier où se consume la vache.

Puis le prêtre lavera ses vêtements et baignera son corps dans l’eau, après quoi il rentrera au camp. Le prêtre restera impur jusqu’au soir. Celui qui a brûlé la vache lavera également ses vêtements dans l’eau, et baignera son corps dans l’eau. Il restera impur jusqu’au soir.

Un homme en état de pureté recueillera les cendres de la vache et les déposera hors du camp dans un lieu pur. La communauté des fils d’Israël les gardera pour la préparation de l’eau lustrale. C’est un sacrifice pour la faute. Puis celui qui a recueilli les cendres de la vache lavera ses vêtements. Il restera impur jusqu’au soir.

Ce sera un décret perpétuel pour les fils d’Israël et pour l’immigré résidant parmi eux. Celui qui touche un mort, n’importe quel corps humain, restera impur pendant sept jours. Il se purifiera avec l’eau lustrale le troisième jour, et sera en état de pureté le septième jour. Mais s’il ne se purifie pas le troisième jour, il ne sera pas en état de pureté le septième jour.

Quiconque touche un mort, un être humain qui est mort, et ne se purifie pas, rend impur la demeure du Seigneur. Celui-là donc sera retranché d’Israël, puisque l’eau lustrale n’a pas été répandue sur lui, il est impur, il reste en état d’impureté.

Voici la loi. Quand un homme meurt dans une tente, quiconque entre dans la tente restera impur pendant sept jours, ainsi que tout ce qui se trouve dans la tente. Tout récipient ouvert, non fermé par un couvercle, sera impur. Celui qui, dans un champ, touche une victime de l’épée, ou un mort de mort naturelle, ou des ossements humains, ou encore un tombeau, restera impur pendant sept jours.

Pour cet homme impur, on prendra de la cendre provenant du brasier du sacrifice pour la faute, et on la mettra dans un récipient en y ajoutant de l’eau vive. Puis un homme en état de pureté prendra un rameau d’hysope, le plongera dans cette eau et aspergera la tente, ainsi que tous les objets et les personnes qui s’y trouvent. On fera de même pour celui qui aura touché des ossements ou une victime de l’épée, ou un mort de mort naturelle, ou encore un tombeau. Le troisième et le septième jour, celui qui est pur aspergera l’impur.

Et lorsqu’il l’aura purifié le septième jour, il lavera ses vêtements, se baignera dans l’eau et, le soir, il sera pur. Mais l’homme qui est impur et ne sera pas purifié de sa faute, celui-là sera retranché de l’assemblée, car il aura rendu impur le sanctuaire du Seigneur. L’eau lustrale n’ayant pas été répandue sur lui, il reste en état d’impureté. Ce sera pour eux un décret perpétuel.

Celui qui aura aspergé avec l’eau lustrale lavera ses vêtements. Celui qui aura touché l’eau lustrale restera impur jusqu’au soir. Tout ce que touchera l’impur sera impur, et la personne qui ensuite y touchera restera impure jusqu’au soir.

Commentaire

Avez-vous noté la figure d’Éléazar ? Le fils d’Aaron qui commence à remplacer son père. Le temps qui passe au désert. La première génération qui a déçu. En même temps, Dieu qui réinstaure ceux qui se sont vus contestés. Et là, maintenant, ce rite de purification pour les morts, auquel d’ailleurs Éléazar assiste, mais il n’est pas forcément toujours en première loge, parce que c’est quasiment un rite laïque. Les morts, c’est chez vous que vous les avez. Il n’est pas question de les amener au temple. Mais là, vous avez une manière de raccorder ce rite domestique, de purification, à la grande liturgie du temple à venir, à travers cette figure d’Éléazar, grand prêtre.

Le rituel pour les morts a trois enjeux. Premier enjeu : comment gérer cette présence coexistante, à quelques mètres près, d’une puissance de vie extrême avec une absence de vie extrême. C’est toujours notre histoire de réacteur nucléaire dont il faut à tout prix éviter les courts-circuits et réparer la brèche pour éviter le drame.

Ensuite, nouvel enjeu : c’est la séparation entre le monde des morts et le monde des vivants. En purifiant ce cadavre et puis les personnes qui le pleurent, c’est aussi une manière de laisser partir ces hommes-là dans la mémoire de Dieu. Ils n’appartiennent plus au monde des vivants.

Et puis, troisième enjeu : gérer le deuil des gens. L’émotion, la tristesse, et que leur donner quelque chose à faire est aussi un moyen pour eux d’exprimer leurs pleurs. Le rite que nous venons d’entendre, c’est juste la rubrique ou la partition. Mais il faut imaginer derrière les gens qui sont en train de pleurer, en même temps qu’ils accomplissent ce rite de la vache rousse. Le style est très impersonnel, mais c’est justement le style biblique pour ne pas rajouter une surcharge d’émotion là où il y en a déjà suffisamment. Tout le monde est en train de pleurer dans ce chapitre.

Alors, quitte à rester dans cette émotion, je vais mettre de côté un instant mes notes de bas de page qui m’expliquaient pourquoi du bois qui avait un rôle détergent, pourquoi l’hysope qui pouvait absorber comme une éponge l’eau, pourquoi une histoire de vache. Et pour rester dans cette émotion, il faut quand même vous parler de la résurrection. Parce que cette hysope, il en sera question au pied de la croix. Parce que ce morceau de bois qu’on va brûler pour mettre dans l’eau lustrale, on va le retrouver aussi : ce sera la croix. Parce que l’eau, l’eau c’est le symbole du repentir et du pleur. Et Dieu sait si on pleurera au pied de la croix, et même quand on veille nos morts. Et que cette histoire de vache offerte en expiation pour absorber l’impureté de la mort, c’est le Christ. Le fait de le réduire en cendres — la cendre, c’est ce qui reste quand le corps a disparu. Le corps disparu de Jésus qui est mort pour nous.

Prière pour les défunts

Et donc exceptionnellement, je vous propose non pas d’avoir un psaume là, mais une prière pour confier nos morts à Dieu. Exceptionnellement, on intervertit le psaume et la prière. Les gens que nous pleurons valent bien ça.

Une prière qui vous est proposée par le diocèse de Paris. Prière pour les défunts au cimetière. On y est là. Le rite de la vache rousse, la prière au cimetière.

Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit.

Nous te prions, Seigneur, toi qui es la résurrection et la vie, donne aux morts de reposer en paix dans ce tombeau jusqu’au jour où tu les réveilleras, pour qu’ils voient de leurs yeux, dans la clarté de ta face, la lumière sans déclin, toi qui règnes pour les siècles des siècles.

Amen.


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