CapBibliqueCapBiblique

Jour 80 ☼ — Le cantique de la fidélité et de la justice divine

← J79 ☾ · 📋 Index · 🎙️ Écouter · J80 ☾ →


Résumé : Cet épisode est consacré au chapitre 32 du Deutéronome, le grand cantique que Moïse prononce devant tout Israël avant de monter mourir sur le mont Nébo. Le frère Paul-Adrien rappelle d'abord le désabusement de Moïse, qui a compris que la loi sainte dépasse les forces humaines, puis lit ce chant aux images violentes et excessives. Le commentaire propose une clé de lecture : dans la tente de la rencontre, Moïse a vu que derrière le décalogue il y a une personne, un Dieu passionné, dont la jalousie est le nom de l'amour exclusif qu'il porte à son peuple. En guise de prière finale, le frère invite à reprendre soi-même ce cantique.

Introduction

Notre secours est dans le nom du Seigneur, qui a fait le ciel et la terre.

Souvenez-vous, Moïse, désabusé, dit au peuple qu'il ne va pas réussir à accomplir la loi. En fait, ce que je me dis, et ça vous montre le génie mystique de Moïse, c'est que non seulement il a vu le décalogue, la loi divine, mais il a en plus réalisé que cette loi était une loi surnaturelle, et que pour l'accomplir, il y avait besoin de quelque chose de plus, qu'elle dépassait les forces humaines. Saint Paul commentera ce passage en disant que la loi de Moïse avait le pouvoir d'indiquer là où se trouvait le péché, mais qu'elle n'avait pas le pouvoir de nous donner la force d'accomplir le bien. Et ça, Moïse l'a réalisé.

Mettez-vous à la place de Moïse, qui aperçoit la loi parfaite. Il a vu le décalogue dans toute sa splendeur. Vous avez entendu la radicalité qu'il a rappelée chapitre après chapitre. On peut dire ce qu'on veut de Moïse, mais certainement pas qu'il n'a pas vu l'exigence de sainteté. Mais ce qu'il a compris, c'est que c'était une loi sainte, transcendante, qui dépassait les forces de l'homme. Donc il sait que le peuple ne va pas réussir à l'accomplir. Et on ne peut pas en vouloir au peuple. Enfin, mettez-vous à sa place. Et ça le déprime, et on le comprend.

Sauf qu'il est rentré dans une tente, la tente de la rencontre, qu'il a vu quelque chose — on ne sait pas quoi — mais ça lui a inspiré un cantique. Écoutez-le. Qu'est-ce que Moïse a vu ?

Lecture : Deutéronome 32

Cieux, prêtez l'oreille, je vais parler. Que la terre entende les paroles de ma bouche. Mon enseignement ruissellera comme la pluie. Ma parole descendra comme la rosée, comme l'ondée sur la verdure, comme l'averse sur l'herbe.

C'est le nom du Seigneur que j'invoque. À notre Dieu, reportez la grandeur. Il est le Rocher. Son œuvre est parfaite. Tous ses chemins ne sont que justice. Dieu de vérité, non pas de perfidie. Il est juste. Il est droit.

Ils l'ont déshonoré, ces fils perdus, génération fourbe et tortueuse. Est-ce là ce que tu rends au Seigneur, peuple stupide et sans sagesse ? N'est-ce pas lui, ton père, qui t'a créé ? Lui qui t'a fait et affermi ?

Rappelle-toi le jour de jadis. Pénètre le cours des âges. Interroge ton père, il t'instruira. Les anciens te le diront. Quand le Très-Haut dota les nations, quand il sépara les fils d'Adam, il fixa les frontières des peuples d'après le nombre des fils d'Israël. Mais le lot du Seigneur, ce fut son peuple. Jacob, sa part d'héritage.

Il le trouve au pays du désert, chaos de hurlements sauvages. Il l'entoure, il l'élève, il le garde comme la prunelle de son œil. Tel un aigle qui éveille sa nichée et plane au-dessus de ses petits, il déploie son envergure, il le prend, il le porte sur ses ailes. Le Seigneur seul l'a conduit. Pas de dieu étranger auprès de lui.

Il le fait chevaucher les hauteurs de la terre et le nourrit du produit des campagnes. Il lui donne à goûter le miel de la roche et l'huile suintant du rocher le plus dur, le beurre des vaches et le lait des brebis, la graisse des agneaux, les béliers de Basan et les boucs. Il lui donne la fine fleur du froment et le sang de la grappe que tu bois fermenté.

Mais Israël a engraissé, il a regimbé. Tu as engraissé, tu as grossi, tu as épaissi. Il a rejeté le Dieu qui l'avait fait. Il a déshonoré son rocher, son salut. Il le rend jaloux avec des étrangers et par des abominations il l'exaspère. Il sacrifie à des démons qui ne sont pas des dieux, à des dieux qu'ils ne connaissent pas, de tout nouveau venu que leurs pères n'ont pas redouté. Tu dédaignes le rocher qui t'a mis au monde, le Dieu qui t'a engendré, tu l'oublies.

Le Seigneur l'a vu. Il réprouve ses fils et ses filles qui l'ont exaspéré. Il dit : « Je vais leur cacher ma face et je verrai quel sera leur avenir. Oui, c'est une engeance pervertie, ce sont des enfants sans loi. Eux m'ont rendu jaloux par un dieu qui n'est pas Dieu, exaspéré par leurs vaines idoles. Moi, je vais les rendre jaloux par un peuple qui n'est pas un peuple, les exaspérer par une nation stupide. »

Oui, un feu a jailli de ma colère. Il brûle jusqu'au fond du séjour des morts, il dévore la terre et ce qu'elle produit, il embrase les fondements des montagnes. J'amoncellerai sur eux les malheurs, j'épuiserai contre eux mes flèches. Quand ils seront épuisés par la faim, dévorés par la fièvre et par la peste, je lâcherai contre eux la dent des animaux, le venin des serpents. Alors l'épée supprimera les enfants et au-dedans règnera l'épouvante. Ils périront ensemble, jeunes hommes, jeunes filles, enfants tout petits, vieillards aux cheveux blancs.

J'ai dit : « Je les réduirai en menue paille, j'effacerai leur souvenir parmi les hommes. » Mais il y a l'arrogance de l'ennemi. J'ai peur d'une méprise chez l'adversaire. On dirait : « C'est notre main qui a le dessus. Non, le Seigneur n'y est pour rien. » Cette nation a perdu le jugement. Ils sont incapables de comprendre. S'ils étaient des sages, ils comprendraient, ils discerneraient leur avenir. Se peut-il que par un seul, mille hommes soient poursuivis, et que par deux, dix mille soient mis en fuite, sans que leur rocher les ait vendus, sans que le Seigneur les ait livrés ?

Mais leur rocher n'est pas comme notre rocher, et nos ennemis en sont témoins, car leur vigne provient d'une vigne de Sodome, des vignobles de Gomorrhe. Leurs raisins sont des raisins empoisonnés, des grappes amères. Leur vin est un venin de serpent, un violent poison d'aspic. Ce que je tiens en réserve, ce qui est scellé dans mes trésors, est un venin de serpent, un violent poison d'aspic.

N'est-ce pas ce que j'ai dit ? À moi la vengeance et la rétribution, au temps où leur pied trébuchera. Oui, proche est le jour de leur ruine, imminent le sort qui les attend. Car le Seigneur fera justice à son peuple. Il prendra en pitié ses serviteurs quand il verra que leurs mains faiblissent, qu'il n'y a plus ni esclaves ni hommes libres.

Alors il dira : « Où sont leurs dieux, le rocher où ils cherchaient refuge, ceux qui mangeaient la graisse de leurs sacrifices et buvaient le vin de leurs libations ? Qu'ils se lèvent et viennent à votre aide, que vous trouviez un lieu où vous cacher. Voyez-le maintenant : c'est moi, et moi seul. C'est moi qui fais vivre et mourir. Si j'ai frappé, c'est moi qui guéris, et personne ne délivre de ma main. »

Car je lève la main vers les cieux et je dis : « Aussi vrai que je vis à jamais, si j'aiguise l'éclair de mon épée, si ma main brandit le jugement, je tournerai la vengeance contre mes rivaux, je réglerai leur compte à mes adversaires. J'enivrerai mes flèches de sang et mon épée dévorera la chair. » Voyez le sang des blessés et des captifs et les chevelures dénouées de l'ennemi.

Nations, acclamez son peuple. Dieu vengera le sang de ses serviteurs. Il retournera la vengeance contre ses adversaires. Il purifiera et sa terre et son peuple.

Moïse, accompagné de Josué, fils de Noun, vint prononcer toutes les paroles de ce cantique aux oreilles du peuple. Quand Moïse eut achevé de dire toutes ces paroles à tout Israël, il ajouta : « Prenez à cœur toutes ces paroles. Je les établis aujourd'hui comme un témoin contre vous, et ordonnez à vos fils de veiller à mettre en pratique toutes les paroles de cette loi. Car ce n'est pas une parole creuse, extérieure à vous : c'est votre vie. C'est par cette parole que vous prolongerez vos jours sur le sol dont vous allez prendre possession en passant le Jourdain. »

En ce jour même, le Seigneur parla à Moïse. Il dit : « Monte sur cette montagne de la chaîne des Abarim, sur le mont Nébo, au pays de Moab, en face de Jéricho, et regarde le pays de Canaan que je donne en propriété aux fils d'Israël. Puis tu mourras sur la montagne où tu seras monté et tu seras réuni aux tiens, comme ton frère Aaron est mort sur la montagne de Hor et a été réuni aux siens. Puisque vous m'avez été infidèles parmi les fils d'Israël, aux eaux de Mériba de Cadès, dans le désert de Cinn, puisque vous avez méconnu ma sainteté au milieu des fils d'Israël, c'est donc de la montagne d'en face que tu verras le pays, mais tu n'entreras pas dans ce pays que je donne aux fils d'Israël. »

Commentaire

Qu'est-ce que Moïse a vu ? C'était quoi le contenu de sa vision, de sa dernière vision mystique, qu'il a eue en présence de Josué ? Parce que Josué était là, dans la tente, quand Dieu lui a parlé.

Ce que Moïse a compris pour la première et peut-être pour la dernière fois de sa vie, c'était que le Dieu auquel il parlait était un Dieu qui était passionné. Je vous cite un des commentaires que j'ai, qui est très bon, je ne ferai pas beaucoup mieux. C'est de qui, là ? C'est de Pierre Buis, Le Deutéronome. On va aller chercher bien loin le titre de son livre, celui-là. Bon, bref.

« Avec une audace étonnante, le cantique met en scène un Dieu passionné, aux réactions violentes et impulsives. Peu lui importe d'aboutir à des expressions excessives, frisant le grotesque… » Et vous avez entendu comment Dieu multipliait les traits, littéralement, comment il saoulait de sang les flèches qu'il allait envoyer, comment il allait amonceler sur eux les malheurs, comment il allait tirer des flèches, comment il allait les épuiser par la faim. On n'en peut plus de tous ces malheurs qui s'annoncent sur nous depuis trois chapitres déjà.

Mais voilà comment mon commentateur continue : « Peu lui importe d'aboutir à des expressions excessives, frisant le grotesque, s'il a pu faire sentir que son Dieu n'est pas le froid garant d'un ordre moral et juridique, mais un être personnel qui s'est engagé avec les hommes. »

Ce que Moïse a compris, c'est que la loi de Dieu, ce n'était pas quelque chose d'abstrait, ce n'étaient pas des règlements, ce n'était pas une sorte de Dieu horloger qui règle tout ça de loin. Ce qu'il a compris, c'est que derrière le décalogue, il y avait une personne. La sainteté de Dieu, c'était son amour qu'il avait pour les hommes, et que quand Dieu voit ce que vont donner les hommes, il pète un câble.

Ce qu'il a vu, c'est la jalousie de Dieu, d'un Dieu qui nous aime tellement que son amour pour nous devient comme noir. Vous savez, par excès de lumière, parfois on n'arrive même plus à voir la lumière. Dans la jalousie, Moïse n'arrive pas encore à bien faire les choses : dans la jalousie, il y a à la fois un élément négatif, c'est cette espèce de volonté de se venger quand on pense qu'on nous a fait du mal ; mais il a vu l'élément positif, qui était l'exclusivité jalouse que Dieu nous demandait, parce que Dieu nous aimait au point de vouloir que nous lui appartenions entièrement.

Et en fait, il a vu la richesse de la tendresse divine, il a vu la richesse de sa passion, il a vu ses flammes incandescentes, dont le Cantique des cantiques dira qu'elles sont plus puissantes que l'enfer lui-même. Il a vu Dieu. Et il l'a vu à travers cet attribut divin qu'on appelle la jalousie.

Petite parenthèse : on avait bien dit dans le livre de l'Exode que Dieu était un Dieu jaloux, mais c'était juste un mot, une phrase. Vous regarderez là combien de fois le terme apparaît. Là, il a compris, Moïse. Je ferme la parenthèse.

D'où cette amertume, ce désabusement d'un Moïse qui ne sait pas très bien comment mettre ça à sa juste place. D'où aussi sa tristesse de voir que ce qu'il a vu, les autres ne l'ont pas vu. Et il leur laisse, en ultime testament spirituel, ce discours à travers lequel le peuple est censé découvrir la jalousie de Dieu. Une jalousie dont il ne reste que les images guerrières, et à travers lesquelles le peuple est censé comprendre les entrailles de Dieu, qui souffrent quand on l'abandonne. Ce n'est pas dit que le peuple y arrive. Mais vous, vous savez tout ça. Lisez ce cantique et pleurez avec Moïse.

Bon, je me suis un peu enflammé. Donc là, j'étais censé terminer sur une transition poétique, mais le psaume va durer longtemps. Si jamais je le mets là, je vais exploser la timeline. Donc je vais le mettre pour l'épisode suivant. Et en guise de prière, pour ne pas essayer de trop rallonger quand même : là, vous êtes dans Deutéronome chapitre 32 ; si jamais vous voulez me faire plaisir, reprenez ce texte et priez-le en pensant à moi.


← J79 ☾ · 📋 Index · 🎙️ Écouter · J80 ☾ →