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Jour 161 ☾ — Jérémie : célibataire pour Dieu, prophète du deuil

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Résumé : Le frère Paul-Adrien introduit ce chapitre 16 de Jérémie en le rapprochant de la deuxième lettre aux Corinthiens, où saint Paul décrit les détresses de l'apôtre rejeté par le monde. La lecture donne l'ordre radical du Seigneur à Jérémie : ne pas prendre de femme, ne pas entrer dans une maison de deuil, ne pas s'asseoir à un festin, parce que le pays va être anéanti. Le commentaire montre que ce verset, apparemment anodin, est la toute première apparition du célibat consacré dans la Bible — scandaleux dans une culture où le mariage est bénédiction et commandement. Il compare ce célibat placé sous le signe du deuil à celui de Jésus, placé sous le signe des noces et de la joie, et souligne le mérite d'autant plus grand de Jérémie. Avec lui, c'est la psychologie de l'apôtre qui se met en place.

Introduction

Nous continuons à scruter l'intimité et l'âme d'un prophète, à voir de l'intérieur les tourments qui l'affligent, en nous souvenant de ce que dira plus tard saint Paul à propos des apôtres et des missionnaires. Il dira à peu près la même chose : la détresse de ces serviteurs de Dieu qui sont en proie au monde qui les rejette. Avec Jérémie, on a droit à des humiliations publiques. Plus tard, avec saint Paul, vous aurez droit à des bastonnades. À un moment donné, saint Paul sera même obligé de fuir d'une ville, Antioche ; du haut des remparts, on le cachera dans des corbeilles pour qu'il ne se fasse pas enfermer. Bref, c'est toujours la même histoire : à être du côté de Dieu, on finit par devenir haï par le monde.

Peut-être que ça vaut le coup, d'ailleurs, que je vous cite en introduction de ce chapitre de Jérémie le passage où saint Paul parle de ses propres détresses. Il est peut-être un petit peu long, mais ça mettra un peu de relief. Deuxième lettre aux Corinthiens, chapitre 6 :

Au contraire, nous, les apôtres, nous nous recommandons nous-mêmes comme des ministres de Dieu, ceux qui évangélisent, par beaucoup d'endurance dans les détresses, dans les difficultés, les angoisses, les coups, la prison, les émeutes, les fatigues, le manque de sommeil et de nourriture. Nous nous recommandons à vous par la chasteté, la connaissance, la patience et la bonté, la sainteté de l'esprit et la sincérité de l'amour, par une parole de vérité, dans la gloire et le mépris, dans la mauvaise et la bonne réputation. On nous traite d'imposteurs et nous disons la vérité. On nous prend pour des inconnus et nous sommes très connus. On nous croit mourants et nous sommes bien vivants. On nous punit et nous ne sommes pas mis à mort. On nous croit tristes et nous sommes toujours joyeux ; pauvres, et nous faisons tant de riches ; démunis de tout, et nous possédons tout.

Ça, c'est ce que dira plus tard saint Paul à propos du métier d'évangélisateur et d'apôtre. Mais c'est dans Jérémie que cette parole a commencé. Alors oui, il n'y a pas encore toute la grâce et la pureté que Jésus amènera. Il n'y a pas encore cette splendeur de l'Esprit Saint, parce qu'il n'a pas encore été répandu. N'empêche qu'il y a peut-être plus de mérite dans les lamentations de Jérémie que dans notre joie de chrétien. Parce que nous, nous avons tout reçu ; Jérémie, lui, c'est à la force du poignet qu'il a été un des premiers à le découvrir. Ça mérite le respect.

Lecture : Jérémie 16

La parole du Seigneur me fut adressée : « Tu ne prendras pas de femme, et tu n'auras ni fils ni fille en ce lieu. Car ainsi parle le Seigneur au sujet des fils et des filles qui vont naître en ce lieu, des mères qui leur donneront naissance et des pères qui les engendreront dans ce pays : ils mourront de maladies mortelles ; ils ne seront ni pleurés ni enterrés, ils deviendront du fumier à la surface du sol. Par l'épée, par la famine, ils seront exterminés, et leurs cadavres serviront de pâture aux oiseaux du ciel et aux bêtes de la terre. »

Oui, ainsi parle le Seigneur : « N'entre pas à la maison du deuil, ne va pas les pleurer, n'aie pour eux aucun geste de pitié, car j'ai retiré de ce peuple ma paix, et la fidélité, et la tendresse — oracle du Seigneur. Grands et petits mourront dans ce pays sans être enterrés ; on ne les pleurera pas, pour eux on ne fera pas d'incision, on ne se tondra pas. Avec celui qui est dans le deuil, on ne rompra pas le pain afin de le consoler du mort ; on ne lui fera pas boire la coupe de consolation pour son père ou sa mère. Tu n'entreras pas non plus à la maison du festin pour t'asseoir avec les convives, pour manger et boire. »

Car ainsi parle le Seigneur de l'univers, le Dieu d'Israël : « Voici qu'en ce lieu, de vos jours et sous vos yeux, je ferai cesser chant d'allégresse et chant de joie, le chant du fiancé et de la fiancée. »

Lorsque tu annonceras au peuple toutes ces choses, ils te demanderont : « Pourquoi donc le Seigneur a-t-il proféré contre nous ce grand malheur ? Quelle est notre faute, et quels péchés avons-nous commis contre le Seigneur notre Dieu ? » Alors tu leur répondras : « C'est que vos pères m'ont abandonné — oracle du Seigneur — pour suivre d'autres dieux, les servir et se prosterner devant eux. Ils m'ont abandonné, ils n'ont pas gardé ma loi. Et vous, vous avez agi plus mal encore que vos pères : voici que chacun de vous, pour ne pas m'écouter, suit les penchants mauvais de son cœur endurci. Je vous jetterai hors de ce pays, dans un pays inconnu de vous et de vos pères, et vous y servirez jour et nuit d'autres dieux, car je ne vous fais plus grâce. »

Pourtant, voici venir des jours — oracle du Seigneur — où, pour prêter serment, on ne dira plus : « Par le Seigneur vivant, qui a fait monter du pays d'Égypte les fils d'Israël », mais : « Par le Seigneur vivant, qui a fait monter les fils d'Israël du pays du Nord et de tous les pays où il les avait chassés », car je les ferai revenir sur leur sol, celui que j'avais donné à leurs pères.

Voici que j'envoie en grand nombre — oracle du Seigneur — des pêcheurs qui les pêcheront. Après cela, j'enverrai en grand nombre des chasseurs qui les chasseront de toute montagne et de toute colline, jusque dans les fentes des rochers. Oui, j'ai les yeux sur tout leur chemin : pour moi ils ne sont pas cachés, et leurs fautes ne peuvent se dérober à mes yeux. Avant tout, je leur revaudrai le double de leurs fautes et de leurs péchés, car ils ont profané mon pays comme des cadavres ; leurs horreurs et leurs abominations ont rempli mon héritage.

Seigneur, ma force et mon abri, mon refuge aux jours d'angoisse, vers toi viendront les nations depuis les lointains de la terre. Elles diront : « Nos pères ont eu pour seul héritage mensonges et vanités qui ne servent à rien. Un être humain se fabrique-t-il des dieux ? Et ce ne sont même pas des dieux ! »

« C'est pourquoi je vais donner aux nations la connaissance. Cette fois-ci, je leur ferai connaître ma main et ma puissance, et elles reconnaîtront que mon nom est : le Seigneur. »

Commentaire

Quand je vous dis que Jérémie, c'est quand même quelqu'un ! Enfin, c'était juste un verset, mais il mérite d'être dit :

Tu ne prendras pas de femme, et tu n'auras en ce lieu ni fils ni fille.

Un ordre radical, où Dieu demande à Jérémie d'être célibataire et de rester célibataire, parce que l'avenir est trop sombre. Il s'agit d'un nouveau signe prophétique, pour montrer la catastrophe vers laquelle on s'achemine : parce que les familles vont être anéanties et que ça ne sert à rien, pour Jérémie, de fonder une famille. Les enfants qui naîtront mourront dans la guerre et la famine. Et même, souvenez-vous, Jérémie avait prophétisé qu'on allait finir par manger les enfants au cours du siège de Jérusalem. Donc ça ne donne pas trop envie d'en avoir.

Sauf que… un prophète qui ne se marie pas, c'est choquant à l'époque. Parce que dans la culture juive, le mariage et les enfants sont vus comme une bénédiction de Dieu. Et c'est même un commandement : « Multipliez-vous, croissez, soumettez la terre et emplissez-la. » C'est quand même ce que Dieu disait à Adam et à Ève. Le célibat n'est pas normal.

Non seulement il n'est pas normal, mais en plus, si jamais vous regardez bien : donnez-moi des prophètes qui soient restés célibataires. Eh bien, il n'y en a pas. Jérémie, c'est le premier, et nulle part dans la Bible on ne vous dira qu'il va se marier ensuite. Les seuls que je vois comme candidats possibles sont Élie et Élisée. Élisée, j'ai un peu de mal à me dire qu'il est resté célibataire — en fait, on ne mentionne pas sa femme, mais on n'a pas non plus d'ordre direct de la part de Dieu disant « ne te marie pas ». De la même manière pour Élie : Élie, il a un tempérament plus solitaire, à la limite on pourrait comprendre qu'il soit resté célibataire. Mais encore une fois, à l'époque, tout le monde se marie. Donc, sauf mention explicite d'un ordre donné par Dieu, « ne te marie pas », il faut supposer qu'Élie et Élisée étaient mariés.

Jérémie, c'est la première fois qu'on entend un ordre de Dieu qui dit : « Ne te marie pas. » Jérémie vient de découvrir le célibat consacré. C'est là où je vous dis que Jérémie, quand même… Le célibat consacré, la première fois qu'on en a un exemple dans la Bible, c'est Jérémie. Avant, ce qu'on avait de plus approchant, c'était les nazirs : parce qu'ils ne se coupaient pas les cheveux, parce qu'il y avait interdiction de boire du vin. Mais ils étaient mariés. Samuel était marié, Samson était marié. Là, d'un coup, la consécration religieuse a fait un énorme bond. Il faudra attendre Jésus pour que cette tradition-là soit reprise et approfondie.

D'ailleurs, tout de suite après, dans le même chapitre, versets 5 et 7 :

N'entre pas dans une maison de deuil, ne va pas pleurer, ne les plains pas.

Interdiction de prendre le deuil. Ça, ça vous rappellera quoi ? Toujours dans cette histoire de suite du Christ, de se consacrer à l'Évangile et au Royaume de Dieu : à un moment donné, un disciple va voir Jésus pour lui dire : « Moi, je suis prêt à te suivre, laisse-moi juste enterrer mon père qui vient de mourir. » Réponse de Jésus : « Laisse les morts enterrer les morts. » Interdiction de pleurer, de prendre le deuil : c'est exactement cette phrase de Jérémie.

Avec une différence majeure entre Jérémie et Jésus : chez Jésus, le célibat consacré, c'est parce que l'Époux est là, que Dieu est arrivé dans la personne de Jésus, et avec lui le vin des noces. Et comme dit Jésus, la fin des temps est accomplie : avec Jésus, nous sommes déjà entrés dans les temps derniers. C'est un célibat consacré qui est placé sous le signe de la joie, sous le signe de l'Esprit Saint, sous le signe de l'allégresse finale. Alors que Jérémie, son célibat consacré, est placé sous le signe du deuil et de la catastrophe à venir.

Mais moi, je dis que ça rend le sacrifice de Jérémie d'autant plus méritoire. C'est déjà pas facile de renoncer à avoir une femme et des enfants ; on se dit : oui, mais c'est pour la suite du Christ, et avec elle tout ce que ça veut dire de joie, d'allégresse dans l'Esprit Saint. C'est déjà un peu difficile, mais on le fait — en tout cas, moi, je l'ai fait. Mais si on m'avait dit : « Tu ne vas pas prendre de femme parce que maintenant tu vas pleurer, ton pays va être détruit »… franchement, c'est encore le degré au-dessus.

Donc tout ça pour vous dire que dans ces chapitres de Jérémie, ça n'a l'air de rien, mais vous sentez les tout petits pas qui sont faits à chaque fois du côté de l'Évangile, et il y a des choses qui commencent à devenir plus précises et à se mettre en place. Vous aviez avec Élie le zèle, vous aviez avec Élisée les miracles évangéliques, et vous avez avec Jérémie la psychologie de l'apôtre qui est en train de se mettre en place.

Nous terminons par une prière. Tiens, en prière finale, je vous propose d'écouter les Béatitudes, pour que la musique de l'Évangile pénètre nos âmes. Parce que je me dis quoi ? Je me dis que les Béatitudes, c'est une sorte de bonheur paradoxal : c'est comment être heureux au milieu des difficultés, quand on essaie d'être prophète. « Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés » : ça marche bien avec Jérémie, ça. Et puis en même temps, les Béatitudes, c'est aussi la promesse que Jésus fait à ses disciples — peut-être à tout le monde, mais à ses disciples en particulier.

Prière

Les Béatitudes.

« Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés. »

Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Amen.


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