Jour 188 ☾ — Isaïe : Dieu secoue pour mieux relever
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Résumé : Le frère Paul-Adrien ouvre le livre d'Isaïe en le situant dans l'histoire de la révélation : après la théologie du peuple avec Moïse, puis la théologie du reste avec Élie, voici la théologie messianique, prophéties d'avant l'exil constamment retravaillées pendant la déportation. Il détaille la progression du chapitre 1 : le refus d'apprendre, le corps malade sans réaction, la terre ravagée dans l'indifférence, l'hypocrisie religieuse et l'orgueil des chefs dévoyés. Le commentaire montre qu'il ne s'agit pas vraiment d'un procès — il n'y a pas de juge entre Dieu et son peuple — mais d'une querelle de couple, qui ne vise pas la justice seule mais la réconciliation. L'épisode se termine par une prière pour une religion intérieure, avant tout apparat extérieur.
Introduction
Avec Tobie, nous étions du côté des tribus du Nord, Israël, qui avait été déporté en Assyrie. Avec la lettre de Jérémie, nous étions cette fois-ci autour de la tribu de Juda, Jérusalem, qui, elle, a été déportée à l'Est, à Babylone. Nous en avons terminé avec la lettre de Jérémie, mais on va rester du côté de cette déportation judéenne à Babylone avec un nouveau livre que nous allons lire dans ce deuxième épisode, un grand livre pour un grand prophète : Isaïe.
Isaïe a existé — vous me direz, ils ont tous existé — mais lui, il est attesté 625 avant Jésus-Christ, soit, techniquement parlant, avant Jérémie. Il aurait prophétisé à Jérusalem, à la mort du roi Ozias, donc avant l'exil. Normalement, j'aurais dû vous le mettre avant Jérémie, avant l'Évangile selon saint Marc, quand on était encore en train de parler de la destruction à venir de Jérusalem. Oui, mais ce n'est pas une erreur de ma part, je l'ai fait exprès. C'est un prophète tellement important que ses prophéties vont être constamment reprises, retravaillées, redéveloppées pendant toute la période exilique. Isaïe, c'est l'exemple même des prophéties faites avant l'exil et retravaillées tout au long de la déportation pour en creuser le sens.
C'est là que nous allons voir une nouvelle théologie apparaître. La théologie du peuple en exil, c'est dans ce livre-là que vous allez la voir apparaître. Quoi ? Une nouvelle théologie ? Qu'est-ce qu'il est en train de nous raconter, le frère Paul-Adrien ? OK, je reprends. On avait commencé avec Moïse. C'était une théologie du peuple, une théologie très politique, le décalogue : avoir une nation, avoir un territoire, avoir une loi, une constitution. Ensuite, échec de la royauté, et pour y répondre, émergence d'une nouvelle théologie, plus prophétique, notamment avec la figure d'Élie. Vous vous souvenez, c'était la théologie du reste : tout détruire pour tout refonder. Bon, eh bien ça, maintenant, c'est fait. C'est quoi la suite ? La suite, c'est Isaïe.
Isaïe, c'est une nouvelle théologie qui va arriver. Et c'est étonnant de voir comment Dieu s'adapte à l'histoire humaine, et comment, à chaque fois, la révélation progresse. Parce que ce n'est pas Dieu qui change d'avis, c'est la révélation qui progresse. La théologie d'Isaïe, ça va être une théologie messianique : l'apparition d'une figure mystérieuse qui va sauver tout le monde. Un sauveur, un Christ. Alors, on l'a déjà vue plus ou moins poindre avant, avec les petits prophètes. Mais c'est quand même vraiment Isaïe qui va en faire une grande théologie. À tel point, d'ailleurs, que les orthodoxes, en parlant d'Isaïe, parlent du cinquième Évangile. Vous allez voir, il y a des passages entremêlés de plein d'oracles contre les nations. N'empêche qu'il y a des fulgurances. Ça annonce la croix.
Bon, en attendant, comme à mon habitude, je parle trop. Enfin, c'est important quand même. Vous êtes quand même contents que je vous aie parlé de tout ça : ça permet de bien situer Isaïe dans l'ensemble de la Bible. J'introduis maintenant la lecture du jour. On commence fort. Un prophète ! Un prophète ! On commence avec Dieu qui engueule tout le monde. Excusez-moi du terme, mais ça vous rappellera aussi ce que c'est qu'un prophète. « Cieux, écoutez ! Terre, prête l'oreille ! Car le Seigneur a parlé. »
Est-ce que vous m'autorisez encore à continuer un peu mon introduction ? Je pense que ce n'est pas mal que je le fasse. Vous savez, les livres prophétiques, c'est très beau, mais comme c'est de la poésie, tout se mélange, tout se ressemble un petit peu. J'ai peur que, si jamais je ne vous explique pas la progression, vous soyez perdus dans ces versets qui vont s'enchaîner sans que vous voyiez là où on veut en venir. Donc, je continue. Vous me remercierez. Si, si, je vous jure, vous me remercierez.
Ce qu'on va vous dépeindre dans ce premier chapitre, c'est un pays qui ne prend pas au sérieux les conditions de sa propre survie. Le désastre est en train d'arriver, voire il est arrivé. Tout s'effondre. Et pourtant, on vous montre une nation spirituellement malade, socialement corrompue et aveugle à sa propre ruine.
Vous aurez d'abord le refus d'apprendre, versets 2 et 3. Les bœufs connaissent leur propriétaire, les ânes la crèche de leur maître — qui d'ailleurs vous donnera le bœuf et l'âne dans la crèche, fin de la parenthèse. Mais Israël, lui, ne connaît rien, mon peuple ne comprend pas. Dès le début, ce qu'on vous montre, c'est que les animaux ont plus de bon sens que le peuple.
Ensuite, on va continuer, versets 5 et 6. On vous montre un corps malade, mais dans lequel il n'y a plus aucune réaction. De la plante des pieds jusqu'à la tête, rien n'est en bon état. C'est l'image d'un pays frappé de blessures ouvertes, qui est comme anesthésié par la souffrance, qui ne voit même plus son état, qui devient incapable de se soigner. Il saigne, mais il refuse de voir ses blessures. Donc il ne se soigne pas, et il continue de se vider de son sang.
Ensuite, on va passer au verset 7 : une terre ravagée, mais dans une indifférence totale. Votre pays est dévasté, vos villes sont consumées par le feu. Il y a la guerre, il y a la désolation, il y a la ruine des récoltes. On est en train de progresser. On passe du refus d'apprendre à un corps malade sans réaction ; cette fois-ci, on passe à une dureté de cœur qui va culminer dans une hypocrisie religieuse paralysante, versets 11 à 15. Que m'importent vos sacrifices en nombre ? J'en ai assez de vos néoménies, de vos nouvelles lunes. Et le peuple qui continue d'aller au Temple, qui continue de célébrer des fêtes, qui continue de prier, sauf que tout est vide, mécanique, extérieur.
Et tout ceci culmine dans l'orgueil d'un peuple qui va à sa perte parce que ses chefs sont dévoyés. On pense que la puissance politique, que les rituels, que les alliés suffiront, et vous avez un système qui est déjà en train de s'écrouler de l'intérieur.
Bon, on y va maintenant. Vous êtes prêts ? Isaïe, chapitre 1.
Lecture : Isaïe 1
Vision d'Isaïe, fils d'Amots, ce qu'il a vu au sujet de Juda et de Jérusalem, au temps d'Ozias, de Yotam, d'Acaz et d'Ézékias, rois de Juda.
Cieux, écoutez ! Terre, prête l'oreille ! Car le Seigneur a parlé. J'ai fait grandir des enfants, je les ai élevés, mais ils se sont rebellés contre moi. Le bœuf connaît son propriétaire, et l'âne, la crèche de son maître. Israël ne le connaît pas, mon peuple ne comprend pas.
Malheur à vous, nation pécheresse, peuple chargé de fautes, engeance de malfaiteurs, fils pervertis ! Ils abandonnent le Seigneur, ils méprisent le Saint d'Israël, ils lui tournent le dos.
Où faut-il donc vous frapper encore, vous qui multipliez les reniements ? Toute la tête est malade, tout le cœur est atteint. De la plante des pieds jusqu'à la tête, plus rien n'est intact : partout blessures, contusions, plaies ouvertes, qui ne sont ni pansées, ni bandées, ni soignées avec de l'huile.
Votre pays n'est que désolation, et vos villes sont consumées par le feu. Votre terre, des étrangers la dévorent sous vos yeux. C'est une désolation, comme un désastre venu des étrangers.
Ce qui reste de la fille de Sion est comme une hutte dans une vigne, comme un abri dans un potager, comme une ville assiégée. Si le Seigneur de l'univers ne nous avait laissé un petit reste, nous serions comme Sodome, nous ressemblerions à Gomorrhe.
Écoutez la parole du Seigneur, vous qui êtes pareils aux chefs de Sodome ! Prêtez l'oreille à l'enseignement de notre Dieu, vous, peuple de Gomorrhe !
Que m'importe le nombre de vos sacrifices, dit le Seigneur. Les holocaustes de béliers, la graisse des veaux, j'en suis rassasié. Le sang des taureaux, des agneaux et des boucs, je n'y prends pas plaisir. Quand vous venez vous présenter devant ma face, qui vous demande de fouler mes parvis ? Cessez d'apporter de vaines offrandes, j'ai horreur de votre encens. Les nouvelles lunes, les sabbats, les assemblées, je n'en peux plus de ces crimes et de ces fêtes. Vos nouvelles lunes et vos solennités, moi, je les déteste : elles me sont un fardeau, je suis fatigué de le porter. Quand vous étendez les mains, moi, je détourne les yeux. Vous avez beau multiplier les prières, je n'écoute pas : vos mains sont pleines de sang.
Lavez-vous, purifiez-vous, ôtez de ma vue vos actions mauvaises, cessez de faire le mal, apprenez à faire le bien, recherchez le droit, mettez au pas l'oppresseur, rendez justice à l'orphelin, défendez la cause de la veuve.
Venez et discutons, dit le Seigneur. Si vos péchés sont comme l'écarlate, ils deviendront aussi blancs que neige. S'ils sont rouges comme le vermillon, ils deviendront comme de la laine. Si vous consentez à m'obéir, les bonnes choses du pays, vous les mangerez. Mais si vous refusez, si vous vous rebellez, c'est l'épée qui vous mangera. Oui, la bouche du Seigneur a parlé.
Comment ! Elle s'est prostituée, la cité fidèle ! Le droit y régnait, la justice l'habitait, et maintenant, ce sont des meurtriers. Ton argent n'est plus que scorie, ton meilleur vin est mêlé d'eau. Tes princes sont des rebelles, complices de voleurs, tous avides de cadeaux, courant après les pots-de-vin. Ils ne rendent pas justice à l'orphelin, la cause de la veuve ne les touche pas.
Voilà pourquoi — oracle du Maître, Seigneur de l'univers, Force d'Israël — malheur ! Je prendrai ma revanche sur mes adversaires, je me vengerai de mes ennemis. Je ramènerai ma main sur toi, comme le fait la potasse : j'ôterai toutes tes scories, j'enlèverai tous tes déchets. Je rendrai tes juges tels que jadis, et tes conseillers comme autrefois. Alors on t'appellera ville de justice, cité fidèle.
Par le droit, Sion sera délivrée ; ils le seront par la justice, ceux des siens qui se convertiront. Mais rebelles et pécheurs ensemble seront brisés, ceux qui abandonnent le Seigneur périront.
Oui, vous aurez honte des térébinthes, ces bosquets sacrés que vous chérissez, vous rougirez des jardins que vous préférez, car vous serez comme un térébinthe au feuillage flétri, comme un jardin sans eau. Le colosse deviendra comme de l'étoupe, et son ouvrage, une étincelle : les deux flamberont ensemble, et personne pour les éteindre.
Commentaire
Alors, votre premier chapitre d'Isaïe, ça s'est passé comment ? Ça vous a plu ? On en a 66.
Donc là, vous venez d'entendre le premier procès de Dieu contre son peuple. Enfin, procès… il n'y a pas vraiment de juge entre Dieu et son peuple. Donc, si vous voulez, ça ressemble plutôt à une querelle de couple qu'à un procès en bonne et due forme. Ce qui fait une petite différence, d'ailleurs : un procès vise la justice, une querelle de couple vise la réconciliation. En tout cas, je croise les doigts, mais j'espère — normalement, c'est le but. Alors, la réconciliation ne va pas sans la justice, mais l'espoir d'une réconciliation ajoute quelque chose en plus. Dieu attrape son peuple, oui, mais il ne l'a jamais répudié.
Tenez, j'attire votre attention, à titre d'exemple, sur quelques versets que vous venez d'entendre. Si jamais vous allez à la messe, si jamais vous pratiquez ce qu'on appelle la religion, c'est que vous avez l'habitude de les entendre, notamment lors de l'Avent. En fait, à chaque fois que l'on veut introduire une pénitence, de jeûne et de conversion, on revient à Isaïe, chapitre 1. J'attire votre attention là-dessus parce qu'ils sont d'une beauté.
Écoutez la parole du Seigneur… Prêtez l'oreille à l'enseignement de notre Dieu.
Donc ça, c'est la Torah, l'enseignement. C'est quoi, la nouvelle Torah ?
Que m'importe le nombre de vos sacrifices, dit le Seigneur. Les holocaustes de béliers, la graisse des veaux, j'en suis rassasié. Cessez d'apporter de vaines offrandes, j'ai horreur de votre encens. Les nouvelles lunes, les sabbats, les assemblées, je n'en peux plus.
Et ensuite, vous avez entendu :
Venez et discutons, dit le Seigneur. Si vos péchés sont comme l'écarlate, ils deviendront aussi blancs que neige.
Vous voyez ce que je vous disais sur la différence entre un procès et une querelle de couple ? Là, on est en plein dedans. Le but, c'est la réconciliation.
Nous prions. Nous prions pour nous convertir.
Prière
Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit.
Seigneur, je te demande d'avoir une religion qui te plaise. À travers le culte, à travers la lecture de la Bible, à travers les sacrements, apprends-moi à faire le bien. Apprends-moi à rechercher le droit. Apprends-moi à mettre au pas l'oppresseur. Apprends-moi à rendre justice à ceux qui sont opprimés.
Seigneur, apprends-moi à toujours mettre la religion intérieure, la recherche de la vertu, de la justice et de la miséricorde, avant tout l'apparat extérieur.
Seigneur, fais de moi un disciple. Il ne suffit pas d'être chrétien, il faut encore, Seigneur, que je sois ton disciple. Mets-moi à ton école.
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