Jour 202 ☾ — Voici un roi qui règne avec justice
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Résumé : Avec les chapitres 32 et 33 d'Isaïe, le frère Paul-Adrien achève la série des six malheurs, mais la tonalité change : au lieu du « malheur » habituel, le chapitre 32 s'ouvre par un « Voici un roi qui règne avec justice ». Le commentaire montre que ces deux chapitres forment un des centres du livre d'Isaïe, résumant ce qui précède et annonçant ce qui suit, dans un style non plus prophétique mais sapientiel. Cette rupture de style est une véritable stratégie théologique : le roi de justice n'est pas un sauveur extérieur tombé du ciel, il est le fruit d'un peuple devenu sage. L'épisode se termine par une prière demandant de devenir cet homme sage qui médite et savoure la vertu.
Introduction
Livre d'Isaïe — je crois que je peux commencer à le dire, c'est peut-être à partir de ces chapitres que le livre d'Isaïe est en train de décoller. Ça va venir doucement, mais on va monter en puissance. Vous allez aimer, vous allez voir.
Alors, avec ces deux chapitres, 32 et 33, nous terminons aujourd'hui notre série des six malheurs, et il y a quelques nouveautés dans ces deux chapitres. D'abord, le chapitre 32 ne va pas commencer par « malheur » — vous vous rappelez, il y en avait eu deux dans le chapitre 29, ce qui fait que le compte est quand même bon — mais nous commencerons le chapitre 32 par le mot « voici » : « Voici un roi qui règne avec justice. » Le terme de « voici », en hébreu, c'est encore plus fort, il introduit une nouveauté. Tandis que le chapitre 33 repartira sur notre bonne vieille formule « malheur ». Mais vous voyez qu'il y a comme une rupture de style, d'autant plus que tout de suite, ce que ce « voici » introduit, c'est un roi. « Voici un roi qui règne avec justice. » Ça faisait déjà quelques chapitres qu'on n'avait plus entendu parler de cette théologie messianique ; voici qu'elle revient.
On a pu voir dans ces deux chapitres comme un des centres du livre d'Isaïe. Je dis « un des centres » parce que la construction d'Isaïe est notoirement compliquée. Donc, des centres, il y en a en veux-tu en voilà, ça dépend des exégètes. Mais ce qui est sûr, c'est que ces deux chapitres, 32 et 33, à la fois résument ce qui a été vu avant et introduisent des thèmes que l'on verra plus tard. Et ils le font, vous allez voir aussi, dans un style qui n'est pas le style habituel. Le style habituel, c'est les oracles prophétiques, avec pas mal de colère, pas mal de malédictions. Et là, vous allez voir, rupture de style : on est dans un style beaucoup plus sapientiel. Sapientiel, ça veut dire plus méditatif.
Il y a aussi quelques thèmes propres à la littérature sapientielle. Par exemple, on oppose la sagesse à la folie. Proverbial — je vous en donne une là, que vous allez entendre : « Le fou ne sera plus déclaré noble, l'escroc ne sera pas dit honorable. » On est ici dans des leçons de morale, on n'est plus vraiment dans des oracles politiques. Vous verrez aussi cette reprise du thème des femmes insouciantes, des femmes coquettes à Jérusalem, mais qui est reprise ici d'un point de vue sapientiel.
Donc, rupture de style. Je vous laisse découvrir le reste par vous-même. Isaïe, chapitres 32 et 33. On reprendra après en commentaire.
Lecture : Isaïe 32-33
Voici venir un roi qui règne avec justice, et des princes qui gouvernent selon le droit. Chacun sera un abri contre le vent, un refuge contre l'orage, comme un ruisseau sur une terre desséchée, l'ombre d'un grand rocher dans un pays aride.
Les yeux qui regardent ne seront plus aveuglés, les oreilles qui écoutent seront attentives, le cœur frivole réfléchira pour comprendre, et la langue des bègues parlera vite et clairement.
Le fou ne sera plus déclaré noble, l'escroc ne sera pas dit honorable. Qui est fou ne dit que des folies, et son cœur fait le mal. Il commet l'impiété, il blasphème le Seigneur, il laisse l'affamé le ventre creux et l'assoiffé sans rien boire. Quant à l'escroc, elles sont odieuses, ces escroqueries. Il conçoit de mauvais coups pour perdre les humbles par des mensonges, quand le malheureux plaide son bon droit. Qui est noble conçoit de nobles projets, il se lève, lui, pour de nobles causes.
Femmes insouciantes, debout ! Écoutez ma voix. Filles présomptueuses, prêtez l'oreille à ma parole. Dans un an révolu, vous tremblerez, présomptueuses, car la vendange sera perdue et on ne rentrera pas de récolte. Alarmez-vous, insouciantes, tremblez, présomptueuses, dévêtez-vous, dénudez-vous, avec un pagne autour des reins, frappez-vous la poitrine, faites le deuil sur la campagne riante, sur les vignes fertiles, sur les terres de mon peuple où poussent la broussaille et l'épine, et sur les maisons joyeuses de la cité en liesse. Oui, le palais sera abandonné, la ville bruyante sera désertée, l'Ophel et la tour de guet deviendront à jamais des repaires, joie des ânes sauvages et pâture des troupeaux,
jusqu'à ce que soit répandu sur nous l'esprit qui vient d'en haut. Alors le désert deviendra un verger, et le verger sera pareil à une forêt. Le droit habitera le désert, la justice résidera dans le verger. L'œuvre de justice sera la paix, et la pratique de la justice, le calme et la sécurité pour toujours. Mon peuple habitera un séjour de paix, des demeures protégées, des lieux sûrs de repos, mais la forêt s'écroulera sous la grêle et la ville sera entièrement démolie. Heureux, vous qui semez près de tous les cours d'eau et laissez aller le bœuf et l'âne.
Malheur à toi, dévastateur qui n'as pas été dévasté, ravageur qui n'as pas subi de ravages. Quand tu auras fini de dévaster, tu seras dévasté ; quand tu auras cessé de ravager, on te ravagera.
Seigneur, fais-nous grâce, c'est toi que nous attendons. Chaque matin, sois notre bras, notre salut aux jours de détresse. À la voix qui tonne, les peuples s'enfuient ; quand tu te lèves, les nations se dispersent. Votre butin s'entasse comme s'entassent les insectes ; c'est la ruée, une ruée de sauterelles. Le Seigneur domine, il habite les hauteurs. Il emplit Sion de droit et de justice. Il sera la sécurité de tes jours, sagesse et connaissance, des biens pour le salut. La crainte du Seigneur, un trésor qu'il te donne.
Voici que les voyants se lamentent sur les places, les messagers de paix pleurent amèrement. Les routes sont désolées, sur les chemins les passants ont disparu. L'alliance est rompue, on méprise les témoins, l'homme ne compte plus. La terre en deuil languit, le Liban honteux s'assombrit, le Saron ressemble au désert, et le Bashan et le Carmel se fanent.
« Maintenant, je surgis, dit le Seigneur. Maintenant, je me dresse. Maintenant, je m'élève. Vous concevez du foin, vous enfantez de la paille ; votre souffle est le feu qui vous dévorera. Les peuples seront brûlés, réduits en chaux, épines coupées que l'on enflamme. Écoutez ce que j'ai fait, vous qui êtes loin, et vous qui êtes proches, reconnaissez ma vaillance. »
Dans Sion, les pécheurs sont terrifiés, un tremblement saisit les pervers. Qui de nous résistera ? C'est une fournaise sans fin. Qui de nous résistera ? C'est un feu dévorant. Celui qui va selon la justice et parle avec droiture, qui méprise un gain frauduleux, détourne sa main d'un profit malhonnête, qui ferme son oreille aux propos sanguinaires et baisse les yeux pour ne pas voir le mal, celui-là habitera les hauteurs, hors d'atteinte, à l'abri des rochers. Le pain lui sera donné et les eaux lui seront assurées.
Tes yeux verront le roi dans sa beauté, ils découvriront les lointains du pays, et tu repenseras aux terreurs passées : celui qui comptait, où est-il ? Celui qui contrôlait, où est-il ? Où est-il, celui qui comptait les tours ? Tu ne verras plus le peuple brutal, ce peuple au langage impénétrable, à la langue ridicule et incompréhensible.
Contemple Sion, la cité de nos fêtes. Tes yeux verront Jérusalem, c'est une résidence sûre, une tente qu'on ne déplacera plus, dont les piquets ne seront jamais plus arrachés, dont aucune corde ne sera rompue. Et même, c'est là que le Seigneur nous montre sa grandeur : c'est un lieu de fleuves, de larges canaux, qu'aucune galère ne traverse, qu'aucun grand navire ne sillonne. Oui, le Seigneur est notre juge, le Seigneur nous donne des lois, le Seigneur est notre roi, c'est lui qui vient nous sauver. Ses cordes sont relâchées, elles n'assurent plus la stabilité du mât et ne tiennent pas l'étendard déployé. Alors les aveugles se partageront quantité de butins, les boiteux prendront part au pillage. Aucun de ceux qui demeurent là ne dira plus : « Je suis malade. » Le peuple qui habite Jérusalem sera déchargé de sa faute.
Commentaire
Je commence mon commentaire avec un verset en particulier, le 33, 10 :
Maintenant, je surgis, dit le Seigneur. Maintenant, je me dresse. Maintenant, je m'élève.
Triple répétition du mot « maintenant », qui vous indique qu'il est en train de se passer quelque chose. C'est comme si cette restauration, qui jusqu'à présent n'était qu'une promesse lointaine, était en train de devenir présente. C'est Dieu enfin qui se lève pour restaurer Jérusalem. Et flanquée avant et après — ça, vous admirez la construction — cette vision du roi. Chapitre 32, verset 1 :
Voici un roi qui règne avec justice, des princes qui gouvernent selon le droit.
Et puis, à la fin, vous aviez cette autre vision du roi :
Tes yeux verront le roi dans sa beauté, ils découvriront les lointains du pays.
Et au milieu, vous aviez : « Maintenant je me lève, maintenant je me dresse, maintenant je vais sauver », dit le Seigneur. Il y a une sorte de parallélisme entre l'action du Seigneur et la beauté de ce roi, comme si la gloire de Dieu se reflétait dans la gloire de ce roi.
Ce qui est curieux, c'est que ce roi — c'est ce que je vous disais en commentaire introductif — est décrit non pas en termes d'oracle prophétique, c'est-à-dire quelque chose qui s'inscrit dans l'immédiateté d'un contexte géopolitique donné, mais il est décrit comme une méditation sapientielle sur ce que c'est que la sagesse, ce que c'est que la folie. Et ça, ça change un tout petit peu la donne. Comment je pourrais vous dire ça ? Allez, on y va.
Le style prophétique procède d'une colère, de l'indignation devant l'injustice. Le style sapientiel, lui, procède d'une contemplation plus apaisée de ce que pourrait être la vertu. Comme si ce roi qui venait n'était pas le fruit de la colère de Dieu, mais le fruit de la contemplation de Dieu.
Continuons. Le style prophétique, il veut être en prise avec l'action historique, concrète, particulière. Le style sapientiel, lui, médite des lois plus universelles. Comme si décrire ce roi en termes sapientiels, c'était aussi contempler l'ordre du cosmos.
Le style prophétique s'adresse à un peuple, à une communauté. Le style sapientiel, lui, s'adresse à un individu : c'est un enseignement moral. C'est-à-dire que ce qui est important, c'est que vous arriviez à comprendre l'idéal qu'il peut y avoir derrière, et que ça vous fasse rêver. C'est ça, le but d'avoir introduit ce roi en termes sapientiels.
Le style sapientiel, ici, ce n'est pas un simple ornement littéraire. Il y a une rupture de style, oui, mais c'est une stratégie théologique d'Isaïe. Le but d'Isaïe, ce n'est pas simplement de dénoncer l'injustice, mais c'est aussi que la sagesse soit engendrée en nous. C'est-à-dire que le règne messianique ne va pas s'imposer de l'extérieur : il faut qu'il puisse être accueilli par un peuple qui est ouvert à la justice. C'est ce que vous donnent les versets 3 et suivants. On vous parle d'yeux qui s'ouvrent, d'oreilles qui se mettent à entendre, d'hommes nobles qui commencent à former des projets nobles.
Vous voulez un roi qui soit juste ? Il ne va pas venir de nulle part. Ça ne va pas être un Deus ex machina, comme ça, pouf, qui va sortir du chapeau. Vous devez avoir des populations transformées intérieurement. Vous devez essayer de devenir ce roi. Laissez-moi vous le redire de manière très claire : le roi de justice n'est pas un sauveur extérieur, c'est le fruit d'un peuple qui serait devenu sage.
Alors vous me direz : très bien, mais ça me concerne en quoi ? Ça vous concerne de manière très simple : vous, vous n'êtes peut-être pas un peuple à vous tout seul, mais dans votre famille, c'est à vous d'engendrer la sagesse. C'est un proverbe que j'avais inventé à l'occasion d'une homélie, mais je le trouve assez juste : celui qui fonde un foyer fonde une civilisation. Je vous laisse méditer.
Nous nous mettons à prier.
Prière
Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Amen.
Seigneur, tu ne veux pas imposer tes réformes par la force. Tu veux que les cœurs s'ouvrent et tu attends que les yeux voient.
Fais de moi, Seigneur, un homme sage, qui médite et qui essaye de savourer la vertu ; non pas un héros d'un instant magique, mais un veilleur qui, à force d'écouter la vérité en silence, à force d'essayer d'être juste, dont la paix rayonne comme un abri dans l'orage, à force de méditer des projets qui deviennent nobles, à force de vérifier la droiture dans ses paroles, fait que je me mette à aimer la justice, que j'arrive à discerner le vrai du faux, à m'écarter de l'illusion du pouvoir et des alliances humaines, et que ce soit la sagesse qui éduque mes pensées.
Et alors, Seigneur, je verrai ce roi que tu m'as promis, et mes yeux le contempleront dans sa beauté.
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