Jour 204 ☼ — Quand Dieu choque pour réveiller
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Résumé : Le frère Paul-Adrien lit le chapitre 23 d'Ézéchiel, allégorie brutale de la chute de Samarie et de Jérusalem sous les traits de deux sœurs prostituées, Ohola et Oholiba. Le commentaire s'arrête sur le vocabulaire cru, presque ordurier, du prophète : c'est le style de la satire, un miroir tendu au peuple pour lui faire voir sa déchéance et susciter la honte, ultime ressort de conversion quand tout le reste a échoué. Le frère rapproche cette transgression du langage religieux de la critique de Nietzsche, pour montrer que là où le philosophe finit dans le cynisme, Ézéchiel garde l'espérance. L'épisode se termine par quelques versets du livre des Proverbes.
Introduction
Notre secours est dans le nom du Seigneur qui a fait le ciel et la terre.
Retour dans Ézéchiel. On va vous raconter aujourd'hui la chute de Samarie et de Jérusalem, sous la forme d'une allégorie brutale. On retrouve le style étonnamment cru d'Ézéchiel, à la limite de la vulgarité. Ce sera l'histoire de deux sœurs : Ohola, qui symbolise Samarie, et Oholiba, qui symbolise Jérusalem.
Ohola, qui signifie en hébreu « sa propre tente », ce qui vous rappelle que Samarie avait son propre sanctuaire, à Dan et à Béthel, dans lesquels il y avait des veaux d'or. Et Oholiba signifie « ma tente est en elle » : ça, c'est le Temple de Jérusalem. Ce qui veut dire d'ailleurs que son infidélité est plus grande, parce qu'elle procède comme de l'intérieur même de la religion.
Ézéchiel, chapitre 23.
Lecture : Ézéchiel 23
La parole du Seigneur me fut adressée : « Fils d'homme, il était une fois deux femmes, filles de la même mère. Elles se prostituèrent en Égypte, dès leur jeunesse elles se prostituèrent. C'est là qu'on avait pressé leur sein, là qu'on a caressé leur poitrine virginale. Voici leur nom : Ohola, l'aînée ; Oholiba, sa sœur. Alors elles furent à moi et elles enfantèrent des fils et des filles. Quant à leur nom : Ohola, c'est Samarie ; Oholiba, c'est Jérusalem.
Or Ohola se prostitua alors qu'elle m'appartenait. Elle brûla de désir pour ses amants, les fils d'Assour, des voisins vêtus de pourpre, gouverneurs et magistrats, tous jeunes, séduisants, cavaliers accomplis. Elle s'adonna à la prostitution avec toute l'élite des fils d'Assour. Chez tous ceux pour qui elle brûlait, elle se rendit impure au contact de toutes leurs idoles immondes. Elle ne renonça pas à ses prostitutions commencées en Égypte, quand elle était toute jeune, et que l'on couchait avec elle, que l'on caressait sa poitrine virginale en l'entraînant dans la prostitution.
C'est pourquoi je l'ai livrée aux mains de ses amants, aux mains des fils d'Assour pour qui elle brûlait. Eux dévoilèrent sa nudité, prirent ses fils et ses filles, et elle-même, ils la firent périr par l'épée. Et elle fut célèbre parmi les femmes, car on avait fait justice d'elle.
Sa sœur Oholiba vit tout cela, mais elle fut corrompue davantage. Elle brûla plus encore, ses prostitutions furent pires que celles de sa sœur. Elle brûla pour les fils d'Assour, gouverneurs et magistrats, ses voisins superbement vêtus, cavaliers accomplis, tous jeunes et séduisants. Je vis qu'elle s'était rendue impure et que toutes deux avaient pris le même chemin.
Oholiba ajouta encore à ses prostitutions. Elle vit des hommes gravés sur le mur, des images de Chaldéens colorés en vermillon. Leurs reins étaient serrés dans des ceintures, leurs têtes coiffées de foulards flottants, tous avaient l'allure d'écuyers et ressemblaient aux fils de Babylone, en Chaldée, leur pays d'origine. Elle brûla pour eux au premier regard et leur envoya des messagers en Chaldée. Alors les fils de Babylone vinrent à elle pour partager la couche des amours, et ils la rendirent impure par leur prostitution. Mais après qu'ils l'eurent rendue impure, son cœur se détacha d'eux.
Elle a dévoilé ses prostitutions, elle a dévoilé sa nudité. Alors mon cœur s'est détaché d'elle, comme il s'était détaché de sa sœur. Et elle a multiplié ses prostitutions, se souvenant des jours de sa jeunesse, quand elle se prostituait au pays d'Égypte. Elle y brûlait pour des partenaires dont la vigueur était celle des ânes et le rut celui des étalons. Tu recherchais la débauche de ta jeunesse, quand les Égyptiens s'en prenaient à tes seins, à ta poitrine juvénile.
C'est pourquoi, Oholiba, ainsi parle le Seigneur Dieu : Voici que je dresse contre toi tes amants, ceux dont ton cœur s'est détaché. Je les amène de partout contre toi : les fils de Babylone et tous les Chaldéens, Peqod, Shoa et Qoa, tous les fils d'Assour avec eux, tous jeunes et séduisants, gouverneurs et magistrats, écuyers et renommés, tous montant des chevaux. Du nord viendront contre toi chars et chariots, avec une cohorte de peuples. De tous côtés, ils t'opposeront le grand et le petit bouclier, ainsi que le casque. C'est à eux que je confierai le jugement, et ils te jugeront selon leurs droits. J'exercerai ma jalousie contre toi, et ils te traiteront avec fureur. Ils te couperont le nez, les oreilles, et ceux des tiens qui resteront tomberont par l'épée. Ils prendront tes fils et tes filles, et ceux qui resteront de toi seront dévorés par le feu. Ils t'arracheront tes vêtements, ils te prendront tes bijoux. Je mettrai fin à ta débauche, à ta prostitution qui avait commencé en Égypte. Tu ne lèveras plus les yeux vers eux, tu ne te souviendras plus de l'Égypte.
Car ainsi parle le Seigneur Dieu : Voici que je te livre aux mains de ceux que tu as pris en haine, aux mains de ceux dont ton cœur s'est détaché. Ils te traiteront avec haine, et ils s'empareront de tout le fruit de ton travail. Ils te laisseront complètement nue. Ainsi sera dévoilée la nudité de tes fornications, de ta débauche, de ta prostitution. Ils te feront cela parce que tu t'es prostituée en suivant les nations, et que tu t'es rendue impure avec leurs idoles immondes. Tu as imité la conduite de ta sœur : eh bien, c'est sa coupe que je mettrai dans ta main.
Ainsi parle le Seigneur Dieu : La coupe de ta sœur, tu la boiras ; elle est profonde et large. Elle sera l'occasion de rire et de moqueries, tant sa contenance est grande. Tu seras remplie d'ivresse et de douleur. C'est une coupe de désolation et de dévastation, la coupe de ta sœur Samarie. Tu la boiras, tu la videras, tu en rongeras les tessons et tu te déchireras les seins. Oui, moi, j'ai parlé — oracle du Seigneur Dieu.
C'est pourquoi ainsi parle le Seigneur Dieu : Parce que tu m'as oublié et que tu m'as rejeté derrière ton dos, à ton tour de porter le poids de ta débauche et de tes prostitutions. »
Le Seigneur me dit : « Fils d'homme, ne dois-tu pas juger Ohola et Oholiba ? Expose leurs abominations. Elles ont commis l'adultère, elles ont du sang sur les mains. Avec leurs idoles immondes elles ont commis l'adultère, et les fils qu'elles m'avaient enfantés, elles les ont fait passer par le feu pour en nourrir les idoles. Elles m'ont fait encore ceci : elles ont rendu impur mon sanctuaire, ce jour-là elles ont profané mes sabbats. Quand elles immolaient leurs fils à leurs idoles immondes, ce jour-là elles sont allées à mon sanctuaire et l'ont profané. Voilà ce qu'elles ont fait au milieu de ma maison.
Et bien plus, elles ont appelé des hommes venant de loin, et vers qui un messager avait été envoyé, et ainsi ils sont venus. Pour eux tu t'es baignée, tu t'es fardé les yeux, tu t'es parée. Tu t'es mise sur un lit d'apparat, devant lequel une table était dressée et où l'on avait mis mon encens et mon huile. On entendait le bruit d'une foule animée, insouciante. Il y avait là une multitude d'hommes, de buveurs venant du désert. Ils ont mis des bracelets aux poignets des femmes, et sur leur tête un magnifique diadème.
Et je me disais : mais elle est usée par les adultères ! C'est avec elle qu'on se prostitue. On est venu chez elle comme chez une prostituée. C'est ainsi qu'on vient chez Ohola et Oholiba, ces femmes débauchées. Mais des hommes justes les jugeront selon le droit concernant les femmes adultères et celles qui répandent leur sang, car elles ont commis l'adultère et elles ont du sang sur les mains.
Ainsi parle le Seigneur Dieu : Qu'on mette contre elles une assemblée, qu'on les livre à l'épouvante et au pillage. Que l'assemblée les lapide et les frappe de l'épée, que l'on tue leurs fils et leurs filles, et qu'on mette le feu à leurs maisons. Je ferai cesser la débauche du pays. Ce sera un avertissement pour toutes les femmes : elles n'imiteront plus vos débauches. On fera retomber sur vous votre débauche, et vous porterez le poids des fautes commises avec vos idoles immondes. Alors vous saurez que je suis le Seigneur Dieu. »
Commentaire
Ah, voilà un langage cru, choquant, vulgaire. Ça, mes petits bichons, ça vous rappelle ce que c'est que la Bible. Et ça vous rappelle aussi ce que c'est que l'idolâtrie. L'idolâtrie, ce n'est pas une erreur intellectuelle, c'est une déchéance.
Moi, je reviens sur le vocabulaire cru, voire ordurier, d'Ézéchiel, parce que quand même, ça mérite d'être commenté, cette affaire. C'est ce qu'on appelle le style de la satire. Ce n'est pas Dieu qui devient vulgaire, c'est vous qui l'étiez sans le savoir. C'est le langage de Dieu qui descend dans la boue du péché, comme dans un miroir tendu au peuple : voilà ce que vous êtes devenus.
Alors, d'habitude, le dévoilement, ça se traduit en termes apocalyptiques, il y a des images grandioses. Ici, le dévoilement, c'est sous le registre de la nudité. On enlève l'apparat extérieur et on regarde ce qui normalement ne doit pas être vu, ce qui est obscène — obscena, en latin, ce qui doit rester en dehors de la scène, du champ de vision. Le regard pénètre dans cette intimité qui, croyez-vous, n'appartenait qu'à vous, mais qui, voilà, tout d'un coup, se retrouve exposée.
Et le sentiment que cherche la pédagogie de conversion que Dieu veut atteindre, c'est la culpabilité par la honte. Il essaye de susciter en vous la honte, d'où ce vocabulaire cru. Alors, dans la culture antique, la honte, ça veut dire quelque chose : c'est une sanction qui est censée être plus grave que la douleur physique.
C'est le stade ultime, peut-être, du langage prophétique. On est passé de la remontrance à la colère, de la colère au style apocalyptique, et dernier avatar du langage prophétique : quand il n'y a plus rien qui ne marche, on passe au style ordurier. Ce qui est étonnant, c'est que, d'une certaine manière, il faut que le langage prophétique passe par ce vocabulaire ordurier pour regagner ses lettres de noblesse et sa crédibilité.
Ça me fait rire. C'est ce que Nietzsche dit de la religion du XIXᵉ siècle : qu'elle était devenue pour lui une sorte de morale bourgeoise qui servait à cacher les fautes, sans grandeur, sans saveur, un langage qui s'était vidé de lui-même. Nietzsche, Le Gai Savoir, quand il dit « nous avons tué Dieu, nous sommes ses meurtriers »… Quand Nietzsche accuse la religion, ce n'est pas parce qu'il hait Dieu, c'est parce qu'il hait le vocabulaire religieux qui, pense-t-il, sert à cacher les choses. Voilà, Zarathoustra.
Du coup, l'antidote à Nietzsche, ce ne sont pas les arguments philosophiques pour dire que Dieu existe : c'est un contre-Zarathoustra, c'est un chaman biblique qui dit les choses. C'est Ézéchiel. Il brise les conventions du discours religieux, il utilise le vocabulaire ordurier pour montrer la vérité des choses, c'est-à-dire qu'elles sont devenues un cadavre maquillé. Parce qu'Ézéchiel vous dit que la religion, la vraie, normalement, c'est précisément ce qui doit dire les choses.
Donc c'est la même intuition entre Nietzsche et Ézéchiel, sauf que chez Nietzsche, ça produit le cynisme, la révolte et le besoin de dépasser la religion par autre chose ; chez Ézéchiel, ça devient l'art de la transgression. À défaut d'avoir réussi à convertir le peuple par le haut, on va essayer de le convertir par le bas. Nietzsche parle en prophète déçu, Ézéchiel parle en prophète blessé. Le sarcasme, c'est l'arme de ceux qui n'ont plus d'espérance. Et bizarrement, Ézéchiel, avec toute son obscénité, reste plus humain, parce que pour lui, c'est une manière de continuer à croire, et en Dieu, et en l'homme.
Proverbes 12,11-15
Qui travaille sa terre aura du pain à satiété, qui poursuit des chimères est un écervelé.
Le méchant convoite des proies misérables, la racine du juste donnera du fruit.
Des lèvres criminelles sont un piège dangereux, mais le juste échappe à son étreinte.
Chacun, du fruit de sa bouche, peut tirer grand bien, comme chacun recueille le salaire de ses mains.
Le chemin de l'insensé paraît droit à ses yeux, mais un sage accepte le conseil.
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