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Jour 250 ☾ — La création, alliée des justes

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Résumé : Dans cet épisode consacré aux chapitres 16 et 17 du livre de la Sagesse, le frère Paul-Adrien constate le basculement étonnant du livre vers le registre apocalyptique. La lecture déploie une relecture des plaies d'Égypte où le feu, l'eau, la manne et les ténèbres se retournent selon qu'ils touchent les impies ou les fils bien-aimés. Le commentaire montre que l'auteur applique au cosmos le principe de rétribution déjà utilisé pour le jugement dernier : la nature n'est plus seulement un livre à étudier, mais un médecin et un juge. La neuvième plaie, les ténèbres, devient une description psychologique de la terreur née de la culpabilité, préfiguration des ténèbres extérieures dont parlera Jésus.

Introduction

Livre de la Sagesse, nouvelle et dernière partie. Il y a quand même quelque chose de très étonnant dans ce livre : c'est-à-dire qu'on bascule de l'anthropologie, quand on décrivait le mécanisme de l'idolâtrie, à la relecture de l'histoire, quand on vous montrait que c'était la Sagesse qui avait guidé Adam et Noé, en passant par la métaphysique, les arguments analogiques qui amènent jusqu'à dire qu'il existe Celui qui est. On a parlé de la mystique, à travers l'amour de la Sagesse. Et voilà que maintenant, vous allez voir, on bascule du côté de l'apocalypse.

Alors je vous dis, il y a quand même quelque chose de très étonnant dans ce livre. Sagesse 16-17.

Lecture : Sagesse 16-17

Jusqu'à perdre l'envie de manger à la vue des bêtes répugnantes qui leur étaient envoyées, les seconds, au contraire, après une courte disette, recevaient un aliment au goût extraordinaire. Il fallait qu'une famine implacable frappe les oppresseurs, mais, pour les autres, il suffisait que leur soit montré comment leurs ennemis étaient tourmentés.

Ta colère ne persista pas jusqu'à la fin. C'est en guise d'avertissement qu'ils avaient été alarmés pour un peu de temps, mais ils possédaient un signe de salut qui leur rappelait le commandement de ta loi. Celui qui se tournait vers ce signe était sauvé, non pas à cause de ce qu'il regardait, mais par toi, le sauveur de tous.

Sans qu'on ait trouvé de remède, parce qu'il méritait d'être châtié par de telles bêtes. Tes fils, en revanche, même la dent des serpents venimeux n'a pu les vaincre, car ta miséricorde est intervenue et les a guéris.

Afin de se rappeler tes paroles, ils étaient piqués par l'aiguillon, puis aussitôt délivrés, pour qu'en évitant de tomber dans un oubli profond, ils restent attentifs à ton action bienfaisante.

Ce sont tes paroles, Seigneur, elles qui guérissent tout. Toi, tu as pouvoir sur la vie et sur la mort. Tu fais descendre aux portes des enfers et tu en ramènes. L'homme, dans sa malice, peut tuer, mais il ne peut pas faire revenir le souffle qui est parti, et ne peut délivrer l'âme emmenée captive. Il est impossible d'échapper à ta main.

Les impies, qui refusaient de te connaître, furent soumis au fouet par la force de ton bras, pourchassés par des pluies étranges, des grêles, d'impitoyables trompes d'eau, et dévorés par le feu.

Le plus extraordinaire, c'est que ce feu redoublait d'énergie au milieu de l'eau qui aurait dû l'éteindre. L'univers se pose en défenseur des justes.

Tantôt la flamme se faisait douce, pour ne pas consumer les bêtes envoyées contre les impies, et à ce spectacle il pouvait se reconnaître poursuivi par un jugement divin. Tantôt la flamme flambait jusqu'au milieu de l'eau, excédant le pouvoir habituel du feu, pour ravager les produits d'une terre injuste.

À l'inverse, tu donnais à ton peuple une nourriture d'anges. Tu envoyais du ciel un pain tout préparé, obtenu sans effort, un pain aux multiples saveurs qui comblait tous les goûts. Substance qui révélait ta douceur envers tes enfants, qui servait le désir de chacun et s'accordait à ses vœux. Elle était neige et glace, mais résistait au feu et ne fondait pas, pour leur faire savoir que le feu avait flamboyé dans la grêle et lancé des éclairs dans la pluie afin de ravager les récoltes des ennemis. Ce même feu, en revanche, allait jusqu'à oublier son pouvoir pour que les justes soient nourris.

La création, docile à te servir, toi son auteur, se tend comme un arc pour châtier les injustes et se détend pour combler de biens ceux qui se fient à toi. C'est pourquoi, se prêtant une fois encore à toute transformation, elle était au service de ce que tu donnais, une nourriture universelle, accordée au désir de ceux qui t'imploraient.

Ainsi les fils que tu aimais, Seigneur, devaient l'apprendre : l'homme n'est pas nourri par le fruit des semences, ta parole maintient celui qui croit en toi. Car ce que le feu ne pouvait détruire fondait à la chaleur d'un simple rayon de soleil, ainsi qu'il faut devancer le soleil pour te rendre grâce et venir à ta rencontre au lever du jour.

L'espoir de l'ingrat fondra comme le givre hivernal, il s'écroulera comme une eau qui se perd.

Qu'ils sont grands, tes jugements, et difficiles à faire comprendre ! Ceux qui n'en sont pas instruits s'égarent.

Des gens sans loi qui prétendaient asservir une nation sainte se retrouvaient enchaînés par les ténèbres, prisonniers d'une longue nuit, comme enfermés sous un toit, bannis de la providence éternelle.

Ils avaient cru pouvoir passer inaperçus, dissimulant leurs fautes sous le voile opaque de l'oubli. Ils furent dispersés, en proie à d'horribles frayeurs, terrorisés par des hallucinations. Car même le réduit où ils étaient enfermés ne les protégeait pas de la peur. Des bruits fracassants retentissaient tout autour, et des spectres sinistres à la face lugubre apparaissaient.

Aucun feu, si puissant soit-il, ne parvenait à produire de la lumière. La lumière et la lueur flamboyantes des étoiles n'osaient pas éclairer cette nuit de cauchemars. Quelque chose paraissait seulement, qui brûlait de soi-même en répandant la terreur. Quand cessait la vision, il demeurait dans l'angoisse et redoutait plus encore ce qu'il venait de voir.

Les artifices de la magie restaient sans effet, démentis humiliants pour cette prétendue sagesse. Ceux qui se targuaient de savoir repousser les angoisses et les troubles d'une âme malade étaient à présent malades d'une anxiété risible.

Même s'il n'y eut aucun phénomène troublant pour les menacer, le passage des bêtes et le sifflement des serpents suffisaient à les terroriser. Ils mouraient de peur, refusant d'ouvrir les yeux sur les ténèbres qu'ils ne pouvaient fuir.

La méchanceté est lâche lorsque son propre témoignage la condamne. Toujours elle voit grandir les obstacles quand sa conscience l'oppresse, car la peur n'est rien d'autre que la défaillance des secours de la raison. Moins on compte intérieurement sur cette aide, plus grandit l'ignorance de ce qui cause le tourment.

Cette nuit sans pouvoir avait surgi des tréfonds du séjour des morts. Lui aussi sans pouvoir, ils étaient plongés dans ce même sommeil, à la fois saisis d'hallucinations monstrueuses et paralysés par la défaillance de leurs âmes. Une peur soudaine, inattendue, avait fondu sur eux.

Ainsi, celui qui tombait là, tel qu'il fut, était retenu captif d'une prison sans grille, laboureur, ou berger, ou manœuvre à la peine en un lieu désert. Chacun, à l'improviste, était frappé d'un sort inéluctable, car une même chaîne de ténèbres les tenait tous liés.

Et le vent qui sifflait ! Et le chant mélodieux des oiseaux dans l'épaisse ramure ! Le bruit rythmé des eaux puissantes ! Le grand fracas d'un éboulis de pierres ! La course invisible d'animaux bondissants ! Les cris, les rugissements des bêtes féroces ! Et l'écho répercuté au creux des montagnes ! Tout les paralysait d'épouvante !

Car le monde entier resplendissait de lumière et s'adonnait librement à ses activités. Mais sur eux seuls s'étendait une nuit pesante, image des ténèbres qui les recevraient bientôt. Et ils se sentaient eux-mêmes plus pesants que les ténèbres.

Commentaire

Peut-être que certains parmi vous se disent : « Ce texte, il est très beau, très poétique, mais se dire qu'après tout, déjà qu'on n'est pas bien sûrs que les dix plaies d'Égypte, ça ait existé, mais alors là, maintenant, on y va, on en rajoute dans des proportions délirantes ! Alors c'est très beau, c'est très poétique, enfin, qu'est-ce qu'il est en train de raconter, l'auteur, là ? C'est du délire ! »

Bon, je ne voudrais pas que vous disiez ça. D'abord, quand on avait parlé des dix plaies d'Égypte, on avait dit qu'il y avait un substrat historique qu'il ne fallait pas totalement négliger, quand même. Et puis parce qu'il y a une vraie question derrière.

Pour reprendre le fil, on avait dit au tout début que ce n'était pas Dieu qui avait créé la mort, mais que c'était par l'impiété, par l'envie et par Satan que la mort était entrée dans le monde. Sauf que, jusqu'à preuve du contraire, la mort, c'est une activité biologique, c'est quand le corps cesse de fonctionner. Mais si vous dites que la cause, c'est l'envie et Satan, ça veut dire qu'il y a dans l'univers dans lequel nous vivons des forces spirituelles qui commandent, qui structurent, qui travaillent et qui traversent les réalités physiques. Que nous vivons dans un univers qui n'est pas seulement physique, mais que nous vivons dans un univers moral. Ce n'est pas seulement la gravité ou la force électrofaible, mais c'est aussi le bien, le mal, la vie, la mort, qui modèlent la création, la nature, le cosmos dans lequel nous vivons. Et après tout, c'est quand même ce qu'on croit quand on parle des anges.

Et ce que fait l'auteur, toujours hyper logique — on pourra dire ce qu'on veut, mais au moins il y a de la rigueur —, c'est qu'il reprend l'histoire d'Israël, notamment les dix plaies d'Égypte, pour savoir si, à cette occasion-là, ce n'était pas ça, si l'univers n'avait pas été remodelé par des forces morales et spirituelles. Et là, il réussit le tour de force — parce que c'est un tour de force — d'arriver à mettre ensemble une réflexion philosophique, là vous sentez qu'on est dans le rapport science-foi, avec la relecture d'Israël, les dix plaies d'Égypte, tout en réintégrant le vocabulaire apocalyptique et ses visions. C'est un tour de force, quand même, non ?

Soyons même plus précis. Ce que fait l'auteur ici, c'est qu'il prend une grande loi morale, le principe de rétribution, qu'il avait déjà appliqué dans le mécanisme du jugement dernier, de la vie après la mort, pour voir si, par hasard, ce même principe moral — la rétribution : quand on fait le bien, il nous arrive des choses bonnes ; quand on fait le mal, il nous arrive des choses mauvaises — n'est pas aussi, par hasard, inscrit dans les lois du cosmos.

Et là, la vision de la nature que vous propose l'auteur à travers ces chapitres, c'est que la nature est vue pas seulement comme un livre à étudier, mais comme un médecin et comme un juge. La création tout entière obéit à Dieu et est prête à être remontée pour sauver les justes — fonction thérapeutique — en même temps qu'elle va condamner les impies — fonction judiciaire.

Ce qui vous donne cette relecture des dix plaies d'Égypte, qui sont vues comme autant d'antithèses. Avec, par exemple, les serpents que Dieu envoie, qui sont là pour sauver le peuple dans le désert — le serpent d'airain —, mais en même temps ces mêmes serpents qui vont condamner les Égyptiens en les amenant à la mort. C'est la même nature qui sauve les uns et condamne les autres.

Alors, même quand vous regardez dans le texte, c'est là où c'est quand même très fin : il y a plusieurs degrés dans cette pédagogie. Par exemple, avec les Cananéens — ça, c'était il y a quelques épisodes —, on vous montrait comment la nature avait puni les Cananéens, mais comme légèrement. Tandis que cette même nature, contre les Égyptiens, là s'avère cruelle et intransigeante. Le contraire avec les Hébreux : on vous montre comment Dieu est un Dieu qui essaye de les éduquer en leur envoyant des épreuves.

Ah tiens, et regardez cette neuvième plaie d'Égypte, comment elle est traitée. Vous aviez le chapitre 17, les ténèbres. Alors là, pour le coup, on a complètement dépassé le simple récit de l'Exode pour plonger dans une évocation quasiment psychologique de la terreur qu'ont dû éprouver les Égyptiens devant ces ténèbres. L'auteur vous disait que, alors que les Israélites n'avaient pas peur de cette obscurité parce que c'était elle qui avait servi à les protéger, les impies, eux, s'étaient mis à en avoir peur, et que cette peur, verset 12, était née de la défaillance des moyens que procure la raison. La culpabilité ronge tellement l'esprit que sa raison commence à défaillir et qu'il sombre dans l'angoisse irrationnelle. L'obscurité extérieure qui réveille chez les Égyptiens, chez les impies, le fantôme de la culpabilité, verset 11 :

La méchanceté, condamnée par son propre témoignage, est timide ; accablée par la conscience, elle imagine toujours le pire.

Et une terreur telle que ça devient une préfiguration de l'enfer. Quand Jésus, plus tard, parlera des ténèbres extérieures, là où il y a des pleurs et des grincements de dents, c'est exactement ce que l'auteur vient de décrire.

Est-ce que vous la sentez, là, cette lente montée en puissance finale ? Mais j'adore ce livre !

Prière

Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Amen.

Seigneur, maître de la nuit et du feu, — ah, ça, c'est le cri de saint Dominique — mon Dieu, ma miséricorde, que vont devenir les pécheurs ?

Je te supplie pour les hommes sans refuge, pour ceux qui marchent sans savoir que la mer peut s'ouvrir, pour ceux qui étouffent dans leur nuit intérieure.

Seigneur, je vois les ténèbres couvrir ceux qui te refusent. Je vois ton nom, et mon cœur tremble pour tous ces hommes qui se perdent, enfermés dans leur peur, sous le voile de la nuit, rongés par la culpabilité.

Seigneur, toi qui renverses les éléments, renverse leur cœur pour qu'ils s'ouvrent à ta lumière.


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