Jour 324 ☼ — Philippe, l’Esprit aux frontières du monde
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Résumé : Après la mort d'Étienne, la persécution éclate à Jérusalem et Saul fait son entrée dans l'histoire, du côté des idéologues qui excitent la foule. Le frère Paul-Adrien lit le chapitre 8 des Actes, où Philippe, l'un des sept diacres, invente le modèle de la prédication itinérante en évangélisant la Samarie, puis baptise l'eunuque éthiopien sur la route de Gaza. Le commentaire montre comment la mission échappe aux apôtres sans se couper d'eux : Pierre et Jean viennent donner l'Esprit Saint et assurer la communion des Églises. Il s'arrête enfin sur Simon le magicien, figure de la fascination du pouvoir et de la manipulation du sacré, qui donnera son nom à la simonie.
Introduction
Notre secours est dans le nom du Seigneur qui a fait le ciel et la terre.
Étienne vient de mourir. Sa mort va déclencher la première grande persécution. Et c'est à cette occasion-là que saint Paul, qui pour l'instant s'appelle Saül, Saul, fait son entrée dans l'histoire. Comme me disait ma vieille Bible d'Osty dans ses notes de bas de page : « Et c'est ainsi que Paul, petitement, fait son entrée dans l'histoire. » Il ne fait pas partie de ceux qui ont des pierres dans la main pour lapider Étienne. Il fait partie de ceux qui, derrière, excitent la foule, justifient et encouragent la persécution. C'est les penseurs, c'est les pires, c'est les idéologues.
Mais voilà en tout cas une chose que saint Paul n'avait pas prévue : pour fuir le climat de persécution de Jérusalem, Philippe, l'un des diacres, invente le modèle de la prédication itinérante. Les choses sont encore pires qu'avant. Qui l'eût cru ?
Lecture : Actes des Apôtres 8
Quant à Saul, il approuvait ce meurtre. Ce jour-là éclata une violente persécution contre l'Église de Jérusalem. Tous se dispersèrent dans les campagnes de Judée et de Samarie, à l'exception des apôtres. Des hommes religieux ensevelirent Étienne et célébrèrent pour lui un grand deuil. Quant à Saul, il ravageait l'Église. Il pénétrait dans les maisons pour en arracher hommes et femmes et les jeter en prison.
Ceux qui s'étaient dispersés annonçaient la bonne nouvelle de la Parole là où ils passaient. C'est ainsi que Philippe, l'un des Sept, arriva dans une ville de Samarie et là il proclamait le Christ. Les foules, d'un même cœur, s'attachaient à ce que disait Philippe, car elles entendaient parler des signes qu'il accomplissait ou même les voyaient. Beaucoup de possédés étaient délivrés des esprits impurs, qui sortaient en poussant de grands cris. Beaucoup de paralysés et de boiteux furent guéris, et il y eut dans cette ville une grande joie.
Or, il y avait déjà dans la ville un homme du nom de Simon. Il pratiquait la magie et frappait de stupéfaction la population de Samarie, prétendant être un grand personnage. Et tous, du plus petit jusqu'au plus grand, s'attachaient à lui en disant : « Cet homme est la puissance de Dieu, celle qu'on appelle la Grande. » Ils s'attachaient à lui du fait que, depuis un certain temps, il les stupéfiait par ses pratiques magiques. Mais quand ils crurent Philippe, qui annonçait la bonne nouvelle concernant le règne de Dieu et le nom de Jésus Christ, hommes et femmes se firent baptiser. Simon lui-même devint croyant. Et après avoir reçu le baptême, il ne quittait plus Philippe. Voyant les signes et les actes de grande puissance qui se produisaient, il était stupéfait.
Les apôtres restés à Jérusalem apprirent que la Samarie avait accueilli la parole de Dieu. Alors ils envoyèrent Pierre et Jean. À leur arrivée, ceux-ci prièrent pour ces Samaritains afin qu'ils reçoivent l'Esprit Saint. En effet, l'Esprit n'était encore descendu sur aucun d'entre eux. Ils étaient seulement baptisés au nom du Seigneur Jésus. Alors Pierre et Jean leur imposèrent les mains, et ils reçurent l'Esprit Saint.
Simon, voyant que l'Esprit était donné par l'imposition des mains des apôtres, leur offrit de l'argent en disant : « Donnez-moi ce pouvoir à moi aussi, pour que tous ceux à qui j'imposerai les mains reçoivent l'Esprit Saint. » Pierre lui dit : « Périsse ton argent, et toi avec, puisque tu as estimé pouvoir acheter le don de Dieu à prix d'argent. Tu n'as aucune part, aucun droit en ce domaine, car devant Dieu ton cœur manque de droiture. Détourne-toi donc de ce mal que tu veux faire, et prie le Seigneur. Il te pardonnera peut-être cette pensée que tu as dans le cœur. Car je le vois bien, tu es plein d'aigreur amère, tu es enchaîné dans l'injustice. » Simon répondit : « Priez vous-mêmes pour moi le Seigneur, afin que rien ne m'arrive de ce que vous avez dit. »
Quant à Pierre et Jean, ayant rendu témoignage et proclamé la parole du Seigneur, ils retournèrent à Jérusalem en annonçant l'Évangile à un grand nombre de villages samaritains.
L'ange du Seigneur adressa la parole à Philippe en disant : « Mets-toi en marche en direction du sud. Prends la route qui descend de Jérusalem à Gaza. Elle est déserte. » Et Philippe se mit en marche. Or, un Éthiopien, un eunuque, haut fonctionnaire de Candace, la reine d'Éthiopie, et administrateur de tous ses trésors, était alors à Jérusalem pour adorer. Il en revenait, assis sur son char, et lisait le prophète Isaïe. L'Esprit dit à Philippe : « Approche et rejoins ce char. » Philippe se mit à courir, et il entendit l'homme qui lisait le prophète Isaïe. Alors il lui demanda : « Comprends-tu ce que tu lis ? » L'autre lui répondit : « Et comment le pourrais-je s'il n'y a personne pour me guider ? » Il invita donc Philippe à monter et à s'asseoir à côté de lui. Le passage de l'Écriture qu'il lisait était celui-ci : « Comme une brebis, il fut conduit à l'abattoir. Comme un agneau muet devant le tondeur, il n'ouvre pas la bouche. Dans son humiliation, il n'a pas obtenu justice. Sa descendance, qui en parlera ? Car sa vie est retranchée de la terre. » Prenant la parole, l'eunuque dit à Philippe : « Dis-moi, je te prie, de qui le prophète parle-t-il ? De lui-même ou bien d'un autre ? » Alors Philippe prit la parole et, à partir de ce passage de l'Écriture, il lui annonça la bonne nouvelle de Jésus.
Comme ils poursuivaient leur route, ils arrivèrent à un point d'eau, et l'eunuque dit : « Voici de l'eau. Qu'est-ce qui empêche que je sois baptisé ? » Il fit arrêter le char, ils descendirent dans l'eau tous les deux, et Philippe baptisa l'eunuque. Quand ils furent remontés de l'eau, l'Esprit du Seigneur emporta Philippe. L'eunuque ne le voyait plus, mais il poursuivait sa route, tout joyeux. Philippe se retrouva dans la ville d'Azot, où il annonçait la bonne nouvelle dans toutes les villes où il passait, jusqu'à son arrivée à Césarée.
Commentaire
On aura le temps de parler de saint Paul, que je réserve pour la suite. Pour l'instant, on va se concentrer sur Philippe, parce qu'on ne le reverra pas beaucoup. Si, une fois, en passant, à la fin des Actes des Apôtres — ça fera d'ailleurs une belle inclusion. C'est lui qui, au début des Actes des Apôtres, invente le modèle de la prédication itinérante, et c'est lui qui, à la fin, la clôturera en recevant une dernière fois saint Paul. Petite ironie d'ailleurs touchante de l'histoire : Paul, qui avait chassé Philippe hors de Jérusalem, ira chez lui une dernière fois pour retrouver du réconfort avant de se rendre à Jérusalem.
Donc, pour l'instant, Philippe, l'un des sept diacres, qui vient probablement, avec la mort d'Étienne, de perdre l'un de ses amis très proches. Pour fuir la persécution, il va en Samarie, ce qui nous ramène du côté de l'esprit de Jésus et de l'Évangile selon saint Luc, parce que, décidément, on se dit que dans saint Luc les Samaritains ont le beau rôle. Voilà que ce sont eux les premiers qui vont s'ouvrir à l'Évangile. On n'est pas encore chez les païens, on n'est pas encore à Antioche, ce ne sont pas encore des Romains polythéistes, mais on est déjà dans ce mouvement d'ouverture du christianisme. En tout cas, ça débordait de signes et de miracles, et la Samarie se convertit.
Vous avez tous noté comment Philippe est un diacre, et non pas un apôtre. Il est l'un des sept, et non pas l'un des douze. Et même s'il fait partie d'un ministère institué, le diaconat, il va là où on ne l'a pas envoyé. Ce que je veux dire par là, c'est que la prédication est en train d'échapper aux apôtres. Je le dis en bonne part. Mais vous êtes en train de préparer, voire de légitimer, la place que saint Paul va prendre un jour.
D'ailleurs, Pierre et Jean — enfin, Pierre et Jean, encore une fois, les deux ensemble, inséparables — sont obligés, parce que cette mission manifestement s'est faite hors cadre, d'aller en Samarie où, inspecteurs des travaux finis, ils viennent vérifier que tout s'est bien passé. La confiance n'exclut pas le contrôle, il y a peut-être encore des choses à dire. Le peuple des Samaritains a été baptisé, oui, mais il n'a pas reçu l'Esprit Saint. Il y a là une dichotomie entre le baptême dans l'eau, qui symbolise la repentance, et le baptême dans l'Esprit Saint, qui symbolise la plénitude des dons, qu'on ne va pas arrêter de retrouver dans tous les Actes des Apôtres.
Ça veut dire aussi que dans la mission, il faut faire attention à assurer le service après-vente. Le but, ce n'est pas de faire rentrer les gens dans l'Église pour que tout de suite après ils en sortent. Je pense que c'est un peu moins vrai aujourd'hui, enfin bon, je vous le dis quand même : en trois ans, un catéchumène sur deux quitterait l'Église, dit-on, faute d'avoir été suffisamment accompagné et suffisamment nourri. C'est bien beau de bousculer les cadres, et c'est bien beau d'aller dans des territoires où on n'a pas été appelé, où on a fait une mission, mais si jamais derrière il n'y a pas l'institution qui est capable de prendre le relais, faites attention, parce que ça fait des dégâts.
Donc n'opposons pas la prédication charismatique et la prédication institutionnelle. Dans un de mes vieux cours de théologie, on disait que l'institution, c'était quand la charité était parvenue à se stabiliser. Et c'est ce que font Pierre et Jean, qui viennent approfondir la première évangélisation, qui viennent donner la plénitude de l'Esprit Saint, et qui permettent aussi à l'Église de Samarie naissante d'être en communion avec l'Église de Jérusalem. Le but, c'est la communion : la communion avec Dieu à travers l'Esprit Saint, la communion avec les hommes à travers la communion des Églises.
Ça, c'était en Samarie. Et puis tout d'un coup, coup de zoom, on avait Philippe qui était enlevé par l'Esprit pour aller baptiser un eunuque. Alors l'eunuque éthiopien, lui, est doublement exclu : d'abord en tant qu'homme stérile et mutilé, et en tant qu'appartenant à une nation étrangère et probablement idolâtre. Et voilà qu'avant qu'il y ait des grandes discussions théologiques, dogmatiques, sur l'ouverture aux païens, l'Esprit Saint impose quasiment de baptiser cet eunuque. C'est le premier non-juif baptisé. Alors il y a juste un tout petit truc qui est un peu dommage, c'est que comme ça se fait dans un désert, en dehors de tout cadre et loin de tout, ça ne pourra pas servir de jurisprudence. On ne pourra pas citer le cas de l'eunuque au concile de Jérusalem, parce qu'il n'y avait pas de témoin, personne n'était là.
Bon, ceci dit, vous avez compris, l'idée, c'est que c'est bien l'Esprit Saint qui guide la mission, et là encore une fois on anticipe saint Paul. En attendant, vous voyez comment est-ce qu'il commente Isaïe — et là encore, Isaïe 53 qui est commenté, le serviteur souffrant. On en revient toujours à ces mêmes pages d'Isaïe, qui décidément hantent la mémoire et l'effort intellectuel de l'Église naissante. Je note encore qu'à cet eunuque, l'Esprit Saint n'impose pas trois ans de parcours catéchuménal avant d'être baptisé.
Bon, dernière petite figure dont j'aimerais bien vous parler : Simon. Simon le magicien. On retourne en Samarie, parce que c'est là qu'on fait sa rencontre. Il demande à être baptisé, il croit dans la prédication de Philippe. C'est là quand même qu'on se dit qu'entre les trois ans de parcours catéchuménal et le zéro au distère de Philippe, il y aura peut-être un entre-les-deux à trouver. Une foi superficielle, parce qu'il semble plus fasciné par les signes que par la parole. C'est un cas limite : baptisé, mais avec une intention pervertie.
Simon, dans l'imaginaire chrétien, c'est lui qui va résumer toutes les tentations : fascination pour le pouvoir magique, manipulation du sacré. Il va chercher à acheter des sacrements — c'est ce qu'on appellera plus tard, grâce à lui, la simonie. Il incarne aussi le syncrétisme religieux, parce qu'avant d'être chrétien, il se faisait appeler « la Grande, la Puissance ». On voit bien que tout est dans tout, un peu, dans cet homme-là. Et on dit aussi qu'il aurait fondé un courant hérétique, le simonianisme. C'est la totale.
D'après la légende et les traditions, Simon le magicien finit par se rendre à Rome, où il séduit l'empereur lui-même, jusqu'à ce qu'il soit confronté à nouveau par Pierre. Pour braver saint Pierre, Simon s'envole dans le ciel. Mais voilà que saint Pierre fait un exorcisme, et Simon s'effondre par terre. Ce que je vous dis là, plus personne ne s'en souvient, mais c'était un récit qui était très, très connu : les Actes de Pierre, un écrit apocryphe très connu. Bref, on ne plaisante pas avec saint Pierre.
Psaume 139
Délivre-moi, Seigneur, de l'homme mauvais. Contre l'homme violent, défends-moi. Contre ceux qui préméditent le mal et tout le jour entretiennent la guerre, qui dardent leur langue de vipère, leur langue chargée de venin.
Garde-moi, Seigneur, de la main des impies. Contre l'homme violent, défends-moi. Contre ceux qui méditent ma chute, les arrogants qui m'ont tendu des pièges. Sur mon passage, ils ont mis un filet. Ils ont dressé contre moi des embûches.
Je dis au Seigneur : « Mon Dieu, c'est toi. » Seigneur, entends le cri de ma prière. Tu es la force qui me sauve. Maître, Seigneur, au jour du combat, tu protèges ma tête.
Ne cède pas, Seigneur, au désir des impies. Ne permets pas que leurs intrigues réussissent. Sur la tête de ceux qui m'encerclent, que retombe le poids de leurs injures. Que des braises pleuvent sur eux. Qu'ils soient jetés à la fosse et jamais ne se relèvent. L'insulteur ne tiendra pas sur la terre. Le violent, le mauvais, sera traqué à mort.
Je le sais, le Seigneur rendra justice aux malheureux. Il fera droit aux pauvres. Oui, les hommes justes rendront grâce à ton nom. Les hommes droits siégeront en ta présence.