Jour 323 ☾ — Jude, le frère qui ne rigole pas
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Résumé : Avant d'aborder la deuxième lettre de Pierre, le frère Paul-Adrien intercale la très courte lettre de Jude, frère de Jacques et frère du Seigneur. Il présente l'auteur, son identification discutée avec l'apôtre Jude Thaddée, et son milieu judéo-chrétien de langue grecque nourri de littérature apocalyptique juive. Le commentaire déplie les trois exemples de jugements déjà advenus (les Hébreux au désert, les anges déchus, Sodome et Gomorrhe), l'étrange anecdote de l'archange Michel disputant le corps de Moïse tirée de l'Assomption de Moïse, et la citation explicite du livre d'Énoch, dont il explique la fortune, les thèses et les raisons de son exclusion du canon. L'épisode se clôt sur la doxologie finale de la lettre, reprise comme prière.
Introduction
On a terminé la première lettre de Pierre. Normalement, on devrait lire la deuxième lettre de Pierre. Ah ! Erreur ! J'intercale entre les deux une petite lettre qu'on appelle la lettre de Jude. Pourquoi est-ce que je fais ça ? Je ne dis rien, vous comprendrez demain quand on lira la deuxième lettre de Pierre.
Donc, la lettre de Jude. Une toute petite lettre, une vingtaine de versets au total. Il s'agit d'une lettre généralement assez ignorée, peu lue, obscure. Et de fait, vous allez voir, elle est assez étonnante.
Faisons les choses bien. D'abord, je vous parle de Jude. Qui est Jude ? Réponse au verset 1 : « Jude, serviteur de Jésus-Christ et frère de Jacques. » Alors, petite pause, ce n'est pas mal. Ça va nous obliger de faire un moment jeu des sept familles. Pour parler de Jude, il faut parler de Jacques. Qui est Jacques ? Des Jacques, il y en a plein. On va la faire simple. Ce Jacques dont il est question, c'est le frère de Jésus. Les frères de Jésus, on en a parlé, ce n'est pas une terminologie qui doit vous faire peur. Ce Jacques, frère du Seigneur, est devenu le chef de la première communauté chrétienne de Jérusalem, ce qui n'est pas rien. Et Jude dont il est question est un frère de Jacques, donc un frère de Jésus. Et de fait, quand l'Évangile selon saint Matthieu parle des frères de Jésus, il y a un Jude.
Sauf que des Jude, il y en a aussi plein dans le Nouveau Testament. Notamment, il y en a un dans les Apôtres. Il est surnommé Thaddée dans l'Évangile selon saint Matthieu. Et il est associé à un Jacques, alors, dans l'Évangile selon saint Luc. Du coup, la tradition a mis un frère du Seigneur, ce Jude, dans la liste des Apôtres. Alors, l'exégèse moderne sur cette identification est plutôt réservée. N'empêche qu'on a déjà une attestation de cette tradition par Origène, troisième siècle. Et Origène, ce n'est pas rien.
Donc déjà, vous pouvez voir que l'auteur est assez mystérieux. Et alors, quand vous allez le lire, le mystère va redoubler. Parce que vous allez plonger dans un milieu judéo-chrétien qui parle le grec, qui fait plein de références à des écrits apocalyptiques juifs. Je vous avais dit qu'en lisant des lettres, on allait circuler parmi les différentes sensibilités des premiers chrétiens. Eh bien là, accrochez vos ceintures, la voiture décolle. Je vous présente la lettre de Jude.
Lecture : Lettre de Jude
Lettre de saint Jude.
Jude, serviteur de Jésus-Christ et frère de Jacques, aux appelés qui sont aimés de Dieu le Père et gardés pour Jésus-Christ : que la miséricorde, la paix et l'amour vous soient accordés en abondance.
Bien-aimés, j'avais la ferme intention de vous écrire au sujet du salut qui nous est commun. Or, me voici dans l'obligation de le faire pour vous exhorter à combattre pour la foi qui a été transmise aux fidèles une fois pour toutes. Car il s'est infiltré parmi vous des individus qui sont marqués depuis longtemps en vue de ce jugement, des impies qui tournent la grâce de notre Dieu en débauche et qui renient notre seul Maître et Seigneur, Jésus-Christ.
Je veux vous rappeler, à vous qui savez tout cela une fois pour toutes, que le Seigneur, après avoir sauvé le peuple du pays d'Égypte, a fait périr ensuite ceux qui n'avaient pas cru. Quant aux anges qui n'ont pas gardé la dignité de leur rang, mais qui ont quitté la demeure qui était la leur, le Seigneur les maintient enchaînés à perpétuité dans les ténèbres, en vue du jugement du grand jour.
Il en va de même pour Sodome et Gomorrhe et les villes d'alentour. Elles s'étaient livrées à la prostitution d'une manière semblable à ces anges-là et elles étaient allées avec des êtres d'une autre nature. Elles sont soumises pour l'exemple au châtiment du feu éternel.
Et pourtant, ces coureurs de songes font la même chose : ils souillent la chair, ils méprisent la seigneurie de Dieu, ils outragent les anges appelés Gloire. Or, l'archange Michel, discutant avec le démon dans la querelle au sujet du corps de Moïse, n'osa pas porter contre lui un jugement qui l'outrage. Il lui dit seulement : « Que le Seigneur te blâme ! »
Ces gens-là outragent ce qu'ils ne connaissent pas ; quant à ce qu'ils connaissent par instinct, comme les bêtes, c'est ce qui les perd. Malheur à eux ! Ils ont suivi le chemin de Caïn, pour un salaire ils se sont abandonnés à l'égarement de Balaam, ils ont péri dans la révolte de Coré.
Ils ne se préoccupent que d'eux-mêmes : nuages sans eau emportés par le vent, arbres de fin d'automne sans fruits, deux fois morts, déracinés, flots sauvages de la mer crachant l'écume de leur propre honte, astres errants pour lesquels est réservée à jamais l'obscurité des ténèbres.
C'est encore contre eux qu'a prophétisé Énoch, le septième patriarche depuis Adam, qui disait : « Voici que le Seigneur est venu avec ses saints anges par myriade pour exercer le jugement universel et accuser toutes les âmes pour tous les actes d'impiété qu'elles ont commis et pour toutes les paroles intolérables que les pécheurs impies ont prononcées contre lui. »
Ce sont des gens qui récriminent, qui protestent contre leur sort, qui marchent au gré de leur convoitise ; leur bouche dit des énormités ; ils n'ont d'égard pour les personnes qu'en fonction de leurs intérêts.
Mais vous, bien-aimés, souvenez-vous des paroles dites à l'avance par les apôtres de notre Seigneur Jésus-Christ. Ils vous disaient en effet qu'au dernier temps, il y aura des moqueurs qui iront au gré de leur convoitise impie. Ce sont des fauteurs de division menés par l'instinct, ils ne possèdent pas l'Esprit.
Mais vous, bien-aimés, construisez votre vie sur votre foi très sainte. Priez dans l'Esprit Saint. Gardez-vous dans l'amour de Dieu, attendant la miséricorde de notre Seigneur Jésus-Christ en vue de la vie éternelle. Ceux qui sont hésitants, prenez-les en pitié. D'autres, sauvez-les en les arrachant au feu. D'autres, enfin, prenez-les aussi en pitié, mais avec crainte, en détestant jusqu'aux vêtements souillés par leur chair.
À celui qui peut vous préserver de la chute et vous faire tenir debout, irréprochables et pleins d'allégresse, en présence de sa gloire, ô Dieu unique, notre Sauveur, par notre Seigneur Jésus-Christ, gloire, majesté, souveraineté, pouvoir, avant tous les siècles, maintenant et pour tous les siècles. Amen.
Commentaire
Jude pense qu'il y a des loups qui sont arrivés dans la bergerie et qui transforment la liberté que Jésus-Christ nous a donnée en occasion de débauche. Contre ces personnes, dans une belle inspiration venue de l'Ancien Testament et de l'Apocalypse, Jude vous donne trois exemples de jugements qui ont déjà eu lieu.
Un : les Juifs dans le désert, avec la nuque raide ; Dieu les a punis et ils ont été engloutis dans le désert.
Deux : les anges qui ont péché. C'était le verset 6 :
Quant aux anges qui n'ont pas gardé la dignité de leur rang, mais qui ont quitté la demeure qui était la leur, le Seigneur les maintient enchaînés à perpétuité dans les ténèbres, en vue du jugement du grand jour.
Un verset qui était assez énigmatique, mais qui a joué son poids quand on a parlé de la chute des anges. Pour parler de la chute de Lucifer, on a plein de petits versets épars dans la Bible, on n'a pas de grande histoire d'ensemble, et c'est notamment en s'appuyant sur ce verset-là qu'on a réussi à reconstruire le mouvement d'ensemble.
Et puis, troisième exemple de jugement ayant déjà eu lieu : Sodome et Gomorrhe.
Donc, trois exemples de jugements qui ont déjà eu lieu et qui devraient nous servir d'avertissement. Et pourtant, continue saint Jude, ces loups qui se sont infiltrés dans la bergerie, tout en connaissant ces jugements qui ont eu lieu, continuent de blâmer, de blasphémer, de se révolter.
En tout cas, ce qui est sûr, c'est qu'il y a un style dans Jude. Citation :
Et pourtant, ces coureurs de songes font la même chose : ils souillent la chair, ils méprisent la seigneurie de Dieu, ils outragent les anges appelés Gloire.
Saint Jude, ça ne rigole pas. Et plus tard, quand on lira saint Jacques, un autre frère de Jésus-Christ, on se dit que, dans la famille de Jésus, ça ne devait pas beaucoup rigoler.
Alors, ces anges appelés Gloire, on ne sait pas exactement ce que c'est ; on sait simplement qu'à l'époque où écrit Jude, l'angélologie était beaucoup plus développée que maintenant et que « Gloire » devait probablement correspondre à une catégorie d'anges.
Ce qu'il y a de plus étonnant, c'est l'anecdote qui suit juste après, que vous avez entendue :
Or, l'archange Michel, discutant avec le démon dans la querelle au sujet du corps de Moïse, n'osa pas porter contre lui un jugement qui l'outrage.
C'est quoi, cette histoire ? Petit retour en arrière. Dans l'Ancien Testament, on a vu que Moïse, dans le livre du Deutéronome, était mort sur le mont Nébo, mais que personne n'avait retrouvé son corps. Où était-il passé ? Mystère et boule de gomme. Et tout de suite, la littérature apocryphe juive s'était empressée de combler ce mystère. C'est un livre qu'on appelle « L'Assomption de Moïse » et qui raconte comment Michel et Lucifer s'étaient disputé la garde du corps de Moïse. Alors du coup, on est embêtés, parce que d'un côté c'est une littérature apocryphe, mais de l'autre côté c'est cité par un auteur qui, lui, se trouve dans le Nouveau Testament. Ça canonise l'Assomption de Moïse, ou pas ? Alors à la limite, l'Assomption de Moïse, on s'en fiche un petit peu. Vous voyez, on n'est pas au bout de nos peines, mais n'anticipons pas.
Dans les versets qui suivent, Jude les compare successivement à Caïn, Balaam et Coré. Caïn, c'est l'image de la violence ; Balaam, c'est l'image de la cupidité ; et Coré, c'est l'image de l'indocilité, de la rébellion. Alors, qui est Caïn ? Qui est Balaam ? Qui est Coré ? Ce n'est pas fait pour les petits cochons, hein ! On a fait l'Ancien Testament. Il y a un podcast qui s'appelle « La Bible en un an » et lui aussi, il n'est pas fait pour les petits cochons. Je vous y renvoie, on ne peut pas reparler de tout. Allez, petit indice : c'est dans le livre des Nombres. Coré, il s'était opposé à Moïse et la terre s'était ouverte pour l'avaler ; et Balaam, c'était le vrai faux prophète païen qui avait essayé de maudire Israël, mais qui n'y était pas arrivé.
Et c'est de là, ensuite, que la lettre de Jude arrive à la citation la plus étrange :
C'est encore contre eux qu'a prophétisé Énoch, le patriarche, lorsqu'il disait : « Voici que le Seigneur est venu avec les saints anges par myriade pour exercer le jugement universel et accuser toutes les âmes. »
Eh bien ça, tenez-vous bien, les enfants, ça, c'est une citation du livre d'Énoch. Alors, je ne sais pas si ça vous parle ou pas, le livre d'Énoch. Mais le livre d'Énoch, c'est un sacré morceau. C'est simple : dans la littérature apocryphe juive, c'est le livre le plus célèbre. Les Pères de l'Église, au moins jusqu'à Justin martyr, le tenaient en haute estime, et même l'Église éthiopienne l'a gardé dans le canon des Écritures. En tout cas, le premier livre d'Énoch — parce qu'il y en a trois, enfin, je ne vais pas rentrer dans les détails — mais le premier livre d'Énoch, dit éthiopien, c'est un livre qui est très étrange.
Pour la faire simple : Énoch, septième patriarche avant le déluge, avant Noé. Et on raconte, d'ailleurs ça c'est dans la Bible, on vous dit qu'Énoch fut le premier à invoquer Dieu et qu'il fut enlevé au ciel. Il fait partie de ces personnes qui ont eu une assomption. Vous en avez trois dans la Bible : vous avez Élie, vous avez la Vierge Marie et vous avez Énoch.
Alors, Énoch au ciel, quand il a été enlevé, qu'est-ce qu'il a vu ? Et c'est là que ce récit apocryphe, le premier livre d'Énoch, imagine les visions qu'il aurait eues. Et lui, sa grande thèse, c'est qu'il a vu que le péché était venu sur terre non pas à cause des hommes, Adam et Ève, mais à cause d'anges mauvais, des Néphilim, des Veilleurs, qui seraient venus apporter un savoir interdit aux hommes. Alors ça, c'est ce qui fait qu'à terme, Énoch a été retiré, parce que ça diminuait la responsabilité des hommes dans le mal. Les hommes sont peut-être des victimes du diable, mais en attendant, ils y ont coopéré.
Maintenant, si jamais on voulait être totalement exhaustif, il faudrait aussi qu'on parte du côté de la Mésopotamie, parce qu'il est probable que le récit d'Énoch soit en fait une reprise d'un mythe mésopotamien. Alors là, quand je dis tout ça, je suis en train de perdre tout le monde, mais je vous dis ça parce que c'est un livre qui fascine toute une tradition ésotérique et qui aime bien regarder aux marges du canon biblique.
Et c'est vrai que dans ce livre d'Énoch, il y a quand même de belles choses. On vous parle d'un purgatoire, on vous parle des différents cieux, des différents enfers. Ce n'est pas là-dessus que la tradition catholique va d'abord s'appuyer, mais n'empêche que ça trouve aussi là un écho. Et même quand Jésus, dans les Évangiles, dit « Alors les justes resplendiront comme des soleils dans le royaume de leur Père », ce n'est pas impossible que ça vienne d'Énoch. Je vous dis ça parce que, comme il y a encore eu des découvertes archéologiques récentes sur Énoch, ça a tendance à enflammer l'imagination collective. Énoch, il faut en prendre, il faut en laisser. Quand même, dans l'ensemble, c'est un livre qui est très bizarre. Et si jamais il n'est pas dans la Bible, c'est parce qu'il n'y a aucune vérité qui soit nécessaire à notre salut dedans. Même si j'avoue que ça fait les délices de ceux qui aiment bien les écritures.
Bon, terminons la lettre de Jude, qui se terminait avec un appel à la miséricorde qui est un peu bizarre, qui est un peu pétochant :
Ceux qui sont hésitants, prenez-les en pitié. D'autres, sauvez-les en les arrachant au feu. D'autres, enfin, prenez-les aussi en pitié, mais avec crainte, en détestant jusqu'aux vêtements souillés par leur chair.
Non, vraiment, Jude, ça ne rigole pas.
Nous terminons par une prière finale. Je vous propose pour la prière finale tout simplement de reprendre la louange par laquelle se clôturait cette lettre et qui est très belle.
Prière
Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit. Amen.
À celui qui peut vous préserver de la chute et vous faire tenir debout, irréprochables et pleins d'allégresse en présence de sa gloire, ô Dieu unique, notre Sauveur, par notre Seigneur Jésus-Christ, gloire, majesté, souveraineté et pouvoir, avant tous les siècles, maintenant et pour tous les siècles. Amen.