1 Je t'adjure devant Dieu et devant le Christ Jésus, qui doit juger les vivants et les morts, au nom de son Apparition et de son Règne :
2 proclame la parole, insiste à temps et à contretemps, réfute, menace, exhorte, avec une patience inlassable et le souci d'instruire.
3 Car un temps viendra où les hommes ne supporteront plus la saine doctrine, mais au contraire, au gré de leurs passions et l'oreille les démangeant, ils se donneront des maîtres en quantité
4 et détourneront l'oreille de la vérité pour se tourner vers les fables.
5 Pour toi, sois prudent en tout, supporte l'épreuve, fais œuvre de prédicateur de l'Évangile, acquitte-toi à la perfection de ton ministère.
6 Quant à moi, je suis déjà répandu en libation et le moment de mon départ est venu.
7 J'ai combattu jusqu'au bout le bon combat, j'ai achevé ma course, j'ai gardé la foi.
8 Et maintenant, voici qu'est préparée pour moi la couronne de justice, qu'en retour le Seigneur me donnera en ce Jour-là, lui, le juste Juge, et non seulement à moi mais à tous ceux qui auront attendu avec amour son Apparition.
Vous savez qu'on n'est pas tout à fait certains que les lettres à Timothée soient réellement de Paul, mais peut-être d'un disciple quelques années plus tard ; en revanche, les lignes que nous lisons aujourd'hui, tout le monde s'accorde à reconnaître qu'elles sont de lui, et même qu'elles sont le testament de Paul, son dernier adieu à Timothée.
Paul est dans sa prison à Rome, il sait maintenant, très certainement, qu'il n'en sortira que pour être exécuté ; le moment du grand départ est arrivé ; ce départ, il le dit par le mot (αναλυσις) qu'on emploie en grec pour dire qu'on largue les amarres, qu'on lève l'ancre.
Il sait qu'il va paraître devant Dieu, et il fait son bilan : se retournant en arrière, (au cinéma on dirait qu'il fait un flashback), il reprend une comparaison qui lui est très habituelle, celle du sport : imaginez un coureur de fond au moment de franchir le premier la ligne d'arrivée : il a tenu jusqu'au bout de la course, il n'a pas déclaré forfait, il n'a plus qu'à recevoir la coupe ou la médaille ; Paul voit sa vie et celle de tous les apôtres comme une course de fond ; lui aussi, parvenu enfin à la ligne d'arrivée, il n'attend plus que la récompense : « Le moment de mon départ est venu. Je me suis bien battu, j'ai tenu jusqu'au bout de la course, je suis resté fidèle. Je n'ai plus qu'à recevoir la couronne du vainqueur … » (à Rome, à l'époque de Paul, la récompense du vainqueur n'était pas une coupe, mais une couronne de lauriers).
Quand Paul dit, « Je n'ai plus qu'à recevoir la couronne du vainqueur … », ne croyez pas qu'il se vante, comme s'il se croyait meilleur que tout le monde : car la course des apôtres est tout à fait particulière : dans cette course-là, tous les coureurs, entendez tous les apôtres, ont droit à la couronne ; il précise : « Dans sa justice, le Seigneur, le juge impartial, me remettra la couronne en ce jour-là, comme à tous ceux qui auront désiré avec amour sa manifestation dans la gloire ». Le juge impartial, celui qui sait voir les dispositions du cœur, sait que Paul et tant d'autres ont désiré avec amour l'avènement du Christ. Tous, ils recevront la couronne de gloire. Ce n'est donc pas de la prétention de la part de Paul, c'est simplement une confiance inébranlable en la bonté de Dieu.
Il ne voit pas pourquoi il se vanterait d'ailleurs, car la force de courir elle-même, il ne l'a pas trouvée en lui, c'est le Christ qui la lui a donnée : « Le Seigneur m'a rempli de force pour que je puisse jusqu'au bout annoncer l'Evangile et le faire entendre à toutes les nations païennes. »
Au fond, semble-t-il, il suffit d'attendre tout de Dieu : c'est lui qui donne la force de courir (pour reprendre l'image de Paul), et c'est lui aussi qui donne la récompense à tous les coureurs à la fin de la course ; car cette course n'est pas une compétition ; chacun à notre place, à notre rythme, il nous suffit de désirer avec amour l'avènement du Christ ; dans sa lettre à Tite, Paul définissait ainsi les Chrétiens : « Nous attendons la bienheureuse espérance et la manifestation de notre grand Dieu et Sauveur Jésus-Christ » ; vous avez reconnu là une phrase que nous redisons à chaque Messe : « Nous espérons le bonheur que tu promets et l'avènement de Jésus-Christ notre Sauveur », et l'on sait bien le sens de ce ET : « Nous espérons le bonheur que tu promets QUI EST l'avènement de Jésus-Christ notre Sauveur ».
Au passage, on lit, encore une fois sous la plume de Paul, le mot « manifestation » du Christ ; c'est un mot qu'il emploie souvent : la manifestation totale et définitive du Christ a vraiment été l'horizon sur lequel il a toujours fixé les yeux, vers lequel il a couru toute sa vie.
Paul attendait donc tout de Dieu, et apparemment, il ne pouvait plus attendre grand chose des hommes : nous avons lu ici : « Tous m'ont abandonné », mais le verset n'est pas complet ; le voici en entier : « La première fois que j'ai présenté ma défense, dit-il, personne ne m'a soutenu : tous m'ont abandonné. Que Dieu ne leur en tienne pas rigueur » (2 Tm 4, 16). Comme le Christ sur la croix, comme Étienne, lors de son exécution à laquelle il assistait, Paul pardonne. Mais c'est dans cet abandon même, par les hommes, qu'il a expérimenté la présence, la force de son Seigneur.
Les deux dernières phrases du texte sont surprenantes : il est clair que Paul ne se fait aucune illusion sur son sort, il sait que le grand départ approche… et pourtant il dit « J'ai échappé à la gueule du lion ; le Seigneur me fera encore échapper à tout ce qu'on fait pour me nuire. » Ce n'est donc certainement pas de la mort physique qu'il parle, puisqu'il attend son exécution d'un jour à l'autre. Il sait très bien qu'il n'y échappera pas ; il parle d'un autre danger, beaucoup plus grave à ses yeux, celui dont il remercie le Seigneur de l'avoir préservé : « Je me suis bien battu, j'ai tenu jusqu'au bout de la course, je suis resté fidèle »… et encore : « Le Seigneur m'a rempli de force pour que je puisse jusqu'au bout annoncer l'Évangile et le faire entendre à toutes les nations païennes. » Déclarer forfait, abandonner la course, c'était le plus grand danger et là encore, il ne voit pas de raison de se vanter, puisque sa fidélité il la doit, non pas à ses propres forces, mais à la force que le Seigneur lui a donnée.
Il sait ce qui l'attend, oui, mais ce n'est peut-être pas ce que nous croyons : il va mourir, c'est certain, mais il sait que cette mort n'est que biologique ; elle n'est qu'une traversée pour entrer dans la gloire. « Il me sauvera et me fera entrer au ciel, dans son Royaume »… et déjà, Paul entonne le cantique de la gloire qu'il chantera en naissant à la vraie vie : « A lui la gloire pour les siècles des siècles. Amen. »