29 L'esprit de Yahvé fut sur Jephté, qui parcourut Galaad et Manassé, passa par Miçpé de Galaad et, de Miçpé de Galaad, passa chez les Ammonites.
30 Et Jephté fit un vœu à Yahvé : " Si tu livres entre mes mains les Ammonites,
31 celui qui sortira le premier des portes de ma maison pour venir à ma rencontre quand je reviendrai vainqueur du combat contre les Ammonites, celui-là appartiendra à Yahvé, et je l'offrirai en holocauste. "
32 Jephté passa chez les Ammonites pour les attaquer et Yahvé les livra entre ses mains.
33 Il les battit depuis Aroèr jusque vers Minnit vingt villes , et jusqu'à Abel-Keramim. Ce fut une très grande défaite; et les Ammonites furent abaissés devant les Israélites.
34 Lorsque Jephté revint à Miçpé, à sa maison, voici que sa fille sortit à sa rencontre en dansant au son des tambourins. C'était son unique enfant. En dehors d'elle il n'avait ni fils, ni fille.
35 Dès qu'il l'eut aperçue, il déchira ses vêtements et s'écria : " Ah! ma fille, vraiment tu m'accables! Tu es de ceux qui font mon malheur! Je me suis engagé, moi, devant Yahvé, et ne puis revenir en arrière. "
36 Elle lui répondit : " Mon père, tu t'es engagé envers Yahvé, traite-moi selon l'engagement que tu as pris, puisque Yahvé t'a accordé de te venger de tes ennemis, les Ammonites. "
37 Puis elle dit à son père : " Que ceci me soit accordé! Laisse-moi libre pendant deux mois. Je m'en irai errer sur les montagnes et, avec mes compagnes, je pleurerai sur ma virginité. " -
38 " Va ", lui dit-il, et il la laissa partir pour deux mois. Elle s'en alla donc, elle et ses compagnes, et elle pleura sa virginité sur les montagnes.
39 Les deux mois écoulés, elle revint vers son père et il accomplit sur elle le vœu qu'il avait prononcé. Elle n'avait pas connu d'homme. Et de là vient cette coutume en Israël :
DU LIVRE DES JUGES
Commentaire
1. Situation
l.e Livre des Juges est le premier d'une série de textes Bibliques qui couvrent la période qui va de la mort de Josué à l'avènement de Saül. Avec la disparition de Josué s'éteint l'époque dominée par la figure puissante de Moïse, et avec l'arrivée de Saül, se met en place l'époque de la royauté qui va durer jusqu'à l'exil Babylonien.
Ce Livre traite donc d'événements d'une époque de transition, donc de dangers et d'incertitudes, une époque qui représente en quelque sorte pour Israël une expérience du "seuil". Ce Livre des Juges essaye d'apporter une réponse à la question suivante : comment Israël a-t-il vécu sans avoir de grand chef ?
l.a réponse est qu'il a continué d'exister vaille que vaille. Il a donc vécu, mais pas toujours bien, loin de là, et il a été amené à se situer face à des voisins envahisseurs, tels que les Midianites et les Philistins, ainsi que dans le voisinage des Cananéens qui habitaient les villes et acceptaient mal les innovations d'Israël.
Avec le Livre de Ruth, le I.ivre des Juges est le seul qui donne une grande importance aux femmes : voir les récits concernant, entre autres, Deborah et Jaël.
Il semble que ce Livre a été composé en 3 étapes : d'abord, avec la formation de collections rapportant les hauts faits de certains Juges, tels que Déborah, Gédéon, Samson, puis, peu à peu, d'autres Juges. Ensuite, vers l'époque de Jérémie et de l'école Deutéronomique du 7ème siècle, tous ces récits ont été mis en place et en forme, avec prologues, introductions et conclusions. Enfin, de nouvelles additions ont été effectuées après l' exil Babylonien.
Après une série de Prologues (1, 1 - 3, 6), se déroule l'histoire des Juges successifs dont les récits se regroupent en deux ensembles : - de Othniel à Abimelech, incluant, entre autres, les actions de Déborah et de Gédéon (3, 7 - 9, 37), - de Tola à Samson, incluant, entre autres, les récits concernant Jephté et Samson (10, 1- 16, 31). Puis, un certain nombre d'épilogues concluent le Livre (17, 1 - 21,4).
Après une série de Prologues (1, 1 -3, 6),et un ensemble de récits concernant une 1ère série de Juges (3, 7 - 9, 57), parmi lesquels se distinguent Déborah (4, 1 - 5, 31) et Gédéon (6, 1 - 8, 35), nous nous trouvons, avec ce texte, dans les récits concernant la 2ème série de Juges (10, 1 - 16, 31), parmi lesquels Jehphté est l'une des figures qui se dégagent le plus.
2. Message
Derrière ce voeu insensé de Jephté et sa conception de Dieu qui accepte des sacrifices humains, nous découvons un homme dont la religion porte encore des caractéristiques très primitives et imparfaites, mais qui considère que la parole donnée est irréversible, surtout lorsqu'on s'est engagé face à Dieu.
La réaction de la fille de Jephté face à son destin est à la fois pleine de lucidité, en reconnaissant l'erreur terrible de son père, et de piété filiale et respectueuse, an acceptant d'en supporter les conséquences dramatiques, convaincue qu'elle est également que sion père doit tenir sa parole d'engagement vis-à-vis du Seigneur.
A cette époque où la croyance en la résurrection des morts ou en une quelqconque survie n'existait pas en Israël, mourir sans enfant étant en quelque sorte mourir deux fois, coupé de toute trace dans l' avenir. D'où la demande de la fille de Jephté d'aller passer deux mois dans la montagne pour pleurer et assumer son destin.
3. Decouvertes
Jephté est un chef de bande qui est devenu chef du peuple en raison de ses exploits militaires. Il est important de relire tout le début de ce chapitre 11 : Jephté ne se signale pas d'abord, à la différence des autres Juges, par son ardeur quasi spontanée à résister aux rois ou chefs de guerre qui opprimaient régulièrement Israël.
Il nous est d'abord présenté comme un "marginal", fils d'une prostituée, donc rejeté par ses frères et déshérité comme illégitime. On fait néanmoins appel à ce chef de bande peu estimé, et on passe contrat avec lui devant Yahvé, pour qu'il conduise la résistance d'Israël contre les Ammonites.
Jephté commence par négocier avec le Roi des Ammonites pour savoir quels sont ses motifs d'en vouloir à Israël, et essayer de le faire changer d'avis, démarches vaines qui vont rendre nécessaire le combat décisif, dont Yahvé sera l'arbitre.
Le voeu de Jephé est interprété à la fois comme un acte insensé de quelqu'un qui, saisi par l'esprit de Yahvé, ne cherche même plus à se contrôler, mais également comme l'expression d'une pratique idéologique courante dans le Proche Orient de cette époque, selon laquelle les responsables militaires promettaient une offrande de valeur à leurs dieux en échange de leur aide au combat.
Pratique qui n'est pas sans relation, semble-t-il, avec celle dite de "l'anathème", selon laquelle les personnes ennemies et leurs biens étaient "vouées" au Seigneur, et donc totalement détruites, comme on peut le lire dans le Livre de Josué, 6 - 7, et le 1er Livre de Samuel, 15.
D'autre part, derrière l'immolation de la fille de Jephté, et sa démarche d'aller pleurer dans la montagne avec ses compagnes (voir versets 37 et 39), on décèle une "analogie" (d'ordre mythique) entre l'offrande par un père de sa fille à un dieu masculin, et la passage d'une fille vierge de sa maison paternelle aux responsabilités d'épouse et de mère en la maison de son mari. Ceci pour situer l'arrière plan culturel dont ces récits peuvent, à leur façon, témoigner.
A propos des sacrifices humains : selon la Bible, ils eurent lieu de temps à autre en Israêl (Genèse, 22, 1 - 19; 2 Rois, 16, 3 et 17, 7; Michée, 6, 7), ils étaient interdits par la Loi (Deutéronome, 12, 31 et Lévitique, 18, 21 et 20, 2 - 3), et les prophètes s'y opposèrent (Jérémie, 7, 31 Ezéchiel, 16,20 - 21 et 23, 39).
4. Prolongement
Jephté est considéré par la Lettre aux Hébreux, comme l'un de ces grands hommes qui "par la foi vainquirent des royaumes, exercèrent la justice, obtinrent des promesses..." (Hébreux, 11, 32 - 33).
Les "saints " de l'Ancien Testament ne nous sont pas présentés comme tels en raison d'une quasi perfection de leur vie morale ou spirituelle, mais pour leur disponibilité à agir pour Dieu selon leur appel : ce qui est "édifiant" et digne de leçon pour nous, ce n'est ni les multiples épouses ou concubines de Gédéon, ni les "amours" de Samson, ni le massacre par Elie des 400 prophètes de Baal, mais le zèle jaloux de ces hommes pour la cause de Dieu, pour laquelle ils étaient capables de se livrer tout entiers, dans la confiance.
Jésus, à propos d'un massacre de galiléens par Pilate ou de la chute catastrophique de la tour de Siloé, a refusé d'interpréter ces évenements comme des interventions directes ou des châtiments de Dieu : certes, Dieu, dans la mesure où, selon sa puissance au-delà de tout, il est "maître de l'impossible", peut intervenir miraculeusement dans les combats d'Israël ou la vie de l'Eglise et des croyants, mais, depuis Jésus, nous considérons de telles interventions comme exceptionnelles et rares, l'accent devant être mis sur la présence de Dieu aux côtés de ceux qui se confient à lui, pour qu'il les assiste dans leurs choix, leurs engagements ainsi que la recherche et mise en acte de sa volonté à travers les événements rencontrés.
Notre prière devrait donc moins viser l'intervention de Dieu qui résout les crises et événements que la lumière et la force qu'il nous donne pour vivre ces crises et événements selon sa volonté et son projet de salut pour tous les hommes.
Prière
*Seigneur Jésus, en homme qui aimait normalement la vie reçue de Dieu, créateur du ciel et de la terre, tu as, en toute vérité, supplié le Père de t'épargner les atroces souffrances de ta passion et de ta mort, tout en te disant tout-à-fait disponible à vivre ton engagement jsuqu'au bout : donne-moi de savoir, comme toi, prier le Père, à la fois comme celui qui peut tout, mais dont je suis totalement sûr qu'il "est-avec-moi", qu'il veut le meilleur pour moi, et que je ne me trompe jamais en demandant, dans toute prière : "que son Nom soit sanctifié, que son Règne vienne, que sa Volonte soit faite". AMEN.
21.08.2003.*