Ăclairage exĂ©gĂ©tique gĂ©nĂ©rĂ© par IA â sources patristiques, contexte historique et liturgique.
Jr 18, 18-20
Ce passage de JĂ©rĂ©mie 18,18-20 sâinscrit dans le cycle des âConfessions de JĂ©rĂ©mieâ (Jr 11-20), ces monologues intĂ©rieurs oĂč le prophĂšte expose Ă Dieu sa dĂ©tresse face Ă la persĂ©cution. Nous sommes probablement sous le rĂšgne de JoĂŻaqim (609-598 av. J.-C.), pĂ©riode oĂč le prophĂšte annonce la destruction imminente de JĂ©rusalem par Babylone, message insupportable pour lâestablishment religieux et politique. Le genre littĂ©raire emprunte Ă la lamentation individuelle des psaumes, mais avec une intensitĂ© autobiographique unique dans la littĂ©rature prophĂ©tique. Les destinataires originels du livre â les exilĂ©s Ă Babylone puis la communautĂ© de retour â voyaient dans ces textes la lĂ©gitimation de JĂ©rĂ©mie comme vrai prophĂšte, celui qui avait annoncĂ© la catastrophe contre les faux optimistes.
Le verset 18 rĂ©vĂšle la stratĂ©gie des adversaires avec une ironie mordante. Ils affirment que âla loi (tĂŽrÄh) ne disparaĂźtra pas par manque de prĂȘtre, le conseil (âÄáčŁÄh) par manque de sage, la parole (dÄbÄr) par manque de prophĂšteâ â autrement dit, ils prĂ©tendent que les canaux officiels de la rĂ©vĂ©lation fonctionnent parfaitement sans JĂ©rĂ©mie. Cette triade prĂȘtre-sage-prophĂšte reprĂ©sente les trois mĂ©diations institutionnelles de la parole divine en IsraĂ«l. En attaquant JĂ©rĂ©mie âpar la langueâ (lÄĆĄĂŽn), ils retournent contre lui son propre instrument prophĂ©tique. Lâexpression âne faisons pas attention Ă toutes ses parolesâ (dÄbÄr) fait Ă©cho au terme technique de lâoracle prophĂ©tique : ils dĂ©cident de traiter comme insignifiante la parole mĂȘme de YHWH.
La rĂ©ponse de JĂ©rĂ©mie (v. 19-20) constitue un appel juridique Ă Dieu comme juge. Le verbe âfaire attentionâ (qÄĆĄab) que les ennemis refusent dâappliquer aux paroles du prophĂšte, JĂ©rĂ©mie demande que YHWH lâapplique Ă sa propre cause. Lâimage de la âfosseâ (ĆĄĂźáž„Äh) creusĂ©e pour le perdre appartient au vocabulaire des psaumes de supplication (Ps 35,7 ; 57,7) et Ă©voque le piĂšge du chasseur. Mais le paradoxe central Ă©clate au verset 20 : âComment peut-on rendre le mal pour le bien ?â JĂ©rĂ©mie rappelle quâil sâest tenu en prĂ©sence de Dieu prĂ©cisĂ©ment pour intercĂ©der en faveur de ceux qui maintenant veulent sa mort. Le verbe âse tenirâ (âÄmad) devant Dieu dĂ©signe la posture technique du prophĂšte-intercesseur.
OrigĂšne, dans ses HomĂ©lies sur JĂ©rĂ©mie (XIV), voit dans ce passage une figure du Christ persĂ©cutĂ© par les autoritĂ©s religieuses de son temps. Le prophĂšte qui intercĂšde pour ceux qui le haĂŻssent prĂ©figure celui qui dira âPĂšre, pardonne-leurâ. OrigĂšne insiste sur le retournement : JĂ©rĂ©mie avait dĂ©tournĂ© la colĂšre divine, mais ses bĂ©nĂ©ficiaires nâen savent rien ou feignent de lâignorer. Cette lecture typologique sera dĂ©cisive pour lâusage liturgique du texte en CarĂȘme. Jean Chrysostome, dans ses commentaires sur les prophĂštes, souligne plutĂŽt la dimension Ă©thique : JĂ©rĂ©mie incarne la vertu de celui qui fait le bien sans attendre de reconnaissance, exposant ainsi la malice de lâingratitude humaine comme pĂ©chĂ© contre lâordre mĂȘme de la justice.
LâintertextualitĂ© avec les Psaumes est massive : JĂ©rĂ©mie reprend le vocabulaire et la structure des lamentations individuelles (Ps 22, 31, 35, 69), mais en les historicisant dans une situation prophĂ©tique prĂ©cise. Le thĂšme du juste persĂ©cutĂ© par ceux quâil a servis traversera toute la tradition sapientielle (Sg 2,12-20) et trouvera son accomplissement dans la figure du Serviteur souffrant dâIsaĂŻe 53. La mention de lâintercession prophĂ©tique renvoie aussi Ă Abraham (Gn 18,22-33) et MoĂŻse (Ex 32,11-14), mais avec cette diffĂ©rence que JĂ©rĂ©mie intercĂšde pour des ennemis personnels, non simplement pour un peuple abstrait.
Les exĂ©gĂštes dĂ©battent sur lâidentitĂ© prĂ©cise des persĂ©cuteurs. Sâagit-il des prĂȘtres de la famille dâAnatot, dont JĂ©rĂ©mie Ă©tait lui-mĂȘme issu (Jr 1,1) et qui auraient vu en lui un traĂźtre Ă leur caste ? Ou plutĂŽt de la coalition plus large des âprophĂštes de courâ qui annonçaient la paix quand JĂ©rĂ©mie annonçait le malheur ? La mention des trois fonctions (prĂȘtre, sage, prophĂšte) suggĂšre une opposition institutionnelle globale. Certains voient aussi dans ces versets une rĂ©daction exilique qui durcit le portrait des adversaires pour mieux lĂ©gitimer rĂ©trospectivement la parole de JĂ©rĂ©mie aprĂšs la catastrophe de 587.
ThĂ©ologiquement, ce texte pose la question redoutable de la non-reconnaissance du prophĂšte authentique par les structures mĂȘmes censĂ©es transmettre la parole divine. La tĂŽrÄh des prĂȘtres, le conseil des sages, la parole des prophĂštes â tous ces canaux lĂ©gitimes peuvent devenir des instruments de refus de Dieu quand ils se ferment Ă la nouveautĂ© dĂ©rangeante de sa Parole. JĂ©rĂ©mie inaugure ainsi une rĂ©flexion sur le conflit possible entre institution et charisme, entre tradition Ă©tablie et irruption prophĂ©tique, qui traversera toute lâhistoire du peuple de Dieu jusquâau procĂšs de JĂ©sus devant le SanhĂ©drin. Lâintercession du prophĂšte pour ses bourreaux anticipe la logique Ă©vangĂ©lique de lâamour des ennemis, mais rĂ©vĂšle aussi son coĂ»t : celui qui prie pour les mĂ©chants nâest pas pour autant Ă©pargnĂ© par leur mĂ©chancetĂ©.
Généré le 2026-03-04 · Voir dans la liturgie · Retour à la Bible commentée