Éclairage exĂ©gĂ©tique gĂ©nĂ©rĂ© par IA — sources patristiques, contexte historique et liturgique.

Mt 21, 33-43.45-46

La parabole des vignerons homicides appartient au contexte polĂ©mique des derniers jours de JĂ©sus Ă  JĂ©rusalem, aprĂšs l’entrĂ©e messianique et la purification du Temple. Matthieu la situe dans une sĂ©rie de trois paraboles (les deux fils, les vignerons, le festin nuptial) adressĂ©es aux autoritĂ©s religieuses qui contestent l’autoritĂ© de JĂ©sus. Le cadre narratif est explicite : JĂ©sus parle « aux grands prĂȘtres et aux anciens du peuple » (Mt 21,23), c’est-Ă -dire aux membres du SanhĂ©drin qui l’interrogeront bientĂŽt lors de son procĂšs. La parabole fonctionne comme un mashal prophĂ©tique, genre littĂ©raire bien attestĂ© dans l’Ancien Testament, oĂč le rĂ©cit fictif contraint l’auditeur Ă  prononcer son propre jugement — technique employĂ©e par Nathan devant David (2 S 12).

L’imagerie de la vigne plonge ses racines dans IsaĂŻe 5,1-7, le cĂ©lĂšbre « chant de la vigne » que tout auditeur juif reconnaissait immĂ©diatement. JĂ©sus reprend terme Ă  terme les Ă©lĂ©ments isaĂŻens : la clĂŽture (phragmos, Ï†ÏÎ±ÎłÎŒÏŒÏ‚), le pressoir (lĂšnos, ληΜός), la tour (pyrgos, Ï€ÏÏÎłÎżÏ‚). Mais il opĂšre un dĂ©placement dĂ©cisif : chez IsaĂŻe, c’est la vigne elle-mĂȘme (IsraĂ«l) qui produit de mauvais fruits et sera dĂ©vastĂ©e ; chez Matthieu, la vigne reste bonne, ce sont les vignerons (les chefs religieux) qui sont infidĂšles. Cette distinction cruciale prĂ©serve IsraĂ«l comme peuple Ă©lu tout en dĂ©nonçant ses dirigeants. Les « serviteurs » (doulous, ÎŽÎżÏÎ»ÎżÏ…Ï‚) envoyĂ©s successivement reprĂ©sentent les prophĂštes, selon une interprĂ©tation unanime depuis les PĂšres : leur sort — frappĂ©s, tuĂ©s, lapidĂ©s — rĂ©capitule l’histoire du prophĂ©tisme persĂ©cutĂ©, d’Élie Ă  JĂ©rĂ©mie, de Zacharie fils de Yehoyada (2 Ch 24,21) Ă  Jean-Baptiste.

L’envoi du fils (huios, υጱός) constitue le sommet dramatique et christologique de la parabole. L’expression « finalement » (hysteron, áœ•ÏƒÏ„Î”ÏÎżÎœ) souligne le caractĂšre dĂ©finitif et eschatologique de cet envoi. Le raisonnement des vignerons — « tuons-le, nous aurons son hĂ©ritage » — rĂ©vĂšle une logique d’usurpation qui vise Ă  s’approprier ce qui appartient au maĂźtre lĂ©gitime. Que le fils soit « jetĂ© hors de la vigne » avant d’ĂȘtre tuĂ© correspond au dĂ©tail historique de la crucifixion de JĂ©sus hors les murs de JĂ©rusalem (He 13,12). Matthieu, Ă©crivant aprĂšs 70, laisse peut-ĂȘtre entendre dans le jugement des vignerons une allusion Ă  la destruction du Temple : « Ces misĂ©rables, il les fera pĂ©rir misĂ©rablement » (kakous kakƍs, ÎșαÎșÎżáœșς ÎșαÎșáż¶Ï‚ — paronomase intensive en grec).

Saint IrĂ©nĂ©e de Lyon, dans le Contre les hĂ©rĂ©sies (IV, 36, 2), utilise cette parabole pour rĂ©futer les gnostiques qui opposaient le Dieu de l’Ancien Testament Ă  celui du Nouveau. Le mĂȘme propriĂ©taire envoie les prophĂštes puis son Fils ; il n’y a qu’une seule Ă©conomie du salut, une seule vigne, un seul maĂźtre. IrĂ©nĂ©e insiste sur la patience divine (makrothymia) qui multiplie les envois avant le jugement. OrigĂšne, dans son Commentaire sur Matthieu (XVII), dĂ©veloppe une lecture allĂ©gorique Ă  plusieurs niveaux : la vigne est aussi l’ñme individuelle que Dieu cultive ; les vignerons sont les facultĂ©s rationnelles qui peuvent soit fructifier soit se rĂ©volter contre leur Seigneur. Cette lecture spirituelle, sans annuler le sens historique, ouvre la parabole Ă  une application intĂ©rieure : chacun peut devenir vigneron infidĂšle ou fidĂšle de sa propre vigne intĂ©rieure.

La citation du Psaume 118 (117),22-23 sur la pierre rejetĂ©e devenue pierre d’angle introduit un changement de mĂ©taphore — de la viticulture Ă  l’architecture — qui signale un ajout traditionnel prĂ©parant la christologie pascale. Cette pierre (lithos, Î»ÎŻÎžÎżÏ‚) que les bĂątisseurs rejettent mais que Dieu Ă©tablit comme fondement Ă©tait dĂ©jĂ  interprĂ©tĂ©e messianiquement dans le judaĂŻsme du Second Temple. Pierre l’appliquera explicitement Ă  la rĂ©surrection du Christ devant le SanhĂ©drin (Ac 4,11). Le transfert du Royaume « Ă  une nation (ethnos, áŒ”ÎžÎœÎżÏ‚) qui lui fera produire ses fruits » a Ă©tĂ© diversement interprĂ©tĂ© : s’agit-il des paĂŻens, de l’Église composĂ©e de juifs et de gentils, ou d’un « reste » fidĂšle d’IsraĂ«l ? Matthieu, Ă©crivant pour une communautĂ© judĂ©o-chrĂ©tienne en rupture avec la Synagogue, pense probablement Ă  l’Église comme nouveau peuple de l’Alliance, sans pour autant thĂ©oriser une « substitution » qu’il faut se garder de lire anachroniquement.

Le lien avec la premiĂšre lecture Ă©claire puissamment les deux textes. Joseph envoyĂ© par son pĂšre et livrĂ© par ses frĂšres prĂ©figure le Fils envoyĂ© par le PĂšre et tuĂ© par les vignerons. Dans les deux cas, le complot vise l’hĂ©ritier ; dans les deux cas, Dieu retourne le crime en salut. La tunique arrachĂ©e de Joseph et le vĂȘtement dont hĂ©ritent les vignerons homicides trouvent un Ă©cho dans le tirage au sort des vĂȘtements du CrucifiĂ©. Mais surtout, la thĂ©ologie de la providence qui traverse le cycle de Joseph — « vous aviez mĂ©ditĂ© le mal, Dieu l’a changĂ© en bien » (Gn 50,20) — s’accomplit dans le mystĂšre pascal oĂč la pierre rejetĂ©e devient pierre d’angle. Le CarĂȘme invite ainsi Ă  contempler comment Dieu Ă©crit droit avec les lignes courbes de la libertĂ© humaine, transformant le refus en occasion de grĂące plus abondante.

La question thĂ©ologique centrale que pose ce texte concerne la fidĂ©litĂ© et ses fruits. Les vignerons ne sont pas condamnĂ©s pour avoir mal cultivĂ© la vigne, mais pour avoir refusĂ© d’en remettre les fruits au propriĂ©taire lĂ©gitime. Autrement dit, le pĂ©chĂ© fondamental n’est pas l’incompĂ©tence mais l’appropriation indue, la volontĂ© de jouir des dons sans reconnaĂźtre le Donateur. Cette parabole interroge toute communautĂ© croyante sur son rapport aux charismes reçus : les ministĂšres, les Écritures, les sacrements sont-ils des moyens de servir ou des instruments de pouvoir ? La question reste ouverte et brĂ»lante, bien au-delĂ  du contexte polĂ©mique du Ier siĂšcle.


Généré le 2026-03-06 · Voir dans la liturgie · Retour à la Bible commentée