de la férie
2ème Semaine de Carême — Vendredi 6 mars 2026 · Année A · violet
🎧 Méditer avec Prier en chemin · 12 min d’oraison guidée
📖 1ère lecture — Gn 37, 3-4.12-13a.17b-28 ↗
Lire le texte — Gn 37, 3-4.12-13a.17b-28
Israël, c’est-à-dire Jacob, aimait Joseph plus que tous ses autres enfants, parce qu’il était le fils de sa vieillesse, et il lui fit faire une tunique de grand prix. En voyant qu’il leur préférait Joseph, ses autres fils se mirent à détester celui-ci, et ils ne pouvaient plus lui parler sans hostilité. Les frères de Joseph étaient allés à Sichem faire paître le troupeau de leur père. Israël dit à Joseph : « Tes frères ne gardent-ils pas le troupeau à Sichem ? Va donc les trouver de ma part ! » Joseph les trouva à Dotane. Ceux-ci l’aperçurent de loin et, avant qu’il arrive près d’eux, ils complotèrent de le faire mourir. Ils se dirent l’un à l’autre : « Voici l’expert en songes qui arrive ! C’est le moment, allons-y, tuons-le, et jetons-le dans une de ces citernes. Nous dirons qu’une bête féroce l’a dévoré, et on verra ce que voulaient dire ses songes ! » Mais Roubène les entendit, et voulut le sauver de leurs mains. Il leur dit : « Ne touchons pas à sa vie. » Et il ajouta : « Ne répandez pas son sang : jetez-le dans cette citerne du désert, mais ne portez pas la main sur lui. » Il voulait le sauver de leurs mains et le ramener à son père. Dès que Joseph eut rejoint ses frères, ils le dépouillèrent de sa tunique, la tunique de grand prix qu’il portait, ils se saisirent de lui et le jetèrent dans la citerne, qui était vide et sans eau. Ils s’assirent ensuite pour manger. En levant les yeux, ils virent une caravane d’Ismaélites qui venait de Galaad. Leurs chameaux étaient chargés d’aromates, de baume et de myrrhe qu’ils allaient livrer en Égypte. Alors Juda dit à ses frères : « Quel profit aurions-nous à tuer notre frère et à dissimuler sa mort ? Vendons-le plutôt aux Ismaélites et ne portons pas la main sur lui, car il est notre frère, notre propre chair. » Ses frères l’écoutèrent. Des marchands madianites qui passaient par là retirèrent Joseph de la citerne, ils le vendirent pour vingt pièces d’argent aux Ismaélites, et ceux-ci l’emmenèrent en Égypte. – Parole du Seigneur.
🎙️ Trahison et rédemption (J19 · matin) · 📖 Transcription
📘 Comprendre
Commentaire biblique — Abbé Léon Hamain
Situation
Le Livre de la Genèse est le premier livre de la Bible, et le premier des 5 livres attribués à la tradition de Moïse, et dont les différents éléments qui le composent se sont additionnés pendant plusieurs siècles jusqu’au temps de la rédaction finale, postérieurement au 6ème siècle, et très probablement après le retour de l’exil Babylonien.
Ce livre nous présente d’abord une histoire des origines des nations, avec la création du monde, ainsi que de l’homme et de la femme, la vie des générations d’avant le Déluge, le Déluge et la repopulation jusqu’au moment de la dispersion, suite à l’orgueil manifesté par les hommes de la grande ville de Babel, avec sa tour (1, 1 - 11, 26).
Nous y lisons, ensuite, dans une seconde grande partie, l’histoire des ancètres d’sraël (11, 27 - 50, 26), qui comprend le cycle d’Abraham et de Sarah (11, 27 - 25, 18), le cycle d’Isaac et Jacob (25, 19 - 36, 43), et, finalement, l’histoire de Joseph (37, 10 - 50, 26).
Les derniers chapitres du Livre de la Genèse nous racontent l’histoire de Joseph, l’un des fils de Jacob. Cette histoire ressemble, dans son genre, à un conte de sagesse, porteur d’un message clair : expliquer le passage en Egypte de la descendance d’Abraham comme un événement concernant la promesse de Dieu à son peuple Israël, et l’accompagnement de ce peuple par le Seigneur. Joseph est ainsi choisi par Dieu, en dépit de la jalousie violente de ses frères, pour faire réussir ce transfert des fils de Jacob, et de leur père, en Egypte.
Message
Le cadre de cette belle histoire est la famille de Jacob et de ses 12 fils, ancêtres des 12 tribus d’Israël. Persécuté par ses frères, et vendu comme esclave, Joseph va, avec la faveur de Dieu, être apprécié de tous ceux qui le rencontrent, jusqu’à devenir le bras droit de Pharaon, chargé de la responsabilité d’adminisrer l’Egypte et toutes ses ressources. C’est dans cette situation qu’il pardonnera à ses frères, leur fera comprendre que Dieu s’est servi de leur jalousie et de leur crime à son égard pour réaliser son dessein de salut sur Israël, et rétablira l’unité de cette famille à laquelle la promesse de Dieu à Abraham a été confiée.
Decouvertes
Dès sa jeunesse, par ses rêves ou ses songes qui lui annoncent sa réussite future et la position dominante qu’il acquerra par raport à ses frères, Joseph suscite la jalousie de ces derniers, jalousie alimentée également par les faveurs particulières dont il est l’objet de la part de son père Jacob, dont il était le fils tardif de l’épouse préférée, et qui, entre autres choses, lui a fait cadeau d’une tunique précieuse. D’où notre passage de ce jour.
Deux traditions quelque peu différentes, semblent se mélanger dans cette belle histoire : l’une, qui met en scène, en plus de Joseph lui-même, son père appelé Israël, son frère Ruben et des marchands Ismaélites, l’autre, qui laisse à son père son nom de Jacob, fait intervenir Juda et une caravane de Midianites.
On retrouvera respectivement Ruben et Juda à d’autres moments de cette histoire, l’un et l’autre disposés à défendre l’unité et l’intégrité de leur famille, et à essayer d’éviter le pire.
Prolongement
Pour nous, Joseph, livré par ses frères, devient annonce de Jésus, rejeté et livré par son peuple, abandonné par les siens, trahi par Judas Iscariote. De même que Joseph reparaît au terme de cette histoire, Jésus va ressurgir, Serviteur de Dieu souffrant, mais victortieux, en sa résurrection pascale et le don de l’Esprit Saint, pour “rassembler dans l’unité dles enfants de Dieu dispersés” (Jean, 11, 49 - 53), et introduire toute l’humanité dans le Règne de Dieu, qu’il nous ouvre définitivement.
Il nous appartient aujourd’hui, en notre qualité d’images du Christ, d’agir en serviteurs de la cause de Dieu, dans une droiture comparable à celle de Joseph, s’exprimant en courage de la vérité, et ren témoignage de la charité, à l’exemple de Jésus.
Comme dans le cas de Joseph, et de Jésus en sa passion, nous ne sommes jamais seuls (Jean, 16, 32). Dieu est avec nous, et nous pouvons compter qu’il nous aidera à toujours avancer dans le sens de son projet sur le monde et sur chacun d’entre nous, allant jusqu’à mettre sur nos lèvres sa Parole, le jour, où, à notre tour, nous serions livrés (Marc, 13, 9 - 13).
🙏 Seigneur Jésus, lors de ton procès, Pilate avait bien perçu que c’est par jalousie que tu avais été livré par les chefs de ton peuple, et c’est pour cela qu’il nous est rapporté qu’il avait d’abord cherché à te libérer, avant de te condamner par faiblesse et lâcheté, à une mort infâme, dont tu es sorti glorieux par la puissance de ta résurrection, après avoir pris sur toi, le suprême innocent, toutes les misères, et tous les péchés de l’humanité, réalisant ainsi le salut de Dieu, que tu accordes désormais par ta grâce et le don de l’Esprit Saint, à tous ceux qui te reconnaissent Seigneur et te suivent dans la foi : partage-moi ton souci de témoigner sans cesse de la Vérité de Dieu, dont tu as révélé que sa proclamation était le seul but de ta mission, aide-moi à mieux percevoir que cette Vérité conduit à la Lumière, parce qu’elle transmet le mystère du pardon, de la miséricorde, et une qualité d’amour, au-delà de tout ce que je puis imaginer, du fait qu’elle n’appartient qu’à Dieu, qui, par toi, me demande de la manifester chaque jour au coeur de ce monde, comme seul moyen de construire et d’unifier toutes les communautés de tes disciples. AMEN.
Éclairage exégétique — Synthèse IA
Le cycle de Joseph constitue l’une des compositions narratives les plus achevées de la Genèse, probablement rédigée à l’époque monarchique tardive, avec des retouches sacerdotales postexiliques. Ce récit s’inscrit dans le genre littéraire de la « nouvelle » (Novelle), caractérisé par une intrigue complexe, des personnages psychologiquement nuancés et une théologie de la providence qui traverse l’ensemble. La péricope d’aujourd’hui présente l’élément déclencheur du drame : la jalousie fratricide née de la préférence paternelle. Le terme hébreu ketonet passim (כְּתֹנֶת פַּסִּים), traduit par « tunique de grand prix », désigne un vêtement à manches longues ou orné, signe de distinction qui exempte son porteur du travail manuel. Jacob reproduit ainsi, consciemment ou non, la dynamique de préférence qui avait déchiré sa propre famille entre Ésaü et lui-même.
La géographie du récit mérite attention : Sichem, puis Dotane, tracent un itinéraire vers le nord qui éloigne progressivement Joseph de la protection paternelle à Hébron. Dotane, située sur une route caravanière menant vers l’Égypte, prépare narrativement le dénouement. Les citernes vides du désert (bor, בּוֹר) servaient parfois de prisons improvisées ; jeter Joseph dans ce trou sec préfigure symboliquement la mort et annonce les nombreuses « descentes » qui jalonneront son parcours — descente en Égypte, descente en prison — avant l’exaltation finale. L’expression « l’expert en songes » (ba’al ha-ḥalomot, בַּעַל הַחֲלֹמוֹת) que les frères utilisent avec mépris deviendra ironiquement le titre de gloire de Joseph à la cour de Pharaon.
La tension entre Ruben et Juda révèle les strates rédactionnelles du texte : deux traditions — l’une attribuant le sauvetage à Ruben (tradition élohiste), l’autre à Juda (tradition yahwiste) — ont été tissées ensemble. Ruben, l’aîné déchu depuis l’épisode de Bilha (Gn 35,22), tente de restaurer son honneur en sauvant Joseph ; Juda propose une solution pragmatique qui évite le sang versé tout en éliminant le rival. Cette ambiguïté morale — Juda sauve-t-il son frère ou cherche-t-il simplement le profit ? — caractérise la profondeur psychologique du récit. Les vingt pièces d’argent correspondent au prix d’un jeune esclave selon les tarifs du Proche-Orient ancien, attestés dans les textes de Nuzi et les codes mésopotamiens.
Saint Jean Chrysostome, dans ses Homélies sur la Genèse (LXII-LXIII), insiste sur la pédagogie divine qui permet le mal pour en tirer un bien supérieur. Il voit dans l’attitude de Joseph jeté dans la citerne une préfiguration du Christ descendu aux enfers : « Celui qui fut vendu par ses frères devint leur sauveur ; celui qui fut livré par les siens devint le rédempteur du monde. » Chrysostome souligne également la responsabilité de Jacob, dont l’amour partial a semé la discorde, illustrant comment les fautes des pères se répercutent sur les enfants. Saint Ambroise de Milan, dans son De Joseph patriarcha, développe une lecture typologique systématique : la tunique arrachée figure l’humanité dont le Christ se dépouille, la citerne symbolise le séjour des morts, et la vente aux païens (Ismaélites) annonce le passage du salut aux nations. Ambroise insiste sur la chasteté de Joseph comme vertu cardinale préparant sa lecture du récit de la femme de Putiphar.
L’intertextualité avec le récit de la Passion est saisissante et explique le choix de cette lecture en Carême. Joseph est envoyé par son père vers ses frères comme le Fils est envoyé par le Père ; les frères complotent sa mort comme le Sanhédrin ; il est dépouillé de son vêtement comme Jésus de sa tunique ; il est vendu pour de l’argent — vingt pièces ici, trente chez Matthieu, correspondant à l’inflation des tarifs esclavagistes entre l’époque patriarcale et la période romaine. Le repas des frères pendant que Joseph gît dans la citerne préfigure sinistrement la Cène où Jésus annonce sa trahison. Cette lecture typologique, déjà présente chez les Pères, structure la liturgie quadragésimale qui prépare les catéchumènes à comprendre le mystère pascal à travers les figures de l’Ancien Testament.
Les exégètes contemporains débattent de la visée première du cycle de Joseph : s’agit-il d’une « sagesse narrative » illustrant comment le juste prospère malgré les épreuves (lecture sapientielle), d’une légitimation des tribus de Joseph (Éphraïm et Manassé) dans le concert tribal (lecture politique), ou d’une méditation sur la providence divine qui « pense le mal en bien » comme Joseph le dira lui-même (Gn 50,20) ? Ces lectures ne s’excluent pas mutuellement. La dimension théologique centrale demeure : Dieu n’empêche pas le mal humain mais le retourne en instrument de salut. Cette conviction traverse toute l’Écriture et trouve son accomplissement dans la Croix, où le crime suprême devient source de rédemption universelle.
🔥 Contempler
Grâce à demander : Seigneur, donne-moi de reconnaître en moi ce qui rejette le frère, et de me laisser toucher par ta patience qui transforme les citernes en chemins de salut.
Composition de lieu — Tu es dans les collines de Dotane, sous un soleil de plomb. L’herbe est sèche, le vent chaud soulève la poussière. Au loin, un groupe d’hommes fait paître des moutons. Leurs visages sont tannés par le soleil, leurs mains calleuses. Ils parlent peu. Quand ils parlent, c’est avec amertume. Tu sens l’odeur des bêtes, la sueur, quelque chose de lourd dans l’air. Et là-bas, une silhouette qui approche — une tunique qui brille, incongrue dans ce paysage de bergers. La tunique de grand prix.
Méditation — Le texte commence par un amour et finit par une vente. « Israël aimait Joseph plus que tous ses autres enfants » — cet amour de prédilection, cette tunique offerte, ce fils de la vieillesse chéri entre tous. Mais l’amour du père, au lieu de rayonner, creuse un fossé. Les frères « se mirent à détester » — le verbe est violent, viscéral. « Ils ne pouvaient plus lui parler sans hostilité. » La parole elle-même est devenue impossible. Où en es-tu avec ceux que tu n’arrives plus à regarder sans amertume ? Y a-t-il une « tunique » qui t’aveugle — un privilège que tu ne supportes pas chez l’autre, une préférence qui te blesse depuis longtemps ?
Regarde ce qui se passe quand Joseph arrive : « Ils complotèrent de le faire mourir. » La haine a eu le temps de mûrir. Elle a des mots tout prêts : « Voici l’expert en songes qui arrive ! » — le surnom moqueur, le mépris qui classe et qui tue avant même le geste. Puis le passage à l’acte : ils le « dépouillent » de sa tunique. Ils lui arrachent ce qui le distingue, ce qui le faisait fils aimé. Joseph se retrouve nu, jeté dans une citerne « vide et sans eau » — un trou dans la terre, un avant-goût de la mort. Et eux, que font-ils ? « Ils s’assirent pour manger. » Le détail est glaçant. La vie continue. On mange pendant que le frère crie au fond du puits.
Et pourtant — Roubène « voulut le sauver ». Juda propose de le vendre plutôt que de le tuer : « car il est notre frère, notre propre chair. » Ce n’est pas de l’héroïsme, c’est un reste de conscience, une fissure dans le bloc de la haine. Dieu travaille avec ces fissures. Il fera de cette vente ignoble le chemin du salut pour toute une famille. Les « vingt pièces d’argent » — tu les reconnais ? Elles annoncent d’autres pièces, un autre frère vendu. Le psaume le dit : « Il souffrait pour la parole du Seigneur, jusqu’au jour où s’accomplit sa prédiction. » La citerne n’est pas la fin de l’histoire.
Colloque — Seigneur, je ne sais pas si je suis Joseph ou si je suis l’un des frères. Peut-être les deux. Il m’arrive de jalouser, de parler avec hostilité, de m’asseoir pour manger pendant qu’un autre souffre à côté de moi. Il m’arrive aussi d’être jeté dans des citernes — l’incompréhension, le rejet, la solitude. Apprends-moi à te chercher au fond du puits. Apprends-moi à reconnaître en moi la main qui dépouille comme celle qui veut sauver.
Question pour la relecture : Quelle « tunique » — chez toi ou chez un autre — déclenche en toi une réaction que tu ne contrôles pas ? Qu’est-ce que cette réaction dit de ta blessure ?
🕊️ Psaume — 104 (105), 4a.5a.6, 16-17, 18-19, 20-21 ↗
Lire le texte — 104 (105), 4a.5a.6, 16-17, 18-19, 20-21
Cherchez le Seigneur et sa puissance, souvenez-vous des merveilles qu’il a faites, vous, la race d’Abraham son serviteur, les fils de Jacob, qu’il a choisis. Il appela sur le pays la famine, le privant de toute ressource. Mais devant eux il envoya un homme, Joseph, qui fut vendu comme esclave. On lui met aux pieds des entraves, on lui passe des fers au cou ; il souffrait pour la parole du Seigneur, jusqu’au jour où s’accomplit sa prédiction. Le roi ordonne qu’il soit relâché, le maître des peuples, qu’il soit libéré. Il fait de lui le chef de sa maison, le maître de tous ses biens.
✝️ Évangile — Mt 21, 33-43.45-46 ↗
Lire le texte — Mt 21, 33-43.45-46
En ce temps-là, Jésus disait aux grands prêtres et aux anciens du peuple : « Écoutez cette parabole : Un homme était propriétaire d’un domaine ; il planta une vigne, l’entoura d’une clôture, y creusa un pressoir et bâtit une tour de garde. Puis il loua cette vigne à des vignerons, et partit en voyage. Quand arriva le temps des fruits, il envoya ses serviteurs auprès des vignerons pour se faire remettre le produit de sa vigne. Mais les vignerons se saisirent des serviteurs, frappèrent l’un, tuèrent l’autre, lapidèrent le troisième. De nouveau, le propriétaire envoya d’autres serviteurs plus nombreux que les premiers ; mais on les traita de la même façon. Finalement, il leur envoya son fils, en se disant : “Ils respecteront mon fils.” Mais, voyant le fils, les vignerons se dirent entre eux : “Voici l’héritier : venez ! tuons-le, nous aurons son héritage !” Ils se saisirent de lui, le jetèrent hors de la vigne et le tuèrent. Eh bien ! quand le maître de la vigne viendra, que fera-t-il à ces vignerons ? » On lui répond : « Ces misérables, il les fera périr misérablement. Il louera la vigne à d’autres vignerons, qui lui en remettront le produit en temps voulu. » Jésus leur dit : « N’avez-vous jamais lu dans les Écritures :La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle : c’est là l’œuvre du Seigneur, la merveille devant nos yeux ! Aussi, je vous le dis : Le royaume de Dieu vous sera enlevé pour être donné à une nation qui lui fera produire ses fruits. » En entendant les paraboles de Jésus, les grands prêtres et les pharisiens avaient bien compris qu’il parlait d’eux. Tout en cherchant à l’arrêter, ils eurent peur des foules, parce qu’elles le tenaient pour un prophète. – Acclamons la Parole de Dieu.
🎙️ Jésus entre en gloire et dénonce l’hypocrisie (J87 · matin)
📘 Comprendre
Commentaire biblique — Abbé Léon Hamain
Situation
Cet Evangile, qui reprend beaucoup de passages de l’Evangile de Marc (qui avait été écrit vers 65), mais en y ajoutant des éléments qu’il partage en grande partie avec Luc, a été très probablement rédigé entre les années 85 et 90.
A parcourir tout ce Livre, on peut se demander s’il a été composé pour des chrétiens d’origine Juive (Judéochrétiens), ou pour des chrétiens d’origine païenne, ou encore pour les deux. Néanmoins, même s’il a été d’abord écrit pour confirmer une communauté Judéochrétienne dans sa découverte de la Bonne Nouvelle de Jésus, cet Evangile est ouvert également à la mission universelle auprès des païens, et il se termine par un envoi en mission par le Christ ressuscité, avec ces paroles : “allez, de toutes les nations, faites des disciples” (28, 18).
On peut diviser cet Evangile en 11 parties, qui se répondent en sens inverse (la 1ère correspondant à la dernière, la 2ème, à l’avant-dernière, etc…), concentrées autour de la 6ème partie, le “Discours en paraboles”, qui sert en quelque sorte de “pivot”. Nous obtenons ainsi le découpage suivant :
- Naissance de Jésus et commencement de sa mission (1 - 4)
- Bénédictions et Discours sur la montagne (5 - 7)
- Manifestations de l’autorité de Jésus et de ses appels (8 - 9)
- Discours sur la mission (10)
- Jésus rejeté par “cette génération” (11 - 12 )
- Discours en paraboles (13)
- Jésus reconnu par ses disciples (14 - 17)
- Discours sur la manière de vivre en communauté de croyants (18)
- De nouveau, Jésus manifeste son autorité et ses appels (19 - 22)
- Proclamation de situations malheureuses et Discours sur la venue définitive du Royaume (23 - 24)
- Passion, mort et résurrection (26 - 28)
Cette présentation fait ressortir que cet Evangile est bien rythmé par 5 grands discours de Jésus, dans lesquels l’auteur a concentré la majeure partie de son enseignement. Les 5 discours ont souvent fait penser aux 5 livres de Moïse de l’Ancien Testament. On dit volontiers que, pour Matthieu, Jésus est le “Nouveau Moïse”.
Avec cette page, nous retrouvons Jésus situé dans cet Evangile de Matthieu dans la série de récits qui sépare le 4ème et le 5ème Grands Discours (19 - 22). Parmi les événements récents qui marquent cet ensemble, constatons que Jésus est maintenant bien entré à Jérusalem de manière triomphale, qu’il a purifié le Temple, et qu’il prêche sa Bonne Nouvelle du Royaume de Dieu, tout en étant contesté dans son enseignement. Enseignement dont il se sert justement pour répondre à cette opposition qu’il rencontre : c’est ainsi qu’il vient de proposer 2 paraboles, juste avant cette page, celle des deux fils, et celle du festin des noces. Il va ensuite moduler son enseignement à travers les réponses qu’il va toujours apporter à des contestations nouvelles de ses adversaires, qui vont lui poser des questions de plus en plus perfides et agressives.
Message
En cette parabole, Jésus nous déroule l’histoire d’une infidélité croissante de personnes auxquelles une mission avait été confiée. Ces gens ne respectent pas les conditions qui leur avaient été posées, et se mettent à agir pour eux-mêmes, dans leur unique intérêt, s’attribuant d’abord les produits de la vigne qui revenaient au propriétaire qui les avait embauchés, puis n’hésitant pas à prendre tous les moyens pour atteindre leurs fins. Ce qui les conduit au meurtre des envoyés du maître de la vigne, puis du fils et héritier du propriétaire, dans le but de s’accaparer le champ de vigne dont ils n’étaient que les tenanciers.
A mesure que le récit avance, il apparaît que c’est bien toute l’histoire d’Israël qui nous est ici brossée. Ce que Jésus confirme quand il interroge ses auditeurs sur la réaction probable du maître de la vigne : ce dernier va exercer le jugement à l’égard de ces serviteurs infidèles, meurtriers et voleurs, et les remplacera par une nouvelle équipe.
En citant le psaume 118 sur la pierre rejetée par les bâtisseurs qui devient pierre angulaire, et en annonçant à ses auditeurs contestataires que le Royaume de Dieu leur sera enlevé pour être donné à un peuple qui lui fera produire son fruit, Jésus se présente, de fait, comme cette pierre rejetée qui devient pierre d’angle d’un nouveau peuple, et donc comme le fils-héritier de la parabole qu’il vient de citer.
Lorsque les chefs des prêtres et les Pharisiens se sentent directement visés par cette parabole de Jésus, et celles qui l’ont précédée, et cherchent à arrêter Jésus, il devient parfaitement clair qu’à travers cette parabole, c’est le rejet même de Jésus, le “Fils” envoyé par Dieu, par les responsables de son peuple, qui est ici directement visé, et situé dans la ligne de toutes les infidélités antérieures d’Israël.
Decouvertes
Cette parabole est en fait une allégorie sur un manque de fidélité, et un jugement. Parler d’allégorie ne veut pas dire pour autant que la situation évoquée n’est pas vraie, ni qu’absolument tout détail de ce récit est porteur d’une sens symbolique. Seuls les principaux éléments du récit ont cette dimension : la vigne désigne Israël, le propriétaire, c’est Yahvé-Dieu, les vignerons représentent les responsables religieux du peuple, le produit de la vigne, c’est ce que Dieu attend de son peuple, en raison de l’Alliance conclue, les émissaires sont les prophètes de l’Ancien Testament qui furent persécutés ou tués, le fils-héritier, rejeté et assassiné, est la figure de Jésus, le châtiment pourrait indiquer la ruine de Jérusalem, et les nouveaux vignerons représentent les disciples de Jésus et l’Eglise, Israël-Nouveau.
Cette parabole et son interprétation combinent une tradition de rejet des prophètes et la métaphore d’Israël présenté sous l’image de la “vigne” du Seigneur (Isaïe, 5, 2). Ce qui est nouveau ici, c’est la jonction de ces deux traditions pour présenter le mystère du rejet et de la victoire subséquente de Jésus en sa mort-résurrection. Dans cette perspective, le rejet de Jésus se situerait comme le sommet de toutes les rébellions d’Israël contre Dieu.
Cette page ne concerne en aucune façon le rejet des Juifs par Dieu, ni l’accueil de Jésus par les païens. Seuls les responsables Juifs du temps de Jésus sont ici identifiés. Jésus ne s’oppose pas ici au peuple d’Israël, mais aux seuls responsables du peuple. Ce sont eux qui sont concernés par le “Jugement”. C’est de leurs mains que le Royaume sera enlevé pour être donné aux disciples de Jésus, et tous ceux qui les rejoindront pour devenir l’Eglise des Juifs et des païens.
Prolongement
Notre situation de croyants d’après la résurrection de Jésus et qui avons reçu l’Esprit du Seigneur, c’est d’être fondés sur le seul Christ Jésus, et construits sur lui :
20 Car la construction que vous êtes a pour fondation les apôtres et prophètes, et pour pierre d’angle le Christ Jésus lui-même.
21 En lui toute construction s’ajuste et grandit en un temple saint, dans le Seigneur ;
22 en lui, vous aussi, vous êtes intégrés à la construction pour devenir une demeure de Dieu, dans l’Esprit.
Jésus a d’ailleurs précisé que si nous écoutons sa Parole et la mettons en pratique, nous bâtissons notre existence sur le roc de la solidité de Jésus et de Dieu :
24 ” Ainsi, quiconque écoute ces pare-les que je viens de dire et les met en pratique, peut se comparer à un homme avisé qui a bâti sa maison sur le roc.
25 La pluie est tombée, les torrents sont venus, les vents ont soufflé et se sont déchaînés contre cette maison, et elle n’a pas croulé : c’est qu’elle avait été fondée sur le roc.
26 Et quiconque entend ces paroles que je viens de dire et ne les met pas en pratique, peut se comparer à un homme insensé qui a bâti sa maison sur le sable.
27 La pluie est tombée, les torrents sont venus, les vents ont soufflé et se sont rués sur cette maison, et elle s’est écroulée. Et grande a été sa ruine ! ”
De même, en tant que disciples de Jésus, nous sommes, par lui, envoyés en mission, mais pour construire sur le seul fondement qu’il est, par sa Parole, et par le “OUI” de son engagement qui nous sauve :
10 Selon la grâce de Dieu qui m’a été accordée, tel un bon architecte, j’ai posé le fondement. Un autre bâtit dessus. Mais que chacun prenne garde à la manière dont il y bâtit.
11 De fondement, en effet, nul n’en peut poser d’autre que celui qui s’y trouve, c’est-à-dire Jésus Christ.
12 Que si sur ce fondement on bâtit avec de l’or, de l’argent, des pierres précieuses, du bois, du foin, de la paille,
13 l’œuvre de chacun deviendra manifeste ; le Jour, en effet, la fera connaître, car il doit se révéler dans le feu, et c’est ce feu qui éprouvera la qualité de l’œuvre de chacun.
14 Si l’œuvre bâtie sur le fondement subsiste, l’ouvrier recevra une récompense ;
15 si son œuvre est consumée, il en subira la perte ; quant à lui, il sera sauvé, mais comme à travers le feu.
🙏 Seigneur Jésus, tu te présentes et te définis comme le Rocher qui nous sauve, présence de Dieu au milieu de nous avec toute la puissance de son salut, et toute sa force de vie, que tu nous communiques, à la fois comme transformation et reconstruction de notre être profond à ton image, ainsi que dans le partage de ta condition de fils et d’héritier, et comme la responsabilité de rendre visible ton unique mission, pour qu’elle atteigne tous les contemporains de notre histoire, à travers notre proclamation de ton Evangile, et le témoignage de notre engagement de disciples reproduisant ton image dans toutes les circonstances de notre vie : approfondis en moi la conscience de ce don de renouvellement intérieur total, et de cet envoi vers les hommes et les femmes de ce temps, pour les inviter à te rencontrer, et à te suivre, aujourd’hui et demain. AMEN.
Éclairage exégétique — Synthèse IA
La parabole des vignerons homicides appartient au contexte polémique des derniers jours de Jésus à Jérusalem, après l’entrée messianique et la purification du Temple. Matthieu la situe dans une série de trois paraboles (les deux fils, les vignerons, le festin nuptial) adressées aux autorités religieuses qui contestent l’autorité de Jésus. Le cadre narratif est explicite : Jésus parle « aux grands prêtres et aux anciens du peuple » (Mt 21,23), c’est-à-dire aux membres du Sanhédrin qui l’interrogeront bientôt lors de son procès. La parabole fonctionne comme un mashal prophétique, genre littéraire bien attesté dans l’Ancien Testament, où le récit fictif contraint l’auditeur à prononcer son propre jugement — technique employée par Nathan devant David (2 S 12).
L’imagerie de la vigne plonge ses racines dans Isaïe 5,1-7, le célèbre « chant de la vigne » que tout auditeur juif reconnaissait immédiatement. Jésus reprend terme à terme les éléments isaïens : la clôture (phragmos, φραγμός), le pressoir (lènos, ληνός), la tour (pyrgos, πύργος). Mais il opère un déplacement décisif : chez Isaïe, c’est la vigne elle-même (Israël) qui produit de mauvais fruits et sera dévastée ; chez Matthieu, la vigne reste bonne, ce sont les vignerons (les chefs religieux) qui sont infidèles. Cette distinction cruciale préserve Israël comme peuple élu tout en dénonçant ses dirigeants. Les « serviteurs » (doulous, δούλους) envoyés successivement représentent les prophètes, selon une interprétation unanime depuis les Pères : leur sort — frappés, tués, lapidés — récapitule l’histoire du prophétisme persécuté, d’Élie à Jérémie, de Zacharie fils de Yehoyada (2 Ch 24,21) à Jean-Baptiste.
L’envoi du fils (huios, υἱός) constitue le sommet dramatique et christologique de la parabole. L’expression « finalement » (hysteron, ὕστερον) souligne le caractère définitif et eschatologique de cet envoi. Le raisonnement des vignerons — « tuons-le, nous aurons son héritage » — révèle une logique d’usurpation qui vise à s’approprier ce qui appartient au maître légitime. Que le fils soit « jeté hors de la vigne » avant d’être tué correspond au détail historique de la crucifixion de Jésus hors les murs de Jérusalem (He 13,12). Matthieu, écrivant après 70, laisse peut-être entendre dans le jugement des vignerons une allusion à la destruction du Temple : « Ces misérables, il les fera périr misérablement » (kakous kakōs, κακοὺς κακῶς — paronomase intensive en grec).
Saint Irénée de Lyon, dans le Contre les hérésies (IV, 36, 2), utilise cette parabole pour réfuter les gnostiques qui opposaient le Dieu de l’Ancien Testament à celui du Nouveau. Le même propriétaire envoie les prophètes puis son Fils ; il n’y a qu’une seule économie du salut, une seule vigne, un seul maître. Irénée insiste sur la patience divine (makrothymia) qui multiplie les envois avant le jugement. Origène, dans son Commentaire sur Matthieu (XVII), développe une lecture allégorique à plusieurs niveaux : la vigne est aussi l’âme individuelle que Dieu cultive ; les vignerons sont les facultés rationnelles qui peuvent soit fructifier soit se révolter contre leur Seigneur. Cette lecture spirituelle, sans annuler le sens historique, ouvre la parabole à une application intérieure : chacun peut devenir vigneron infidèle ou fidèle de sa propre vigne intérieure.
La citation du Psaume 118 (117),22-23 sur la pierre rejetée devenue pierre d’angle introduit un changement de métaphore — de la viticulture à l’architecture — qui signale un ajout traditionnel préparant la christologie pascale. Cette pierre (lithos, λίθος) que les bâtisseurs rejettent mais que Dieu établit comme fondement était déjà interprétée messianiquement dans le judaïsme du Second Temple. Pierre l’appliquera explicitement à la résurrection du Christ devant le Sanhédrin (Ac 4,11). Le transfert du Royaume « à une nation (ethnos, ἔθνος) qui lui fera produire ses fruits » a été diversement interprété : s’agit-il des païens, de l’Église composée de juifs et de gentils, ou d’un « reste » fidèle d’Israël ? Matthieu, écrivant pour une communauté judéo-chrétienne en rupture avec la Synagogue, pense probablement à l’Église comme nouveau peuple de l’Alliance, sans pour autant théoriser une « substitution » qu’il faut se garder de lire anachroniquement.
Le lien avec la première lecture éclaire puissamment les deux textes. Joseph envoyé par son père et livré par ses frères préfigure le Fils envoyé par le Père et tué par les vignerons. Dans les deux cas, le complot vise l’héritier ; dans les deux cas, Dieu retourne le crime en salut. La tunique arrachée de Joseph et le vêtement dont héritent les vignerons homicides trouvent un écho dans le tirage au sort des vêtements du Crucifié. Mais surtout, la théologie de la providence qui traverse le cycle de Joseph — « vous aviez médité le mal, Dieu l’a changé en bien » (Gn 50,20) — s’accomplit dans le mystère pascal où la pierre rejetée devient pierre d’angle. Le Carême invite ainsi à contempler comment Dieu écrit droit avec les lignes courbes de la liberté humaine, transformant le refus en occasion de grâce plus abondante.
La question théologique centrale que pose ce texte concerne la fidélité et ses fruits. Les vignerons ne sont pas condamnés pour avoir mal cultivé la vigne, mais pour avoir refusé d’en remettre les fruits au propriétaire légitime. Autrement dit, le péché fondamental n’est pas l’incompétence mais l’appropriation indue, la volonté de jouir des dons sans reconnaître le Donateur. Cette parabole interroge toute communauté croyante sur son rapport aux charismes reçus : les ministères, les Écritures, les sacrements sont-ils des moyens de servir ou des instruments de pouvoir ? La question reste ouverte et brûlante, bien au-delà du contexte polémique du Ier siècle.
🔥 Contempler
Grâce à demander : Seigneur, donne-moi de recevoir ta parole comme une invitation et non comme un jugement, et de reconnaître en toi le Fils envoyé que je risque de rejeter.
Composition de lieu — Tu es dans le Temple de Jérusalem, sous les portiques. La lumière filtre entre les colonnes. Il y a du monde — des pèlerins, des marchands, des scribes qui passent avec leurs rouleaux. Jésus est là, debout, entouré d’hommes en vêtements officiels : les grands prêtres, les anciens. Leurs visages sont fermés, leurs bras croisés. Ils l’écoutent, mais leur écoute est un piège. Jésus le sait. Regarde ses yeux : il n’y a pas de naïveté, mais il n’y a pas de peur non plus. Il va leur raconter une histoire qui parle d’eux. Il va leur tendre un miroir.
Méditation — « Écoutez cette parabole » — Jésus demande une écoute. Pas une analyse, pas un débat : une écoute. Et il déploie l’image de la vigne, si familière à ses auditeurs. « Un homme était propriétaire d’un domaine » — et cet homme fait tout : il plante, il entoure, il creuse, il bâtit. La vigne est préparée avec soin, chaque détail compte. Puis « il loua cette vigne à des vignerons, et partit en voyage ». Il fait confiance. Il s’éloigne pour laisser les autres travailler. N’est-ce pas ainsi que Dieu agit avec toi ? Il te confie quelque chose — ta vie, tes dons, tes responsabilités — et il se retire, non par indifférence, mais par respect. Que fais-tu de cette confiance ?
Le drame se noue au moment des fruits. Les serviteurs envoyés sont maltraités, tués. Le propriétaire insiste, « il envoya d’autres serviteurs plus nombreux » — il ne renonce pas. Et puis cette phrase incroyable : « Finalement, il leur envoya son fils, en se disant : “Ils respecteront mon fils.” » C’est presque naïf. C’est fou. Qui enverrait son fils unique chez des meurtriers ? Et pourtant c’est exactement ce que Dieu fait. Les vignerons raisonnent comme les frères de Joseph : « Voici l’héritier : venez ! tuons-le, nous aurons son héritage ! » Tuer pour posséder. Se débarrasser du fils pour devenir propriétaires. Reconnais-tu cette logique ? Elle est partout où l’on veut vivre sans rendre de comptes, où l’on veut jouir du don en oubliant le donateur.
Mais Jésus ne s’arrête pas au meurtre. Il pose une question : « Quand le maître de la vigne viendra, que fera-t-il ? » Et il cite le psaume : « La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle. » Le rejet n’est pas le dernier mot. Ce qui est jeté devient fondation. Ce qui est tué devient source de vie. L’Évangile nous dit que « les grands prêtres et les pharisiens avaient bien compris qu’il parlait d’eux » — ils comprennent, mais ils ne se convertissent pas. Ils cherchent à l’arrêter. Comprendre n’est pas accueillir. Toi, que fais-tu quand la parole te touche de trop près ?
Colloque — Jésus, tu racontes cette parabole à ceux qui vont te tuer, et tu le sais. Tu leur offres encore une chance d’entendre. Tu es le fils envoyé, et tu viens quand même. Cette folie me dépasse. Je voudrais être de ceux qui te reconnaissent, qui remettent les fruits en temps voulu. Mais je sais ma tendance à garder pour moi ce qui ne m’appartient pas, à oublier que la vigne n’est pas mienne. Fais de moi une pierre qui accueille, pas une pierre qui rejette.
Question pour la relecture : Quels « fruits » le Seigneur attend-il de toi en ce moment — et qu’est-ce qui t’empêche de les lui remettre ?
🙏 Prier
Seigneur, tu vois le fond des citernes et le cœur des vignerons. Tu connais nos jalousies, nos calculs, nos silences complices. Tu sais ce que nous arrachons à nos frères et ce que nous gardons pour nous de ta vigne.
Et pourtant tu envoies encore — tes serviteurs, ton Fils, ta Parole aujourd’hui. Tu frappes à la porte de ceux qui complotent contre toi. Tu fais des pierres rejetées des fondations nouvelles.
En ce Carême, descends avec moi dans mes citernes vides. Montre-moi ce qui en moi refuse le frère, refuse le Fils. Apprends-moi à rendre les fruits en temps voulu, à reconnaître que rien ne m’appartient sinon ton amour.
Que la tunique arrachée devienne vêtement de gloire, que la citerne devienne passage vers toi, que le Fils rejeté soit ma pierre d’angle.
Amen.
🎧 Méditer avec Prier en chemin · 12 min d’oraison guidée avec l’évangile du jour
La prière personnelle est un trésor. Mais la foi se vit aussi ensemble.
🕯️ Entrer dans la prière
Nous sommes au cœur du Carême, ce temps où l’Église nous fait descendre dans les profondeurs — les citernes vides, les complots, les rejets — pour y chercher la lumière pascale qui vient. Aujourd’hui, deux histoires de violence fratricide se répondent à travers les siècles : Joseph vendu par ses frères, le Fils envoyé et tué par les vignerons. Le même mécanisme, la même jalousie qui dévore, le même calcul cynique — « tuons-le », « nous aurons son héritage ». Et pourtant, dans les deux récits, un retournement se prépare en secret.
Avant d’entrer dans ces textes, prends un moment pour faire silence. Laisse retomber les bruits du jour. Tu vas contempler des scènes dures, des visages fermés par la haine, des mains qui se saisissent d’un frère pour le jeter dans le vide. N’aie pas peur de cette noirceur — elle est aussi en toi, elle est en chacun de nous. Le Carême nous invite à la regarder en face, non pour nous accabler, mais pour laisser la miséricorde faire son œuvre.
Commence par la Genèse. Laisse-toi toucher par la tunique arrachée, par le fond de la citerne. Puis passe à l’Évangile, et regarde Jésus raconter cette parabole à ceux-là mêmes qui complotent contre lui. Il sait. Et il parle quand même.