Ăclairage exĂ©gĂ©tique gĂ©nĂ©rĂ© par IA â sources patristiques, contexte historique et liturgique.
Mt 28, 1-10
Le rĂ©cit de la rĂ©surrection selon Matthieu 28, 1-10, proclamĂ© Ă la Vigile pascale, est le point culminant de tout lâĂvangile. Matthieu Ă©crit pour une communautĂ© judĂ©o-chrĂ©tienne, probablement Ă Antioche de Syrie, dans les annĂ©es 80-85. Son rĂ©cit pascal se distingue nettement des autres Synoptiques par des Ă©lĂ©ments qui lui sont propres : le tremblement de terre (seismos), la descente visible de lâange qui roule la pierre, les gardes paralysĂ©s de terreur, et surtout lâapparition de JĂ©sus aux femmes sur le chemin du retour. Ces traits relĂšvent dâun genre littĂ©raire que les exĂ©gĂštes qualifient de « thĂ©ophanie apocalyptique » : Matthieu raconte la rĂ©surrection non comme un Ă©vĂ©nement discret et silencieux (comme chez Marc), mais comme une irruption cosmique de la puissance divine, dans la lignĂ©e des thĂ©ophanies vĂ©tĂ©rotestamentaires du SinaĂŻ (Ex 19, 18) et des visions de Daniel (Dn 10, 6).
Le seismos megas (« grand tremblement de terre », v. 2) fait Ă©cho au sĂ©isme qui accompagnait la mort de JĂ©sus en Mt 27, 51-54, oĂč la terre avait tremblĂ©, les rochers sâĂ©taient fendus et les tombeaux sâĂ©taient ouverts. Matthieu construit ainsi un diptyque sismique : la mort du Christ Ă©branle la crĂ©ation, sa rĂ©surrection lâĂ©branle Ă nouveau. Le tremblement de terre est, dans la tradition prophĂ©tique, le signe de la visite de Dieu (theophania) : « Devant lui la terre tremble » (Na 1, 5 ; Jl 2, 10 ; Ps 68, 9). Lâange est dĂ©crit avec les traits classiques de lâĂȘtre cĂ©leste : son eidea (« aspect ») est comme lâĂ©clair (astrapÄ), son vĂȘtement blanc comme neige â exactement les attributs du « Fils de lâhomme » en Daniel 7, 9 et du Christ transfigurĂ© en Mt 17, 2. Par ce vocabulaire, Matthieu signale que la rĂ©surrection est un Ă©vĂ©nement de mĂȘme nature que la Transfiguration : une manifestation anticipĂ©e de la gloire eschatologique. Les gardes, eux, « devinrent comme morts » (egenÄthÄsan hĆs nekroi, v. 4) â ironie thĂ©ologique saisissante : ceux qui gardaient un mort deviennent comme morts, tandis que le mort devient vivant.
La parole de lâange aux femmes est structurĂ©e avec une prĂ©cision remarquable. Elle commence par un impĂ©ratif nĂ©gatif â mÄ phobeisthe hymeis (« vous, nâayez pas peur », v. 5) â oĂč le pronom hymeis est emphatique et contrastif : « vous » (les femmes), par opposition aux gardes qui, eux, ont raison de trembler. La peur (phobos) est la rĂ©ponse naturelle Ă la thĂ©ophanie, mais lâange la lĂšve pour les femmes parce quâelles viennent avec une intention juste : « Je sais que vous cherchez JĂ©sus le crucifiĂ©. » La dĂ©signation ton estaurĆmenon (« le crucifiĂ© », participe parfait passif) maintient le lien entre le RessuscitĂ© et le CrucifiĂ© â ce nâest pas un autre, câest le mĂȘme, et les marques de la croix demeurent dans sa gloire. Puis vient le kĂ©rygme fondamental : ÄgerthÄ (« il a Ă©tĂ© ressuscitĂ© », passif divin aoriste, v. 6). Le passif indique que câest Dieu le PĂšre qui est lâagent de la rĂ©surrection â ce que Paul exprime dans lâĂ©pĂźtre par « la toute-puissance du PĂšre » (doxa tou patros, Rm 6, 4). Lâajout « comme il lâavait dit » (kathĆs eipen) renvoie aux trois annonces de la Passion en Mt 16, 21 ; 17, 23 ; 20, 19, et inscrit la rĂ©surrection dans le plan divin annoncĂ©.
GrĂ©goire le Grand, dans ses HomĂ©lies sur les Ăvangiles (HomĂ©lie 21), sâarrĂȘte sur le fait que les femmes sont les premiĂšres messagĂšres de la rĂ©surrection : « Une femme avait servi la mort Ă lâhomme au paradis ; une femme annonce la vie aux hommes depuis le tombeau. Marie Madeleine transmet les paroles de celui qui donne la vie, comme Ăve avait transmis les paroles du serpent qui donne la mort. » Cette lecture typologique Ăve-Marie Madeleine est ancienne et fĂ©conde : elle inverse la malĂ©diction de GenĂšse 3 par la grĂące pascale. OrigĂšne, dans son Commentaire sur Matthieu (fragment sur Mt 28), interprĂšte le « venez voir lâendroit oĂč il reposait » comme une invitation pĂ©dagogique : le tombeau vide ne prouve pas la rĂ©surrection, mais il prĂ©pare Ă la foi en montrant lâabsence. Pour OrigĂšne, le vĂ©ritable « lieu » du Christ nâest plus le tombeau de pierre mais le cĆur du croyant â lecture spirituelle caractĂ©ristique de lâĂ©cole alexandrine, qui complĂšte sans la contredire la lecture historique du tombeau vide.
Lâapparition de JĂ©sus aux femmes (v. 9-10) est propre Ă Matthieu et constitue un moment thĂ©ologiquement dense. Le salut de JĂ©sus â chairete (« rĂ©jouissez-vous », littĂ©ralement) â est la salutation grecque ordinaire, mais dans le contexte pascal elle reprend son sens plĂ©nier de joie messianique (cf. So 3, 14 LXX ; Lc 1, 28 Ă lâAnnonciation). Les femmes « lui saisirent les pieds » (ekratÄsan autou tous podas) : ce geste de prostration rappelle la femme pĂ©cheresse de Lc 7, 38 et anticipe le « ne me retiens pas » de Jn 20, 17. Matthieu insiste sur la corporĂ©itĂ© du RessuscitĂ© â on peut le toucher, il a des pieds â tout en montrant que la rĂ©ponse appropriĂ©e est la prosternation (prosekynÄsan, le mĂȘme verbe utilisĂ© pour lâadoration des Mages en Mt 2, 11). Lâinclusion est remarquable : lâĂvangile de Matthieu commence par des paĂŻens qui se prosternent devant un enfant et sâachĂšve par des femmes qui se prosternent devant le RessuscitĂ©. Lâappel « allez dire Ă mes frĂšres » (tois adelphois mou, v. 10) est bouleversant : câest la premiĂšre fois dans Matthieu que JĂ©sus appelle ses disciples « mes frĂšres » (cf. Mt 12, 49 oĂč il dĂ©signe la foule, pas les Douze spĂ©cifiquement aprĂšs leur fuite). La trahison, le reniement, la fuite de GethsĂ©mani sont effacĂ©s par ce mot fraternel : la rĂ©surrection est dâabord rĂ©conciliation.
Le rendez-vous en GalilĂ©e (v. 7.10) constitue un motif thĂ©ologique majeur propre Ă la tradition matthĂ©enne (et marcienne : Mc 14, 28 ; 16, 7). La GalilĂ©e nâest pas seulement un lieu gĂ©ographique mais un lieu thĂ©ologique : câest lĂ que JĂ©sus a commencĂ© son ministĂšre (Mt 4, 12-17), lĂ quâil a appelĂ© ses premiers disciples, lĂ quâil a prononcĂ© le Sermon sur la montagne. Retourner en GalilĂ©e, câest recommencer â non pas rĂ©pĂ©ter, mais reprendre le chemin de la suite du Christ avec les yeux de PĂąques. Câest aussi, pour Matthieu, la « GalilĂ©e des nations » (Galilaia tĆn ethnĆn, Mt 4, 15 citant Is 8, 23), carrefour entre IsraĂ«l et les peuples paĂŻens : le rendez-vous pascal prĂ©pare directement lâenvoi en mission universelle de Mt 28, 19. Un dĂ©bat exĂ©gĂ©tique persiste sur la relation entre la tradition galilĂ©enne des apparitions (Matthieu, Jean 21) et la tradition hiĂ©rosolymitaine (Luc, Jean 20). Sâagit-il de traditions concurrentes issues de communautĂ©s diffĂ©rentes, ou de strates complĂ©mentaires dâune mĂ©moire complexe ? La question reste ouverte, mais lâessentiel pour Matthieu est clair : le RessuscitĂ© prĂ©cĂšde (proagei, v. 7) ses disciples. Il ne les attend pas passivement ; il marche devant eux, comme le berger devant le troupeau (cf. Jn 10, 4), ouvrant le chemin vers la mission universelle qui clĂŽturera lâĂvangile.
Généré le 2026-04-05 · Voir dans la liturgie · Retour à la Bible commentée