de la férie
5ème Semaine de Carême — Mardi 24 mars 2026 · Année A · violet
🎧 Méditer avec Prier en chemin · 12 min d’oraison guidée
📖 1ère lecture — Nb 21, 4-9 ↗
Lire le texte — Nb 21, 4-9
En ces jours-là, les Hébreux quittèrent Hor-la-Montagne par la route de la mer des Roseaux en contournant le pays d’Édom. Mais en chemin, le peuple perdit courage. Il récrimina contre Dieu et contre Moïse : « Pourquoi nous avoir fait monter d’Égypte ? Était-ce pour nous faire mourir dans le désert, où il n’y a ni pain ni eau ? Nous sommes dégoûtés de cette nourriture misérable ! » Alors le Seigneur envoya contre le peuple des serpents à la morsure brûlante, et beaucoup en moururent dans le peuple d’Israël. Le peuple vint vers Moïse et dit : « Nous avons péché, en récriminant contre le Seigneur et contre toi. Intercède auprès du Seigneur pour qu’il éloigne de nous les serpents. » Moïse intercéda pour le peuple, et le Seigneur dit à Moïse : « Fais-toi un serpent brûlant, et dresse-le au sommet d’un mât : tous ceux qui auront été mordus, qu’ils le regardent, alors ils vivront ! » Moïse fit un serpent de bronze et le dressa au sommet du mât. Quand un homme était mordu par un serpent, et qu’il regardait vers le serpent de bronze, il restait en vie ! – Parole du Seigneur.
🎙️ Le Serpent d’Airain (J61 · matin)
📘 Comprendre
Commentaire biblique — Abbé Léon Hamain
Situation
Le Livre des Nombres, est le 4ème des 5 Livres qui se rattachent à la tradition de Moïse. Comme les 4 autres, à partir de documents établis à différentes périodes de l’histoire d’Israël à partir de l’an 1000 environ, il a été mis en forme, en sa rédaction finale, après le retour de l’exil Babylonien. En plus de nous rapporter la tradition de Moïse, son but était d’aider la restauration du culte après l’exil, en reportant les ordonnances alors adoptées dans la tradition de Moïse.
Le message fondamental des Nombres est de nous montrer qu’il est possible de vivre en peuple de Dieu, même lorsqu’on pérégrine et marche dans un désert, loin de ses bases ou sans avoir encore de base, comme c’est le cas du peuple de l’Exode.
Ce livre traite successivement : - de l’organisation de la communauté au Sinaï, avant son départ (1, 1 - 10, 10), - de la marche dans le désert, depuis le Sinaï jusqu’aux plaines de Moab (10, 11 - 21, 35), - des préparatifs à l’entrée dans la terre promise, lorsque le peuple a atteint les plaines de Moab (22, 1 - 36, 13).
Notre page se situe à la fin de cette marche vers les plaines de Moab, juste avant que le peuple y arrive.
Message
Une fois de plus, le peuple traduit la fatigue et la lassitude qu’il ressent à force de marcher dans le désert, en n’ayant que la “manne”pour se nourrir, en récriminations contre Dieu et Moïse. Le peuple regrette de s’être laissé embarquer dans la sortie d’Egypte et tout ce qui s’y est rattaché.
Quand Dieu réagit et punit le peuple par une invasion de serpents brûlants, le peuple reconnaît son péché et demande à Moïse d’intercéder pour lui.
Ce que fait Moïse, auquel le Seigneur répond positivement, en lui demandant alors d’ériger un serpent de bronze dans le camp, et que les gens devront regarder (comme un signe qui leur rappelle à la fois leur péché et la miséricorde de Dieu), s’ils veulent être guéris.
Decouvertes
Ce récit semble avoir été écrit pour fournir une explication à la présence d’un serpent de bronze dans le Temple de Jérusalem, et auquel les Israélites offraient de l’encens. Selon le 2nd Livre des Rois, 18, 4, ce serpent de bronze fut détruit lors de la réforme d’Ezéchias, parce que le culte qu’on avait tendance à lui rendre était incompatible avec la foi en Yahvé-Dieu.
Il est important de remarquer que dans notre passage du livre des Nombres, il n’est absolument pas question de rendre un culte à ce serpent de bronze élevé au milieu du camp par Moïse, sur l’ordre du Seigneur. Il n’est qu’un rappel ou un signe du péché des Israélites et de leur révolte contre Dieu, ainsi que du pardon que Dieu leur accorde, en réponse à l’imploration de Moïse.
La plainte des Israélites sur les difficultés de leur vie au désert correspond à une situation très réelle. De même, l’aveu de leur péché paraît très sincère : ils reconnaissent s’en être pris à Dieu. D’où la réponse positive de Dieu qui les guérit de l’épreuve des serpents à la morsure brûlante.
Prolongement
Peut-être nous laissons-nous aussi prendre par la lassitude dans notre marche avec Dieu sur les chemins de notre monde, et sommes-nous tentés de douter de Dieu et de l’efficacité de sa présence en nous et à côté de nous, par le Christ et dans l’Esprit. En ce cas, nous sommes renvoyés à notre foi au Christ crucifié et ressuscité, que nous sommes invités à contempler, lui qui, “fait péché” pour nous (2 Corinthiens, 5, 21), a connu la souffrance et la mort, ainsi que l’abandon apparent de Dieu, dont il n’a cependant jamais douté de la présence à ses côtés (relire, dans les 4 Evangiles, la prière que Jésus crucifié adresse à Dieu, ainsi que sa parole en Jean, 16, 32 - 33).
De cette contemplation du Christ crucifié, Paul a fait le centre de sa prédication :
1 Pour moi, quand je suis venu chez vous, frères, je ne suis pas venu vous annoncer le mystère de Dieu avec le prestige de la parole ou de la sagesse.
2 Non, je n’ai rien voulu savoir parmi vous, sinon Jésus Christ, et Jésus Christ crucifié.
3 Moi-même, je me suis présenté à vous faible, craintif et tout tremblant,
4 et ma parole et mon message n’avaient rien des discours persuasifs de la sagesse ; c’était une démonstration d’Esprit et de puissance,
5 pour que votre foi reposât, non sur la sagesse des hommes, mais sur la puissance de Dieu.
La première annonce de sa passion par Jésus dans l’Evangile de Jean, à la fin de son entretien avec le Pharisien Nicodème, nous dit qu’il faut que le Fils de l’homme soit élevé, de la même façon que Moïse a élevé le serpent dans le désert, dans la conjonction de l’image de la victoire du ressuscité (que suggère le tiitre de “Fils de l’homme” repris de Daniel, 7), et de celle du serviteur souffrant, exalté et élevé, d’Isaïe 52, 13, image dont on pense qu’elle aurait contribué à une interprétation de la crucifixion de Jésus comme élévation et glorification. Nous en sommes ainsi renvoyés à notre foi en Jésus et sa mission unique :
14 Comme Moïse éleva le serpent dans le désert, ainsi faut-il que soit élevé le Fils de l’homme,
15 afin que quiconque croit ait par lui la vie éternelle.
16 Car Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne se perde pas, mais ait la vie éternelle.
🙏 *Seigneur Jésus, toi qui as connu l’angoisse, la souffrance, la torture, et la soif, dans ta passion et ta mort sur une croix, et qui as tout vécu et supporté, dans l’obéissance jusqu’au bout à ta mission d’achèvement du plan de Dieu, pour réaliser notre libération dans une création nouvelle : aide-moi à ne jamais céder à mes lassitudes, que tu as partagées, en doutant de ta présence en nos coeurs par la foi, présence vivante qui me permet de reprendre ton “OUI” au Père pour le faire mien en toutes circonstances, et apprends-moi à contempler davantage le mystère de ton “Heure” de passage au Père, quand tu étais “élevé” sur ta croix. AMEN.
19.03.2002.*
Éclairage exégétique — Synthèse IA
Le passage de Nombres 21, 4-9 s’inscrit dans la grande narration du séjour d’Israël au désert, à un moment où le peuple, après la mort d’Aaron à Hor-la-Montagne (Nb 20, 22-29), doit contourner le territoire d’Édom qui lui a refusé le passage. Ce détour rallonge considérablement la route vers la Terre promise et provoque ce que le texte hébreu appelle qotser nefesh (קֹצֶר נֶפֶשׁ, littéralement « le raccourcissement de l’âme »), c’est-à-dire un épuisement moral, une perte de souffle intérieur. Le genre littéraire est celui du récit de « murmure » (teluwnah), un schéma narratif récurrent dans le Pentateuque (Ex 15-17 ; Nb 11 ; 14 ; 16-17) qui suit toujours la même structure : épreuve, récrimination, châtiment, intercession, salut. Mais ce récit-ci possède une singularité remarquable : le remède prend la forme paradoxale de l’instrument même du châtiment — un serpent. Les destinataires originaux, familiers des cultes cananéens où le serpent avait une valeur apotropaïque (protectrice contre le mal), percevaient ici une subversion théologique : ce n’est pas le serpent en soi qui guérit, mais le regard de foi tourné vers le signe que Dieu commande d’élever.
La récrimination du peuple vise simultanément Dieu et Moïse (ba’Elohim uv-Mosheh), ce qui en fait un péché d’une gravité particulière : il ne s’agit pas seulement d’une plainte humaine contre un chef, mais d’une contestation de l’agir divin lui-même. Le peuple qualifie la manne de leḥem haqqeloqel (« pain de misère » ou « nourriture misérable »), un hapax biblique dont l’étymologie exacte reste discutée — certains y voient une racine liée à la légèreté, d’autres à la nausée. Ce qui est théologiquement frappant, c’est que le peuple rejette précisément le don par lequel Dieu le maintient en vie. La manne, signe quotidien de la providence, devient objet de dégoût. Le péché fondamental n’est pas la faim, mais l’ingratitude qui refuse de reconnaître la main de Dieu dans ce qui soutient l’existence.
Les serpents envoyés sont appelés neḥashim ha-serafim (« serpents brûlants »), le terme saraf désignant une brûlure — probablement la sensation causée par le venin. On notera que le même terme saraf désigne aussi les créatures célestes d’Isaïe 6, 2 (les séraphins), ce qui a nourri toute une réflexion sur l’ambivalence du serpent dans la symbolique biblique : figure du mal (Gn 3), mais aussi figure paradoxale du salut quand Dieu le commande. Le serpent de bronze que Moïse dresse sur un nes (un mât, un étendard, parfois traduit par « signal ») ne possède aucun pouvoir magique intrinsèque. Le texte est clair : la guérison vient du regard (hibbith, « regarder vers ») tourné vers le signe, c’est-à-dire d’un acte de confiance dans la parole de Dieu qui a prescrit ce geste. Le Livre de la Sagesse le formulera explicitement : « Celui qui se tournait vers lui était sauvé, non par l’objet contemplé, mais par toi, le Sauveur de tous » (Sg 16, 7).
Grégoire de Nysse, dans sa Vie de Moïse (II, 273-276), développe une lecture typologique saisissante : le serpent de bronze est le Christ qui, sans être lui-même pécheur, prend « la forme du péché » (cf. 2 Co 5, 21 ; Rm 8, 3) pour le détruire de l’intérieur. De même que le serpent d’airain ressemble aux serpents venimeux sans en être un, le Fils de Dieu revêt la chair mortelle sans porter le venin du péché. Augustin, dans ses Tractatus in Iohannem (XII, 11), prolonge cette ligne : le serpent élevé figure la mort du Christ en croix, et « de même que ceux qui regardaient le serpent ne périssaient pas par les morsures des serpents, de même ceux qui contemplent dans la foi la mort du Christ sont guéris des morsures des péchés ». Augustin insiste sur le fait que le bronze — métal durable — signifie la victoire définitive du Christ sur la mort.
L’intertextualité vétérotestamentaire de ce passage est riche. On peut le lire en miroir de Genèse 3 : le serpent qui, dans le jardin, provoque la chute et la mort devient, élevé sur un mât, instrument de guérison et de vie. Cette inversion typologique est fondamentale pour la théologie chrétienne de la rédemption. On notera aussi que le serpent de bronze réapparaît en 2 Rois 18, 4 : le roi Ézéchias le détruit parce que le peuple en avait fait un objet de culte idolâtre (Neḥushtan). Ce détail historique montre que le risque de dérive magique était bien réel et que la tradition biblique elle-même a veillé à purifier le signe de toute interprétation superstitieuse. Le signe n’a de valeur que dans la relation vivante avec le Dieu qui le donne.
Un débat exégétique persistant concerne l’arrière-plan culturel de ce récit. Les archéologues ont retrouvé dans le Néguev et le Sinaï des figurines de serpents en cuivre datant de l’âge du Bronze, et le serpent était un symbole de guérison répandu au Proche-Orient ancien (on pense au caducée). Certains exégètes historico-critiques y voient un récit étiologique tardif destiné à légitimer la présence du Neḥushtan dans le Temple avant sa destruction par Ézéchias. D’autres maintiennent l’ancienneté de la tradition. Quoi qu’il en soit de la genèse littéraire, le texte canonique opère un déplacement théologique décisif : le serpent n’est pas un talisman, il est un nes, un signal, un étendard — le même mot utilisé en Isaïe 11, 10 pour désigner le rejeton de Jessé « dressé comme un signal pour les peuples ». L’objet matériel n’est qu’un support pour l’acte de foi.
La portée théologique de ce texte, spécialement en temps de Carême, touche à la dynamique du péché, de la conversion et du salut. Le peuple doit d’abord reconnaître sa faute (« nous avons péché »), puis se tourner vers Moïse comme intercesseur, enfin poser un acte de confiance en regardant le signe prescrit par Dieu. Ce triple mouvement — aveu, intercession, regard de foi — préfigure la structure même du sacrement de réconciliation dans la tradition catholique. Mais surtout, le texte révèle un Dieu qui, même dans le châtiment, ouvre un chemin de guérison. Le remède ne vient pas d’ailleurs que du lieu même de la blessure : c’est un serpent qui guérit de la morsure des serpents. Cette logique de guérison par le semblable, que les Pères ont lue comme une anticipation de l’Incarnation et de la Croix, traverse tout le mystère chrétien.
🔥 Contempler
Grâce à demander : Seigneur, donne-moi de reconnaître ce qui me mord en secret, et le courage de lever les yeux vers ce que tu dresses devant moi pour me guérir.
Composition de lieu — Tu marches. Le sol est pierreux, sec, la poussière colle à la peau. Le soleil tape. Autour de toi, un peuple qui traîne les pieds, qui murmure. Tu sens la fatigue dans les jambes, la soif dans la gorge, et surtout cette lassitude intérieure — ce « dégoût » qui monte. L’Égypte est loin derrière, la Terre promise invisible devant. Il n’y a que ce chemin interminable qui « contourne » le pays d’Édom. On fait des détours. On n’arrive pas. Et sous les pierres, quelque chose rampe.
Méditation — Écoute la plainte du peuple : « Pourquoi nous avoir fait monter d’Égypte ? Était-ce pour nous faire mourir dans le désert ? » C’est la question de celui qui a fait confiance et qui ne voit plus pourquoi. Remarque : ils ne nient pas que Dieu les a fait « monter ». Ils savent qu’il y a eu une libération. Mais la liberté, maintenant, ressemble à du vide. « Ni pain ni eau » — le manque est réel. Et cette « nourriture misérable » dont ils sont « dégoûtés », c’est la manne, c’est le don même de Dieu. Quand le don de Dieu devient insipide, quand la prière a un goût de carton, quand le chemin spirituel semble tourner en rond — tu connais peut-être cet endroit.
Puis viennent les serpents, « à la morsure brûlante ». Le texte hébreu dit seraphim — des brûlants. Ce qui brûle, c’est le venin, mais c’est aussi le mot qui désigne les anges de feu dans Isaïe. Étrange proximité entre ce qui détruit et ce qui adore. Et le remède est plus étrange encore : Dieu ne retire pas les serpents. Il demande à Moïse de fabriquer un serpent — de donner forme au mal lui-même — et de le dresser sur un mât. La guérison ne vient pas de l’évitement du mal, mais du fait de le regarder. Qu’est-ce que tu évites de regarder en face, en ce moment ? Quelle morsure brûlante préfères-tu ignorer plutôt que de la fixer ?
Il y a un troisième mouvement, discret mais décisif : entre la morsure et le regard, il y a l’aveu. « Nous avons péché. » Le peuple revient vers Moïse — celui-là même contre qui il récriminait. C’est la structure même de la conversion : revenir vers celui qu’on accusait, et demander son intercession. Pas d’héroïsme. Juste cette phrase nue : « Nous avons péché. » Et Moïse « intercéda pour le peuple » — sans reproche, sans « je vous l’avais bien dit ». La miséricorde passe par des médiateurs qui ne gardent pas rancune.
Colloque — Seigneur, je suis parfois ce peuple dégoûté. La route est longue, je ne vois pas où tu me mènes, et ta manne me semble fade. Je voudrais autre chose — ou au moins comprendre pourquoi ce détour. Mais tu ne retires pas les serpents. Tu me demandes de regarder. Apprends-moi ce regard qui guérit, même quand je ne comprends pas ce que je regarde.
Question pour la relecture : Dans ma vie en ce moment, quel est le « serpent de bronze » — cette réalité difficile que Dieu me demande de regarder en face, non pas pour m’y complaire, mais pour y trouver une guérison ?
🕊️ Psaume — 101 (102), 2-3, 16-18, 19-21 ↗
Lire le texte — 101 (102), 2-3, 16-18, 19-21
Seigneur, entends ma prière : que mon cri parvienne jusqu’à toi ! Ne me cache pas ton visage le jour où je suis en détresse ! Le jour où j’appelle, écoute-moi ; viens vite, réponds-moi ! Les nations craindront le nom du Seigneur, et tous les rois de la terre, sa gloire : quand le Seigneur rebâtira Sion, quand il apparaîtra dans sa gloire, il se tournera vers la prière du spolié, il n’aura pas méprisé sa prière. Que cela soit écrit pour l’âge à venir, et le peuple à nouveau créé chantera son Dieu : « Des hauteurs, son sanctuaire, le Seigneur s’est penché ; du ciel, il regarde la terre pour entendre la plainte des captifs et libérer ceux qui devaient mourir. »
✝️ Évangile — Jn 8, 21-30 ↗
Lire le texte — Jn 8, 21-30
En ce temps-là, Jésus disait aux Pharisiens : « Je m’en vais ; vous me chercherez, et vous mourrez dans votre péché. Là où moi je vais, vous ne pouvez pas aller. » Les Juifs disaient : « Veut-il donc se donner la mort, puisqu’il dit : “Là où moi je vais, vous ne pouvez pas aller” ? » Il leur répondit : « Vous, vous êtes d’en bas ; moi, je suis d’en haut. Vous, vous êtes de ce monde ; moi, je ne suis pas de ce monde. C’est pourquoi je vous ai dit que vous mourrez dans vos péchés. En effet, si vous ne croyez pas que moi, JE SUIS, vous mourrez dans vos péchés. » Alors, ils lui demandaient : « Toi, qui es-tu ? » Jésus leur répondit : « Je n’ai pas cessé de vous le dire. À votre sujet, j’ai beaucoup à dire et à juger. D’ailleurs Celui qui m’a envoyé dit la vérité, et ce que j’ai entendu de lui, je le dis pour le monde. » Ils ne comprirent pas qu’il leur parlait du Père. Jésus leur déclara : « Quand vous aurez élevé le Fils de l’homme, alors vous comprendrez que moi, JE SUIS, et que je ne fais rien de moi-même ; ce que je dis là, je le dis comme le Père me l’a enseigné. Celui qui m’a envoyé est avec moi ; il ne m’a pas laissé seul, parce que je fais toujours ce qui lui est agréable. » Sur ces paroles de Jésus, beaucoup crurent en lui. – Acclamons la Parole de Dieu.
🎙️ Avant Abraham… Je suis (J232 · matin)
📘 Comprendre
Commentaire biblique — Abbé Léon Hamain
Situation
L’Evangile de Jean est un Evangile dont la structure nous paraît bien différente de la construction adoptée dans les trois autres Evangiles.
En effet, l’Evangile de Jean, entre un court Prologue (Jean, 1, 1 - 18), qui est la reprise d’une hymne primitive bien adaptée pour servir d’ouverture à la mission terrestre en Jésus du Verbe fait chair (la Parole de Dieu) , et un Epilogue (Jean, 21, 1 - 25), qui est un compte rendu d’apparition(s) du Christ ressuscité en Galilée, ajouté, semble-t-il, lors de la rédaction finale de l’Evangile, se divise en deux grandes parties :
-
LE LIVRE DES SIGNES, dans lequel , tout au long du ministère public de Jésus, nous assistons à la révélation qu’il nous donne de Dieu son Père par ses signes et ses paroles (Jean, 1, 19 - 12, 50),
-
LE LIVRE DE LA GLOIRE, long de huit chapitres (!), où Jésus, à ceux qui le reçoivent et l’accueillent, montre sa gloire en retournant au Père, à son “Heure”, passage qui se réalise dans sa mort, sa résurrection, son ascension, et le don de son Esprit ( Jean, 13, 1 - 20, 31).
Le Livre des signes, dans lequel se situe notre passage, est d’abord ainsi nommé parce qu’il se trouve ponctué par SEPT signes, tous IMPORTANTS de par leur sens, accomplis par Jésus du début à la fin de son ministère :
- le changement de l’eau en vin à Cana (2, 1 - 11),
- la guérison du fils d’un intendant royal à Cana (4, 46 - 54),
- la guérison d’un infirme à la piscine de Bethesda (5, 1 - 11),
- la multiplication des pains en Galilée (6, 1 - 15),
- la marche sur la Mer de Galilée (6, 16 - 21),
- la guérison d’un aveugle-né à Jérusalem (9),
- la réanimation de Lazare, mort et mis au tombeau à Béthanie (11).
Cependant, dans la mesure où ces SEPT “signes” sont souvent plus ou moins longuement expliqués par des paroles ou des discours de Jésus, une autre répartition, plus précise, de ce Livre des signes, nous aide à mieux situer et donc mieux comprendre notre passage :
- 1°) Les débuts de la Révélation de Jésus : de Jean-Baptiste à Jésus (1, 19 - 51), aboutissant au changement de l’eau en vin à Cana (2, 1 - 11), qui sert de transition avec la partie suivante,
- 2°) Du premier signe de Cana (eau changée en vin) au deuxième signe de Cana (guérison du fils d’un intendant royal) (2 - 4), ce deuxième signe servant également de transition avec la 3ème partie (4, 46 - 54),
- 3°) Jésus et les principales fêtes juives (5 - 10),
- 4°) Jésus vit l’approche de son “Heure”, Heure de sa mort et de sa gloire (11, 1 - 12, 36),
- 5°) Conclusion du Livre des signes sur le ministère de Jésus et résumé de sa prédication (12, 37 - 50).
Avec notre page nous continuons d’avancer dans la lecture de tout un ensemble de textes, qui sont un élément important de la 3ème partie de cet Evangile de Jean, ensemble qui va de 7, 1 à 8, 59. Ces 2 chapitres nous relatent les comportements de Jésus à la fête des tentes à Jérusalem, où il va rencontrer une opposition très violente à son message. C’est une véritable mise en procès public de Jésus qui continue de se dérouler ici.
Après l’épisode de la femme adultère (7, 53 - 8, 11), inséré au début de ce chapitre 8, qui a probablement une autre origine, et a dû se situer dans un tout autre contexte, nous sommes entrés dans une 3ème scène liée à cette Fête des Tentes à Jérusalem. Et ici, Jésus va vivre, en quelque sorte, le sommet de son affrontement avec les Juifs. Au cours de cette Fête, il s’est déjà proclamé celui qui en est l’achèvement sous toutes ses formes, en promettant de donner l’eau vive, et en se définissant comme la Lumière du monde.
Maintenant, en trois sections, dont nous lisons la seconde, il va, en affirmant qu’il est de Dieu et qu’il porte le Nom même de Dieu, être le plus éloigné des Juifs, qui vont de plus en plus comploter sa mort.
Message
Jésus approche de la fin de sa mission : il s’en rend compte, il le sait et il en parle. Mais c’est pour souligner l’urgence qu’il y a de croire en lui maintenant, car ensuite il sera trop tard. Et croire en lui, c’est reconnaître que, non seulement il vient de Dieu et qu’il a une relation spécifique, tout-à-fait particulière avec le Père, mais qu’il porte le Nom même de Dieu, tel qu’il a été révélé à Moîse, au Buisson Ardent du Sinaï. Et ce Nom, dans toute sa signification, sera révélé quand Jésus sera élevé sur la croix, première étape de son retour glorieux au Père, en sa mort-résurrection-ascension.
Decouvertes
En parlant d’urgence à lui répondre et à le suivre dans la foi, Jésus lance un défi aux Juifs : c’est maintenant qu’il faut croire en lui, tel qu’il se définit, s’ils veulent avoir la vie, sinon ils mourront dans leurs péchés. Le temps est arrivé de la décision, de choisir la vie qu’il propose ou de ne trouver que soi-même, avec son péché non pardonné.
Jésus joue sur le sens paradoxal des mots : car, s’il s’en va, c’est pour retourner au Père, son lieu d’origine, car il est “d’EN-HAUT”, non de ce monde, il possède un lien unique avec le Père, et il se nomme du Nom de Dieu :“JE SUIS”.
Croire qu’il porte un tel Nom ouvre la totalité du Royaume pour tous les croyants. Ce qui suppose, toutefois, qu’ils acceptent et reconnaissent son identité d’envoyé du Père, Chargé du Message du Père.
Et cette mission culmine à la croix, lieu suprême de la révélation dynamique du Nom même de Dieu qu’il porte. Et c’est au moment de la plus forte humiliation que ce Nom va resplendir, comme Nom d’Amour et de Vérité face au Père qui l’a envoyé, ne le laisse jamais seul, et lui a donné mission de faire toujours sa volonté, c’est-à-dire de transmettre son mystère, sa Parole, et son Engagement.
Prolongement
Notre mission dans la foi est de contempler Jésus en son “Heure” de crucifixion-résurrection-ascension, à partir de ce texte dans lequel il nous annonce, pour la deuxième fois, qu’il sera bientôt “élevé” (en sa passion-mort-résurrection, prédites ici, de nouveau, en ce langage particulier de l’Evangile de Jean), pour “agir”, et en même temps révéler, le “plan” de Dieu.
C’est en cette “Heure” de Jésus, qui nous est rendue présente en chaque Eucharistie, pour que nous la fassions nôtre, en recevant son “OUI” au Père, dans lequel nous devons laisser saisir notre propre “OUI”, que tout commence et s’achève pour nous, au moment où Jésus nous est nommé, absolument : “JE SUIS”, c’est-à-dire “Dieu-avec-nous”.
Que notre foi en lui, que notre adhésion à la mission de l’Eglise qui “actualise” en notre temps la mission de Jésus, ne soient pas d’un instant, comme la réponse de ceux, qui, selon le dernier verset de notre page, ont l’air de “croire en lui”, mais qui vont aller plus avant dans leur intention de le faire mourir.
🙏 Seigneur Jésus, en ton humanité, le Verbe de Dieu, Fils unique et bien-aimé du Père, s’est manifesté le plus qu’il était possible dans le cadre, restreint pour lui, de notre limite humaine, et c’est ainsi, que, par lui, Dieu s’est mis à notre niveau, est entré dans notre expérience, a parlé notre langue, et a traduit, dans ton obéissance de tous les instants à son dessein d’amour et de vérité, sa volonté de salut, qui a été, et demeure, de “tout nous donner”, en ton envoi, ta mission, ton engagement jusqu’à la mort, qui, en te conduisant à la résurrection, révèlera à quelle transfiguration nous sommes appelés dans le partage de la vie divine qui s’est ainsi manifestée en toi : donne-moi de toujours mieux te découvrir comme portant, révélant, le Nom suprême de Dieu en ton humanité, pour que, croyant en toi, je te suive comme ton disciple et ton témoin authentique, face à tous mes frères et soeurs, et à travers tous mes comportements d’aujourd’hui et de demain. AMEN.
Éclairage exégétique — Synthèse IA
Jean 8, 21-30 se situe dans le vaste ensemble des discours de Jésus au Temple lors de la fête des Tentes (Jn 7-8), un contexte liturgique où Jérusalem célébrait la mémoire du séjour au désert, avec ses rites de lumière et d’eau. Le passage fait partie d’une série de controverses de plus en plus tendues entre Jésus et ses interlocuteurs désignés tantôt comme « les Pharisiens », tantôt comme « les Juifs » (hoi Ioudaioi) — terme qui, chez Jean, désigne le plus souvent les autorités religieuses hostiles et non le peuple juif dans son ensemble, comme l’a rappelé la Commission biblique pontificale. La péricope est structurée en trois mouvements : l’annonce du départ de Jésus et l’incompréhension qu’elle suscite (v. 21-22), la révélation de l’identité de Jésus par la formule egō eimi (v. 23-25), et l’annonce de l’« élévation » du Fils de l’homme comme lieu de compréhension (v. 26-30).
L’ouverture est abrupte : Egō hypagō — « Moi, je m’en vais ». Le verbe hypagein (s’en aller, partir) a chez Jean une double valence : il désigne le retour de Jésus vers le Père (Jn 13, 3 ; 16, 5), mais aussi, pour ses interlocuteurs qui ne comprennent pas, une disparition énigmatique. L’ironie johannique est à l’œuvre quand les Juifs se demandent s’il va « se donner la mort » (mēti apoktenei heauton) : ils disent vrai sans le savoir, car Jésus va effectivement donner sa vie, mais librement, non par suicide — « personne ne me l’enlève, c’est moi qui la donne » (Jn 10, 18). Cette technique du malentendu productif est caractéristique du quatrième évangile (cf. Nicodème en 3, 4 ; la Samaritaine en 4, 15) : l’incompréhension des personnages devient le ressort littéraire par lequel le lecteur est amené à un niveau de compréhension plus profond.
Le cœur théologique du passage réside dans la double occurrence de la formule egō eimi (« moi, JE SUIS ») aux versets 24 et 28, employée de manière absolue, sans prédicat. Cette formule renvoie directement à la révélation du Nom divin en Exode 3, 14 (LXX : egō eimi ho ōn) et aux grandes proclamations d’auto-identification de YHWH dans le Deutéro-Isaïe : « C’est moi, c’est moi qui suis YHWH » (Is 43, 10.25 ; 45, 18 ; 48, 12). Jésus ne dit pas seulement « je suis le Messie » (ce qui appellerait un prédicat), il s’identifie à l’être même de Dieu, à sa présence éternelle. Le « si vous ne croyez pas que moi, JE SUIS » (ean gar mē pisteusēte hoti egō eimi) fait de la foi en l’identité divine de Jésus la condition du salut : sans cette reconnaissance, « vous mourrez dans vos péchés » (en tais hamartiais humōn apothaneisthe) — le pluriel « péchés » au v. 24, après le singulier « péché » au v. 21, suggère que le refus fondamental de croire se ramifie en multiples fautes.
Cyrille d’Alexandrie, dans son Commentaire sur l’Évangile de Jean (V, 5), insiste sur la portée ontologique du egō eimi : Jésus ne revendique pas simplement un titre fonctionnel, mais révèle qu’il partage la nature même du Père, qu’il est homoousios (consubstantiel) au Père. Cyrille voit dans la phrase « Celui qui m’a envoyé est avec moi ; il ne m’a pas laissé seul » la preuve de l’unité indivisible du Père et du Fils — une unité qui ne supprime pas la distinction des personnes mais l’enracine dans une communion éternelle. Jean Chrysostome, dans ses Homélies sur Jean (53-54), adopte une approche plus pastorale : il souligne que Jésus, malgré la dureté de ses paroles, cherche encore à provoquer la foi. La question « Toi, qui es-tu ? » (sy tis ei) révèle l’aveuglement des interlocuteurs, mais la réponse de Jésus — « Je n’ai pas cessé de vous le dire » (tēn archēn ho ti kai lalō hymin) — montre sa patience. Chrysostome y lit une pédagogie divine qui s’adapte à la résistance humaine sans jamais renoncer à la vérité.
Le verset 28 constitue le point d’articulation décisif du passage et le lien typologique principal avec la première lecture : « Quand vous aurez élevé (hypsōsēte) le Fils de l’homme, alors vous comprendrez que moi, JE SUIS. » Le verbe hypsoō (élever) est le même que Jean utilise en 3, 14 — « comme Moïse éleva le serpent dans le désert, ainsi faut-il que le Fils de l’homme soit élevé » — et en 12, 32-34, où il est explicitement rapporté à la crucifixion. Chez Jean, l’élévation sur la croix est simultanément élévation dans la gloire : la croix n’est pas un moment d’humiliation suivi d’une glorification ultérieure, elle est elle-même le lieu de la glorification. Le parallèle avec Nombres 21 est donc structurant : de même que le serpent de bronze devait être élevé pour que ceux qui le regardent vivent, le Fils de l’homme doit être élevé sur la croix pour que quiconque croit en lui ait la vie éternelle. Le regard de foi qui sauvait au désert préfigure la foi au Crucifié qui sauve du péché.
Un débat exégétique notable porte sur la traduction du verset 25. Le grec tēn archēn ho ti kai lalō hymin est l’une des phrases les plus difficiles du Nouveau Testament. Les principales interprétations divergent : certains traduisent « Ce que je vous dis depuis le commencement » (lecture temporelle, faisant de tēn archēn un adverbe), d’autres « Absolument ce que je vous dis » (lecture intensive), d’autres encore, comme Bultmann, y voient une question exclamative : « Pourquoi est-ce que je vous parle encore ? » La tradition patristique a généralement préféré la première lecture, voyant dans archē un écho au Prologue (« Au commencement — en archē — était le Verbe », Jn 1, 1) : Jésus est depuis toujours ce qu’il dit être, sa parole présente ne fait que révéler ce qui est éternellement vrai. Cette ambiguïté textuelle, loin d’être un défaut, semble intentionnelle chez Jean, dont l’écriture multiplie les niveaux de sens.
La conclusion du passage — « beaucoup crurent en lui » (polloi episteusan eis auton, v. 30) — peut surprendre après la dureté de l’échange. Elle montre que la parole de Jésus, même quand elle juge et déstabilise, porte du fruit. Mais le lecteur de Jean sait que cette foi est fragile : dès le verset 31, Jésus s’adresse à « ceux qui avaient cru en lui » et la discussion dégénère à nouveau jusqu’à la tentative de lapidation (8, 59). La foi johannique n’est authentique que lorsqu’elle va jusqu’au bout, jusqu’à « demeurer dans la parole » (menein en tō logō, 8, 31). Théologiquement, ce passage pose avec une intensité particulière la question christologique centrale : Jésus n’est pas simplement un prophète ou un maître de sagesse, il est celui en qui le Nom divin se rend présent parmi les hommes. Le Carême, temps de conversion, invite à entendre cette question — « Toi, qui es-tu ? » — non comme une interrogation adressée à Jésus par ses adversaires, mais comme la question que Jésus, par sa présence même, adresse à chacun : crois-tu que JE SUIS ?
🔥 Contempler
Grâce à demander : Seigneur, donne-moi de reconnaître qui tu es quand tu dis « JE SUIS », et de ne pas détourner les yeux quand tu parles de ton élévation sur la Croix.
Composition de lieu — Tu es dans le Temple de Jérusalem. La lumière tombe des galeries, les voix résonnent sur la pierre. Jésus est debout au milieu d’un groupe de Pharisiens. Il y a de la tension dans l’air — pas de la violence encore, mais une incompréhension épaisse, presque palpable. Les Pharisiens se regardent entre eux, fronçant les sourcils. Jésus parle avec une gravité inhabituelle. Ses mots sont lents, pesés. Il regarde ses interlocuteurs un par un. Et eux « ne comprirent pas ».
Méditation — Le texte est traversé par une grande fracture : « Vous, vous êtes d’en bas ; moi, je suis d’en haut. » Jésus trace une ligne. Non pas pour humilier, mais pour nommer un écart. Il y a une manière d’habiter le monde qui reste « d’en bas » — enfermée dans ses catégories, ses calculs, ses peurs. Et il y a un « en haut » qui n’est pas un lieu géographique mais une origine, une source. Jésus ne dit pas « je viens d’en haut » comme un supérieur parle à des inférieurs. Il le dit comme quelqu’un qui essaie désespérément de faire comprendre d’où il parle — et qui se heurte à un mur. « Ils ne comprirent pas qu’il leur parlait du Père. » La solitude de Jésus dans ce passage est immense. Il parle, et ses mots tombent à côté.
Et puis il y a ce « JE SUIS » — en majuscules dans le texte, écho direct du Nom révélé à Moïse au buisson ardent. « Si vous ne croyez pas que moi, JE SUIS, vous mourrez dans vos péchés. » La phrase est vertigineuse. Jésus ne dit pas seulement « je suis le Messie » ou « je suis un prophète ». Il prononce le Nom. Il se tient dans le Nom. Et il lie la foi en ce Nom à la question de la vie et de la mort. « Vous mourrez dans vos péchés » — non pas comme une menace, mais comme un constat : sans ce lien au « JE SUIS », le péché reste sans issue, la morsure sans remède. Toi, quand tu entends Jésus dire « JE SUIS » — qu’est-ce que cela éveille ? De la confiance, de la perplexité, de la distance ?
Le point de bascule est là : « Quand vous aurez élevé le Fils de l’homme, alors vous comprendrez. » « Élevé » — hypsôsète en grec — signifie à la fois élever sur la croix et glorifier. C’est le même verbe que pour le serpent dressé sur le mât dans le désert. La compréhension viendra par la Croix. Pas avant. Pas autrement. C’est en voyant Jésus « élevé » — crucifié, vulnérable, livré — que quelque chose se déchire et que le « JE SUIS » devient lisible. Et le texte termine sur cette note surprenante : « Sur ces paroles de Jésus, beaucoup crurent en lui. » Pas tous. Mais beaucoup. En pleine incompréhension, quelque chose passe quand même. La foi naît parfois au milieu de ce qu’on ne comprend pas encore.
Et cette phrase, presque cachée, qui dit tout de la vie intérieure de Jésus : « Celui qui m’a envoyé est avec moi ; il ne m’a pas laissé seul, parce que je fais toujours ce qui lui est agréable. » Pas de solitude ultime. Au cœur de l’incompréhension des hommes, une présence demeure — celle du Père. La fidélité de Jésus n’est pas crispation volontariste. C’est la respiration d’un Fils qui sait que son Père « est avec lui ».
Colloque — Jésus, je suis souvent « d’en bas ». Je raisonne, je calcule, je cherche à comprendre avant de croire. Et toi, tu dis « JE SUIS » — et tu attends. Tu ne forces rien. Tu sais que je comprendrai peut-être seulement quand je te verrai élevé, quand je me tiendrai au pied de ce qui me dépasse. Donne-moi de ne pas fuir ce moment. Et si je ne comprends pas encore, que je sois au moins de ceux qui, « sur ces paroles », croient quand même.
Question pour la relecture : Pendant cette prière, à quel moment ai-je senti une résistance intérieure — et à quel moment quelque chose s’est-il ouvert, même légèrement, comme un début de foi ?
🙏 Prier
Seigneur, toi le « JE SUIS » qui parle dans le Temple et qui se tait sur la Croix, je viens devant toi avec ma fatigue de marcheur, mon dégoût parfois, mes morsures que je cache. Tu ne retires pas les serpents du chemin. Tu me demandes de regarder. Tu dresses un signe — un bronze au désert, un bois sur une colline — et tu me dis : lève les yeux.
Je suis « d’en bas », Seigneur, et je le sais. Mais toi, tu te laisses « élever » pour que je puisse te voir. Tu ne m’as pas laissé seul. Comme le Père est avec toi, tu es avec moi dans ce Carême, dans ce désert, dans cette incompréhension qui est la mienne.
Apprends-moi le regard qui guérit. Apprends-moi la foi qui devance la compréhension. Et quand je ne sais plus prier, que mon cri au moins « parvienne jusqu’à toi », toi qui, « des hauteurs de ton sanctuaire », te penches vers la terre pour « libérer ceux qui devaient mourir ».
Amen.
🎧 Méditer avec Prier en chemin · 12 min d’oraison guidée avec l’évangile du jour
La prière personnelle est un trésor. Mais la foi se vit aussi ensemble.
🕯️ Entrer dans la prière
Nous sommes au cœur du Carême, dans cette quatrième semaine où la liturgie resserre le pas vers la Croix. Les textes d’aujourd’hui partagent une même géographie intérieure : celle du désert, de l’épreuve, du regard à lever.
Dans le livre des Nombres, un peuple « dégoûté » marche sans horizon, mordu par des serpents, et doit apprendre à regarder vers un signe dressé sur un mât pour rester en vie. Dans l’Évangile de Jean, Jésus annonce qu’il sera lui-même « élevé » — et que ce regard vers lui sera la différence entre mourir dans son péché et vivre. Le serpent de bronze et la Croix se répondent. Le mât du désert préfigure le bois du Golgotha.
Entre les deux, le psaume 101 est la prière de celui qui est « en détresse », spolié, captif — et qui crie. Et Dieu, « des hauteurs, son sanctuaire », se penche.
Le fil rouge est celui-ci : regarder. Regarder ce qu’on ne comprend pas encore. Regarder ce qui nous répugne peut-être — un serpent, une croix. Et dans ce regard, recevoir la vie.
Avant d’entrer dans ces textes, prends un moment. Assieds-toi. Laisse retomber le bruit. Tu es dans le désert toi aussi — celui de ce Carême, celui de ta vie peut-être. Et quelque chose est dressé devant toi, qui attend ton regard.