S. Turibio de Mogrovejo, évêque

5ème Semaine de Carême — Lundi 23 mars 2026 · Année A · violet

🎧 Méditer avec Prier en chemin · 12 min d’oraison guidée

🕯️ Entrer dans la prière

Deux femmes. Deux condamnations. Deux foules prêtes à tuer.

Nous sommes en plein Carême, dans ces dernières semaines où la liturgie resserre l’étau autour de Jésus — et autour de nous. Aujourd’hui, l’Église place côte à côte Suzanne, « condamnée à mort » par des juges corrompus, et cette femme « surprise en flagrant délit d’adultère », jetée aux pieds de Jésus comme un appât. Dans les deux cas, des hommes de pouvoir instrumentalisent une femme pour satisfaire leur désir — désir charnel chez les anciens, désir de piéger Jésus chez les scribes. Dans les deux cas, Dieu intervient — par la bouche d’un « tout jeune garçon » d’abord, puis par le silence d’un homme qui « écrivait sur la terre ».

Le psaume 22, au centre, murmure ce que ces deux femmes ont peut-être prié dans leur cœur : « Si je traverse les ravins de la mort, je ne crains aucun mal, car tu es avec moi. »

Avant de commencer, assieds-toi. Prends le temps de sentir le poids de ton corps sur la chaise. Respire. Tu entres aujourd’hui dans des scènes violentes — des foules, des cris, des pierres prêtes à être lancées. Mais aussi dans un silence extraordinaire. Commence peut-être par l’Évangile : laisse-toi surprendre par les gestes de Jésus, avant de remonter vers Daniel. Et sois attentif à ceci : où te trouves-tu dans ces scènes ? Dans la foule ? Avec la femme ? Avec les accusateurs ? Ailleurs ?

📖 1ère lecture — Dn 13, 41c-62 (lecture brève)

Lire le texte — Dn 13, 41c-62 (lecture brève)

En ces jours-là, le peuple venait de condamner à mort Suzanne. Alors elle cria d’une voix forte : « Dieu éternel, toi qui pénètres les secrets, toi qui connais toutes choses avant qu’elles n’arrivent, tu sais qu’ils ont porté contre moi un faux témoignage. Voici que je vais mourir, sans avoir rien fait de tout ce que leur méchanceté a imaginé contre moi. » Le Seigneur entendit sa voix. Comme on la conduisait à la mort, Dieu éveilla l’esprit de sainteté chez un tout jeune garçon nommé Daniel, qui se mit à crier d’une voix forte : « Je suis innocent de la mort de cette femme ! » Tout le peuple se tourna vers lui et on lui demanda : « Que signifie cette parole que tu as prononcée ? » Alors, debout au milieu du peuple, il leur dit : « Fils d’Israël, vous êtes donc fous ? Sans interrogatoire, sans recherche de la vérité, vous avez condamné une fille d’Israël. Revenez au tribunal, car ces gens-là ont porté contre elle un faux témoignage. » Tout le peuple revint donc en hâte, et le collège des anciens dit à Daniel : « Viens siéger au milieu de nous et donne-nous des explications, car Dieu a déjà fait de toi un ancien. » Et Daniel leur dit : « Séparez-les bien l’un de l’autre, je vais les interroger. » Quand on les eut séparés, Daniel appela le premier et lui dit : « Toi qui as vieilli dans le mal, tu portes maintenant le poids des péchés que tu as commis autrefois en jugeant injustement : tu condamnais les innocents et tu acquittais les coupables, alors que le Seigneur a dit : “Tu ne feras pas mourir l’innocent et le juste.” Eh bien ! si réellement tu as vu cette femme, dis-nous sous quel arbre tu les as vus se donner l’un à l’autre ? » Il répondit : « Sous un sycomore. » Daniel dit : « Voilà justement un mensonge qui te condamne : l’ange de Dieu a reçu un ordre de Dieu, et il va te mettre à mort. » Daniel le renvoya, fit amener l’autre et lui dit : « Tu es de la race de Canaan et non de Juda ! La beauté t’a dévoyé et le désir a perverti ton cœur. C’est ainsi que vous traitiez les filles d’Israël, et, par crainte, elles se donnaient à vous. Mais une fille de Juda n’a pu consentir à votre crime. Dis-moi donc sous quel arbre tu les as vus se donner l’un à l’autre ? » Il répondit : « Sous un châtaignier. » Daniel lui dit : « Toi aussi, voilà justement un mensonge qui te condamne : l’ange de Dieu attend, l’épée à la main, pour te châtier, et vous faire exterminer. » Alors toute l’assemblée poussa une grande clameur et bénit Dieu qui sauve ceux qui espèrent en lui. Puis elle se retourna contre les deux anciens que Daniel avait convaincus de faux témoignage par leur propre bouche. Conformément à la loi de Moïse, on leur fit subir la peine que leur méchanceté avait imaginée contre leur prochain : on les mit à mort. Et ce jour-là, une vie innocente fut épargnée. – Parole du Seigneur.

📘 Comprendre

Commentaire biblique — Abbé Léon Hamain

Situation

Il existe trois additifs au Livre de Daniel, qui ne font pas partie de la Bible Juive, ni des Bibles publiées par les chrétiens issus de la Réforme Protestante : “Daniel sauve la chaste Suzanne”, “Daniel et les prêtres de Bel”, “Daniel et le dragon”. Certains y ajoutent le “Cantique des Trois Jeunes Gens dans la Fournaise”.

Nous avons, dans ce récit concernant Suzanne une sorte d’histoire populaire qu’on a tenté d’interpréter en lui donnant un sens qui va au-delà de la dimension morale de son contenu. Certains y ont reconnu un tract des Pharisiens contre les Sadducéens au sujet de l’application de la justice en Israël : en effet, le principe “oeil pour oeil dent pour dent” fonctionnait mal en cas de faux témoignage, car on l’appliquait aux faux témoins quand leur victime innocente avait été punie (souvent de mort).

D’autres ont suggéré que cette histoire avait une signification “allégorique”, Suzanne représentant les révoltés et les martyrs d’Israël (Judas Maccabée et ses frères) contre l’impie Antiochus IV, qui avait osé profaner le Temple, et qui serait représenté ici par les deux faux témoins vauriens.

Message

Le contenu de ce petit livret nous propose un message d’enseignement : la vertu l’emporte sur le vice. Et ce message est bien plus clair lorsqu’on a lu tout le chapitre et constaté que c’est parce que Suzanne avait refusé les avances des deux anciens qu’ils se sont vengés en portant contre elle leur faux témoignage. Ce message fonctionne à travers toute une série de contrastes : entre la vertueuse Suzanne qui prie Dieu et a confiance en lui (versets 35 et 42 - 43), et les deux anciens qui portent faux témoignage contre elle, ne prient pas Dieu, et n’obéissent pas à sa Parole (versets 9 et 53), entre les jeunes qui représentent le droit et la pîété (Suzanne et le jeune Daniel, dont le nom veut dire : “Dieu est mon juge”), et les deux anciens pervers. Daniel est présenté ici comme un jeune juge habile qui déclare le jugement de Dieu, jugement qui apporte le salut dans une situation apparemment perdue.

Autre aspect important de ce message : Dieu écoute ceux qui s’adressent à lui avec foi et confiance, comme l’a fait Suzanne clamant son innocence au Seigneur après sa condamnation.

Decouvertes

La théologie de cette belle histoire nous interpelle : la Loi de Moïse est l’expression du vouloir divin (verset 3), la justice divine exige que l’on ne punisse pas de mort l’innocent et le non-coupable (verset 53), mieux vaut mourir que de transgresser la Loi qui vient de Dieu (verset 23), l’innocent peut se tourner vers Dieu dans sa détresse (verset 42), car Dieu connaît toutes choses (verset 43), Dieu sauve ceux qui lui font confiance (versets 44 et 60), et punit les méchants (versets 55, 59 et 62).

En revanche, abandonner la prière conduit à rejeter la morale de la Loi : c’est le cas des deux anciens (verset 9).

Comme le jeune Daniel est inspiré par Dieu (verset 45), c’est en vertu de cette inspiration que son jugement est celui de Dieu : les jeux de mots grecs, intraduisibles, entre l’arbre, que cite chacun des faux témoins, et la sanction qui lui arrivera, sont secondaires.

Prolongement

Dans l’épisode de Jésus devant la femme adultère qu’on lui amène, prise en flagrant délit (Jean, 8, 1 - 11), Jésus équilibre magnifiquement la Vérité et la Miséricorde, et, devant son attitude qui les conteste, les accusateurs de cette femme disparaissent de la scène.

Dans son enseignement, Jésus nous demande de ne pas juger (Matthieu, 7, 1 - 5), et il précise ailleurs que celui qui croit s’est placé du côté de Dieu et échappe au jugement (Jean, 5, 24).

Paul, tout en déclarant que sa conscience ne lui reproche rien, ne se juge pas pour autant, car Dieu seul est son juge (1 Corinthiens, 4, 3 - 5).

A plus forte raison, pas question de trouver la moindre situation qui excuserait calomnie et faux témoignage. D’ailleurs toute démarche d’amour qui ne respecterait pas les 10 commandements ne saurait être authentique (Romains, 13, 8 - 10).

🙏 Seigneur Jésus, tu as toujours su tendre la main à tous les pécheurs que tu as rencontrés, non seulement les publicains et les prostituées, mais la femme adultère, que tu n’as pas condamnée, Judas que tu as interpellé, tes bourreaux , pour lesquels tu as sollicité le pardon du Père, le larron criminel crucifié, que tu as accueilli dans son appel, et cela sans jamais pour autant sacrifier l’exigence de la Vérité authentique à laquelle tu as toujours rendu témoignage, en nous déclarant et en nous faisant découvrir que tu t’identifiais à elle : accorde-moi de refuser tout subterfuge, toute situation manquant de clarté ou de transparence, toute manière détournée de chercher mon intérêt ou de me mettre en valeur face à mes frères et soeurs, en me rappelant sans cesse ton enseignement fondamental : “Celui qui fait la vérité vient à la Lumière”, et “Celui qui aime son frère demeure dans la Lumière”. AMEN.

Éclairage exégétique — Synthèse IA

Le chapitre 13 de Daniel, souvent appelé « l’histoire de Suzanne », appartient aux sections deutérocanoniques du livre, conservées dans la Septante (traduction grecque) mais absentes du canon hébraïque. Ce récit, probablement composé au IIe ou Ier siècle avant notre ère, relève du genre littéraire du récit judiciaire — une forme de nouvelle édifiante qui met en scène le triomphe de la justice divine sur la corruption humaine. Le texte fonctionne comme un « tribunal inversé » : celle qui est jugée est innocente, et ceux qui jugent sont coupables. Pour les premiers destinataires, des Juifs vivant sous domination étrangère, cette histoire portait une charge considérable : elle affirmait que Dieu entend le cri de l’innocent même quand les institutions humaines sont corrompues, et que la sagesse authentique peut surgir d’un « tout jeune garçon » (neaniskos, νεανίσκος) plutôt que des anciens établis. Le contexte de lecture quarésimale souligne la thématique pénitentielle du faux témoignage, du jugement hâtif et de la conversion nécessaire de toute communauté qui se laisse aveugler.

La prière de Suzanne constitue le pivot théologique du récit. Son invocation — « Dieu éternel (ho theos ho aiônios), toi qui pénètres les secrets (ho ta krupta ginôskôn) » — convoque deux attributs divins essentiels : l’éternité (Dieu surplombe le temps humain et ses verdicts provisoires) et l’omniscience (rien ne lui est caché, contrairement au tribunal humain qui s’est laissé tromper). Cette prière n’est pas un plaidoyer juridique mais un acte de foi radical : Suzanne ne produit aucune preuve, elle remet sa cause à Celui qui « connaît toutes choses avant qu’elles n’arrivent » (pro tou genesthai auta). Le texte dit sobrement : « Le Seigneur entendit sa voix » — l’exaucement est immédiat, mais il passe par une médiation humaine : Daniel. C’est un schéma récurrent dans l’Ancien Testament : Dieu intervient non pas par miracle spectaculaire mais en « éveillant l’esprit » (exêgeiren to pneuma) d’un être humain. L’expression « esprit de sainteté » (pneuma hagion) est remarquable : dans le texte grec, elle préfigure le vocabulaire pneumatologique du Nouveau Testament.

La méthode de Daniel — séparer les témoins et les interroger individuellement — constitue une avancée procédurale qui résonne avec les prescriptions de Dt 19, 15-21 sur le faux témoignage. Le texte hébreu de la Torah exigeait déjà deux ou trois témoins concordants pour toute condamnation. Daniel ne fait qu’appliquer rigoureusement ce que les anciens auraient dû faire. Le célèbre jeu de mots sur les arbres est un effet littéraire propre au grec : schinon/schisei (lentisque/fendre) et prinon/prisai (chêne vert/scier) — un calembour qui lie chaque arbre à la forme de châtiment annoncée par l’ange. La traduction française, qui rend « sycomore » et « châtaignier », ne peut reproduire ce jeu phonétique, mais l’effet narratif demeure : la contradiction entre les deux réponses démonte le mensonge. Ce procédé rhétorique fait de Daniel une figure de sagesse (sophia) supérieure à celle des anciens qui, paradoxalement, auraient dû incarner cette sagesse en vertu de leur charge.

Origène, dans sa Lettre à Africanus (vers 240), défend la canonicité de ce récit contre Julius Africanus qui la contestait en notant précisément que les jeux de mots grecs prouvent une composition originale en grec et non une traduction de l’hébreu. Origène répond que la Providence a pu inspirer ce texte directement en grec et insiste sur sa valeur théologique : Suzanne est une figure de l’Église persécutée par de faux pasteurs, et Daniel une figure du Christ qui juge selon la vérité. Ambroise de Milan, dans son traité De officiis (I, 3), utilise ce récit comme modèle de courage pastoral : Daniel ose affronter l’opinion unanime du peuple, et Ambroise y voit le devoir de l’évêque de s’opposer aux jugements injustes même quand ils sont populaires. Il souligne que la jeunesse de Daniel n’est pas un obstacle mais le signe que la grâce divine opère indépendamment de l’âge et du statut social.

L’intertextualité avec Ex 23, 7 (« Tu ne feras pas mourir l’innocent et le juste ») est explicitement citée dans le texte même, ce qui est rare dans les récits narratifs : l’auteur fait de Daniel un interprète de la Torah contre ses gardiens officiels. Le parallèle avec 1 R 21 (Naboth condamné sur faux témoignage par les anciens de Jizréel) est structurel : dans les deux cas, des anciens corrompus instrumentalisent la procédure légale. Mais ici, contrairement à Naboth, l’innocente est sauvée — le récit propose un « contre-récit » réparateur. La dimension typologique est également forte : Suzanne (Shoshanna, « lys ») incarne la pureté d’Israël, et son procès préfigure celui de Jésus devant le Sanhédrin, où de faux témoins seront également convoqués (Mc 14, 56-59). La lecture de ce texte en Carême, en regard de Jn 8, crée un diptyque saisissant : dans les deux cas, une femme est menacée de mort par un jugement masculin ; dans les deux cas, une parole inspirée renverse le verdict.

Un débat exégétique important concerne la langue originale du texte. La thèse d’une composition directement en grec, défendue par de nombreux spécialistes modernes (Collins, Moore), s’appuie sur les jeux de mots intraduisibles. D’autres (Milik, Grelot) ont défendu un original sémitique, arguant que le récit pourrait refléter une tradition juridique babylonienne. La question a des implications canoniques : si le texte est une composition grecque, il ne peut prétendre au même statut que les sections araméennes et hébraïques de Daniel dans la tradition juive. Pour la tradition catholique, la question de la langue originale ne touche pas à la canonicité, définie par le Concile de Trente. Un autre point de discussion concerne la place du chapitre 13 dans le livre : dans la Septante, il précède le chapitre 1 (Suzanne est une « préface »), tandis que dans la Vulgate de Jérôme, il vient à la fin (chapitre 13). Ce choix éditorial modifie la lecture : en tête du livre, Suzanne introduit Daniel comme figure de sagesse ; en fin de livre, elle apparaît comme un appendice narratif.

La portée théologique de ce récit touche à la question fondamentale de la justice : qui est habilité à juger, et sur quels critères ? Le texte pose que l’autorité institutionnelle (les anciens) ne garantit en rien la justice, et que la vérité peut surgir de la marge (un jeune garçon). Il affirme aussi que la prière du juste — même sans preuve, même sans recours humain — est entendue par le « Dieu éternel ». En contexte quarésimal, ce récit invite à un double examen de conscience : sommes-nous du côté de Suzanne (confiance radicale en Dieu) ou du côté des anciens (instrumentalisation de la Loi au service du désir et du pouvoir) ? La conclusion — « Dieu sauve ceux qui espèrent en lui » — fonctionne comme une doxologie narrative qui anticipe le psaume responsorial et prépare la rencontre avec le Christ de l’Évangile, lui aussi confronté à des accusateurs qui instrumentalisent la Loi de Moïse.

🔥 Contempler

Grâce à demander : Seigneur, donne-moi d’entendre le cri de l’innocent, et le courage de ne pas rester dans la foule quand elle se trompe.

Composition de lieu — Un tribunal en plein air, sous le soleil de Babylone. La foule est dense, compacte. On entend le murmure grave des anciens, l’autorité de leurs voix. Au centre, Suzanne, debout, exposée. Elle vient d’être condamnée. On la pousse déjà vers le lieu de l’exécution. L’air est chaud, la poussière colle à la peau. Et soudain, dans cette masse d’hommes qui se sont rangés du côté des juges, une voix jeune, aiguë, inattendue, déchire le silence résigné : « Je suis innocent de la mort de cette femme ! »

Méditation — Le texte commence par un cri. Suzanne « cria d’une voix forte » vers le « Dieu éternel », celui qui « pénètre les secrets » et qui « connaît toutes choses avant qu’elles n’arrivent ». Remarque : elle ne clame pas son innocence devant les hommes. Elle a compris que le tribunal humain est verrouillé. Elle s’adresse directement à Dieu, avec une lucidité terrible : « Voici que je vais mourir, sans avoir rien fait. » Ce n’est pas une prière résignée — c’est un cri de vérité nue, jeté vers le seul qui sait. Et le texte ajoute, simplement : « Le Seigneur entendit sa voix. »

Puis vient Daniel — « un tout jeune garçon » chez qui « Dieu éveilla l’esprit de sainteté ». Le verbe est beau : éveiller. Comme si cet esprit dormait, attendant le moment juste. Daniel n’a aucune autorité institutionnelle. Il n’est pas ancien, pas juge, pas prêtre. Il est jeune, et il ose dire au peuple : « Vous êtes donc fous ? Sans interrogatoire, sans recherche de la vérité, vous avez condamné une fille d’Israël. » La méthode de Daniel est simple, presque dérisoire : séparer les deux accusateurs et poser la même question — « sous quel arbre ? » L’un dit « un sycomore », l’autre « un châtaignier ». Le mensonge s’effondre de lui-même quand on prend la peine de vérifier. La vérité n’avait besoin que d’un espace pour émerger.

Il y a quelque chose de bouleversant dans ce Dieu qui « sauve ceux qui espèrent en lui » non pas par un miracle éclatant, mais par l’éveil d’une conscience jeune, par une question bien posée, par la patience de l’interrogatoire. Où dans ta vie la vérité attend-elle simplement qu’on lui fasse de la place ? Y a-t-il un lieu où tu t’es rangé du côté de la foule, « sans interrogatoire, sans recherche de la vérité » ? Et cette voix jeune, inattendue, qui dérange le consensus — l’as-tu entendue récemment ?

Colloque — Seigneur, je te présente les moments où je n’ai pas crié vers toi, parce que je croyais le tribunal déjà fermé. Les moments où j’ai laissé condamner sans vérifier, par fatigue, par lâcheté, par confort. Éveille en moi cet « esprit de sainteté » — cette audace simple qui ose dire non. Et quand c’est moi qui suis accusé injustement, donne-moi la foi nue de Suzanne : te parler, à toi seul, et croire que tu entends.

Question pour la relecture : Quel « faux témoignage » — contre moi-même ou contre un autre — ai-je laissé passer sans le contester, et qu’est-ce qui m’a empêché de parler ?

🕊️ Psaume — 22 (23), 1-2ab, 2c-3, 4, 5, 6

Lire le texte — 22 (23), 1-2ab, 2c-3, 4, 5, 6

Le Seigneur est mon berger : je ne manque de rien. Sur des prés d’herbe fraîche, il me fait reposer. Il me mène vers les eaux tranquilles et me fait revivre ; il me conduit par le juste chemin pour l’honneur de son nom. Si je traverse les ravins de la mort, je ne crains aucun mal, car tu es avec moi : ton bâton me guide et me rassure. Tu prépares la table pour moi devant mes ennemis ; tu répands le parfum sur ma tête, ma coupe est débordante. Grâce et bonheur m’accompagnent tous les jours de ma vie ; j’habiterai la maison du Seigneur pour la durée de mes jours.

✝️ Évangile — Jn 8, 1-11

Lire le texte — Jn 8, 1-11

À employer de préférence les années A [: 2026] et B En ce temps-là, Jésus s’en alla au mont des Oliviers. Dès l’aurore, il retourna au Temple. Comme tout le peuple venait à lui, il s’assit et se mit à enseigner. Les scribes et les pharisiens lui amènent une femme qu’on avait surprise en situation d’adultère. Ils la mettent au milieu, et disent à Jésus : « Maître, cette femme a été surprise en flagrant délit d’adultère. Or, dans la Loi, Moïse nous a ordonné de lapider ces femmes-là. Et toi, que dis-tu ? » Ils parlaient ainsi pour le mettre à l’épreuve, afin de pouvoir l’accuser. Mais Jésus s’était baissé et, du doigt, il écrivait sur la terre. Comme on persistait à l’interroger, il se redressa et leur dit : « Celui d’entre vous qui est sans péché, qu’il soit le premier à lui jeter une pierre. » Il se baissa de nouveau et il écrivait sur la terre. Eux, après avoir entendu cela, s’en allaient un par un, en commençant par les plus âgés. Jésus resta seul avec la femme toujours là au milieu. Il se redressa et lui demanda : « Femme, où sont-ils donc ? Personne ne t’a condamnée ? » Elle répondit : « Personne, Seigneur. » Et Jésus lui dit : « Moi non plus, je ne te condamne pas. Va, et désormais ne pèche plus. » – Acclamons la Parole de Dieu.

📘 Comprendre

Commentaire biblique — Abbé Léon Hamain

Situation

L’Evangile de Jean est un Evangile dont la structure nous paraît bien différente de la construction adoptée dans les trois autres Evangiles.

En effet, l’Evangile de Jean, entre un court Prologue (Jean, 1, 1 - 18), qui est la reprise d’une hymne primitive bien adaptée pour servir d’ouverture à la mission terrestre en Jésus du Verbe fait chair (la Parole de Dieu) , et un Epilogue (Jean, 21, 1 - 25), qui est un compte rendu d’apparition(s) du Christ ressuscité en Galilée, ajouté, semble-t-il, lors de la rédaction finale de l’Evangile, se divise en deux grandes parties :

  • LE LIVRE DES SIGNES, dans lequel , tout au long du ministère public de Jésus, nous assistons à la révélation qu’il nous donne de Dieu son Père par ses signes et ses paroles (Jean, 1, 19 - 12, 50),

  • LE LIVRE DE LA GLOIRE, long de huit chapitres (!), où Jésus, à ceux qui le reçoivent et l’accueillent, montre sa gloire en retournant au Père, à son “Heure”, passage qui se réalise dans sa mort, sa résurrection, son ascension, et le don de son Esprit ( Jean, 13, 1 - 20, 31).

Le Livre des signes, dans lequel se situe notre passage, est d’abord ainsi nommé parce qu’il se trouve ponctué par SEPT signes, tous IMPORTANTS de par leur sens, accomplis par Jésus du début à la fin de son ministère :

  • le changement de l’eau en vin à Cana (2, 1 - 11),
  • la guérison du fils d’un intendant royal à Cana (4, 46 - 54),
  • la guérison d’un infirme à la piscine de Bethesda (5, 1 - 11),
  • la multiplication des pains en Galilée (6, 1 - 15),
  • la marche sur la Mer de Galilée (6, 16 - 21),
  • la guérison d’un aveugle-né à Jérusalem (9),
  • la réanimation de Lazare, mort et mis au tombeau à Béthanie (11).

Cependant, dans la mesure où ces SEPT “signes” sont souvent plus ou moins longuement expliqués par des paroles ou des discours de Jésus, une autre répartition, plus précise, de ce Livre des signes, nous aide à mieux situer et donc mieux comprendre notre passage :

  • 1°) Les débuts de la Révélation de Jésus : de Jean-Baptiste à Jésus (1, 19 - 51), aboutissant au changement de l’eau en vin à Cana (2, 1 - 11), qui sert de transition avec la partie suivante,
  • 2°) Du premier signe de Cana (eau changée en vin) au deuxième signe de Cana (guérison du fils d’un intendant royal) (2 - 4), ce deuxième signe servant également de transition avec la 3ème partie (4, 46 - 54),
  • 3°) Jésus et les principales fêtes juives (5 - 10),
  • 4°) Jésus vit l’approche de son “Heure”, Heure de sa mort et de sa gloire (11, 1 - 12, 36),
  • 5°) Conclusion du Livre des signes sur le ministère de Jésus et résumé de sa prédication (12, 37 - 50).

Notre page se trouve au milieu de tout un ensemble, qui est un élément important de la 3ème partie de cet Evangile de Jean, et qui va de 7, 1 à 8, 59. Ces 2 chapitres nous relatent les comportements de Jésus à la fête des tentes à Jérusalem, où il va rencontrer une opposition très violente à son message. C’est une véritable mise en procès public de Jésus qui se déroule ici.

On pense toutefois généralement que cet épisode de la femme adultère (7, 53 - 8, 11) a probablement une autre origine, et a dû se situer dans un tout autre contexte. En effet, ce passage paraît “boucher un trou” entre la fin du chapitre 7 et la reprise du discours de Jésus qui va ensuite de 8, 12 à 8, 59. Ce récit, qui ne fait pas partie de l’Evangile de Jean dans la plupart des plus anciens grands manuscrits, semble bien avoir été placé à cet endroit par un copiste, peut-être comme illustration du verset 8, 15, un peu plus loin, où Jésus déclare ne porter de jugement sur personne, ou du verset 8, 46, où Jésus proclame qu’on ne peut le convaincre de péché.

Ni le style, ni la théologie de ce passage ne semblent correspondre au reste de l’Evangile de Jean. Ce récit, en revanche, implique que Jésus est à Jérusalem à enseigner chaque jour dans le Temple, comme c’est le cas en Luc, 20, 1; 21, 1. 37; 22, 53. De plus, les adversaires de Jésus lui tendent un piège, comme en l’Evangile de Marc, 12, 13 - 17.

Certains manuscrits situent ce texte dans l’Evangile de Luc, après Luc, 21, 38, d’autant plus qu’en 8, 1, ici, dans notre page, Jésus va au mont des Oliviers, comme en Luc, 21, 37. D’autre part, le pardon accordé par Jésus à une femme pécheresse rappelle bien les scènes de Luc, 7, 36 - 50 et 8, 2 - 3. C’est pourquoi beaucoup estiment que nous sommes en présence d’un passage lié à la tradition de Luc, mais actuellement égaré dans l’Evangile de Jean.

Message

Face à cette femme prise en flagrant délit d’adultère, qu’on lui ammène, Jésus ne rentre pas le jeu des accusateurs de cette pécheresse et se situe tout autrement. Plutôt que de répondre à leur question, il se taît, les surprend en écrivant sur le sol, et finit par les décourager, en les invitant à s’interroger sur leur propre péché.

Lorsqu’il se trouve enfin, laissé seul avec cette femme, Jésus fait preuve à son égard de miséricorde, en ne la condamnant pas, et de vérité, en lui demandant de ne plus pécher ainsi.

Decouvertes

Si, selon Jean, 18, 31, les Romains ont retiré aux Juifs l’autorisation de mettre quelqu’un à mort, alors que dans le cas d’une femme adultère (Lévitique, 20, 10; Deutéronome, 22, 21 - 24, et les traditions Juives d’interprétation) la Loi Juive le requiert, le piège tendu ici à Jésus ressemble à celui posé en Marc, 12, 13 - 17, à propos de l’impôt à payer ou non à César. Les accusateurs de la femme adultère mettent ainsi Jésus dans l’obligation de se prononcer, soit pour le rejet de la Loi de Moïse, soit pour la désobéissance à l’autorité Romaine. Et donc, quelle que soit sa réponse, on pourrait ainsi le dénoncer et le faire condamner.

Le silence de Jésus donne de la tension à cette scène, ainsi que sa manière “mystérieuse” d’écrire sur le sol. Se réfère-t-il ainsi à la phrase de Jérémie, 17, 13 : “Ceux qui se détournent de moi seront écrits sur le sol” ?

La seule réponse que Jésus donne aux accusateurs de la pécheresse, invitant celui qui est sans péché à jeter la première pierre, est conforme à tout son enseignement : “Ne jugez pas, et vous ne serez pas jugés” (Luc, 6, 37). Cela veut dire que ces accusateurs auront à affronter le jugement de Dieu sur leur propre péché. Selon Deutéronome, 13, 9, ce sont les témoins qui devaient être les premiers à jeter la pierre dans une mise à mort par lapidation.

Avec beaucop de finesse et d’habileté, l’auteur renvoie l’essentiel à la fin de l’épisode, c’est-à-dire au dialogue entre Jésus et la femme accusée. Lorsque Jésus lui dit : “Je ne te condamne pas, va et ne pèche plus”, cette phrase suppose que, d’une part, cette femme regrette son péché, et que, d’autre part, comme cela est affirmé en Luc, 7, 46 et Jean, 5, 14, que Jésus lui a pardonné son péché, comme il en a la capacité.

Prolongement

Qui sommes-nous pour juger qui que ce soit ? Jésus nous l’a toujours interdit. Paul lui-même va jusqu’au refus de se juger lui-même : il se contente de suivre sa conscience, puis il s’en remet au Seigneur avec confiance :

3 Pour moi, il m’importe fort peu d’être jugé par vous ou par un tribunal humain. Bien plus, je ne me juge pas moi-même.

4 Ma conscience, il est vrai, ne me reproche rien, mais je n’en suis pas justifié pour autant ; mon juge, c’est le Seigneur.

Nous sommes souvent très aveugles sur nous-mêmes, comme Jésus nous l’a fait remarquer par une puissante image :

1 ” Ne jugez pas, afin de n’être pas jugés ;

2 car, du jugement dont vous jugez on vous jugera, et de la mesure dont vous mesurez on mesurera pour vous.

3 Qu’as-tu à regarder la paille qui est dans l’œil de ton frère ? Et la poutre qui est dans ton œil à toi, tu ne la remarques pas !

4 Ou bien comment vas-tu dire à ton frère : “Laisse-moi ôter la paille de ton œil”, et voilà que la poutre est dans ton œil !

5 Hypocrite, ôte d’abord la poutre de ton œil, et alors tu verras clair pour ôter la paille de l’œil de ton frère.

🙏 Seigneur Jésus, ta rencontre nous renvoie toujours à la nécessité de nous retourner vers Dieu dans la conversion de notre coeur, et d’accueillir en nous ta Bonne Nouvelle du salut et du Règne de Dieu : aide-moi à cesser de rechercher les pailles qui sont dans les yeux de mes frères et soeurs, et donne-moi la lucidité de découvrir et d’extraire la poutre de ma suffisance et de mon repli sur moi, qui obscurcit ma vision, et, finalement, m’éloigne de toi. AMEN.

Éclairage exégétique — Synthèse IA

La péricope de la femme adultère (Jn 8, 1-11), appelée Pericope Adulterae dans la tradition textuelle, est l’un des passages les plus célèbres et les plus discutés du Nouveau Testament. Sa situation textuelle est exceptionnelle : absente des manuscrits les plus anciens du quatrième évangile (P66, P75, Codex Vaticanus, Codex Sinaiticus), elle apparaît à des emplacements variables dans la tradition manuscrite — après Jn 7,36, après Jn 7,52 (position reçue), après Jn 21,25, et même après Lc 21,38 dans certains témoins. La plupart des spécialistes s’accordent pour dire qu’elle ne fait pas partie de la rédaction originale du quatrième évangile, mais qu’elle transmet une tradition authentique et ancienne sur Jésus, probablement transmise oralement avant d’être intégrée tardivement dans le corpus johannique. Son style narratif, plus synoptique que johannique (mention du mont des Oliviers, des scribes, de l’enseignement au Temple à l’aurore), confirme cette hypothèse. Le Concile de Trente a néanmoins confirmé sa canonicité dans le cadre de la Vulgate, et la tradition liturgique l’a toujours traitée comme Écriture inspirée.

La scène s’ouvre par un cadre temporel et spatial chargé de sens : Jésus vient du mont des Oliviers — lieu de prière, lieu eschatologique (Za 14, 4) — et enseigne « dès l’aurore » (orthrou) dans le Temple. La lumière naissante contraste avec les ténèbres morales de ce qui va suivre. Les scribes et pharisiens « amènent » (agousin) une femme « surprise en flagrant délit d’adultère » (ep’ autophôrô moicheian) et la placent « au milieu » (en mesô) — position d’accusée dans un tribunal, mais aussi position symbolique : elle est au centre, exposée, objet du regard collectif. La question posée à Jésus est un piège (peirazontes, « pour le mettre à l’épreuve ») soigneusement construit : si Jésus dit de la lapider, il contredit sa propre prédication de miséricorde et s’expose au pouvoir romain (qui s’était réservé le ius gladii) ; s’il dit de la libérer, il contredit la Torah (Lv 20, 10 ; Dt 22, 22). La question elle-même contient une anomalie juridique : si la femme a été surprise « en flagrant délit », où est l’homme ? La Loi prescrit la mort des deux partenaires. L’absence de l’homme révèle la dimension instrumentale de l’accusation : cette femme n’est pas traitée comme une personne mais comme un outil pour piéger Jésus.

Le geste de Jésus écrivant sur le sol (katô kupsas tô daktulô kategraphen eis tên gên) est l’un des plus énigmatiques du Nouveau Testament. Le verbe kategraphen (il écrivait, forme intensive) a suscité d’innombrables interprétations. Certains y voient une allusion à Jr 17, 13 : « Ceux qui s’éloignent de toi seront inscrits dans la terre » — Jésus inscrirait symboliquement les noms des accusateurs dans la poussière, signe de leur éloignement de Dieu. D’autres rapprochent le geste de la pratique juridique romaine où le juge écrivait la sentence avant de la prononcer. D’autres encore y lisent simplement un geste de retrait, un refus de se laisser enfermer dans le dilemme posé : en se baissant, Jésus se soustrait au face-à-face avec les accusateurs et crée un espace de silence. Ce silence est théologiquement décisif : là où les accusateurs veulent un verdict immédiat, Jésus impose un temps de réflexion. Le fait qu’il se baisse deux fois — avant et après sa parole — encadre la sentence centrale et lui donne un relief dramatique extraordinaire.

La parole de Jésus — « Celui d’entre vous qui est sans péché (anamartêtos), qu’il soit le premier à lui jeter une pierre » — est d’une densité théologique remarquable. L’adjectif anamartêtos (« sans péché ») est un hapax dans le Nouveau Testament : il ne se trouve nulle part ailleurs. Jésus ne conteste pas la Loi de Moïse, il ne nie pas la faute de la femme, mais il déplace radicalement la question : du péché de l’accusée au péché des accusateurs. Dt 17, 7 prescrit que « la main des témoins sera la première sur le condamné pour le mettre à mort » — Jésus reprend cette prescription mais y ajoute une condition que la Torah ne posait pas : l’absence de péché chez l’accusateur. Ce faisant, il ne détruit pas la Loi mais en révèle la profondeur insoupçonnée : tout jugement humain est exercé par des pécheurs, et cette conscience devrait tempérer toute sentence. Le départ des accusateurs « un par un, en commençant par les plus âgés » (arxamenoi apo tôn presbuterôn) est un détail narratif exquis : les plus âgés, ayant plus d’expérience de leur propre péché, partent les premiers. Le lien avec la première lecture est saisissant : dans Daniel, les presbuteroi (anciens) sont les accusateurs corrompus ; ici, les plus âgés sont les premiers à reconnaître tacitement leur indignité.

Augustin, dans son Tractatus in Iohannem (33, 5), commente cette scène avec une formule devenue célèbre : Relicti sunt duo, misera et misericordia — « Ils restèrent deux, la misère et la miséricorde ». Pour Augustin, le face-à-face final entre Jésus et la femme est le cœur du texte : seul Jésus, étant véritablement anamartêtos, aurait pu jeter la pierre, mais il choisit de ne pas condamner. Augustin insiste cependant sur le « Va, et désormais ne pèche plus » (hupagé, kai mêketi hamartane) : la miséricorde n’est pas indifférence au péché, elle est libération pour une vie nouvelle. Ambroise, dans son Epistula 68 (à Irénée), défend vigoureusement l’authenticité de ce passage contre ceux qui l’omettaient de crainte qu’il n’encourage le laxisme moral. Ambroise y voit au contraire le fondement de la discipline pénitentielle de l’Église : le Christ ne condamne pas mais il ne dispense pas non plus du repentir. Il note que ce récit était lu aux catéchumènes pendant le Carême précisément parce qu’il enseigne la dynamique baptismale : pardon reçu et vie transformée.

L’intertextualité entre Dn 13 et Jn 8, voulue par la liturgie, est d’une richesse considérable. Les deux textes mettent en scène une femme accusée par des hommes qui instrumentalisent la Loi ; dans les deux cas, le jugement humain est renversé ; dans les deux cas, c’est une parole inspirée qui sauve. Mais les différences sont tout aussi significatives : Suzanne est innocente, la femme adultère est coupable (le texte ne le nie jamais) ; Daniel établit l’innocence par une procédure juridique, Jésus déplace la question du juridique au théologique ; dans Daniel, les accusateurs sont punis de mort, chez Jean, ils se retirent d’eux-mêmes — Jésus ne retourne pas la violence contre eux. Le passage de l’Ancien au Nouveau Testament marque ainsi une radicalisation de la miséricorde : non seulement Dieu sauve l’innocent, mais il offre le pardon même au coupable. Le parallèle typologique va plus loin : Suzanne « au milieu » et la femme « au milieu » sont des figures de l’humanité pécheresse ou souffrante placée devant le tribunal de Dieu — et dans les deux cas, le verdict divin est la vie, non la mort.

Parmi les débats exégétiques actuels, la question de l’historicité et de la provenance de la péricope reste vive. Bart Ehrman et d’autres critiques textuels considèrent le passage comme un ajout du IIIe ou IVe siècle ; Chris Keith, dans une étude influente (The Pericope Adulterae, the Gospel of John, and the Literacy of Jesus, 2009), argue que le récit porte les traces d’une tradition orale très ancienne et que le motif de l’écriture de Jésus pose la question, fascinante pour l’Antiquité, de l’alphabétisation de Jésus. La question théologique demeure : que signifie « je ne te condamne pas » (oude egô se katakrinô) ? Ce n’est pas un acquittement juridique (Jésus ne siège pas comme juge), ni une abolition de la norme morale (le « ne pèche plus » le confirme), mais un acte performatif de grâce qui ouvre un avenir là où la Loi, laissée à elle-même, ne pouvait offrir que la mort. En plein Carême, ce texte confronte le lecteur à la question ultime : acceptons-nous d’être regardés par le Christ comme cette femme l’a été — sans condamnation, mais sans complaisance — et de repartir transformés ?

🔥 Contempler

Grâce à demander : Seigneur, donne-moi de rester sous ton regard — celui qui ne condamne pas — assez longtemps pour que quelque chose change en moi.

Composition de lieu — Le Temple, « dès l’aurore ». La lumière est encore rasante, dorée, presque douce. Jésus est assis — il enseigne. Le peuple l’entoure. Et voilà qu’on traîne une femme, on la pousse, on la place « au milieu ». Elle est exposée, offerte aux regards. Imagine son souffle, sa honte, ses bras peut-être croisés sur sa poitrine. Autour d’elle, les scribes et les pharisiens, debout, sûrs d’eux, la Loi à la bouche. Et Jésus — Jésus se baisse. Il ne regarde ni les accusateurs, ni la femme. Il « écrivait sur la terre », du doigt, dans la poussière du Temple. Entends le silence qui s’installe autour de ce geste étrange.

Méditation — Tout le piège est dans la question : « Et toi, que dis-tu ? » S’il pardonne, il contredit Moïse. S’il condamne, il contredit sa propre prédication de miséricorde. La femme n’est qu’un prétexte — « ils parlaient ainsi pour le mettre à l’épreuve ». Elle n’est pas une personne pour eux, elle est un argument. Combien de fois utilisons-nous les fautes des autres comme arguments, comme preuves, comme leçons — sans jamais voir la personne ?

Jésus « s’était baissé ». Ce geste est au cœur de tout. Il se fait plus petit que les accusateurs. Il descend. Il refuse le surplomb du juge. Et quand il se redresse, c’est pour prononcer une seule phrase qui retourne la scène comme un gant : « Celui d’entre vous qui est sans péché, qu’il soit le premier à lui jeter une pierre. » Puis il se baisse de nouveau. Il ne regarde même pas l’effet de sa parole. Il la dépose et il se retire. Et les pierres tombent des mains — « en commençant par les plus âgés », ceux qui ont eu le plus de temps pour accumuler ce qu’ils savent d’eux-mêmes.

Reste alors la scène la plus nue de tout l’Évangile. « Jésus resta seul avec la femme toujours là au milieu. » Plus de foule, plus d’accusateurs, plus de Loi brandie. Juste un homme et une femme, dans la lumière du matin. Il se redresse — pour la dernière fois — et il la regarde. « Femme, où sont-ils donc ? Personne ne t’a condamnée ? » Il sait très bien la réponse. Mais il veut qu’elle l’entende de sa propre bouche : « Personne, Seigneur. » Et alors vient cette parole inouïe : « Moi non plus, je ne te condamne pas. » Celui qui est réellement sans péché — le seul qui aurait pu jeter la pierre — est celui qui ne la jette pas. « Va, et désormais ne pèche plus » : ce n’est pas une condition, c’est un envoi. La non-condamnation vient avant. La liberté est donnée d’abord. Qu’est-ce que cela change de savoir que tu es regardé ainsi — non pas malgré ta faute, mais avec ta faute, et sans condamnation ?

Colloque — Jésus, je voudrais rester dans ce moment où il n’y a plus que toi et moi. Sans la foule de mes justifications, sans les pierres de ma culpabilité. Tu te redresses et tu me regardes. Je ne sais pas ce que tu as écrit sur la terre — peut-être mon nom, peut-être rien, peut-être tout. Mais je sais ce que tu dis : « Moi non plus. » Apprends-moi à recevoir cette parole sans la mériter. Apprends-moi à partir — non pas en courant, mais en marchant, libre.

Question pour la relecture : Dans ma prière, ai-je réussi à rester « seul avec Jésus, au milieu » — et qu’ai-je ressenti dans ce face-à-face ? Quelle parole m’a-t-il adressée ?

✝️ Évangile — Jn 8, 12-20

Lire le texte — Jn 8, 12-20

Pour l’année C (2028), si l’évangile ci-dessous a été lu la veille En ce temps-là, Jésus disait aux pharisiens : « Moi, je suis la lumière du monde. Celui qui me suit ne marchera pas dans les ténèbres, il aura la lumière de la vie. » Les pharisiens lui dirent alors : « Tu te rends témoignage à toi-même, ce n’est donc pas un vrai témoignage. » Jésus leur répondit : « Oui, moi, je me rends témoignage à moi-même, et pourtant mon témoignage est vrai, car je sais d’où je suis venu, et où je vais ; mais vous, vous ne savez ni d’où je viens, ni où je vais. Vous, vous jugez de façon purement humaine. Moi, je ne juge personne. Et, s’il m’arrive de juger, mon jugement est vrai parce que je ne suis pas seul : j’ai avec moi le Père, qui m’a envoyé. Or, il est écrit dans votre Loi que, s’il y a deux témoins, c’est un vrai témoignage. Moi, je suis à moi-même mon propre témoin, et le Père, qui m’a envoyé, témoigne aussi pour moi. » Les pharisiens lui disaient : « Où est-il, ton père ? » Jésus répondit : « Vous ne connaissez ni moi ni mon Père ; si vous me connaissiez, vous connaîtriez aussi mon Père. » Il prononça ces paroles alors qu’il enseignait dans le Temple, à la salle du Trésor. Et personne ne l’arrêta, parce que son heure n’était pas encore venue. – Acclamons la Parole de Dieu.

📘 Comprendre

Commentaire biblique — Abbé Léon Hamain

Situation

L’Evangile de Jean est un Evangile dont la structure nous paraît bien différente de la construction adoptée dans les trois autres Evangiles.

En effet, l’Evangile de Jean, entre un court Prologue (Jean, 1, 1 - 18), qui est la reprise d’une hymne primitive bien adaptée pour servir d’ouverture à la mission terrestre en Jésus du Verbe fait chair (la Parole de Dieu) , et un Epilogue (Jean, 21, 1 - 25), qui est un compte rendu d’apparition(s) du Christ ressuscité en Galilée, ajouté, semble-t-il, lors de la rédaction finale de l’Evangile, se divise en deux grandes parties :

  • LE LIVRE DES SIGNES, dans lequel , tout au long du ministère public de Jésus, nous assistons à la révélation qu’il nous donne de Dieu son Père par ses signes et ses paroles (Jean, 1, 19 - 12, 50),

  • LE LIVRE DE LA GLOIRE, long de huit chapitres (!), où Jésus, à ceux qui le reçoivent et l’accueillent, montre sa gloire en retournant au Père, à son “Heure”, passage qui se réalise dans sa mort, sa résurrection, son ascension, et le don de son Esprit ( Jean, 13, 1 - 20, 31).

Le Livre des signes, dans lequel se situe notre passage, est d’abord ainsi nommé parce qu’il se trouve ponctué par SEPT signes, tous IMPORTANTS de par leur sens, accomplis par Jésus du début à la fin de son ministère :

  • le changement de l’eau en vin à Cana (2, 1 - 11),
  • la guérison du fils d’un intendant royal à Cana (4, 46 - 54),
  • la guérison d’un infirme à la piscine de Bethesda (5, 1 - 11),
  • la multiplication des pains en Galilée (6, 1 - 15),
  • la marche sur la Mer de Galilée (6, 16 - 21),
  • la guérison d’un aveugle-né à Jérusalem (9),
  • la réanimation de Lazare, mort et mis au tombeau à Béthanie (11).

Cependant, dans la mesure où ces SEPT “signes” sont souvent plus ou moins longuement expliqués par des paroles ou des discours de Jésus, une autre répartition, plus précise, de ce Livre des signes, nous aide à mieux situer et donc mieux comprendre notre passage :

  • 1°) Les débuts de la Révélation de Jésus : de Jean-Baptiste à Jésus (1, 19 - 51), aboutissant au changement de l’eau en vin à Cana (2, 1 - 11), qui sert de transition avec la partie suivante,
  • 2°) Du premier signe de Cana (eau changée en vin) au deuxième signe de Cana (guérison du fils d’un intendant royal) (2 - 4), ce deuxième signe servant également de transition avec la 3ème partie (4, 46 - 54),
  • 3°) Jésus et les principales fêtes juives (5 - 10),
  • 4°) Jésus vit l’approche de son “Heure”, Heure de sa mort et de sa gloire (11, 1 - 12, 36),
  • 5°) Conclusion du Livre des signes sur le ministère de Jésus et résumé de sa prédication (12, 37 - 50).

Notre page se trouve au milieu de tout un ensemble, qui est un élément important de la 3ème partie de cet Evangile de Jean, et qui va de 7, 1 à 8, 59. Ces 2 chapitres nous relatent les comportements de Jésus à la fête des tentes à Jérusalem, où il va rencontrer une opposition très violente à son message. C’est une véritable mise en procès public de Jésus qui se déroule ici.

On pense toutefois généralement que cet épisode de la femme adultère (7, 53 - 8, 11) a probablement une autre origine, et a dû se situer dans un tout autre contexte. En effet, ce passage paraît “boucher un trou” entre la fin du chapitre 7 et la reprise du discours de Jésus qui va ensuite de 8, 12 à 8, 59. Ce récit, qui ne fait pas partie de l’Evangile de Jean dans la plupart des plus anciens grands manuscrits, semble bien avoir été placé à cet endroit par un copiste, peut-être comme illustration du verset 8, 15, un peu plus loin, où Jésus déclare ne porter de jugement sur personne, ou du verset 8, 46, où Jésus proclame qu’on ne peut le convaincre de péché.

Ni le style, ni la théologie de ce passage ne semblent correspondre au reste de l’Evangile de Jean. Ce récit, en revanche, implique que Jésus est à Jérusalem à enseigner chaque jour dans le Temple, comme c’est le cas en Luc, 20, 1; 21, 1. 37; 22, 53. De plus, les adversaires de Jésus lui tendent un piège, comme en l’Evangile de Marc, 12, 13 - 17.

Certains manuscrits situent ce texte dans l’Evangile de Luc, après Luc, 21, 38, d’autant plus qu’en 8, 1, ici, dans notre page, Jésus va au mont des Oliviers, comme en Luc, 21, 37. D’autre part, le pardon accordé par Jésus à une femme pécheresse rappelle bien les scènes de Luc, 7, 36 - 50 et 8, 2 - 3. C’est pourquoi beaucoup estiment que nous sommes en présence d’un passage lié à la tradition de Luc, mais actuellement égaré dans l’Evangile de Jean.

Message

Face à cette femme prise en flagrant délit d’adultère, qu’on lui ammène, Jésus ne rentre pas le jeu des accusateurs de cette pécheresse et se situe tout autrement. Plutôt que de répondre à leur question, il se taît, les surprend en écrivant sur le sol, et finit par les décourager, en les invitant à s’interroger sur leur propre péché.

Lorsqu’il se trouve enfin, laissé seul avec cette femme, Jésus fait preuve à son égard de miséricorde, en ne la condamnant pas, et de vérité, en lui demandant de ne plus pécher ainsi.

Decouvertes

Si, selon Jean, 18, 31, les Romains ont retiré aux Juifs l’autorisation de mettre quelqu’un à mort, alors que dans le cas d’une femme adultère (Lévitique, 20, 10; Deutéronome, 22, 21 - 24, et les traditions Juives d’interprétation) la Loi Juive le requiert, le piège tendu ici à Jésus ressemble à celui posé en Marc, 12, 13 - 17, à propos de l’impôt à payer ou non à César. Les accusateurs de la femme adultère mettent ainsi Jésus dans l’obligation de se prononcer, soit pour le rejet de la Loi de Moïse, soit pour la désobéissance à l’autorité Romaine. Et donc, quelle que soit sa réponse, on pourrait ainsi le dénoncer et le faire condamner.

Le silence de Jésus donne de la tension à cette scène, ainsi que sa manière “mystérieuse” d’écrire sur le sol. Se réfère-t-il ainsi à la phrase de Jérémie, 17, 13 : “Ceux qui se détournent de moi seront écrits sur le sol” ?

La seule réponse que Jésus donne aux accusateurs de la pécheresse, invitant celui qui est sans péché à jeter la première pierre, est conforme à tout son enseignement : “Ne jugez pas, et vous ne serez pas jugés” (Luc, 6, 37). Cela veut dire que ces accusateurs auront à affronter le jugement de Dieu sur leur propre péché. Selon Deutéronome, 13, 9, ce sont les témoins qui devaient être les premiers à jeter la pierre dans une mise à mort par lapidation.

Avec beaucop de finesse et d’habileté, l’auteur renvoie l’essentiel à la fin de l’épisode, c’est-à-dire au dialogue entre Jésus et la femme accusée. Lorsque Jésus lui dit : “Je ne te condamne pas, va et ne pèche plus”, cette phrase suppose que, d’une part, cette femme regrette son péché, et que, d’autre part, comme cela est affirmé en Luc, 7, 46 et Jean, 5, 14, que Jésus lui a pardonné son péché, comme il en a la capacité.

Prolongement

Qui sommes-nous pour juger qui que ce soit ? Jésus nous l’a toujours interdit. Paul lui-même va jusqu’au refus de se juger lui-même : il se contente de suivre sa conscience, puis il s’en remet au Seigneur avec confiance :

3 Pour moi, il m’importe fort peu d’être jugé par vous ou par un tribunal humain. Bien plus, je ne me juge pas moi-même.

4 Ma conscience, il est vrai, ne me reproche rien, mais je n’en suis pas justifié pour autant ; mon juge, c’est le Seigneur.

Nous sommes souvent très aveugles sur nous-mêmes, comme Jésus nous l’a fait remarquer par une puissante image :

1 ” Ne jugez pas, afin de n’être pas jugés ;

2 car, du jugement dont vous jugez on vous jugera, et de la mesure dont vous mesurez on mesurera pour vous.

3 Qu’as-tu à regarder la paille qui est dans l’œil de ton frère ? Et la poutre qui est dans ton œil à toi, tu ne la remarques pas !

4 Ou bien comment vas-tu dire à ton frère : “Laisse-moi ôter la paille de ton œil”, et voilà que la poutre est dans ton œil !

5 Hypocrite, ôte d’abord la poutre de ton œil, et alors tu verras clair pour ôter la paille de l’œil de ton frère.

🙏 Seigneur Jésus, ta rencontre nous renvoie toujours à la nécessité de nous retourner vers Dieu dans la conversion de notre coeur, et d’accueillir en nous ta Bonne Nouvelle du salut et du Règne de Dieu : aide-moi à cesser de rechercher les pailles qui sont dans les yeux de mes frères et soeurs, et donne-moi la lucidité de découvrir et d’extraire la poutre de ma suffisance et de mon repli sur moi, qui obscurcit ma vision, et, finalement, m’éloigne de toi. AMEN.

Éclairage exégétique — Synthèse IA

La péricope de la femme adultère (Jn 8, 1-11), appelée Pericope Adulterae dans la tradition textuelle, est l’un des passages les plus célèbres et les plus discutés du Nouveau Testament. Sa situation textuelle est exceptionnelle : absente des manuscrits les plus anciens du quatrième évangile (P66, P75, Codex Vaticanus, Codex Sinaiticus), elle apparaît à des emplacements variables dans la tradition manuscrite — après Jn 7,36, après Jn 7,52 (position reçue), après Jn 21,25, et même après Lc 21,38 dans certains témoins. La plupart des spécialistes s’accordent pour dire qu’elle ne fait pas partie de la rédaction originale du quatrième évangile, mais qu’elle transmet une tradition authentique et ancienne sur Jésus, probablement transmise oralement avant d’être intégrée tardivement dans le corpus johannique. Son style narratif, plus synoptique que johannique (mention du mont des Oliviers, des scribes, de l’enseignement au Temple à l’aurore), confirme cette hypothèse. Le Concile de Trente a néanmoins confirmé sa canonicité dans le cadre de la Vulgate, et la tradition liturgique l’a toujours traitée comme Écriture inspirée.

La scène s’ouvre par un cadre temporel et spatial chargé de sens : Jésus vient du mont des Oliviers — lieu de prière, lieu eschatologique (Za 14, 4) — et enseigne « dès l’aurore » (orthrou) dans le Temple. La lumière naissante contraste avec les ténèbres morales de ce qui va suivre. Les scribes et pharisiens « amènent » (agousin) une femme « surprise en flagrant délit d’adultère » (ep’ autophôrô moicheian) et la placent « au milieu » (en mesô) — position d’accusée dans un tribunal, mais aussi position symbolique : elle est au centre, exposée, objet du regard collectif. La question posée à Jésus est un piège (peirazontes, « pour le mettre à l’épreuve ») soigneusement construit : si Jésus dit de la lapider, il contredit sa propre prédication de miséricorde et s’expose au pouvoir romain (qui s’était réservé le ius gladii) ; s’il dit de la libérer, il contredit la Torah (Lv 20, 10 ; Dt 22, 22). La question elle-même contient une anomalie juridique : si la femme a été surprise « en flagrant délit », où est l’homme ? La Loi prescrit la mort des deux partenaires. L’absence de l’homme révèle la dimension instrumentale de l’accusation : cette femme n’est pas traitée comme une personne mais comme un outil pour piéger Jésus.

Le geste de Jésus écrivant sur le sol (katô kupsas tô daktulô kategraphen eis tên gên) est l’un des plus énigmatiques du Nouveau Testament. Le verbe kategraphen (il écrivait, forme intensive) a suscité d’innombrables interprétations. Certains y voient une allusion à Jr 17, 13 : « Ceux qui s’éloignent de toi seront inscrits dans la terre » — Jésus inscrirait symboliquement les noms des accusateurs dans la poussière, signe de leur éloignement de Dieu. D’autres rapprochent le geste de la pratique juridique romaine où le juge écrivait la sentence avant de la prononcer. D’autres encore y lisent simplement un geste de retrait, un refus de se laisser enfermer dans le dilemme posé : en se baissant, Jésus se soustrait au face-à-face avec les accusateurs et crée un espace de silence. Ce silence est théologiquement décisif : là où les accusateurs veulent un verdict immédiat, Jésus impose un temps de réflexion. Le fait qu’il se baisse deux fois — avant et après sa parole — encadre la sentence centrale et lui donne un relief dramatique extraordinaire.

La parole de Jésus — « Celui d’entre vous qui est sans péché (anamartêtos), qu’il soit le premier à lui jeter une pierre » — est d’une densité théologique remarquable. L’adjectif anamartêtos (« sans péché ») est un hapax dans le Nouveau Testament : il ne se trouve nulle part ailleurs. Jésus ne conteste pas la Loi de Moïse, il ne nie pas la faute de la femme, mais il déplace radicalement la question : du péché de l’accusée au péché des accusateurs. Dt 17, 7 prescrit que « la main des témoins sera la première sur le condamné pour le mettre à mort » — Jésus reprend cette prescription mais y ajoute une condition que la Torah ne posait pas : l’absence de péché chez l’accusateur. Ce faisant, il ne détruit pas la Loi mais en révèle la profondeur insoupçonnée : tout jugement humain est exercé par des pécheurs, et cette conscience devrait tempérer toute sentence. Le départ des accusateurs « un par un, en commençant par les plus âgés » (arxamenoi apo tôn presbuterôn) est un détail narratif exquis : les plus âgés, ayant plus d’expérience de leur propre péché, partent les premiers. Le lien avec la première lecture est saisissant : dans Daniel, les presbuteroi (anciens) sont les accusateurs corrompus ; ici, les plus âgés sont les premiers à reconnaître tacitement leur indignité.

Augustin, dans son Tractatus in Iohannem (33, 5), commente cette scène avec une formule devenue célèbre : Relicti sunt duo, misera et misericordia — « Ils restèrent deux, la misère et la miséricorde ». Pour Augustin, le face-à-face final entre Jésus et la femme est le cœur du texte : seul Jésus, étant véritablement anamartêtos, aurait pu jeter la pierre, mais il choisit de ne pas condamner. Augustin insiste cependant sur le « Va, et désormais ne pèche plus » (hupagé, kai mêketi hamartane) : la miséricorde n’est pas indifférence au péché, elle est libération pour une vie nouvelle. Ambroise, dans son Epistula 68 (à Irénée), défend vigoureusement l’authenticité de ce passage contre ceux qui l’omettaient de crainte qu’il n’encourage le laxisme moral. Ambroise y voit au contraire le fondement de la discipline pénitentielle de l’Église : le Christ ne condamne pas mais il ne dispense pas non plus du repentir. Il note que ce récit était lu aux catéchumènes pendant le Carême précisément parce qu’il enseigne la dynamique baptismale : pardon reçu et vie transformée.

L’intertextualité entre Dn 13 et Jn 8, voulue par la liturgie, est d’une richesse considérable. Les deux textes mettent en scène une femme accusée par des hommes qui instrumentalisent la Loi ; dans les deux cas, le jugement humain est renversé ; dans les deux cas, c’est une parole inspirée qui sauve. Mais les différences sont tout aussi significatives : Suzanne est innocente, la femme adultère est coupable (le texte ne le nie jamais) ; Daniel établit l’innocence par une procédure juridique, Jésus déplace la question du juridique au théologique ; dans Daniel, les accusateurs sont punis de mort, chez Jean, ils se retirent d’eux-mêmes — Jésus ne retourne pas la violence contre eux. Le passage de l’Ancien au Nouveau Testament marque ainsi une radicalisation de la miséricorde : non seulement Dieu sauve l’innocent, mais il offre le pardon même au coupable. Le parallèle typologique va plus loin : Suzanne « au milieu » et la femme « au milieu » sont des figures de l’humanité pécheresse ou souffrante placée devant le tribunal de Dieu — et dans les deux cas, le verdict divin est la vie, non la mort.

Parmi les débats exégétiques actuels, la question de l’historicité et de la provenance de la péricope reste vive. Bart Ehrman et d’autres critiques textuels considèrent le passage comme un ajout du IIIe ou IVe siècle ; Chris Keith, dans une étude influente (The Pericope Adulterae, the Gospel of John, and the Literacy of Jesus, 2009), argue que le récit porte les traces d’une tradition orale très ancienne et que le motif de l’écriture de Jésus pose la question, fascinante pour l’Antiquité, de l’alphabétisation de Jésus. La question théologique demeure : que signifie « je ne te condamne pas » (oude egô se katakrinô) ? Ce n’est pas un acquittement juridique (Jésus ne siège pas comme juge), ni une abolition de la norme morale (le « ne pèche plus » le confirme), mais un acte performatif de grâce qui ouvre un avenir là où la Loi, laissée à elle-même, ne pouvait offrir que la mort. En plein Carême, ce texte confronte le lecteur à la question ultime : acceptons-nous d’être regardés par le Christ comme cette femme l’a été — sans condamnation, mais sans complaisance — et de repartir transformés ?

🔥 Contempler

Grâce à demander : Seigneur, donne-moi de rester sous ton regard — celui qui ne condamne pas — assez longtemps pour que quelque chose change en moi.

Composition de lieu — Le Temple, « dès l’aurore ». La lumière est encore rasante, dorée, presque douce. Jésus est assis — il enseigne. Le peuple l’entoure. Et voilà qu’on traîne une femme, on la pousse, on la place « au milieu ». Elle est exposée, offerte aux regards. Imagine son souffle, sa honte, ses bras peut-être croisés sur sa poitrine. Autour d’elle, les scribes et les pharisiens, debout, sûrs d’eux, la Loi à la bouche. Et Jésus — Jésus se baisse. Il ne regarde ni les accusateurs, ni la femme. Il « écrivait sur la terre », du doigt, dans la poussière du Temple. Entends le silence qui s’installe autour de ce geste étrange.

Méditation — Tout le piège est dans la question : « Et toi, que dis-tu ? » S’il pardonne, il contredit Moïse. S’il condamne, il contredit sa propre prédication de miséricorde. La femme n’est qu’un prétexte — « ils parlaient ainsi pour le mettre à l’épreuve ». Elle n’est pas une personne pour eux, elle est un argument. Combien de fois utilisons-nous les fautes des autres comme arguments, comme preuves, comme leçons — sans jamais voir la personne ?

Jésus « s’était baissé ». Ce geste est au cœur de tout. Il se fait plus petit que les accusateurs. Il descend. Il refuse le surplomb du juge. Et quand il se redresse, c’est pour prononcer une seule phrase qui retourne la scène comme un gant : « Celui d’entre vous qui est sans péché, qu’il soit le premier à lui jeter une pierre. » Puis il se baisse de nouveau. Il ne regarde même pas l’effet de sa parole. Il la dépose et il se retire. Et les pierres tombent des mains — « en commençant par les plus âgés », ceux qui ont eu le plus de temps pour accumuler ce qu’ils savent d’eux-mêmes.

Reste alors la scène la plus nue de tout l’Évangile. « Jésus resta seul avec la femme toujours là au milieu. » Plus de foule, plus d’accusateurs, plus de Loi brandie. Juste un homme et une femme, dans la lumière du matin. Il se redresse — pour la dernière fois — et il la regarde. « Femme, où sont-ils donc ? Personne ne t’a condamnée ? » Il sait très bien la réponse. Mais il veut qu’elle l’entende de sa propre bouche : « Personne, Seigneur. » Et alors vient cette parole inouïe : « Moi non plus, je ne te condamne pas. » Celui qui est réellement sans péché — le seul qui aurait pu jeter la pierre — est celui qui ne la jette pas. « Va, et désormais ne pèche plus » : ce n’est pas une condition, c’est un envoi. La non-condamnation vient avant. La liberté est donnée d’abord. Qu’est-ce que cela change de savoir que tu es regardé ainsi — non pas malgré ta faute, mais avec ta faute, et sans condamnation ?

Colloque — Jésus, je voudrais rester dans ce moment où il n’y a plus que toi et moi. Sans la foule de mes justifications, sans les pierres de ma culpabilité. Tu te redresses et tu me regardes. Je ne sais pas ce que tu as écrit sur la terre — peut-être mon nom, peut-être rien, peut-être tout. Mais je sais ce que tu dis : « Moi non plus. » Apprends-moi à recevoir cette parole sans la mériter. Apprends-moi à partir — non pas en courant, mais en marchant, libre.

Question pour la relecture : Dans ma prière, ai-je réussi à rester « seul avec Jésus, au milieu » — et qu’ai-je ressenti dans ce face-à-face ? Quelle parole m’a-t-il adressée ?

🙏 Prier

Dieu éternel, toi qui pénètres les secrets, toi qui as entendu le cri de Suzanne et le silence de la femme au milieu du Temple, entends aussi ce qui monte de moi en ce Carême — ce que je ne sais pas encore nommer.

Tu éveilles des voix jeunes quand les anciens mentent. Tu te baisses quand tout le monde se dresse pour juger. Tu écris dans la poussière des choses que nous ne lisons pas, et tu te redresses pour dire : « Moi non plus. »

Donne-moi la foi nue de Suzanne — crier vers toi seul. Donne-moi le courage de Daniel — poser la question vraie. Donne-moi de laisser tomber mes pierres, en commençant par les plus anciennes. Et quand il ne restera plus que toi et moi, garde-moi dans ton regard, celui qui ne condamne pas, et envoie-moi libre.

Amen.

🎧 Méditer avec Prier en chemin · 12 min d’oraison guidée avec l’évangile du jour

La prière personnelle est un trésor. Mais la foi se vit aussi ensemble.