de la férie
5ème Semaine de Carême — Vendredi 27 mars 2026 · Année A · violet
🎧 Méditer avec Prier en chemin · 12 min d’oraison guidée
📖 1ère lecture — Jr 20, 10-13 ↗
Lire le texte — Jr 20, 10-13
Moi, Jérémie, j’entends les calomnies de la foule : « Dénoncez-le ! Allons le dénoncer, celui-là, l’Épouvante-de-tous-côtés. » Tous mes amis guettent mes faux pas, ils disent : « Peut-être se laissera-t-il séduire… Nous réussirons, et nous prendrons sur lui notre revanche ! » Mais le Seigneur est avec moi, tel un guerrier redoutable : mes persécuteurs trébucheront, ils ne réussiront pas. Leur défaite les couvrira de honte, d’une confusion éternelle, inoubliable. Seigneur de l’univers, toi qui scrutes l’homme juste, toi qui vois les reins et les cœurs, fais-moi voir la revanche que tu leur infligeras, car c’est à toi que j’ai remis ma cause. Chantez le Seigneur, louez le Seigneur : il a délivré le malheureux de la main des méchants. – Parole du Seigneur.
🎙️ Jérémie craque… et nous ouvre un chemin (J164 · soir)
📘 Comprendre
Commentaire biblique — Abbé Léon Hamain
Situation
Jérémie a vécu à l’une des périodes les plus troublées du Proche Orient. Il fut témoin de la chute d’un grand empire et de l’apparition d’un autre. Au milieu de cette tourmente, le royaume de Juda, aux mains de rois incapables, court à sa ruine pour n’avoir pas tenu compte de ces forces extérieures insurmontables de l’histoire, et y avoir résisté.
Le ministère de Jérémie a duré 40 ans environ, de 627 à 587, et s’adressait à Juda, ainsi qu’aux nations environnantes, pendant cette époque de convulsions politiques. Jérémie est intervenu très souvent. Il fallait, en effet, discerner la volonté de Dieu et chercher sa lumière dans des situations dramatiques.
Parmi tous les prophètes de son temps (Sophonie, Habakkuk, Nahum et Ezéchiel), il fut le seul à percevoir à quel point Dieu aimait son peuple, ainsi que les devoirs du peuple vis-à-vis de Dieu, dans le respect des termes de l’Alliance. Il eut un sens très aigu des différentes déviations qui existaient alors dans la manière du peuple de vivre sa foi en Yahvé.
Son message développait 2 aspects fondamentaux : quelle est la véritable manière de vivre selon Yahvé-Dieu ? Les aberrations des dirigeants de Juda ne pouvaient, selon lui, que le conduire à la catastrophe, pour n’avoir pas suivi le Seigneur dans un discernement des appels des signes des temps.
Son Livre commence par des oracles contre Juda et Jérusalem (1, 4 - 25, 13), et c’est dans cette première partie que nous trouvons le récit de la vocation du prophète, ainsi que ses doutes et états d’âme concernant sa mission, car ces oracles couvrent toute la période de l’histoire dont il fut le contemporain. Une 2ème partie de son Livre traite de la restauration d’Israêl (26,1 - 35, 19). Une 3ème partie nous raconte les persécutions prolongées qu’a subies le prophète vers la fin de sa mission et de sa vie, ainsi que son martyre (36, 1 - 45, 5). Son Livre se termine par une série d’oracles contre les nations (46,1 - 51, 64).
Notre passage se situe dans la 1ère partie du Livre de Jérémie et nous rapporte un de ses états d’âme concernant sa mission.
Message
Une fois de plus, Jérémie, image du Prophète Serviteur souffrant, menacé par tous, y compris ses amis, se tourne vers le Seigneur.
La partie de son appel, que nous lisons aux versets 10 - 13 de notre version liturgique, est un cri de confiance. Dans sa conviction que le Seigneur est avec lui, il est sûr et certain que ses persécuteurs seront confondus, et donc impuissants contre lui.
Dans sa prière finale, il demande au Seigneur, auquel il renouvelle sa confiance totale et dont il chante la louange, de le faire assister au jugement, à la revanche qu’il prendra contre ses persécuteurs.
Decouvertes
Les quelques lignes de notre lecture liturgique sont un extrait de l’ensemble 20, 1- 18, qu’il faudrait lire entièrement.
Cette “confession” de Jérémie fait suite à son emprisonnement d’une journée par le prêtre Pashur (20, 1 - 6) qui a refusé d’entendre le message de Dieu que lui a délivré le Prophète. En conséquence, Jérémie lui a annoncé que ses amis et lui tomberaient par l’épée, perdraient tous leurs biens et seraient, s’ils avaient la vie sauve, déportés à Babylone.
De même que Pashur représente le peuple qui rejette Dieu, Jérémie représente ici davantage que le Prophète qu’il est en sa personne. Son destin est devenu celui du peuple. Battu, emprisonné, puis relâché, ce qui lui arrive symbolise la captivité et la libération finale à venir du peuple.
Notre passage n’est qu’un extrait de la dernière des “confessions” du Prophète (voir 11, 18 - 12, 6; 15, 10 - 21; 17, 14 - 18; 18, 18 - 23 et 20, 7 - 13). Certains estiment que cette confession se prolonge jusqu’au verset 18, avec les versets où le Prophète maudit le jour de sa naissance.
Dans notre page liturgique, qui ne commence qu’au verset 10, le premier temps de cette dernière confession est omis (20, 7 - 9) : Jérémie y reproche au Seigneur de l’avoir séduit, saisi, transformé en objet de risée, en l’obligeant à clamer un message de violence et de dévastation, qu’il voudrait bien cesser d’annoncer, mais qui s’impose à lui de l’intérieur comme un feu dévorant, et qui dresse la foule contre lui.
Comme le prêtre Pashur l’avait déjà fait (20, 3), ses ennemis l’insultent en le traitant d’homme qui sème partout la terreur, et ils essaient, à leur tour et à leur façon, de le séduire comme le Seigneur l’avait lui-même séduit (20, 10).
Mais Jérémie se souvient que Dieu est avec lui, sa force et sa victoire (20, 11), il le prie d’assister à la destruction de ses adversaires, et loue le Seigneur pour la libération qu’il apporte (20, 12 - 13).
Telle est la dernière et la plus pathétique des confessions de Jérémie, qui se débat contre la vocation exigeante que le Seigneur, qui l’a saisi, lui avait imposée. Jérémie a l’impression d’avoir été trompé, car il lui avait été promis d’avoir la solidité d’une colonne de fer et d’un rempart de bronze (1, 10. 17 - 19), alors qu’il est devenu la risée de tous. Le Prophète qu’il est ne peut cependant se libérer de la contrainte de Dieu, et sa protestation ne peut s’achever qu’en acte de foi confiante et en chant de louange.
Prolongement
Dans les trois prières que, selon nos quatre Evangiles, Jésus sur sa croix adresse à Dieu son Père : “Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné” (Marc, 15, 34, ainsi que Matthieu, citant le psaume 22, 1 - 2), “Père, entre tes mains je remets mon esprit” (Luc, 23, 46 citant le psaume 31, 6), et “J’ai soif” (Jean, 19, 28 citant les psaumes 69, 22 ou 22, 16, ou plutôt 63, 2), les trois psaumes qu’il prie ainsi nous proposent chacun un verset dans lequel le psalmiste reconnaît que “Dieu est son Dieu” (“c’est toi mon Dieu”) : voir psaume 22, 11; 31, 15 et 63, 2.
A supposer, comme cela, semble-t-il, nous est suggéré, que Jésus crucifié ait récité l’un ou l’autre de ces psaumes, ou même chacun d’entre eux, entièrement, sa conviction ainsi exprimée que Dieu est avec lui, comme il l’avait annoncé en Jean 16, 32, s’exprime ici à la fois comme cri de souffrance et de déréliction (psaume 22), expression de confiance (psaume 31), ou traduction d’un désir puissant (psaume 63).
Mystère du Prophète Serviteur souffrant que Jésus accomplit en plénitude, selon le témoignage de Jérémie en notre passage, ou du 4ème Chant du Serviteur du Livre d’Isaïe, 52, 13 - 53, 12.
🙏 Seigneur Jésus, c’est à notre tour, au coeur de notre foi, de te dire ou de te crier : “tu es mon Dieu”, comme l’a fait ton disciple et apôtre Thomas, en te rencontrant, Ressuscité, le soir de Pâques : que cette conviction que tu es toujours avec moi, toi l’Emmanuel, ne me quitte jamais, que je vive des moments de joie et d’achèvement de mon humanité, ou des crises de souffrance physique, morale ou spirituelle. AMEN.
Éclairage exégétique — Synthèse IA
Le passage de Jérémie 20, 10-13 appartient à ce que les exégètes appellent les « Confessions de Jérémie » (Jr 11-20), un ensemble unique dans la littérature prophétique où le prophète expose à Dieu sa souffrance intérieure face à la persécution. Nous sommes probablement sous le règne de Joiaqim (609-598 av. J.-C.), période où Jérémie annonce la destruction du Temple et de Jérusalem par Babylone — message insupportable pour ses contemporains. Le surnom māgôr missābîb (« Épouvante-de-tous-côtés ») est celui que Jérémie lui-même avait donné au prêtre Pashehour en Jr 20, 3 ; ici, ses ennemis retournent ironiquement ce nom contre lui. Le genre littéraire oscille entre la lamentation individuelle (proche des Psaumes de supplication) et le réquisitoire juridique : Jérémie remet formellement sa « cause » (rîb) à Dieu comme à un juge.
La progression du texte suit un mouvement dramatique caractéristique des psaumes de lamentation : plainte (v. 10), confession de confiance (v. 11), appel au juge divin (v. 12), hymne de louange (v. 13). Le verset 10 est d’une densité remarquable : la dibbâh (« calomnie, diffamation ») de la foule (rabbîm, « les nombreux ») est relayée par les « amis » du prophète — littéralement les ʾĕnôš šelômî, « les hommes de ma paix », c’est-à-dire ses proches, ses alliés. Cette trahison de l’entourage immédiat amplifie la solitude du prophète. Le verbe nāpat (« séduire, tromper ») qu’ils emploient est le même que Jérémie utilise en 20, 7 pour s’adresser à Dieu (« Tu m’as séduit, Seigneur »), créant un jeu d’échos troublant entre la séduction divine qui l’a conduit à prophétiser et la séduction que ses ennemis espèrent exercer sur lui pour le faire taire.
Le retournement du verset 11 est saisissant : YHWH ʾittî kegibbôr ʿārîṣ, « Le Seigneur est avec moi comme un guerrier redoutable ». Le terme gibbôr (« héros, guerrier ») appliqué à Dieu renvoie à la théologie de la guerre sainte (cf. Ex 15, 3 ; Is 42, 13) et contraste violemment avec la faiblesse du prophète isolé. Ce n’est pas Jérémie qui combat, c’est YHWH qui se constitue défenseur. Le mot ʿārîṣ (« terrifiant, terrible ») est le même adjectif utilisé ailleurs pour décrire les oppresseurs ; ici, c’est Dieu qui devient « terrible » pour les persécuteurs. La honte (bōšet) et la confusion (kelimmâh) promises aux ennemis sont des termes qui appartiennent au vocabulaire de l’honneur et du déshonneur, central dans la culture du Proche-Orient ancien.
Jean Chrysostome, dans ses Homélies sur l’incompréhensibilité de Dieu, voit dans les Confessions de Jérémie le modèle de la prière audacieuse (parrhèsia) que le croyant peut adresser à Dieu dans l’épreuve : le prophète ne dissimule rien de sa détresse, et c’est précisément cette franchise qui plaît à Dieu. Jérôme, dans son Commentaire sur Jérémie, insiste sur la dimension christologique du passage : Jérémie trahi par ses proches préfigure le Christ livré par Judas, et l’expression « les hommes de ma paix » annonce la parole du Psaume 41, 10 (« Même l’ami sur qui je comptais… a levé le talon contre moi »), que Jésus appliquera à sa propre situation en Jn 13, 18. Pour Jérôme, le prophète persécuté est un typus Christi, une figure anticipée du Messie souffrant.
Le verset 12 introduit une formule théologique dense : Dieu « scrute » (bōḥēn) le juste et « voit les reins et le cœur » (kelāyôt wālēb). Les « reins » désignent dans l’anthropologie hébraïque le siège des émotions profondes et des intentions cachées, tandis que le « cœur » est le lieu de l’intelligence et de la volonté. Dieu est celui qui pénètre au-delà des apparences, au-delà des accusations mensongères des ennemis. Cette formule apparaît presque identique en Jr 11, 20 et sera reprise dans l’Apocalypse (Ap 2, 23) où le Christ ressuscité déclare : « Je suis celui qui scrute les reins et les cœurs. » L’intertextualité est significative : la prérogative divine de Jérémie 20 est attribuée au Christ dans le Nouveau Testament, confirmant la lecture typologique de Jérôme.
Le passage final (v. 13) pose un problème exégétique reconnu : le brusque passage de la plainte à l’hymne de louange (« Chantez le Seigneur ! ») surprend par sa soudaineté, d’autant que le verset suivant (Jr 20, 14, non lu dans la liturgie) replonge dans une malédiction du jour de la naissance qui rappelle Job 3. Certains exégètes (comme W. Holladay et A. R. Diamond) considèrent le v. 13 comme une addition liturgique postérieure destinée à adoucir le texte ; d’autres (comme K. O’Connor) y voient une oscillation psychologique authentique, typique de la prière dans la détresse. La liturgie du Carême retient le mouvement complet plainte-confiance, invitant le fidèle à traverser l’épreuve jusqu’à la louange, sans nier la souffrance.
En contexte de Carême, la lecture de Jérémie prépare directement la contemplation de la Passion. Le juste persécuté qui remet sa cause à Dieu est une figure récurrente de l’Ancien Testament (cf. les Psaumes 22, 31, 69 ; le Serviteur souffrant d’Isaïe 53) qui trouve son accomplissement dans le Christ. L’écho avec l’Évangile du jour est immédiat : comme Jérémie, Jésus fait face à des adversaires qui veulent le supprimer ; comme Jérémie, il « échappe » temporairement (Jr 26, 24 ; Jn 10, 39) parce que son heure n’est pas encore venue. La théologie sous-jacente est celle de la fidélité de Dieu envers celui qu’il a envoyé : le prophète, comme le Fils, est à la fois vulnérable dans sa chair et protégé dans sa mission.
🔥 Contempler
Grâce à demander : Seigneur, donne-moi d’oser te remettre ce que je ne peux plus porter seul — mes causes perdues, mes fidélités coûteuses, ma peur d’être lâché par ceux que j’aime.
Composition de lieu — Imagine Jérémie dans une rue de Jérusalem. Il fait chaud. Il y a du monde autour de lui, mais ce n’est pas une foule amicale — ce sont des visages qu’il connaît, des collègues, des proches, qui parlent à voix basse en le regardant. Tu entends des bribes : « Dénoncez-le ! » Le ton est celui du complot de bureau, de la trahison entre familiers. Jérémie marche, la mâchoire serrée. Il sent dans son dos le poids des regards. L’air est lourd, comme avant un orage.
Méditation — Ce qui frappe d’abord, c’est que la menace ne vient pas d’étrangers. « Tous mes amis guettent mes faux pas. » Le texte ne dit pas « mes ennemis » — il dit « mes amis ». C’est là que ça fait mal. Ils « guettent », comme on guette un animal. Ils espèrent le faux pas, la faiblesse : « Peut-être se laissera-t-il séduire… » Ils attendent que Jérémie craque, qu’il dise un mot de trop, qu’il se compromette. Et ils ont même un surnom pour lui — « l’Épouvante-de-tous-côtés » — comme si sa fidélité à la parole de Dieu faisait de lui un personnage grotesque, un prophète de malheur dont on se moque.
Et pourtant, au milieu de cet encerclement, une phrase surgit comme un roc : « Mais le Seigneur est avec moi, tel un guerrier redoutable. » Ce « mais » est tout. C’est le pivot. D’un côté la foule, les amis traîtres, les calomnies. De l’autre, une présence — pas douce, pas consolante au sens sucré du terme — « un guerrier redoutable ». Dieu n’est pas ici un coussin moelleux. Il est une force. As-tu déjà fait cette expérience ? Ce moment où, cerné de toutes parts, quelque chose en toi tient — et tu sais que ce n’est pas ta force à toi ? Où se situe ce « mais » dans ta vie en ce moment ?
Puis vient ce cri étrange : « C’est à toi que j’ai remis ma cause. » Jérémie ne se défend plus lui-même. Il dépose. Et le texte s’achève par un saut inattendu dans la louange : « Chantez le Seigneur ! » — alors que rien n’est résolu, que les persécuteurs sont toujours là. La louange ici n’est pas naïve. Elle est un acte de guerre spirituelle : chanter quand tout accuse, louer quand tout s’effondre. C’est le geste le plus libre qui soit.
Colloque — Seigneur, je ne sais pas toujours nommer ce qui m’encercle. Parfois ce ne sont pas des ennemis visibles — c’est le regard de ceux que j’aime qui me juge, c’est le silence de ceux dont j’attendais du soutien. Je voudrais te remettre ma cause, vraiment, mais une part de moi veut encore se défendre seule. Apprends-moi ce « mais » de Jérémie. Ce basculement. Cette folie de chanter avant même d’être délivré.
Question pour la relecture : Quel est le visage — ami, proche, collègue — dont le jugement pèse le plus sur toi en ce moment, et que se passerait-il si tu remettais cette relation à Dieu ?
🕊️ Psaume — 17 (18), 2-3, 4, 5-6, 7 ↗
Lire le texte — 17 (18), 2-3, 4, 5-6, 7
Je t’aime, Seigneur, ma force : Seigneur, mon roc, ma forteresse, Dieu mon libérateur, le rocher qui m’abrite, mon bouclier, mon fort, mon arme de victoire ! Louange à Dieu ! Quand je fais appel au Seigneur, je suis sauvé de tous mes ennemis. Les liens de la mort m’entouraient, le torrent fatal m’emportait ; des liens infernaux m’étreignaient : j’étais pris aux pièges de la mort. Dans mon angoisse, j’appelai le Seigneur ; vers mon Dieu, je lançai un cri ; de son temple il entend ma voix : mon cri parvient à ses oreilles.
✝️ Évangile — Jn 10, 31-42 ↗
Lire le texte — Jn 10, 31-42
En ce temps-là, de nouveau, des Juifs prirent des pierres pour lapider Jésus. Celui-ci reprit la parole : « J’ai multiplié sous vos yeux les œuvres bonnes qui viennent du Père. Pour laquelle de ces œuvres voulez-vous me lapider ? » Ils lui répondirent : « Ce n’est pas pour une œuvre bonne que nous voulons te lapider, mais c’est pour un blasphème : tu n’es qu’un homme, et tu te fais Dieu. » Jésus leur répliqua : « N’est-il pas écrit dans votre Loi :J’ai dit : Vous êtes des dieux ? Elle les appelle donc des dieux, ceux à qui la parole de Dieu s’adressait, et l’Écriture ne peut pas être abolie. Or, celui que le Père a consacré et envoyé dans le monde, vous lui dites : “Tu blasphèmes”, parce que j’ai dit : “Je suis le Fils de Dieu”. Si je ne fais pas les œuvres de mon Père, continuez à ne pas me croire. Mais si je les fais, même si vous ne me croyez pas, croyez les œuvres. Ainsi vous reconnaîtrez, et de plus en plus, que le Père est en moi, et moi dans le Père. » Eux cherchaient de nouveau à l’arrêter, mais il échappa à leurs mains. Il repartit de l’autre côté du Jourdain, à l’endroit où, au début, Jean baptisait ; et il y demeura. Beaucoup vinrent à lui en déclarant : « Jean n’a pas accompli de signe ; mais tout ce que Jean a dit de celui-ci était vrai. » Et là, beaucoup crurent en lui. – Acclamons la Parole de Dieu.
🎙️ Aveugle guéri, brebis éclairées (J232 · soir)
📘 Comprendre
Commentaire biblique — Abbé Léon Hamain
Situation
L’Evangile de Jean est un Evangile dont la structure nous paraît bien différente de la construction adoptée dans les trois autres Evangiles.
En effet, l’Evangile de Jean, entre un court Prologue (Jean, 1, 1 - 18), qui est la reprise d’une hymne primitive bien adaptée pour servir d’ouverture à la mission terrestre en Jésus du Verbe fait chair (la Parole de Dieu) , et un Epilogue (Jean, 21, 1 - 25), qui est un compte rendu d’apparition(s) du Christ ressuscité en Galilée, ajouté, semble-t-il, lors de la rédaction finale de l’Evangile, se divise en deux grandes parties :
-
LE LIVRE DES SIGNES, dans lequel , tout au long du ministère public de Jésus, nous assistons à la révélation qu’il nous donne de Dieu son Père par ses signes et ses paroles (Jean, 1, 19 - 12, 50),
-
LE LIVRE DE LA GLOIRE, long de huit chapitres (!), où Jésus, à ceux qui le reçoivent et l’accueillent, montre sa gloire en retournant au Père, à son “Heure”, passage qui se réalise dans sa mort, sa résurrection, son ascension, et le don de son Esprit ( Jean, 13, 1 - 20, 31).
Le Livre des signes, dans lequel se situe notre passage, est d’abord ainsi nommé parce qu’il se trouve ponctué par SEPT signes, tous IMPORTANTS de par leur sens, accomplis par Jésus du début à la fin de son ministère :
- le changement de l’eau en vin à Cana (2, 1 - 11),
- la guérison du fils d’un intendant royal à Cana (4, 46 - 54),
- la guérison d’un infirme à la piscine de Bethesda (5, 1 - 11),
- la multiplication des pains en Galilée (6, 1 - 15),
- la marche sur la Mer de Galilée (6, 16 - 21),
- la guérison d’un aveugle-né à Jérusalem (9),
- la réanimation de Lazare, mort et mis au tombeau à Béthanie (11).
Cependant, dans la mesure où ces SEPT “signes” sont souvent plus ou moins longuement expliqués par des paroles ou des discours de Jésus, une autre répartition, plus précise, de ce Livre des signes, nous aide à mieux situer et donc mieux comprendre notre passage :
- 1°) Les débuts de la Révélation de Jésus : de Jean-Baptiste à Jésus (1, 19 - 51), aboutissant au changement de l’eau en vin à Cana (2, 1 - 11), qui sert de transition avec la partie suivante,
- 2°) Du premier signe de Cana (eau changée en vin) au deuxième signe de Cana (guérison du fils d’un intendant royal) (2 - 4), ce deuxième signe servant également de transition avec la 3ème partie (4, 46 - 54),
- 3°) Jésus et les principales fêtes juives (5 - 10),
- 4°) Jésus vit l’approche de son “Heure”, Heure de sa mort et de sa gloire (11, 1 - 12, 36),
- 5°) Conclusion du Livre des signes sur le ministère de Jésus et résumé de sa prédication (12, 37 - 50).
Nous retrouvons maintenant Jésus à la Fête de la dédicace du Temple de Jérusalem (10, 22 - 35), suite au “signe” de la guérison de l’aveugle-né et à la présentation qu’il a faite de lui-même et de sa mission, sous les images de la “porte des brebis” et du “bon Pasteur”.
Notre page reprend la fin de la présence de Jésus à la Fête de la dédicace, et y ajoute ce qu’on pourrait considérer comme une conclusion apparente du ministère public de Jésus (10, 40 - 42).
Message
Dans les paroles qu’il prononce au cours de cette Fête de la dédicace, Jésus se définit d’abord comme Christ-Messie (10, 22 - 31), et, ensuite, comme le Fils de Dieu (10, 32 - 39, notre page). Ces deux affirmations s’enchevêtrent pratiquement l’une dans l’autre.
Jésus vient, en effet, de déclarer qu’il est bien le Messie, mais que seuls ceux qui “sont de ses brebis” peuvent croire en lui, et ne plus être ensuite arrachés de sa main (10, 25 - 28). La raison en est que ceux qui croient en Jésus lui sont donnés par le Père, avec qui il ne fait qu’un (10, 29 - 30).
Cette affirmation de l’unité de Jésus et de Dieu est alors reçue comme un blasphème par les Juifs qui se préparent à lapider Jésus. Il s’explique donc à ce sujet, en faisant appel, une fois de plus, au témoignage de ses oeuvres, en lesquelles il faut, selon lui, croire, pour découvrir que ce sont les oeuvres du Père, et, par conséquent, que le Père est en Jésus et Jésus dans le Père.
En entendant ces paroles, les adversaires de Jésus cherchent maintenant à l’arrêter, mais il leur échappe pour se retirer de l’autre côté du Jourdain, où un certain nombre de personnes le rejoignent, qui croient en lui.
Decouvertes
Après ce départ, Jésus ne reviendra en Judée que pour effectuer le “signe” de la résurrection de Lazare, et, ensuite, une dernière fois, 6 jours avant la Pâque Juive, au moment de laquelle il sera arrêté, jugé et crucifié.
Aux versets 34 et 35 Jésus répond à son accusation de blasphème, en citant le psaume 82, 6, où l’expression “vous êtes des dieux” était à cette époque appliquée aux Juges et à l’ensemble des Israélites qui écoutent la Parole de Dieu. S’il en est ainsi, dit Jésus, à plus forte raison, Celui que le Père a sanctifié ne blapshème pas quand il se prétend “Fils de Dieu”, ou “un” avec le Père.
Au verset 36, Jésus se déclare “consacré” et “sanctifié” par le Père, s’appropriant ainsi le centre de la célébration de la Fête de la dédicace. Ce ne sont plus le Temple ou l’autel du Temple qui comptent désormais, mais lui-même, Jésus, en sa personne qui est le lieu privilégié et unique de la rencontre de Dieu.
Au verset 36, encore, Jésus s’affirme nettement “Fils de Dieu”, titre, qui, à la lumière de ses déclarations sur son intimité et son unité avec le Père (10, 30 et 38), prend désormais un sens très fort, et une portée entièrement nouvelle.
Prolongement
Découvrir l’ampleur et la portée des paroles et des oeuvres de Jésus demande une approche de “pauvre”. Seul celui qui est dépouillé de lui-même peut accueillir, avec un regard intérieur ouvert et vrai, tout le témoignage de Jésus.
Tant que nous n’avons pas fait ce choix d’ approcher Jésus en acceptant la nouveauté de son message, et les changements qu’il entraîne pour notre existence, on ne peut croire en lui, car la foi est un don de Dieu, qui nous ouvre au-delà de nous-mêmes, et nous rend capables de nous remettre totalement à Dieu, par Jésus le Christ, dans l’Esprit (Hébreux, 11, 1).
L’aveuglement des adversaires de Jésus vient du fait qu’ils prétendent voir, et n’attendent rien de nouveau qui dépasserait ce qu’ils ont, et pourrait les transformer (Jean, 9, 41).
Notons combien ces déclarations de Jésus à la Fête de la dédicace se situent dans la ligne des discussions qui ont suivi le “signe” de la guérison de l’aveugle-né (9, 1 - 41), et renvoient également à l’image du bon Pasteur de son troupeau, sous laquelle Jésus s’est présenté peu auparavant (10, 1 - 21).
🙏 Seigneur Jésus, ton message, développé en ces pages de l’Evangile de Jean, nous montre à quel point tu nous révèles Dieu ton Père à travers tes paroles et tes gestes d’homme, car tu ne cherches que la volonté du Père, tu ne prononces que ses paroles, et tu n’accomplis que ses oeuvres, ce qui exprime ta proximité et ton unité avec lui, ainsi que ton insertion totale en lui : apprends-moi à accueillir le don de cette même unité que tu nous proposes de réaliser avec toi, et par toi, avec le Père, en étant toujours attaché à toi, en qui je demeure, et, pour cette raison, en vivant de plus en plus dans l’unité avec tous mes frères et soeurs. AMEN.
Éclairage exégétique — Synthèse IA
Jean 10, 31-42 se situe à la fin du discours de Jésus pour la fête de la Dédicace (Hanukkah), à Jérusalem, probablement en décembre, quelques mois avant la Passion. Le contexte johannique est celui d’une tension croissante entre Jésus et les autorités du Temple depuis le chapitre 5. Le passage fait immédiatement suite à la déclaration christologique majeure du v. 30 : egō kai ho patèr hen esmen (« Moi et le Père, nous sommes un »), qui a provoqué le geste de lapidation. Le genre littéraire est celui de la controverse rabbinique (maḥlōqet) : argumentation scripturaire, raisonnement a fortiori (du moindre au plus grand, dit qal waḥomer en hébreu), et appel aux œuvres comme critère de discernement. L’évangéliste Jean, écrivant vers 90-100 pour des communautés en rupture avec la Synagogue, charge ce dialogue d’une intensité théologique qui reflète aussi les débats christologiques de sa propre époque.
Le geste de prendre des pierres (ebastasan lithous) n’est pas un mouvement de foule spontané mais l’application de la loi sur le blasphème (Lv 24, 16) : la lapidation est la peine prescrite pour celui qui « prononce le Nom » ou s’arroge une prérogative divine. L’accusation est formulée avec une clarté théologique remarquable : « Tu n’es qu’un homme (anthrōpos), et tu te fais Dieu (theon) ». C’est, dans le quatrième évangile, l’énoncé le plus explicite du scandale christologique tel que le perçoivent les adversaires de Jésus. Paradoxalement, l’accusation dit vrai sur le plan ontologique — Jésus est bien homme et bien Dieu — mais elle la formule comme un crime. Jean utilise ici sa technique d’ironie dramatique : les accusateurs énoncent sans le savoir le mystère même de l’Incarnation.
La réponse de Jésus cite le Psaume 82, 6 : « J’ai dit : vous êtes des dieux (theoi este) ». Ce psaume, dans lequel Dieu interpelle l’assemblée divine (ʿădat ʾēl) ou les juges d’Israël, était déjà l’objet de discussions rabbiniques sur le statut des destinataires de la Torah au Sinaï. L’argument de Jésus procède par qal waḥomer : si l’Écriture elle-même appelle « dieux » de simples mortels à qui la Parole de Dieu (ho logos tou theou) a été adressée, combien plus celui que le Père a « consacré » (hègiasen) et « envoyé » (apesteilen) dans le monde peut-il se dire Fils de Dieu sans blasphème. Le verbe hagiazō (« consacrer, sanctifier ») est un terme cultuel qui évoque la consécration du Temple — et nous sommes précisément à la fête de la Dédicace, qui commémore la reconsécration du Temple par les Maccabées. Jésus se présente implicitement comme le vrai Temple, thème central de la théologie johannique (cf. Jn 2, 19-21).
Augustin, dans son Tractatus in Iohannis Evangelium (XLVIII), commente longuement l’argument du Psaume 82 et souligne la distinction cruciale que Jésus opère : les hommes sont appelés « dieux » par grâce et par participation à la Parole, tandis que le Fils est Dieu par nature. L’Écriture « ne peut être abolie » (ou dynatai lythēnai hē graphē) précisément parce qu’elle témoigne de cette communication divine qui culmine dans l’Incarnation du Verbe. Pour Augustin, la divinisation des croyants (thème cher aux Pères grecs sous le nom de théôsis) n’est possible que parce que le Fils est Dieu de toute éternité : « Dieu s’est fait homme pour que l’homme soit fait dieu. » Cyrille d’Alexandrie, dans son Commentaire sur l’Évangile de Jean (VII), insiste sur le fait que l’expression « le Père est en moi et moi dans le Père » (en emoi ho patèr kagō en tō patri) ne désigne pas une simple union morale ou de volonté, mais une périchorèse — une inhabitation mutuelle des personnes divines qui fonde l’unité de nature. Cyrille utilise ce passage contre l’arianisme et le nestorianisme, montrant que le Fils n’est pas un être intermédiaire entre Dieu et l’homme, mais pleinement Dieu dans la chair.
L’appel aux « œuvres » (erga) comme critère de crédibilité est un trait majeur de la christologie johannique. Le terme erga chez Jean ne désigne pas simplement les miracles (sēmeia, « signes »), mais l’ensemble de l’agir de Jésus comme manifestation de l’agir du Père (cf. Jn 5, 17.36 ; 9, 3-4 ; 14, 10-11). L’expression « les œuvres de mon Père » (ta erga tou patros mou) implique une transparence totale entre le Fils et le Père : les œuvres ne sont pas celles de Jésus en tant qu’individu, mais celles du Père agissant à travers lui. Jésus propose un chemin épistémologique remarquable : « même si vous ne me croyez pas, croyez les œuvres » (ei emoi ou pisteuete, tois ergois pisteuete). La foi peut commencer par la reconnaissance des signes pour s’élever ensuite vers la connaissance (ginōskō) du mystère d’inhabitation mutuelle. Ce réalisme de la foi johannique — qui accepte un point de départ imparfait — est un trait pastoral souvent relevé par les commentateurs.
La notice finale (v. 40-42) est d’une importance narrative souvent sous-estimée. Jésus se retire « de l’autre côté du Jourdain, à l’endroit où Jean baptisait au début » — c’est-à-dire à Béthanie au-delà du Jourdain (Jn 1, 28), lieu de la première manifestation publique. Ce retour géographique aux origines du ministère crée une inclusion littéraire avec le début de l’évangile. Le témoignage des foules — « Jean n’a pas fait de signe, mais tout ce qu’il a dit de celui-ci était vrai » — opère un contraste révélateur : Jean-Baptiste n’avait que la parole prophétique, Jésus a les œuvres et la parole. La foi qui naît en ce lieu (« beaucoup crurent en lui », polloi episteusan eis auton) accomplit rétrospectivement le témoignage du Baptiste. Ce passage constitue un débat exégétique sur la nature de cette foi : certains spécialistes (R. Schnackenburg, R. Brown) y voient une foi encore imparfaite, fondée sur les signes plutôt que sur la personne ; d’autres (J. Beutler, M. Theobald) considèrent que Jean la présente positivement, en contraste avec le refus des autorités de Jérusalem.
L’écho entre Jérémie et l’Évangile dans la liturgie de ce vendredi de Carême est théologiquement puissant. Comme Jérémie, Jésus est celui que ses proches veulent supprimer (les pierres, l’arrestation), celui qui échappe temporairement à la mort parce que sa mission n’est pas achevée, celui qui remet sa cause au Père. Mais la christologie johannique dépasse infiniment la typologie prophétique : Jérémie est un serviteur envoyé, Jésus est le Fils consacré ; Jérémie invoque Dieu comme juge extérieur, Jésus déclare que le Père est en lui. La question posée par les adversaires — « Tu te fais Dieu » — reste la question centrale que le Carême pose à chaque croyant : qui est cet homme qui marche vers la Croix ? Un prophète de plus, ou celui en qui « le Père et le Fils sont un » ? La réponse, pour Jean, ne peut venir que d’un acte de foi nourri par la contemplation des œuvres — et la plus grande des œuvres sera le don de la vie sur la Croix, vers lequel tout le récit converge désormais.
🔥 Contempler
Grâce à demander : Seigneur, donne-moi de reconnaître tes œuvres là où je ne veux voir que du scandale, et de me laisser conduire là où tu demeures.
Composition de lieu — Le Temple de Jérusalem. La lumière tombe sur les dalles de pierre. Il y a du monde, des discussions animées sous les portiques. Et soudain, le bruit sourd de pierres qu’on ramasse. Des mains qui se baissent, qui cherchent au sol de quoi frapper. Jésus est debout, seul, face à un demi-cercle d’hommes aux visages fermés. Il ne recule pas. Ses mains sont vides, ouvertes. Sa voix est calme — presque trop calme pour la violence de la scène. Sens la tension dans l’air, cette seconde suspendue entre la parole et le geste meurtrier.
Méditation — La question de Jésus est d’une audace désarmante : « Pour laquelle de ces œuvres voulez-vous me lapider ? » Il ne demande pas « pourquoi me haïssez-vous ? » — il pointe vers le concret, le visible, les « œuvres bonnes qui viennent du Père ». Des guérisons. Des libérations. Du pain partagé. Il les force à regarder ce qu’ils ont vu de leurs propres yeux. Et la réponse est glaçante : « Ce n’est pas pour une œuvre bonne… c’est pour un blasphème : tu n’es qu’un homme, et tu te fais Dieu. » Le problème n’est pas ce que Jésus fait — c’est ce qu’il est. Ou plutôt : ce qu’il révèle de la proximité entre Dieu et l’homme. C’est ça, l’insupportable.
« Croyez les œuvres. » Cette phrase est peut-être la plus bouleversante du passage. Jésus fait une concession immense : tu ne peux pas croire en moi ? Soit. Mais regarde ce que je fais. Regarde les fruits. Il accepte de passer par le chemin le plus humble — celui de la preuve par le réel, pas par la doctrine. « Ainsi vous reconnaîtrez, et de plus en plus, que le Père est en moi, et moi dans le Père. » Ce « de plus en plus » est magnifique. La foi n’est pas un interrupteur — c’est un chemin, une reconnaissance progressive. Et toi, quelles sont les « œuvres » dans ta vie — les faits concrets, les fruits visibles — qui te ramènent vers Dieu quand ta tête doute ?
Et puis il y a la fin du texte, souvent survolée, et pourtant si importante. « Il échappa à leurs mains. Il repartit de l’autre côté du Jourdain… et il y demeura. » Jésus se retire. Il retourne là où Jean baptisait — au commencement, à la source. Et là, loin du Temple, loin des pierres et des disputes théologiques, « beaucoup crurent en lui ». La foi naît dans le retrait, dans le lieu simple, à l’écart du bruit. Comme si Jésus montrait qu’il y a un temps pour affronter et un temps pour se retirer — et que les deux sont des actes de fidélité.
Colloque — Jésus, je te vois debout face aux pierres, et tu ne fuis pas — tu parles. Tu poses une question au lieu de te défendre. Je voudrais avoir cette liberté-là. Je voudrais aussi savoir me retirer « de l’autre côté du Jourdain » quand il le faut, sans que ce soit une fuite mais un retour à l’essentiel. Montre-moi les œuvres du Père dans ma vie — celles que je ne vois plus à force de les chercher ailleurs.
Question pour la relecture : Y a-t-il dans ta vie un lieu, un moment, une pratique — ton « autre côté du Jourdain » — où tu retrouves le chemin de la foi quand tout se complique ?
🙏 Prier
Seigneur, en ce jour de Carême, je viens avec les mots de Jérémie dans la bouche et les pierres de l’Évangile encore dans les yeux.
Tu connais les voix qui m’encerclent — celles du dehors et celles du dedans, les calomnies et les doutes, les amis qui guettent et ma propre lassitude.
Mais tu es avec moi. Guerrier redoutable. Toi qui scrutes les reins et les cœurs, tu vois ce que personne ne voit. Je te remets ma cause — celle que je ne sais plus plaider.
Apprends-moi, comme Jésus, à répondre par les œuvres, à montrer les fruits plutôt qu’à me justifier. Et quand le bruit sera trop fort, conduis-moi de l’autre côté du Jourdain, dans ce lieu simple où la foi recommence, où « beaucoup crurent en lui » — et où je veux croire, moi aussi, de plus en plus.
Amen.
🎧 Méditer avec Prier en chemin · 12 min d’oraison guidée avec l’évangile du jour
La prière personnelle est un trésor. Mais la foi se vit aussi ensemble.
🕯️ Entrer dans la prière
Nous sommes au cœur du Carême, dans ces jours où l’étau se resserre. La croix n’est plus une idée lointaine — elle se dessine, concrètement, dans la haine qui monte. Et les textes d’aujourd’hui te plongent dans cette tension : être juste, être vrai, et pourtant être traqué.
Jérémie entend « les calomnies de la foule ». Ses propres amis guettent sa chute. Jésus, lui, voit des pierres se lever contre lui. Dans les deux cas, la même accusation absurde : celui qui porte la parole de Dieu devient l’ennemi à abattre. Le fil rouge est là — la solitude de celui qui reste fidèle quand tout l’environnement bascule dans le rejet.
Mais remarque aussi le mouvement commun : ni Jérémie ni Jésus ne fuient dans l’abstraction. Jérémie remet sa cause à Dieu — concrètement, charnellement. Jésus répond par ses « œuvres » — du visible, du tangible. La foi n’est pas ici un refuge mental. Elle passe par le réel.
Avant de commencer, assieds-toi. Prends le temps de sentir le poids de ta journée. Puis entre d’abord dans le cri de Jérémie — c’est lui qui prépare le terrain pour entendre Jésus. Sois attentif aux mots qui te résistent ou qui te touchent sans que tu saches pourquoi. C’est souvent là que l’Esprit travaille.