de la férie

5ème Semaine de Carême — Jeudi 26 mars 2026 · Année A · violet

🎧 Méditer avec Prier en chemin · 12 min d’oraison guidée

🕯️ Entrer dans la prière

Nous sommes en plein Carême, dans ces jours où l’Église nous fait marcher vers Pâques à travers les grandes figures de l’Alliance. Et aujourd’hui, tout tourne autour d’Abraham — mais pas de la même manière.

Dans la Genèse, tu le trouves « face contre terre », écrasé par la grandeur de ce que Dieu lui promet. Un homme vieux, sans descendance réelle, à qui Dieu dit : « Tu deviendras le père d’une multitude de nations. » C’est presque absurde. Et puis, dans l’Évangile de Jean, Jésus reprend cette figure d’Abraham — mais pour la dynamiter de l’intérieur. Les interlocuteurs de Jésus brandissent Abraham comme un bouclier, une carte d’identité. Jésus, lui, prononce ces mots vertigineux : « Avant qu’Abraham fût, moi, JE SUIS. »

Le fil rouge, c’est l’alliance — et la question de savoir qui est vraiment Dieu. Abram reçoit un nom nouveau et une promesse impossible. Les adversaires de Jésus disent « Il est notre Dieu » — mais Jésus leur répond : « Vous ne le connaissez pas. » Connaître Dieu, ce n’est pas posséder une généalogie. C’est autre chose. Quelque chose qui a à voir avec la parole gardée, et avec une joie qui traverse les siècles.

Avant de lire, assieds-toi. Laisse descendre le silence. Et demande-toi simplement : est-ce que je connais Celui à qui je parle, ou est-ce que je me contente de savoir des choses sur lui ?

📖 1ère lecture — Gn 17, 3-9

Lire le texte — Gn 17, 3-9

En ces jours-là, Abram tomba face contre terre et Dieu lui parla ainsi : « Moi, voici l’alliance que je fais avec toi : tu deviendras le père d’une multitude de nations. Tu ne seras plus appelé du nom d’Abram, ton nom sera Abraham, car je fais de toi le père d’une multitude de nations. Je te ferai porter des fruits à l’infini, de toi je ferai des nations, et des rois sortiront de toi. J’établirai mon alliance entre moi et toi, et après toi avec ta descendance, de génération en génération ; ce sera une alliance éternelle ; ainsi je serai ton Dieu et le Dieu de ta descendance après toi. À toi et à ta descendance après toi je donnerai le pays où tu résides, tout le pays de Canaan en propriété perpétuelle, et je serai leur Dieu. » Dieu dit à Abraham : « Toi, tu observeras mon alliance, toi et ta descendance après toi, de génération en génération. » – Parole du Seigneur.

📘 Comprendre

Commentaire biblique — Abbé Léon Hamain

Situation

Le Livre de la Genèse est le premier livre de la Bible, et le premier des 5 livres attribués à la tradition de Moïse, et dont les différents éléments qui le composent se sont additionnés pendant plusieurs siècles jusqu’au temps de la rédaction finale, aux environs du 6ème siècle, et très probablement après le retour de l’exil Babylonien.

Ce livre nous présente d’abord une histoire des origines des nations, avec la création du monde, ainsi que de l’homme et de la femme, la vie des générations d’avant le Déluge, le Déluge et la repopulation jusqu’au moment de la dispersion, suite à l’orgueil manifesté par les hommes de la grande ville de Babel, avec sa tour (1, 1 - 11, 26).

Nous y lisons, ensuite, dans une seconde grande partie, l’histoire des ancètres d’sraël (11, 27 - 50, 26), qui comprend le cycle d’Abraham et de Sarah (11, 27 - 25, 18), le cycle d’Isaac et Jacob (25, 19 - 36, 43), et, finalement, l’histoire de Joseph (37, 10 - 50, 26).

Notre page fait partie du cycle d’Abraham, et traite particulièrement de la conclusion d’une Alliance entre Dieu et Abraham (17, 1 - 27), dont elle nous donne un extrait.

Message

Alors qu’Abraham est prosterné devant Dieu qui vient de se manifester à lui, Dieu s’engage vis-à-vis de lui, en concluant une Alliance, par laquelle il promet à Abraham de devenir le père d’un grand nombre de peuples et nations, dont le nombre n’est pas limité. Cette Alliance est perpétuelle, et voulue telle par Dieu : elle demeurera donc, confiée tour à tour à tous les descendants d’Abraham, et, en plus de la fécondité humaine promise, elle offre à Abraham la possession de la terre de Canaan. Ainsi Dieu sera-t-il le Dieu d’Abraham, et ce dernier observera-t-il toutes les conditions de l’Alliance, en croyant que Dieu est son Dieu, et en obéissant fidèlement à sa Parole.

Decouvertes

Dieu change le nom d’Abram en celui d’Abraham, en raison de cette Alliance conclue, qui fait d’Abraham le partenaire de Dieu. Le nom d’Abraham (variante d’Abram) signifie “père d’une multitude”. Ce nom nouveau donné à Abraham révèle désormais l’Alliance conclue.

Notre page n’est qu’un extrait de ce chapitre consacré entièrement à cette Alliance entre Dieu et Abraham..A noter que le mot “alliance” y revient 13 fois.

On y trouve un rappel de l’Alliance ancienne de Dieu avec Noé, en ses princuipales caractéristiques : comparer Genèse 17, 1 avec Genèse 6, 9, Genèse 17, 7 toujours avec Genèse 6, 9, Genèse 17, 11 avec Genèse, 6,12 - 17. Dans les deux cas, l’on retrouve les 3 caractéristiques de l’Alliance : un engagement précis de Dieu, présenté ensuite comme perpétuel, et accompagné d’un signe. Dans le cas présent d’Abraham, le signe est double : le changement de son nom et l’imposition de la circoncision, dont il est question plus loin dans le chapitre.

Les versets 15 - 21 de ce même chapitre rappellent la promesse d’un fils à naître à Abraham, de son épouse Sarah, promesse dont la date de réalisation est même fixée.

Finalement, au terme de ce chapitre sur la conclusion de l’Alliance entre Dieu et Abraham, aux versets 22 - 27, nous voyons Abraham remplir les conditions de l’Alliance et obéir aux ordres que vient de lui donner le Seigneur.

Prolongement

Dieu a pour nous un projet de salut, il nous appelle, il nous parle, il s’engage vis-à—vis de nous.Et c’est cet engagement que signifie son Alliance, qui suppose, en retour, notre propre engagement à son égard. Car c’est sa propre vie, sa qualité d’existence, toute de don, de vérité et d’amour, que Dieu prend gratuitement l’initiative de nous proposer, comptant que nous acceptions de vivre désormais de façon nouvelle, en imitant Jésus dans sa disponibilité totale à Dieu son Père, selon une obéissance qui est notre véritable liberté, parce qu’elle nous libère de notre attachement à nous-mêmes (Romains, 6, 15- 23 et Galates, 5, 1).

La mission propre et unique de Jésus, au terme de l’Ancien Testament, a été à la fois de révéler, et de conclure de façon définitive, une nouvelle Alliance entre Dieu et l’humanité, dans l’achèvement et le dépassement des Alliances anciennes avec Noé, Abraham, David, et selon les annonces des grands prophètes d’Israël.

Voici donc ce qui nous est toujours offert dans l’Aujourd’hui définitif du Jour de Dieu , dans l’Esprit saint. A nous de l’accepter et d’y répondre dans notre foi qui agit toujours dans l’amour (Galates, 5, 6) :

1 Après avoir, à maintes reprises et sous maintes formes, parlé jadis aux Pères par les prophètes, Dieu,

2 en ces jours qui sont les derniers, nous a parlé par le Fils, qu’il a établi héritier de toutes choses, par qui aussi il a fait les siècles.

3 Resplendissement de sa gloire, effigie de sa substance, ce Fils qui soutient l’univers par sa parole puissante, ayant accompli la purification des péchés, s’est assis à la droite de la Majesté dans les hauteurs,

6 Mais à présent, le Christ a obtenu un ministère d’autant plus élevé que meilleure est l’alliance dont il est le médiateur, et fondée sur de meilleures promesses.

7 Car si cette première alliance avait été irréprochable, il n’y aurait pas eu lieu de lui en substituer une seconde.

9 En ceci s’est manifesté l’amour de Dieu pour nous : Dieu a envoyé son Fils unique dans le monde afin que nous vivions par lui.

10 En ceci consiste l’amour : ce n’est pas nous qui avons aimé Dieu, mais c’est lui qui nous a aimés et qui a envoyé son Fils en victime de propitiation pour nos péchés.

11 Bien-aimés, si Dieu nous a ainsi aimés, nous devons, nous aussi, nous aimer les uns les autres.

37 Et le Père qui m’a envoyé, lui, me rend témoignage. Vous n’avez jamais entendu sa voix, vous n’avez jamais vu sa face,

38 et sa parole, vous ne l’avez pas à demeure en vous, puisque vous ne croyez pas celui qu’il a envoyé.

39 Vous scrutez les Écritures, parce que vous pensez avoir en elles la vie éternelle, et ce sont elles qui me rendent témoignage,

40 et vous ne voulez pas venir à moi pour avoir la vie !

🙏 Seigneur Jésus, Dieu nous a choisis dès avant la création du monde, pour que nous soyons associés à sa vie en qualité de “fils”, et c’est toi, qui, au terme de toute l’histoire d’Israël, as réalisé ce projet éternel en concluant une Alliance définitive de Dieu avec nous, par l’engagement de ton ministère vécu jusqu’au bout, dans le risque de ta vie donnée jusqu’à la mort sur une croix, pour nous révéler l’engagement de Dieu au moment où tu l’accomplis : aide-moi à répondre au mieux à cette Alliance, en reproduisant davantage ton image dans ma vie de chaque jour, et en manifestant toujours le “signe” de cette relation particlulière avec Dieu, dans l’amour de tous mes frères et soeurs, comme tu nous as aimés. AMEN.

Éclairage exégétique — Synthèse IA

Le passage de Genèse 17, 3-9 appartient à la tradition sacerdotale (source P), reconnaissable à sa solennité liturgique, ses formules répétitives et son insistance sur l’alliance (berît) comme cadre structurant de la relation entre Dieu et l’humanité. Nous sommes dans le cycle d’Abraham, au moment où le patriarche, déjà âgé de quatre-vingt-dix-neuf ans selon la chronologie sacerdotale, reçoit la confirmation définitive d’une promesse esquissée dès Genèse 12 et ritualisée en Genèse 15. Le genre littéraire est celui du discours divin d’alliance, unilatéral dans sa forme : c’est Dieu qui parle, qui définit les termes, qui s’engage. Abram est « face contre terre » (wayyippol al-panaw), dans la posture de la prosternation totale, celle du vassal devant son suzerain dans les traités du Proche-Orient ancien, mais aussi celle de l’adoration. Les premiers destinataires — les prêtres de l’époque exilique ou post-exilique — entendaient ici une refondation de leur identité : au moment où Israël a tout perdu (terre, temple, royauté), le texte rappelle que l’alliance est « éternelle » (berît ʿolam) et précède toute institution.

Le changement de nom constitue le pivot du passage. Abram (ʾAḇrām, « père élevé/exalté ») devient Abraham (ʾAḇrāhām). L’étymologie populaire proposée par le texte — « père d’une multitude » (ʾaḇ hămôn gôyim) — ne correspond pas à une dérivation linguistique rigoureuse ; elle relève de la paronomase, procédé courant dans la Bible hébraïque où le nom est un programme théologique plutôt qu’un label descriptif. Le changement de nom signifie un changement d’être : Dieu refaçonne l’identité d’Abraham en fonction de sa vocation. Ce procédé trouve des échos dans le changement de Jacob en Israël (Gn 32, 29) et, dans le Nouveau Testament, de Simon en Pierre (Mt 16, 18). La répétition martelée de « toi et ta descendance après toi » (wĕzarʿăḵā ʾaḥărêḵā), qui apparaît quatre fois en quelques versets, crée un effet rhétorique d’insistance : l’alliance n’est pas un contrat individuel mais une structure transgénérationnelle, ouverte sur l’avenir.

La promesse se déploie sur trois axes : la descendance (« une multitude de nations », « des rois »), la terre (« tout le pays de Canaan en propriété perpétuelle ») et la relation théologale (« je serai ton Dieu »). Cette triade constitue l’ossature de la théologie de l’alliance dans tout le Pentateuque. La formule « je serai leur Dieu » (wĕhāyîtî lāhem lēʾlōhîm) est ce que les exégètes appellent la « formule d’alliance » ; on la retrouve presque identique en Jérémie 31, 33, Ézéchiel 36, 28 et jusque dans l’Apocalypse 21, 3. Elle dit que l’alliance n’est pas d’abord un code juridique mais une relation personnelle : Dieu se donne comme Dieu de quelqu’un. La mention des « nations » (gôyim) est remarquable dans un texte sacerdotal : elle ouvre la promesse au-delà des frontières ethniques d’Israël, ce que Paul exploitera magistralement en Romains 4 et Galates 3.

Saint Irénée de Lyon, dans la Démonstration de la prédication apostolique (chapitres 24-25), voit dans l’alliance abrahamique la préfiguration de l’alliance universelle en Christ : Abraham est « père d’une multitude de nations » non seulement selon la chair mais selon la foi, et c’est par la foi qu’il a reçu la promesse avant même la circoncision (qui n’apparaît qu’aux versets suivants, 10-14, non lus aujourd’hui). Cette lecture rejoint celle de Paul en Romains 4, 11 : Abraham a été justifié « dans l’incirconcision ». Saint Jean Chrysostome, dans ses Homélies sur la Genèse (homélie 39), souligne que la prosternation d’Abraham n’est pas servile mais filiale : elle manifeste la reconnaissance de celui qui mesure l’écart entre la promesse divine et sa propre stérilité. Chrysostome insiste sur le fait que Dieu parle à Abraham alors que toutes les conditions naturelles rendent la promesse absurde — c’est le paradigme même de la foi.

Le dernier verset du passage (v. 9) introduit une contrepartie : « Toi, tu observeras mon alliance. » Après le long discours où Dieu seul s’engage, cette phrase brève, presque abrupte, rappelle que l’alliance, bien que fondée sur la grâce, appelle une réponse. Le contenu de cette observance sera précisé immédiatement après (la circoncision, v. 10-14), mais le lectionnaire s’arrête avant, laissant la question ouverte : qu’est-ce qu’« observer l’alliance » ? En contexte de Carême, ce suspens est théologiquement fécond. Il invite à penser la réponse humaine non comme une condition préalable mais comme un fruit de l’initiative divine. Le débat exégétique sur le caractère « conditionnel » ou « inconditionnel » de l’alliance abrahamique reste vif : certains spécialistes (Weinfeld, Hahn) y voient une alliance de type « royale-promissoire » (Dieu s’engage unilatéralement, comme dans les concessions royales hittites), d’autres (Nicholson, Kutsch) insistent sur la dimension bilatérale impliquée par le terme berît lui-même.

La lecture de ce texte en Carême, quelques semaines avant Pâques, n’est pas anodine. L’Église fait entendre la promesse la plus ancienne — celle faite à Abraham — au moment où elle se prépare à célébrer son accomplissement dans la mort et la résurrection du Christ. Le lien avec l’Évangile du jour (Jn 8, 51-59) est explicite : Jésus y revendique une relation avec Abraham qui transcende la chronologie. La promesse « je serai leur Dieu » trouve son accomplissement ultime dans l’Incarnation, où Dieu ne se contente plus d’être « le Dieu de » mais devient l’un de nous. Le pays de Canaan « en propriété perpétuelle » est relu par la tradition chrétienne comme figure du Royaume — non pas abolition de la promesse terrestre, mais élargissement de son horizon. Cette relecture typologique ne doit pas effacer la portée première du texte pour Israël, et le dialogue judéo-chrétien contemporain invite à maintenir la tension entre accomplissement et respect de la promesse dans sa littéralité.

🔥 Contempler

Grâce à demander : Seigneur, donne-moi d’entendre ta promesse comme si elle m’était adressée pour la première fois — et d’y croire contre toute vraisemblance.

Composition de lieu — Tu es dans un paysage aride, vaste, sous un ciel nocturne immense. Le sol est sec sous tes genoux. Devant toi, un vieil homme — Abram — est tombé « face contre terre ». Son front touche la poussière. Le silence est total, sauf peut-être un vent léger qui passe sur la plaine. Et dans ce silence, une voix parle. Pas un tonnerre. Une voix qui dit « Moi » — comme quelqu’un qui se penche très près. L’obscurité est pleine de cette présence.

Méditation — Regarde ce qui se passe. Dieu commence par « Moi, voici l’alliance que je fais avec toi ». C’est Dieu qui s’engage le premier. Abram n’a rien demandé dans ce passage — il est « face contre terre », il reçoit. Et ce qu’il reçoit est démesuré : « une multitude de nations », « des rois sortiront de toi », « une alliance éternelle », un pays « en propriété perpétuelle ». Chaque phrase élargit encore la promesse. C’est presque étourdissant. Un homme sans enfant à qui on promet des nations. Un migrant à qui on promet un pays. Il y a quelque chose de vertigineux dans le décalage entre ce qu’Abram est — un vieillard nomade — et ce que Dieu voit en lui.

Et puis il y a le changement de nom. « Tu ne seras plus appelé du nom d’Abram, ton nom sera Abraham. » Dieu ne se contente pas de promettre un avenir — il change l’identité même de cet homme. Comme si la promesse était si grande qu’il fallait un nouveau nom pour la porter. Qu’est-ce que Dieu renomme en toi, en ce moment ? Quel nom ancien, trop étroit, est en train de craquer sous le poids de ce qu’il veut te donner ? Il y a des moments dans la vie où l’on sent que l’identité qu’on s’était construite ne suffit plus — non pas parce qu’elle était fausse, mais parce que quelque chose de plus grand la déborde.

Remarque aussi cette expression répétée : « de génération en génération ». L’alliance ne concerne pas Abraham seul. Elle le traverse. Elle est plus grande que lui. Il y a une humilité dans cette promesse : tu seras « père », mais ce n’est pas pour toi que tu le seras. C’est pour ceux qui viendront. Dieu travaille dans la durée, dans la patience des générations. Il dit « je serai ton Dieu » — au présent, au futur, pour toujours. Ce qui se révèle ici de Dieu, c’est sa fidélité têtue, obstinée, qui ne dépend pas de la capacité d’Abraham à tout comprendre, mais seulement de son « Moi » à lui — le « Moi » de Dieu qui s’engage.

Colloque — Seigneur, moi aussi je suis parfois « face contre terre » — pas toujours par adoration, parfois par fatigue, par découragement. Et toi, tu parles quand même. Tu promets quand même. Je ne sais pas toujours quoi faire de tes promesses trop grandes. Apprends-moi à les recevoir sans les rétrécir. Apprends-moi à porter le nom que tu me donnes, même quand je ne le comprends pas encore.

Question pour la relecture : Quel « nom nouveau » — quelle identité, quelle vocation — Dieu est-il en train de me donner, que je n’ose peut-être pas encore porter ?

🕊️ Psaume — 104 (105), 4-5, 6-7, 8-9

Lire le texte — 104 (105), 4-5, 6-7, 8-9

Cherchez le Seigneur et sa puissance, recherchez sans trêve sa face ; souvenez-vous des merveilles qu’il a faites, de ses prodiges, des jugements qu’il prononça. Vous, la race d’Abraham son serviteur, les fils de Jacob, qu’il a choisis. Le Seigneur, c’est lui notre Dieu : ses jugements font loi pour l’univers. Il s’est toujours souvenu de son alliance, parole édictée pour mille générations : promesse faite à Abraham, garantie par serment à Isaac.

✝️ Évangile — Jn 8, 51-59

Lire le texte — Jn 8, 51-59

En ce temps-là, Jésus disait aux Juifs : « Amen, amen, je vous le dis : si quelqu’un garde ma parole, jamais il ne verra la mort. » Les Juifs lui dirent : « Maintenant nous savons bien que tu as un démon. Abraham est mort, les prophètes aussi, et toi, tu dis : “Si quelqu’un garde ma parole, il ne connaîtra jamais la mort.” Es-tu donc plus grand que notre père Abraham ? Il est mort, et les prophètes aussi sont morts. Pour qui te prends-tu ? » Jésus répondit : « Si je me glorifie moi-même, ma gloire n’est rien ; c’est mon Père qui me glorifie, lui dont vous dites : “Il est notre Dieu”, alors que vous ne le connaissez pas. Moi, je le connais et, si je dis que je ne le connais pas, je serai comme vous, un menteur. Mais je le connais, et sa parole, je la garde. Abraham votre père a exulté, sachant qu’il verrait mon Jour. Il l’a vu, et il s’est réjoui. » Les Juifs lui dirent alors : « Toi qui n’as pas encore cinquante ans, tu as vu Abraham ! » Jésus leur répondit : « Amen, amen, je vous le dis : avant qu’Abraham fût, moi, JE SUIS. » Alors ils ramassèrent des pierres pour les lui jeter. Mais Jésus, en se cachant, sortit du Temple. – Acclamons la Parole de Dieu.

📘 Comprendre

Commentaire biblique — Abbé Léon Hamain

Situation

L’Evangile de Jean est un Evangile dont la structure nous paraît bien différente de la construction adoptée dans les trois autres Evangiles.

En effet, l’Evangile de Jean, entre un court Prologue (Jean, 1, 1 - 18), qui est la reprise d’une hymne primitive bien adaptée pour servir d’ouverture à la mission terrestre en Jésus du Verbe fait chair (la Parole de Dieu) , et un Epilogue (Jean, 21, 1 - 25), qui est un compte rendu d’apparition(s) du Christ ressuscité en Galilée, ajouté, semble-t-il, lors de la rédaction finale de l’Evangile, se divise en deux grandes parties :

  • LE LIVRE DES SIGNES, dans lequel , tout au long du ministère public de Jésus, nous assistons à la révélation qu’il nous donne de Dieu son Père par ses signes et ses paroles (Jean, 1, 19 - 12, 50),

  • LE LIVRE DE LA GLOIRE, long de huit chapitres (!), où Jésus, à ceux qui le reçoivent et l’accueillent, montre sa gloire en retournant au Père, à son “Heure”, passage qui se réalise dans sa mort, sa résurrection, son ascension, et le don de son Esprit ( Jean, 13, 1 - 20, 31).

Le Livre des signes, dans lequel se situe notre passage, est d’abord ainsi nommé parce qu’il se trouve ponctué par SEPT signes, tous IMPORTANTS de par leur sens, accomplis par Jésus du début à la fin de son ministère :

  • le changement de l’eau en vin à Cana (2, 1 - 11),
  • la guérison du fils d’un intendant royal à Cana (4, 46 - 54),
  • la guérison d’un infirme à la piscine de Bethesda (5, 1 - 11),
  • la multiplication des pains en Galilée (6, 1 - 15),
  • la marche sur la Mer de Galilée (6, 16 - 21),
  • la guérison d’un aveugle-né à Jérusalem (9),
  • la réanimation de Lazare, mort et mis au tombeau à Béthanie (11).

Cependant, dans la mesure où ces SEPT “signes” sont souvent plus ou moins longuement expliqués par des paroles ou des discours de Jésus, une autre répartition, plus précise, de ce Livre des signes, nous aide à mieux situer et donc mieux comprendre notre passage :

  • 1°) Les débuts de la Révélation de Jésus : de Jean-Baptiste à Jésus (1, 19 - 51), aboutissant au changement de l’eau en vin à Cana (2, 1 - 11), qui sert de transition avec la partie suivante,
  • 2°) Du premier signe de Cana (eau changée en vin) au deuxième signe de Cana (guérison du fils d’un intendant royal) (2 - 4), ce deuxième signe servant également de transition avec la 3ème partie (4, 46 - 54),
  • 3°) Jésus et les principales fêtes juives (5 - 10),
  • 4°) Jésus vit l’approche de son “Heure”, Heure de sa mort et de sa gloire (11, 1 - 12, 36),
  • 5°) Conclusion du Livre des signes sur le ministère de Jésus et résumé de sa prédication (12, 37 - 50).

Avec notre page nous continuons d’avancer dans la lecture de tout un ensemble de textes, qui sont un élément important de la 3ème partie de cet Evangile de Jean, ensemble qui va de 7, 1 à 8, 59. Ces 2 chapitres nous relatent les comportements de Jésus à la fête des tentes à Jérusalem, où il va rencontrer une opposition très violente à son message. C’est une véritable mise en procès public de Jésus qui continue de se dérouler ici.

Après l’épisode de la femme adultère (7, 53 - 8, 11), inséré au début de ce chapitre 8, qui a probablement une autre origine, et a dû se situer dans un tout autre contexte, nous sommes entrés dans une 3ème scène liée à cette Fête des Tentes à Jérusalem. Et ici, Jésus va vivre, en quelque sorte, le sommet de son affrontement avec les Juifs. Au cours de cette Fête, il s’est déjà proclamé celui qui en est l’achèvement sous toutes ses formes, en promettant de donner l’eau vive, et en se définissant comme la Lumière du monde.

Maintenant, en trois sections (8, 12 - 59), dont nous lisons la fin de la dernière (8, 31 - 59), il va, en affirmant qu’il est de Dieu et qu’il porte le Nom même de Dieu, être le plus éloigné des Juifs, qui vont de plus en plus comploter sa mort.

Les Juifs ont beau revendiquer fortement devant lui qu’ils sont de vrais fils d’Abraham (8, 31 - 41a), Jésus leur répond avec autant de force que leur véritable père, c’est le diable (8, 41b - 47), et se trouve conduit par leur contestation à se situer lui-même, dans notre page, face à Abraham (8, 48 - 59).

Message

L’accuse-t-on d’être un Samaritain (“impur”), ou d’être possédé du démon, Jésus répond (89, 48 - 50) qu’il honore le Père, et que c’est du Père seul qu’il recevra une Gloire qu’il ne se donne jamais lui-même. Cette Gloire, comme la suite de l’Evangile nous le montrera, lui sera donnée lors de sa remontée au Père dans l’événement pascal de sa passion, de sa mort-résurrection et de son ascenxion (12, 23; 13, 31; 17,1).

C’est lorsqu’il insiste sur la fidélité qu’il faut accorder à sa Parole, en précisant que celui qui se comporte ainsi ne verra jamais la mort, que ses adversaires reprennent de plus belle leurs accusations, en le comparant à Abraham, qui, disent-ils, est bien mort, et pour eux, quoi qu’il en dise, Jésus ne saurait être plus grand qu’Abraham.

Mais Jésus se situe autrement, face à Dieu, qu’il déclare connaître vraiment, dont il affirme qu’il est son Père qui le glorifie, parce que lui-même est fidèle à sa Parole, contrairement à ses adversaires Juifs qui, eux, ne connaissent pas Dieu, et donc ne se comportent pas en enfants d’Abraham.

C’est face à Dieu que Jésus, qui avait déjà affirmé, dans son discours sur l’oeuvre du Fils à propos du sabbat, en 5, 46, que si les Juifs croyaient en Moïse, il croiraient aussi en lui, que les écrits de Moïse annonçaient, reprend maintenant le même argument à propos d’Abraham, dont il déclare également que la mission était de l’annoncer, lui, Jésus, et d’être tout entier tourné vers l’accomplissement des promesses de Dieu en sa venue, au terme du temps fixé par Dieu.

Les Juifs se montrant incapables d’interpréter ces paroles de Jésus autrement que dans la perspective d’un calcul matériel du temps, et demeurant, une fois de plus, enfermés dans un malentendu, Jésus en est amené à leur proclamer le plus qu’il puisse leur dire sur sa véritable situation et son authentique identité : il porte le Nom de Dieu “JE SUIS”, ce qui lui permet de transcender les déroulements de l’histoire des hommes et d’affimer qu’il est, de ce point de vue, antérieur à Abraham.

Cette fois, les adversaires de Jésus ont bien compris, et considérant la déclaration que vient de leur faire Jésus comme un blasphème, ils ramassent des pierres pour le lapider, en application de la parole du Lévitique, 24, 16, ordonnant que l’on traite ainsi ceux qui blasphèment. Mais ce faisant, ils accomplissent ce que Jésus leur avait déclaré : ils sont meurtriers, comme leur père, le diable (8, 37. 40 - 41. 44).

Decouvertes

Lorsque Jésus proclame qu’Abraham s’est réjoui de voir son jour, peut-être réinterprète-t-il ainsi le “rire” d’Abraham en Genèse, 17, 17, rire, avec lequel il avait reçu l’annonce qu’il allait avoir un fils. Paul, en Galates, 3, 16, écrit qu’en Isaac Abraham pouvait saluer son descendant à venir, qui serait le Christ. La Lettre aux Hébreux, en 11, 13, souligne également une vue anticipatrice de l’avenir par Abraham.

L’affirmation de Jésus : “Avant qu’Abraham existât, JE SUIS”, est du même genre que celle du psaume 90, 2 : “Avant que naissent les montagnes, tu es Dieu”.

C’est tout au long de l’Evangile que Jésus s’exprime en donnant aux mots qu’il emploie un sens différent de leur signification matérielle immédiate, et pratique ainsi ce qu’on a appelé le “malentendu Johannique”, dans lequel ses auditeurs tombent sans cesse (voir, par exemple, 2, 19, à propos de la destruction et du “relèvement” du Temple “de son corps”).

Prolongement

22 Alors que les Juifs demandent des signes et que les Grecs sont en quête de sagesse,

23 nous proclamons, nous, un Christ crucifié, scandale pour les Juifs et folie pour les païens,

24 mais pour ceux qui sont appelés, Juifs et Grecs, c’est le Christ, puissance de Dieu et sagesse de Dieu.

5 Ayez entre vous les mêmes sentiments qui sont dans le Christ Jésus :

6 Lui, de condition divine, ne retient pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu.

7 Mais il s’anéantit lui-même, prenant condition d’esclave, et devenant semblable aux hommes. S’étant comporté comme un homme,

8 il s’humilia plus encore, obéissant jusqu’à la mort, et à la mort sur une croix !

9 Aussi Dieu l’a-t-il exalté et lui a-t-il donné le Nom qui est au-dessus de tout nom,

10 pour que tout, au nom de Jésus, s’agenouille, au plus haut des cieux, sur la terre et dans les enfers,

11 et que toute langue proclame, de Jésus Christ, qu’il est SEIGNEUR, à la gloire de Dieu le Père.

8 Prenez garde qu’il ne se trouve quelqu’un pour vous réduire en esclavage par le vain leurre de la ” philosophie ”, selon une tradition toute humaine, selon les éléments du monde, et non selon le Christ.

9 Car en lui habite corporellement toute la Plénitude de la Divinité,

10 et vous vous trouvez en lui associés à sa plénitude, lui qui est la Tête de toute Principauté et de toute Puissance.

3 Car je souhaiterais d’être moi-même anathème, séparé du Christ, pour mes frères, ceux de ma race selon la chair,

4 eux qui sont Israélites, à qui appartiennent l’adoption filiale, la gloire, les alliances, la législation, le culte, les promesses

5 et aussi les patriarches, et de qui le Christ est issu selon la chair, lequel est au-dessus de tout, Dieu béni éternellement ! Amen.

🙏 Seigneur Jésus, en toi nous reconnaissons celui que le Père nous a envoyé comme son Fils pour vivre un parcours humain, à travers lequel, et dans les limites duquel, tu nous as manifesté et annoncé que tu es le Verbe de Dieu, porteur du Nom sublime de Dieu lui-même, et tu nous as déclaré que ton élévation sur la croix, en ta passion et ta mort, devait être le lieu d’extrême pauvreté, qui, accepté dans ton obéissance totale au Père, te révélerait paradoxalement dans toute la dimension de ton mystère : accorde-moi la grâce de t’approcher dans la proximité immédiate de ta présence en ton Esprit Saint, sans jamais oublier que c’est l’au-delà “au-dessus de tout” du Dieu Vivant qui, en toi et par toi, me rejoint, m’appelle, et m’invite à te suivre sur ton chemin d’engagement pour Dieu en toute vérité. AMEN.

Éclairage exégétique — Synthèse IA

Jean 8, 51-59 constitue le point culminant d’une longue controverse qui occupe tout le chapitre 8 de l’Évangile johannique, située dans le cadre de la fête des Tentes (Sukkot) à Jérusalem. Le genre littéraire est celui du dialogue polémique, caractéristique du quatrième évangile : Jésus prononce une affirmation solennelle, ses interlocuteurs la comprennent à un niveau littéral et s’en scandalisent, ce qui donne à Jésus l’occasion d’approfondir la révélation. La mention « les Juifs » (hoi Ioudaioi) chez Jean ne désigne pas le peuple juif dans son ensemble mais les autorités religieuses de Jérusalem hostiles à Jésus — une précision herméneutique essentielle pour éviter toute lecture antisémite du texte, comme l’ont souligné la déclaration Nostra Aetate (1965) et les documents postérieurs de la Commission biblique pontificale.

L’affirmation inaugurale — « si quelqu’un garde ma parole, jamais il ne verra la mort » — est introduite par le double amèn (amēn amēn legō hymin), formule d’autorité propre au Jésus johannique, qui remplace le « ainsi parle le Seigneur » des prophètes. Le verbe « garder » (tēreō) est capital dans la théologie johannique : il dit à la fois l’obéissance et la fidélité intérieure, la préservation d’un trésor (cf. Jn 14, 23 : « Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole »). « Ne pas voir la mort » (ou mē theōrēsē thanaton eis ton aiōna) ne signifie pas l’immortalité physique mais le passage de la mort biologique à une réalité qui ne la supprime pas mais la traverse — ce que Jean appelle la « vie éternelle » (zōē aiōnios), déjà commencée pour celui qui croit. Les interlocuteurs, eux, restent au plan biologique : Abraham est mort, les prophètes sont morts. L’ironie johannique est à son comble : ils reprochent à Jésus exactement ce qu’il est en train de révéler.

La question « Es-tu plus grand que notre père Abraham ? » (mē sy meizōn ei tou patros hēmōn Abraam) attend grammaticalement une réponse négative (particule ), mais le lecteur de l’Évangile sait que la réponse est un « oui » retentissant. Ce procédé d’ironie dramatique, où les adversaires de Jésus énoncent involontairement la vérité, est une constante johannique (cf. Caïphe en Jn 11, 50). Jésus ne répond pas directement à la question de sa grandeur ; il la déplace vers sa relation au Père : « C’est mon Père qui me glorifie. » La gloire (doxa) chez Jean n’est pas la réputation humaine mais la manifestation de l’être divin, qui culminera sur la croix — paradoxe central de la théologie johannique où l’élévation sur le bois est simultanément exaltation dans la gloire.

L’affirmation « Abraham votre père a exulté (ēgalliasato), sachant qu’il verrait mon Jour » est l’une des plus débattues de l’exégèse johannique. À quel moment Abraham a-t-il « vu » le Jour du Christ ? Plusieurs interprétations coexistent. La tradition rabbinique connaît l’idée qu’Abraham a reçu une vision de l’avenir lors de l’alliance en Genèse 15 (le « sommeil » d’Abram, Gn 15, 12). Certains Pères relient ce « jour » à la visite des trois anges au chêne de Mambré (Gn 18), lue comme théophanie trinitaire. D’autres exégètes, comme C.H. Dodd et R.E. Brown, y voient une référence à la joie eschatologique d’Abraham dans l’au-delà, contemplant depuis le « sein d’Abraham » (Lc 16, 22) l’accomplissement des promesses. La tradition juive du Jubilés (16, 17-31) atteste qu’Abraham a ri de joie prophétique lors de la naissance d’Isaac — et le nom même d’Isaac (Yiṣḥāq, « il rira ») pourrait être relu ici comme signe de cette exultation anticipée.

Saint Augustin, dans son Tractatus in Iohannem (43, 17-18), propose une lecture christologique forte : Abraham a vu le Jour du Christ par la foi, et sa joie est la joie de tout croyant qui, à travers les figures et les promesses, perçoit la réalité à venir. Pour Augustin, la foi d’Abraham et la foi chrétienne sont une même foi orientée vers le même objet — le Christ — mais à des stades différents de la révélation. Saint Cyrille d’Alexandrie, dans son Commentaire sur l’Évangile de Jean (livre 5), insiste davantage sur la dimension ontologique : si Abraham a vu le Jour du Christ, c’est que le Christ préexiste à Abraham non seulement dans le dessein de Dieu mais dans son être même. Cyrille prépare ainsi l’affirmation finale du passage et la relie directement aux controverses christologiques qui agiteront les siècles suivants.

Le climax du texte est la déclaration « Avant qu’Abraham fût (prin Abraam genesthai), moi, JE SUIS (egō eimi) ». L’opposition entre genesthai (devenir, venir à l’existence — verbe de la créature) et eimi (être, au présent intemporel — verbe de l’être absolu) est théologiquement décisive. Jésus ne dit pas « j’étais » (ēmēn) mais « je suis » : il ne se situe pas dans le passé d’Abraham, il se situe hors du temps. La formule egō eimi renvoie explicitement à la révélation du Nom divin en Exode 3, 14 (LXX : egō eimi ho ōn) et aux proclamations divines du Deutéro-Isaïe (Is 41, 4 ; 43, 10 ; 46, 4). Les interlocuteurs ne s’y trompent pas : ils ramassent des pierres, geste prescrit par Lévitique 24, 16 pour le blasphème, c’est-à-dire l’usurpation du Nom divin. Ils ont parfaitement compris la portée de la parole de Jésus — ce qu’ils refusent, c’est d’y croire. Le débat exégétique porte sur la question de savoir si le Jésus historique a pu prononcer une telle parole ou si elle reflète la christologie développée de la communauté johannique ; la plupart des spécialistes reconnaissent au minimum un noyau de conscience d’autorité unique chez Jésus, que la théologie johannique a explicité en langage de préexistence.

La sortie de Jésus du Temple — « il se cacha et sortit » (ekrybē kai exēlthen ek tou hierou) — n’est pas une fuite mais un retrait volontaire, motif récurrent chez Jean (cf. 7, 30 ; 10, 39) : l’« heure » n’est pas encore venue. Ce retrait du Temple est aussi un geste symbolique lourd : celui qui est le vrai Temple (Jn 2, 21) quitte le Temple de pierre. Le lien avec la première lecture est lumineux : le Dieu qui dit à Abraham « je serai ton Dieu » est le même qui, en Jésus, dit « JE SUIS ». L’alliance éternelle promise en Genèse 17 trouve en Jean 8 son fondement ontologique : elle est éternelle parce que celui qui la scelle est éternel. En ce temps de Carême, où l’Église chemine vers la Passion, ce texte rappelle que celui qui va mourir sur la croix est celui qui est avant Abraham, avant le temps — et que la mort qu’il traversera ne sera pas sa défaite mais la manifestation suprême du JE SUIS au cœur de la condition mortelle.

🔥 Contempler

Grâce à demander : Seigneur, donne-moi d’entendre ton « JE SUIS » et de ne pas ramasser de pierres — mais de tomber à genoux.

Composition de lieu — Tu es dans le Temple de Jérusalem. Les colonnes massives, la lumière qui tombe en oblique sur les dalles de pierre. Il y a du monde, des voix qui se chevauchent. L’atmosphère est électrique, tendue. Jésus est debout, entouré d’un groupe qui l’interpelle — des visages fermés, des mâchoires serrées. On sent que la violence couve. Les mots claquent comme des pierres avant les pierres. Et Jésus, lui — regarde son visage. Il ne recule pas. Il ne crie pas. Il parle avec une autorité tranquille qui exaspère.

Méditation — Tout commence par une promesse inouïe : « Si quelqu’un garde ma parole, jamais il ne verra la mort. » Écoute bien. Il ne dit pas : « il ne mourra pas ». Il dit : « il ne verra pas la mort ». Comme si la mort existait encore, mais qu’on pouvait traverser son territoire sans la regarder en face, sans être saisi par elle. La réaction est immédiate, logique, presque raisonnable : « Abraham est mort, les prophètes aussi sont morts. Pour qui te prends-tu ? » C’est la question du bon sens. Et pourtant le bon sens, ici, passe à côté de tout.

Ce qui frappe, c’est le contraste entre deux manières de se rapporter à Abraham. Les interlocuteurs de Jésus disent « notre père Abraham » — c’est un titre de propriété, un héritage, une légitimité. Jésus, lui, parle d’Abraham autrement : « Abraham votre père a exulté, sachant qu’il verrait mon Jour. Il l’a vu, et il s’est réjoui. » Abraham n’est pas un mort qu’on invoque — c’est un vivant qui exulte. Jésus voit Abraham comme quelqu’un qui était tendu vers l’avant, vers un « Jour » qui le dépassait. La foi d’Abraham n’était pas tournée vers le passé mais vers cet avenir que Jésus incarne maintenant. Et toi — ta foi regarde-t-elle en arrière, vers des certitudes acquises, ou en avant, vers quelqu’un qui vient ?

Et puis il y a cette phrase finale, ce sommet : « Avant qu’Abraham fût, moi, JE SUIS. » Pas « j’étais ». « JE SUIS. » Le présent éternel. Le nom même que Dieu a donné à Moïse au buisson ardent. Jésus ne prétend pas être plus ancien qu’Abraham — il dit qu’il est d’un autre ordre. Il est Celui qui est. Et la réponse est immédiate : « Ils ramassèrent des pierres. » C’est toujours la tentation devant ce qui nous dépasse — réduire au silence ce qu’on ne peut pas contrôler. Lapider ce qu’on ne comprend pas. Remarque la fin : « Jésus, en se cachant, sortit du Temple. » Il ne s’impose pas. Il se retire. Il laisse un espace. Même après avoir prononcé la parole la plus haute, il accepte de disparaître. Il y a quelque chose de bouleversant dans ce Dieu qui dit « JE SUIS » — et qui, l’instant d’après, se cache.

Colloque — Jésus, je t’entends dire « JE SUIS » et je ne sais pas toujours quoi faire de cette parole. Elle est trop grande pour moi. Parfois je suis comme eux — je préfère un Dieu à ma mesure, un Abraham que je peux invoquer, des certitudes que je peux tenir dans mes mains. Mais toi, tu n’es pas une certitude — tu es une présence. Apprends-moi à garder ta parole sans la réduire. Et quand tu te caches, donne-moi la patience de te chercher encore.

Question pour la relecture : Où, dans ma prière, ai-je senti une résistance — un réflexe de « ramasser des pierres » devant ce qui me dépassait ?

🙏 Prier

Seigneur, Dieu d’Abraham, Dieu de Jésus, toi qui fais alliance avec la poussière, toi qui changes les noms et qui élargis les promesses bien au-delà de ce que nous pouvons porter — je te rends grâce pour ta fidélité têtue, « de génération en génération », jusqu’à moi, aujourd’hui.

Apprends-moi à garder ta parole, non pas comme on garde un trésor sous clé, mais comme on garde une flamme — en la laissant brûler. Que je ne ramasse pas de pierres contre ce que je ne comprends pas. Que j’accueille ton « JE SUIS » dans le silence de mon cœur, et qu’à la suite d’Abraham, je sache exulter devant ce Jour que tu me donnes de voir, même de loin.

Toi qui te caches quand on veut te saisir, toi qui te donnes quand on accepte de te chercher — reste avec moi dans ce Carême. Change mon nom. Élargis ma foi.

Amen.

🎧 Méditer avec Prier en chemin · 12 min d’oraison guidée avec l’évangile du jour

La prière personnelle est un trésor. Mais la foi se vit aussi ensemble.