Jeudi Saint
Triduum — Jeudi 2 avril 2026 · Année A · blanc
🎧 Méditer avec Prier en chemin · 12 min d’oraison guidée
📖 1ère lecture — Is 61, 1-3a.6a.8b-9 ↗
Lire le texte — Is 61, 1-3a.6a.8b-9
L’esprit du Seigneur Dieu est sur moi parce que le Seigneur m’a consacré par l’onction. Il m’a envoyé annoncer la bonne nouvelle aux humbles, guérir ceux qui ont le cœur brisé, proclamer aux captifs leur délivrance, aux prisonniers leur libération, proclamer une année de bienfaits accordée par le Seigneur, et un jour de vengeance pour notre Dieu, consoler tous ceux qui sont en deuil, ceux qui sont en deuil dans Sion, mettre le diadème sur leur tête au lieu de la cendre, l’huile de joie au lieu du deuil, un habit de fête au lieu d’un esprit abattu. Vous serez appelés « Prêtres du Seigneur » ; on vous dira « Servants de notre Dieu ». Loyalement, je vous donnerai la récompense, je conclurai avec vous une alliance éternelle. Vos descendants seront connus parmi les nations, et votre postérité, au milieu des peuples. Qui les verra pourra reconnaître la descendance bénie du Seigneur. – Parole du Seigneur.
🎙️ Lumière, justice et mission ! (J217 · soir)
📘 Comprendre
Commentaire pastoral — Marie-Noëlle Thabut
Notre Surprise Devant Cette Lecture
Nous pouvons etre un peu surpris de lire ce passage du livre de l’Exode le jour ou nous celebrons le Jeudi saint. Dieu exige-t-il des hommes des choses si etranges ? Et pourtant, aujourd’hui encore, les Juifs celebrent leur fete de la Paque en faisant reference a ce texte ; et, d’autre part, c’est dans ce cadre-la, precisement, que Jesus a celebre ce que nous appelons la « Cene », son dernier repas avec ses disciples. D’ou l’interet pour nous de le lire, justement, aujourd’hui.
En meme temps, nous sommes un peu desorientes devant cette lecture qui mele des elements tres divers : est-ce le recit de ce qui s’est passe le dernier soir que les esclaves Hebreux ont passe en Egypte, au temps de Moise, avant le franchissement de la mer Rouge ? Ou bien est-ce une loi liturgique sur la facon de celebrer la Paque en Israel ? D’autant plus que certains mots du texte ne peuvent pas dater du temps de Moise : « On prendra du sang, que l’on mettra sur les deux montants et sur le linteau des maisons ou on le mangera » ; « Linteau des portes », « maisons » ne sont pas des mots du vocabulaire des nomades : eux parlent de tentes et de poteaux de tentes. Parler de « maisons » et de « linteaux » suppose un peuple installe.
Notre malaise devant ce texte est normal, car, effectivement, il entremele des evenements disparates. D’une part, le souvenir du sacrifice de printemps que les Hebreux ont celebre le dernier soir de leur presence en Egypte, et, d’autre part, les regles liturgiques qui ont ete mises par ecrit, bien longtemps apres, pour celebrer le souvenir de cette liberation, justement.
Je commence par le sacrifice de printemps : on pense que les Hebreux avaient garde cette coutume de nomades. Au printemps, au moment de la pleine lune, on sacrifiait un animal et on mettait un peu de son sang sur les poteaux des tentes pour chasser les mauvais esprits du desert. Pour cette fete, on demandait au Pharaon la permission de partir trois jours au desert. Mais une annee, pour ne pas se priver de cette precieuse main-d’oeuvre au service de ses grands travaux, Pharaon refusa la fameuse permission. Les Hebreux celebrerent donc leur sacrifice de printemps sur place, en Egypte. C’est cette nuit-la que Dieu intervint pour liberer definitivement son peuple.
Il y a donc eu cet evenement historique au temps de Moise, vers 1200 avant notre ere. Mais le texte que nous lisons aujourd’hui est beaucoup plus tardif : il parle de « maisons » et de « linteaux des portes » parce qu’il s’adresse a un peuple qui n’est plus nomade, qui est installe. On pense qu’il a ete redige en Israel, par des pretres au retour de l’Exil a Babylone, c’est-a-dire vers 500 av. J.-C. les pretres rappellent a leurs contemporains l’evenement fondateur de toute leur histoire, la liberation d’Egypte, et leur enjoignent de le celebrer.
La Force Du Memorial Au Long Des Siecles
« Ce jour-la sera pour vous un memorial. Vous en ferez pour le SEIGNEUR une fete de pelerinage » (Ex 12,14). La Paque juive est donc le Memorial de la liberation d’Egypte et le texte d’aujourd’hui nous dit comment ce Memorial est celebre en Israel depuis le temps du retour d’Exil ; c’etait le meme au temps de Jesus.
Le mot « Memorial » est tres riche dans la Bible et dans le Judaisme. Il ne s’agit pas d’une simple commemoration, comme lorsqu’on tourne les pages d’un album de photos. Car l’evenement ancien que l’on celebre reste actuel comme une source est presente dans le fleuve qui en decoule : parce que l’action liberatrice de Dieu ne se tarit jamais. Celebrer un Memorial, c’est se plonger dans le fleuve et remonter jusqu’a la source, en retrouver l’elan, la vigueur, la ferveur. C’est retrouver la force de cooperer a l’oeuvre incessante de Dieu pour liberer l’humanite. Car Dieu continue encore aujourd’hui et continuera encore demain : aux yeux des croyants, la liberation d’Egypte est l’une des etapes, mais seulement une etape, de la grande oeuvre de Dieu en faveur des hommes tout au long de l’histoire humaine. Celebrer le Memorial de la Paque, c’est s’engager a lui apporter notre collaboration, jusqu’au jour ou l’humanite tout entiere pourra se tenir debout, liberee de toutes ses chaines.
Commentaire biblique — Abbé Léon Hamain
Situation
Deuxième des 5 premiers livres de l’Ancien Testament rattachés à la tradition de Moïse, le Livre de l’Exode nous relate deux étapes de l’histoire d’Israël : - La libération des Hébreux de la servitude Egyptienne (leur esclavage, l’envoi de Moïse en mission par Dieu, les 10 plaies d’Egypte, la sortie d’Egypte et la victoire de Dieu lors de la traversée de la Mer, la marche vers le Sinaï : 1, 1 - 18, 27), - Israël au Sinaï (conclusion de l’Alliance avec Dieu, qui donne les 10 commandements, les directives de Dieu concernant l’Arche, le culte et le sacerdoce, l’apostasie du peuple et le renouvellement de l’Alliance, la construction de la “Demeure” : 19, 1 - 40, 38).
Notre page se situe dans la 1ère partie, dans la section concernant le moment-clé de la libération des Hébreux de la servitude Egyptienne.
Message
Nous lisons ici les directives de Yahvé-Dieu à Moïse et, par lui, au peuple esclave en Egypte, concernant la célébration de la Pâque Juive en tous ses détails. Beaucoup de précisions nous sont ainsi données sur le choix de l’agneau pascal, les circonstances de son immolation, l’utilisation de son sang comme signe d’appartenance au Seigneur, la manière de participer à ce repas pascal dans la perspective du départ immédiat et libérateur du peuple.
Decouvertes
Ce passage fait partie d’un ensemble qui va d’Exode, 12, 1 à 13, 16, et qui nous relate successivement : la célébration de la Pâque en Egypte (12, 1 - 14), notre texte de ce jour, la Fête des pains sans levain (12, 15 - 20), des prescriptions concernant la Pâque ( (12, 21 - 28), la mort des premiers-nés des Egyptiens et le départ des Hébreux d’Egypte, mise en route de l’Exode (12, 29 - 42), d’autres prescriptions concernant la Pâque (12, 43 - 51), et des prescriptions concernant la consécration au Seigneur des premiers-nés des Hébreux et les pains sans levain (13, 1 - 16).
Cette énumération suffit à nous indiquer différents genres dans cet ensemble de textes : en effet, en plus de brefs récits d’événements, nous y lisons des discours de Yahvé-Dieu : sur la Pâque (12, 1 - 14 et 43 - 49), sur les pains sans levain (12, 14 - 20), sur le rachat des premiers-nés (13, 1 - 2), ainsi que des discours de Moïse transmettant des instructions de Dieu : sur la Pâque (12, 21 - 27), sur les pains sans levain (13, 10), sur la consécration des premiers-nés (13, 11 - 16).
Des récits brefs sont ainsi entourés d’instructions rituelles concernant moins la célébration primitive et l’événement vécu alors, que ce qu’il faudra en faire dans l’avenir, en mémorial de cette libération de l’esclavage Egyptien. Les auteurs écrivains de ces pages rappelaient ainsi les événements du passé d’Israël pour qu’ils soient revécus et ré-actualisés dans les célébrations à toutes les époques de l’histoire du peuple Juif.
On pense que le rite de la Pâque tire son origine dans une pratique de bergers nomades, au moment où ils allaient se mettre en route, au printemps, pour aller vers de nouveaux pâturages, et que le rite des pains sans levain correspondait au début de la récolte de l’orge, récolte à partir de laquelle on constituait du nouveau levain pour la pâte, après avoir détruit l’ancien.
S’il en est ainsi, nous devons constater que ces rites différents ont connu une interprétation nouvelle en relation avec la dernière nuit passée en Egypte par le peuple Hébreu, et unfiés dans la célébration de la Pâque, appelée “pesah”. Formant un jeu de mots hébreu avec “pesah”, le verbe “pâsah” signifiant “passer” ou mieux “sauter”, “au dessus de” a été employé en relation avec l’utilisation du sang pour protéger les familles et les foyers ainsi identifiés comme obéissant au Seigneur. La Fête de la Pâque est donc devenue Fête d’indentité religieuse pour tous les Israélites qui devaient la célébrer en famille sans inviter aucun étranger, ni même aucun membre d’une autre famille de leur peuple (12, 43 - 46).
Le rachat ou la consécration des premiers-nés des Hébreux est peut-être lié(e) à l’abolition d’une pratique horrible de sacrifices d’enfants premiers-nés qui aurait pu avoir lieu en Israël (voir Ezéchiel, 20, 26 et Jérémie, 7, 31), encore qu’on n’en soit pas sûr, abolition qui aurait été associée à la délivrance du peuple de son esclavage dans l’événement de l’Exode.
Prolongement
Jésus est mort et ressuscité aux jours de la célébration de la Pâque Juive en Israël. Il a ainsi inauguré en sa personne le nouvel Exode, dont les dimensions de libération définitive de l’esclavage du péché, et de renouveau total de notre être par une création nouvelle, nous sont transmises dans le don de son Esprit Saint .
Le dernier repas de Jésus avec ses disciples, qu’il ait été ou non celui de la célébration rituelle de la Pâque, les calendriers de Matthieu, Marc et Luc, d’une part, et celui de Jean, d’autre part, différant sur ce point, prend un sens nouveau d’inauguration puisque Jésus y trensforme la prière de bénédiction ou d’action de grâces sur la pein et la coupe, telle qu’elle se pratiquait en Israël au cours des repas de Fête, en “mémorial” de szon corps livré et de son sang versé pour la rémission des péchés, dans l’événement de sa passion-mort-résurrection qui va suivre immédiatement ce repas.
🙏 Seigneur Jésus, par toi, en toi, et pour nous, s’achève la libération réalisée par Dieu de toute l’humanité, qu’il a appelée au partage de sa gloire en son salut, dès sa promesse initiale faite à Abraham, si bien que, plongés mystérieusement dans l’événement de ta mort-résurrection par ton baptême reçu dans l’Esprit Saint, nous partageons le pain et la coupe du don de ton corps livré et de ta vie “donnée” dans l’événement unique qui nous sauve : aide-moi à revivre sans cesse avec toi ton passage au Père en ta Pâque, en la célébrant avec une foi renouvelée, dans la “memoire” que nous en faisons dans chacune de nos eucharisties. AMEN.
Éclairage exégétique — Synthèse IA
Le passage d’Isaïe 61 appartient à la section finale du livre d’Isaïe, communément attribuée au « Trito-Isaïe » (chapitres 56-66), rédigée dans le contexte du retour d’exil à Jérusalem, probablement vers la fin du VIe siècle avant notre ère. La communauté juive, revenue de Babylone, fait face à une réalité décevante : le Temple est en ruines, la terre est appauvrie, l’espérance messianique semble suspendue. C’est dans ce contexte de désillusion que surgit cette voix prophétique. Le genre littéraire est celui d’un discours d’investiture prophétique — le locuteur se présente comme oint par l’Esprit pour une mission précise. L’identité de ce « moi » reste discutée : s’agit-il du prophète lui-même, d’une figure collective représentant Israël, ou d’une figure messianique à venir ? L’ambiguïté est sans doute volontaire, et c’est précisément cette ouverture qui permettra à Jésus de s’en emparer à Nazareth.
Le terme hébreu mashakh (oindre) qui donne mashiakh (messie, oint) est au cœur du verset inaugural. L’onction n’est pas ici rituelle — il n’est pas question d’huile versée sur la tête — mais pneumatique : c’est l’Esprit (ruakh) du Seigneur qui constitue l’onction. Cette distinction est capitale pour la théologie de la Messe chrismale où ce texte est proclamé : l’onction visible par l’huile sainte est le sacrement d’une réalité invisible, la descente de l’Esprit. La mission qui découle de cette onction se déploie en cinq infinitifs hébreux qui dessinent un programme de libération intégrale : levasser (annoncer la bonne nouvelle), lakhbosh (panser, guérir), liqro (proclamer), dans un mouvement qui va de l’intérieur (le cœur brisé) vers l’extérieur (les captifs, les prisonniers) et culmine dans la proclamation d’une « année de bienfaits » (shenat ratson), allusion probable à l’année jubilaire de Lévitique 25, où les dettes sont remises, les esclaves libérés, les terres restituées.
Le passage opère ensuite une série d’inversions symboliques d’une grande puissance poétique : la cendre devient diadème, le deuil se mue en huile de joie, l’esprit abattu fait place à l’habit de fête. La structure rhétorique utilise le procédé du takhat (« au lieu de »), répété trois fois, qui crée un effet de renversement total. Ce n’est pas une simple consolation psychologique : c’est une transformation ontologique du statut du peuple. Ceux qui étaient en deuil deviennent « Prêtres du Seigneur » (kohaney YHWH), « Servants de notre Dieu » (mesharetey Elohenu). Ce vocabulaire sacerdotal appliqué à tout le peuple est remarquable — il anticipe la notion de sacerdoce universel qui traversera tout le Nouveau Testament, notamment dans la deuxième lecture de ce jour (Ap 1, 6).
Cyrille d’Alexandrie, dans son Commentaire sur Isaïe, identifie sans hésitation le locuteur d’Isaïe 61 au Christ lui-même, lisant le texte comme une prophétie directe de l’incarnation et de la mission messianique. Pour Cyrille, l’onction de l’Esprit sur le Fils est le moment du baptême au Jourdain, où la nature humaine du Christ est consacrée pour la mission. Jérôme, dans son propre Commentaire sur Isaïe, insiste davantage sur la dimension ecclésiale : les « prêtres du Seigneur » du verset 6 préfigurent l’Église tout entière, constituée peuple sacerdotal. Jérôme souligne que le passage de la cendre au diadème illustre le mystère pascal — la mort transformée en gloire — ce qui résonne avec une force particulière en ce Jeudi Saint de la Messe chrismale, où les huiles qui serviront aux sacrements de l’initiation sont bénites.
L’alliance éternelle (berit olam) mentionnée au verset 8b reprend un thème majeur du Deutéro-Isaïe (cf. Is 55, 3) et de toute la théologie prophétique. Le terme olam ne désigne pas simplement la durée indéfinie mais une qualité nouvelle de la relation entre Dieu et son peuple — une alliance qui ne sera plus rompue, contrairement aux alliances précédentes. Les exégètes débattent sur le rapport entre cette alliance et la « nouvelle alliance » de Jérémie 31, 31-34 : s’agit-il du même concept ? Le Trito-Isaïe semble en tout cas articuler un universalisme plus marqué, puisque les « descendants seront connus parmi les nations » (v. 9). La descendance bénie n’est plus cachée dans l’ombre de l’histoire mais rendue visible à tous les peuples — thème que la liturgie du Triduum déploiera pleinement dans la nuit pascale.
Le choix de ce texte pour la Messe chrismale est d’une cohérence théologique profonde. L’onction de l’Esprit, la mission de libération, la constitution d’un peuple sacerdotal, l’alliance éternelle — chacun de ces thèmes trouve son actualisation dans les sacrements célébrés avec les saintes huiles : le baptême (huile des catéchumènes), la confirmation (saint chrême), l’ordination (saint chrême), l’onction des malades (huile des infirmes). Le texte d’Isaïe fonctionne ainsi comme la matrice prophétique de toute la sacramentalité chrétienne de l’onction, rappelant que chaque chrétien, par le baptême et la confirmation, participe à la triple onction du Christ — prophète, prêtre et roi.
🔥 Contempler
Grâce à demander : Seigneur, donne-moi de sentir l’huile de ton onction couler sur ce qui, en moi, est en cendre et en deuil.
Composition de lieu — Tu es dans une ville dévastée. Jérusalem après l’exil — des murs à moitié relevés, des visages marqués par des années de déportation. L’air sent la poussière et la pierre froide. Les gens portent des habits usés, ternes. Et au milieu de cette foule fatiguée, quelqu’un se lève. Sa voix n’est pas tonitruante — elle est ferme, chaude, comme quelqu’un qui a reçu quelque chose et qui ne peut pas le garder pour lui. Écoute cette voix.
Méditation — Le texte déploie une cascade de retournements. Chaque image est un renversement : « le diadème au lieu de la cendre, l’huile de joie au lieu du deuil, un habit de fête au lieu d’un esprit abattu. » Ce n’est pas un effacement — c’est une substitution. La cendre reste sur la tête, et c’est là, exactement là, que le diadème vient se poser. Dieu ne fait pas comme si la blessure n’avait pas existé. Il vient à l’endroit précis de la blessure, et il y dépose autre chose. Remarque : il n’est pas dit « au lieu de la souffrance, l’absence de souffrance ». C’est plus concret, plus charnel que cela — c’est de l’huile, un vêtement, une couronne. Des choses que l’on touche.
Et puis il y a cette expression étrange : « guérir ceux qui ont le cœur brisé ». Le mot hébreu évoque un bandage — comme on bande une plaie ouverte. Dieu ne reconstitue pas un cœur neuf. Il bande le cœur brisé. Il en prend soin tel qu’il est. Où est-ce que ton cœur est brisé, en ce moment ? Pas brisé de manière spectaculaire, peut-être — mais fissuré, fatigué, abîmé par quelque chose que tu portes depuis longtemps ? C’est précisément là que l’envoyé est envoyé. Pas vers les forts. Vers « les humbles », « les captifs », « ceux qui sont en deuil ».
Et au bout du texte, un basculement inattendu : « Vous serez appelés prêtres du Seigneur. » Ceux qui étaient brisés deviennent servants. Ceux qui recevaient la consolation deviennent porteurs de la bénédiction. Ce n’est pas une récompense — c’est le mouvement même de Dieu : être touché, puis être envoyé. Laisse cette logique te travailler. Dieu ne guérit pas pour que tu sois tranquille. Il guérit pour que tu deviennes, à ton tour, lieu de consolation.
Colloque — Seigneur, je ne sais pas toujours nommer ce qui est en cendre chez moi. Parfois c’est enfoui sous l’habitude, sous le fonctionnement. Mais toi, tu sais. Tu viens avec ton huile et ton bandage, et tu ne me demandes pas d’abord d’être présentable. Apprends-moi à te laisser toucher ce qui est brisé — sans honte, sans justification. Et si tu veux faire de moi un servant pour d’autres, montre-moi comment.
Question pour la relecture : Quel est le lieu précis — dans ma vie, mes relations, mon histoire — où j’ai besoin que Dieu pose « l’huile de joie au lieu du deuil » ?
🕊️ Psaume — 88 (89), 20ab.21, 22.25, 27.29 ↗
Lire le texte — 88 (89), 20ab.21, 22.25, 27.29
Autrefois, tu as parlé à tes amis, dans une vision tu leur as dit : « J’ai trouvé David, mon serviteur, je l’ai sacré avec mon huile sainte. « Ma main sera pour toujours avec lui, mon bras fortifiera son courage. Mon amour et ma fidélité sont avec lui, mon nom accroît sa vigueur. « Il me dira : “Tu es mon Père, mon Dieu, mon roc et mon salut !” Sans fin je lui garderai mon amour, mon alliance avec lui sera fidèle. »
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Commentaire pastoral — Marie-Noëlle Thabut
Tout Le Bien Que Le Seigneur M’a Fait
Ce psaume fait partie des psaumes du Hallel, (les psaumes 112/113 a 117/118 qui etaient chantes a l’occasion de la fete juive de la Paque) ; Jesus l’a donc chante le soir du Jeudi saint. Mais nous allons d’abord l’ecouter comme le chant du peuple d’Israel. « Comment rendrai-je au SEIGNEUR tout le bien qu’il m’a fait ? » C’est le peuple croyant qui parle ici, le coeur noye de reconnaissance. Cette prise de conscience de la Presence bienfaisante de Dieu a nos cotes en permanence, c’est cela la foi. Et c’est cela qui engendre en nous une confiance inderacinable quoi qu’il arrive.
On enseigne tres tot au petit enfant a dire « Merci », c’est la moindre des choses pour toute la sollicitude dont il est l’objet. De la meme maniere, le croyant vient rendre grace. « Comment rendrai-je au SEIGNEUR ? » Il y a le mot « rendre » : effectivement, notre attitude n’est que reponse a l’initiative de Dieu qui est toujours premiere. C’est lui qui nous a appeles a l’existence, je devrais dire « qui nous appelle a l’existence », chaque jour. « Tu envoies ton souffle, ils sont crees… Tu reprends leur souffle, ils expirent et retournent a leur poussiere » chante le psaume 103/104. On entend ici l’echo du livre de la Genese, lorsque Dieu, apres avoir modele l’homme avec la poussiere du sol, insuffla dans ses narines l’haleine de vie et l’homme devint un etre vivant.
La Decouverte Du Dieu Liberateur
Il y a plus encore que le don de la vie biologique : les croyants rendent grace pour l’Alliance que Dieu a nouee avec son peuple en attendant le jour beni ou l’humanite tout entiere acceptera d’y adherer. Le psalmiste qui a compose ce chant a cela en tete de toute evidence car il a choisi soigneusement son vocabulaire pour parler de Dieu. A chaque verset, il cite le SEIGNEUR, ce fameux mot hebreu en quatre lettres YHVH que Dieu a revele a Moise lorsqu’il s’est manifeste a lui dans le Buisson ardent. Chaque fois qu’un auteur biblique emploie ce mot de SEIGNEUR, il nous remet en presence du Buisson ardent et de la decouverte incroyable qu’il a representee pour Moise et pour son peuple. « J’ai vu, disait Dieu, oui, j’ai vu la misere de mon peuple qui est en Egypte… je suis descendu pour le delivrer… Va ! Je t’envoie chez Pharaon : tu feras sortir d’Egypte mon peuple, les fils d’Israel. » (Ex 3,7…10).
De La Servitude Au Service
A cette premiere liberation s’ajoutent toutes les autres : celle de l’Exil, bien sur, apres la deportation et les travaux forces a Babylone, dont le retour fut vecu et celebre comme une nouvelle entree en Terre Promise. Et c’est desormais une conviction bien ancree dans la foi juive que Dieu ne cesse de guider l’humanite sur les chemins de la liberte. Une liberte qui reste encore a conquerir. Car, depuis que le monde est monde, il y a bien d’autres chaines a la surface du globe que celles de l’esclavage : elles s’appellent pauvrete, misere, precarite, maladie, decheance physique. Sans parler du polytheisme, la bete noire des prophetes, ou encore de la domination des ideologies, du racisme et des fanatismes de tous ordres.
Il nous revient de nous engager dans cette conquete de la liberte pour nous d’abord et pour les autres : alors la phrase « J’invoquerai le nom du SEIGNEUR » sonne comme une resolution : « J’invoquerai le nom du SEIGNEUR » (sous-entendu « et aucun autre »), je me detourne resolument des faux dieux. Nos idoles modernes ne sont pas des statues, mais nos addictions de tous ordres sont bien reelles. « Je garde le SEIGNEUR devant moi sans relache » dit le psaume 15/16 (verset 8). C’est le seul moyen d’etre vraiment libres. Alors, nous devenons capables de mettre au service de Dieu notre liberte reconquise.
📖 2e lecture — Ap 1, 5-8 ↗
Lire le texte — Ap 1, 5-8
Que la grâce et la paix vous soient données de la part de Jésus Christ, le témoin fidèle, le premier-né des morts, le prince des rois de la terre. À lui qui nous aime, qui nous a délivrés de nos péchés par son sang, qui a fait de nous un royaume et des prêtres pour son Dieu et Père, à lui, la gloire et la souveraineté pour les siècles des siècles. Amen. Voici qu’il vient avec les nuées, tout œil le verra, ils le verront, ceux qui l’ont transpercé ; et sur lui se lamenteront toutes les tribus de la terre. Oui ! Amen ! Moi, je suis l’Alpha et l’Oméga, dit le Seigneur Dieu, Celui qui est, qui était et qui vient, le Souverain de l’univers. – Parole du Seigneur.
🎙️ Lever les yeux : la victoire est déjà là (J356 · soir)
📘 Comprendre
Commentaire biblique — Abbé Léon Hamain
Situation
Ce livre de l’Apocalypse ou de Révélation, est un grand message d’encouragement aux communautés fortement persécutées àa fin du 1er siècle, écrit par un visionnaire qui transmet son message sous la forme de comptes-rendus de ses visions.
Il s’exprime dans le langage dit “apocalyptique”, langage d’écriture très pratiqué à cette époque, utilisant de fortes images caricaturales pour nous suggérer la victoire de Dieu et de son peuple sauvé par la mort-résurrection de Jésus Christ, et nous obliger, de ce fait, à un dépassement et une rupture dans les représentations courantes de notre imagination.
Ce Livre constitue donc un message sur la fin des temps inaugurée par le Christ ressuscité, à laquelle nous avons déjà part dans notre histoire, et qui s’ouvre sur l’accomplissement final victorieux de tout le plan de Dieu. Ce qui veut dire que les visions rapportées concernent autant notre vie de chrétiens dans l’Eglise de ce temps que l’entrée définitive de toute l’humanité dans le Royaume de Dieu.
Plusieurs structurations de ce livre nous sont possibles et ont été formulées par divers auteurs. Retenons pour le moment celle ci : après une grande vision, inaugurale, du ciel où Dieu trône en présence du Christ décrit comme un “agneau debout comme immolé” (4, - 5, 14), cette vision va se décomposer en 6 séries de 7 visions chacune, à partir des 7 sceaux du livre que tient entre ses mains le Christ-Agneau de Dieu :
- les 7 visions des 7 sceaux (6, 1 - 8, 6),
- les 7 visions des 7 trompettes (8, 7 - 11, 18),
- les 7 visions des 7 signes (12, 1 -14, 2),
- les 7 visions des 7 coupes de la colère de Dieu (15, 1 - 16, 21),
- les 7 visions de la chute de Babylone (17, 1 - 19, 5),
- les 7 visions de la consommation finale (19, 6 - 22, 5).
A noter que toutes ces séries de visions s’incrustent dans la série précédente et s’ouvrent à la série suivante.
Si l’on tient compte qu’après l’introduction du Livre (1, 1 - 8), la mission confiée par le Seigneur au visionnaire se fait également par l’intermédaire d’une vision préalable, dans laquelle l’auteur, qui y contemple le Christ en majesté, y reçoit la teneur de 7 lettres d’accompagnement qu’il doit communiquer aux 7 Eglises d’Asie Mineure, avec le message central qui leur rapporte toutes ses visions (1, 9 - 3, 22), nous constatons que ce Livre est composé de 7 septénaires de visions, avec, ici et là, quelques interludes non mentionnés ci-dessus.
Message
Avec ce passage s’ouvre ce dernier livre du Nouveau Testament, ce Livre de l’Apocalypse dont il nous est donné de lire l’introduction et la première des 7 lettres d’envoi de ce livre aux 7 Eglises d’Asie Mineure, pour lesquelles l’auteur visionnaire a reçu mission de leur communiquer le message du Seigneur.
Ces 7 Eglises traversent à cette époque une terrible persécution sous l’empereur Domitien, persécution qui vise à détruire les disciples du Christ, et se montre particulièrement efficace et violente.
L’auteur a donc reçu sa mission directement du Seigneur Jésus Christ au cours d’une première vision du Christ en gloire, dite “vision préparatoire”, dont le compte rendu a été sauté dans la lecture liturgique de ce jour
Dans ce passage, Jean, c’est-à-dire le visionnaire de ce Livre, salue l’Eglise d’Ephèse pour le discernemnet qu’elle réalise bien entre les vrais et les faux évangélisateurs, ainsi que pour sa persévérance dans la prédication et le témoignage qu’elle donne de la vérité de l’Evangile.
Il lui reproche toutefois d’avoir perdu de sa générosité première et de son “punch” initial, qu’il l’invite donc à retrouver dès que possible.
Decouvertes
L’introduction commune aux 7 lettres relate la vision préparatoire au cours de laquelle l’auteur, saisi par l’Esprit, et dans uen vision du Christ dans la gloire de sa résurrection, reçoit la mission d’envoyer aux 7 Eglises tout ce qu’il va découvrir dans les autres visions qui vont suivre.
Ensuite, les paroles adressées par le Seigneur à chaque Eglise particulière lui sont comme “dictées” par le Seigneur, toujours dans cette même vision, qui va se terminer en 3, 22, et s’ouvrir immédiatement sur la grande vision inaugurale du trône de Dieu et de l’Agneau, dont vont sortir, l’une après l’autre, les 6 séries des 7 visions du message central du Livre.
Dans chacune de ces 7 lettres, l’auteur reprend un ou plusieurs éléments qui font partie de l’environnement de gloire du Christ qu’il a pu contempler dans sa vision d’appel et d’envoi. Ce qu’il fait ici dans le verset 2, 1 de notre page.
Notons la franchise de l’auteur qui invite chacune de ces 7 Eglises - qui subissent une crise grave sous le poids de la persécution - à faire le point sur la qualité de sa foi et de son engagement chrétien. L’épreuve ainsi endurée semble devoir conduire à une conversion renouvelée et donc à une plus grande authenticité de la réponse chrétienne.
La persecution est ici vue comme un lieu de vérité face à Dieu, face au Christ, face à soi-meêm et face au monde et son environnement agressif.
Prolongement
Nous avons toujours à redécouvrir la réalité lumineuse et glorieuse du Christ Ressuscité et de sa puissance universelle de transfiguration de l’humanité et du cosmos. Et c’est face à lui, qui nous est devenu le tout-proche, que nous avons à nous situer comme porteurs de sa lumière : Matthieu
28.18 Jésus, s’étant approché, leur parla ainsi: Tout pouvoir m’a été donné dans le ciel et sur la terre.
28.19 Allez, faites de toutes les nations des disciples, les baptisant au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit,
28.20 et enseignez-leur à observer tout ce que je vous ai prescrit. Et voici, je suis avec vous tous les jours, jusqu’à la fin du monde.
De même, la référence au mystère de sa passion-mort-résurrection doit toujours nous demeurer présente, comme notre propre appel à le suivre sur son chemin de passage continuel et croissant de la mort à la vie, comme cela est bien spécifié dans cette première vsion dans laquelle l’auteur de ce livre a été saisi : Apocalypse
1.9 Moi Jean, votre frère, et qui ai part avec vous à la tribulation et au royaume et à la persévérance en Jésus, j’étais dans l’île appelée Patmos, à cause de la parole de Dieu et du témoignage de Jésus.
1.10 Je fus ravi en esprit au jour du Seigneur, et j’entendis derrière moi une voix forte, comme le son d’une trompette,
1.11 qui disait: Ce que tu vois, écris-le dans un livre, et envoie-le aux sept Églises, à Éphèse, à Smyrne, à Pergame, à Thyatire, à Sardes, à Philadelphie, et à Laodicée.
1.12 Je me retournai pour connaître quelle était la voix qui me parlait. Et, après m’être retourné, je vis sept chandeliers d’or,
1.13 et, au milieu des sept chandeliers, quelqu’un qui ressemblait à un fils d’homme, vêtu d’une longue robe, et ayant une ceinture d’or sur la poitrine.
1.14 Sa tête et ses cheveux étaient blancs comme de la laine blanche, comme de la neige; ses yeux étaient comme une flamme de feu;
1.15 ses pieds étaient semblables à de l’airain ardent, comme s’il eût été embrasé dans une fournaise; et sa voix était comme le bruit de grandes eaux.
1.16 Il avait dans sa main droite sept étoiles. De sa bouche sortait une épée aiguë, à deux tranchants; et son visage était comme le soleil lorsqu’il brille dans sa force.
1.17 Quand je le vis, je tombai à ses pieds comme mort. Il posa sur moi sa main droite en disant: Ne crains point!
1.18 Je suis le premier et le dernier, et le vivant. J’étais mort; et voici, je suis vivant aux siècles des siècles. Je tiens les clefs de la mort et du séjour des morts.
1.19 Écris donc les choses que tu as vues, et celles qui sont, et celles qui doivent arriver après elles,
1.20 le mystère des sept étoiles que tu as vues dans ma main droite, et des sept chandeliers d’or. Les sept étoiles sont les anges des sept Églises, et les sept chandeliers sont les sept Églises.
🙏 Seigneur Jésus, que ta présence au coeur de nos vies soit pour chacune et chacun de nous une véritable rencontre du Seigneur de gloire que tu es devenu, avec tout ce qu’elle implique de conversion et de transformation dans la lumière et la vérité que tu es en plénitude. AMEN.
Commentaire pastoral — Marie-Noëlle Thabut
La Mise Au Point De Paul Pour Les Corinthiens
Apparemment, l’intention premiere de Paul n’etait pas d’abord de faire un cours de theologie aux Corinthiens, c’etait de faire une mise au point sur leur conduite : « Je ne vous felicite pas pour vos reunions : elles vous font plus de mal que de bien. », leur a-t-il dit plus haut (1 Co 11,17). Ses reproches etaient de deux ordres : « Tout d’abord, quand votre Eglise se reunit, j’entends dire que, parmi vous, il existe des divisions ». Lorsqu’on a entendu de la bouche du Seigneur le dernier soir le commandement d’amour, c’est une grave incoherence de rester divises.
Le deuxieme reproche concernait la reticence des Corinthiens a vivre un vrai partage : « Lorsque vous vous reunissez tous ensemble, ce n’est plus le repas du Seigneur que vous prenez ; en effet, chacun se precipite pour prendre son propre repas, et l’un reste affame, tandis que l’autre a trop bu. » Ces phrases de Paul precedent tout juste notre lecture d’aujourd’hui et plantent le decor en quelque sorte.
Nous comprenons encore mieux la gravite de ce qui est en jeu si nous relisons la phrase de Jesus : par deux fois, il donne cet ordre : « Faites cela en memoire de moi. » A l’interieur de la celebration de la Paque juive, qui etait deja un Memorial, celui de la liberation d’Egypte, il institue un nouveau Memorial. Si nous donnons a ce mot « Memorial » toute la force qu’il a dans la liturgie juive, cela veut dire que, chaque fois que nous participons a l’eucharistie, nous revivons toute l’intensite du Jeudi saint : « Chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous proclamez la mort du Seigneur, jusqu’a ce qu’il vienne. » Nous remontons a la source, en quelque sorte.
Or, ce soir-la, le repas (la participation au pain et a la coupe) n’est pas separable de sa mort : chaque fois que nous participons a l’eucharistie, par consequent, nous proclamons la mort du Christ. Or le contraste est saisissant : dans sa mort, Jesus est assassine par la haine des hommes, il est une victime, il est « livre » dit Paul. Dans le repas pascal, au contraire, c’est lui qui dirige les evenements. Il prend le pain, puis la coupe, il institue le memorial que nous celebrons desormais.
On a la un exemple saisissant des retournements que Dieu seul est capable d’operer. La pierre rejetee des batisseurs est devenue la pierre d’angle. Au coeur meme des conduites de haine et d’aveuglement des hommes, le Christ a restaure l’Alliance. Sa mort devient une victoire, celle de l’amour et du pardon.
De L’Alliance Du Sinai A L’Alliance En Jesus Christ
L’Alliance du Sinai a ete maintes fois trahie par les hommes, mais Dieu, qui ne se lasse jamais, avait promis de la renouveler de maniere definitive. « Voici venir des jours - oracle du SEIGNEUR -, ou je conclurai avec la maison d’Israel et avec la maison de Juda une alliance nouvelle » annoncait Jeremie par exemple (Jr 31,31). En disant sur la coupe au cours de son dernier repas « Cette coupe est la nouvelle Alliance en mon sang », Jesus faisait reference a la fois au geste de Moise au Sinai et a cette annonce de Jeremie.
Au temps de Jesus, on pratiquait encore des sacrifices d’animaux qui ressemblaient a celui de Moise au Sinai le jour ou Dieu avait fait alliance avec son peuple. Mais il y avait bien longtemps qu’on avait compris le refus absolu de Dieu de tout sacrifice humain. Puisque la Bible fait remonter cette interdiction a l’epoque d’Abraham, deja. Et ceux qui ont execute Jesus n’avaient nullement l’intention d’offrir un sacrifice. Ils avaient l’intention d’eliminer un blasphemateur.
Il est donc hors de question de parler de la mort du Christ en termes de sacrifice humain : il ne s’agit pas d’un sacrifice humain, au sens ou on tuerait un homme pour offrir un sacrifice ; il s’agit d’un repas d’alliance, avec du pain et du vin, comme l’avait fait Melchisedech en son temps. Lorsque Jesus parle de son sang, il parle de sa vie donnee. En ce sens-la, c’est bien un veritable « sacrifice », un acte sacre. Il accepte d’affronter la mort pour aller jusqu’au bout de son temoignage d’amour pour son Pere et pour ses freres. Rien n’a pu le faire devier de sa conduite, c’est de cela qu’il est mort. Et, desormais, « ses deux bras etendus dessinent entre ciel et terre le signe indelebile de l’Alliance » (entre Dieu et l’humanite), comme le dit la priere eucharistique de la Reconciliation. « Reconciliation », elle porte bien son nom, puisque, desormais, nous savons jusqu’ou va l’amour de Dieu pour l’humanite.
A ce niveau-la, decidement, les divisions et les mesquineries des Corinthiens (ou les notres) ne sont pas de mise. D’autant plus que Paul, fidele a lui-meme, replace tout dans la perspective du grand projet de Dieu : « Vous proclamez la mort du Seigneur, jusqu’a ce qu’il vienne » : c’est-a-dire jusqu’a ce jour ou s’accomplira enfin ce grand dessein de Dieu de reunir toute l’humanite en un seul corps dont le Christ est la tete. Lorsque nous participons a l’eucharistie, nous nous placons nous aussi dans cette perspective : le Amen que nous prononcons au moment de communier est un veritable engagement.
Éclairage exégétique — Synthèse IA
L’ouverture de l’Apocalypse (1, 5-8) constitue l’un des passages christologiques les plus denses du Nouveau Testament. Jean écrit depuis l’île de Patmos, probablement sous le règne de Domitien (vers 95), à des communautés d’Asie Mineure confrontées à la pression de l’Empire romain et à la tentation de l’apostasie. Le genre apocalyptique, avec son langage symbolique et ses images cosmiques, vise précisément à révéler (apokalypsis, dévoilement) le sens caché de l’histoire : derrière les apparences de la puissance impériale, c’est le Christ crucifié et ressuscité qui détient la souveraineté réelle. Le texte se présente comme une doxologie — un hymne de louange — mais une doxologie qui est en même temps une confession de foi christologique d’une précision remarquable.
Les trois titres attribués à Jésus au verset 5 forment une progression théologique rigoureuse. Il est d’abord ho martys ho pistos (le témoin fidèle) : le terme martys, qui donnera « martyr », désigne celui qui atteste la vérité par sa parole et par sa vie — jusqu’à la mort. Il est ensuite ho prōtotokos tōn nekrōn (le premier-né des morts) : non pas le premier à être ressuscité chronologiquement (Lazare l’a précédé), mais celui dont la résurrection inaugure un ordre nouveau, une humanité nouvelle — le prōtotokos est celui qui ouvre la voie aux autres. Il est enfin ho arkhōn tōn basileōn tēs gēs (le prince des rois de la terre) : titre directement subversif dans un contexte où l’empereur se prétend seigneur du monde. Ces trois titres correspondent aux trois fonctions de l’oint — prophète (témoin), prêtre (premier-né), roi (prince) — et font écho au sacerdoce universel proclamé par Isaïe 61.
Le verset 6 reprend explicitement la théologie sacerdotale d’Exode 19, 6 (« vous serez pour moi un royaume de prêtres ») et d’Isaïe 61, 6 (« vous serez appelés prêtres du Seigneur »), mais avec un déplacement décisif : c’est désormais par le sang du Christ que ce sacerdoce est constitué. Le verbe epoiēsen (il a fait) indique un acte créateur — le Christ ne décore pas les croyants d’un titre honorifique, il les constitue réellement prêtres et royaume. L’expression basileian, hiereis (un royaume, des prêtres) — certains manuscrits lisent basileian hiereis sans virgule, « un royaume de prêtres » — relie indissolublement la dimension royale et la dimension sacerdotale. En ce jour de la Messe chrismale, où l’évêque bénit les huiles sacramentelles, ce texte rappelle que tout le peuple baptisé participe au sacerdoce du Christ, même si le sacerdoce ministériel s’en distingue par nature et non simplement par degré, comme le précisera Vatican II (Lumen Gentium 10).
Origène, dans son Commentaire sur l’Apocalypse (dont nous n’avons que des fragments conservés par André de Césarée), interprète le titre d’« Alpha et Oméga » comme l’affirmation que le Christ est à la fois le principe (arkhē) et la fin (telos) de toute la création et de toute l’Écriture : il est la clé herméneutique de la Bible entière, la première et la dernière lettre qui donne sens à toutes les autres. Victorin de Poetovio, dans le plus ancien commentaire latin complet de l’Apocalypse (fin du IIIe siècle), souligne que l’expression « ceux qui l’ont transpercé » (citation de Zacharie 12, 10) ne désigne pas seulement les soldats romains du Golgotha mais tout homme qui, par le péché, transperce à nouveau le Christ — lecture qui confère au texte une portée existentielle permanente et qui résonne avec l’examen de conscience que le Triduum invite à pratiquer.
L’annonce « Voici qu’il vient avec les nuées » (erkhetai meta tōn nephelōn) fusionne deux textes vétérotestamentaires : Daniel 7, 13 (le Fils de l’homme venant sur les nuées du ciel) et Zacharie 12, 10 (ils regarderont vers celui qu’ils ont transpercé). Cette fusion est un geste théologique majeur : elle identifie le Fils de l’homme glorieux de Daniel avec le transpercé de Zacharie, c’est-à-dire qu’elle affirme que la gloire eschatologique du Christ est inséparable de sa passion. C’est le crucifié qui vient dans la gloire, non pas malgré ses plaies mais avec elles — comme le Christ ressuscité montrera ses blessures à Thomas (Jn 20, 27). Pour le Triduum, cette insistance est fondatrice : la liturgie ne commémore pas successivement un vendredi de mort et un dimanche de gloire, mais un unique mystère pascal où mort et résurrection sont indissociables.
L’auto-désignation divine « Je suis l’Alpha et l’Oméga » (egō eimi to Alpha kai to Ō) est prononcée par « le Seigneur Dieu » (Kyrios ho Theos), mais le contexte christologique immédiat crée une ambiguïté voulue : est-ce le Père ou le Christ qui parle ? En Apocalypse 22, 13, c’est clairement le Christ qui reprend ce titre. Cette oscillation entre les personnes divines est caractéristique de la christologie haute de l’Apocalypse et constitue l’un des témoignages les plus anciens de la divinité du Christ dans le canon. L’ajout « Celui qui est, qui était et qui vient » (ho ōn kai ho ēn kai ho erkhomenos) reformule le Nom divin révélé à Moïse (Ex 3, 14 : ehyeh asher ehyeh) en y intégrant une dimension eschatologique — « celui qui vient » — absente du texte de l’Exode. Dieu n’est pas seulement l’Être éternel, il est l’Être en mouvement vers nous, en venue permanente.
🔥 Contempler
Grâce à demander : Seigneur, donne-moi de te reconnaître comme celui qui vient — maintenant, vers moi, pas seulement à la fin des temps.
Composition de lieu — Tu es dans une petite communauté chrétienne, quelque part en Asie Mineure, à la fin du premier siècle. La persécution rôde. Les frères et sœurs se retrouvent dans une maison, portes fermées. Et quelqu’un lit à voix haute une lettre qui vient d’arriver. Les premiers mots sont une bénédiction : « Que la grâce et la paix vous soient données. » Dans la pénombre de la pièce, les visages se relèvent. Écoute.
Méditation — Jean nomme Jésus de trois manières, et l’ordre est décisif : « le témoin fidèle, le premier-né des morts, le prince des rois de la terre. » Le premier titre n’est pas la puissance — c’est la fidélité. Avant d’être le Ressuscité, avant d’être le Souverain, Jésus est celui qui a témoigné fidèlement. Jusqu’au bout. Et nous sommes au Jeudi Saint — ce soir, il va témoigner de cette fidélité dans la chair, à genoux devant ses disciples, puis seul dans un jardin. Le « témoin fidèle » n’est pas un titre glorieux accroché après coup. C’est le nom de celui qui ne lâche pas, même quand tout le monde lâche.
Et puis cette phrase sidérante : « Ils le verront, ceux qui l’ont transpercé. » En plein Triduum, ces mots prennent une densité physique. Il ne s’agit pas d’un jugement menaçant — ou pas seulement. Il s’agit d’une reconnaissance. Voir celui qu’on a transpercé, c’est aussi voir enfin ce qu’on a fait, ce qu’on fait, et découvrir que celui qu’on a blessé nous regarde encore avec amour. « À lui qui nous aime » — au présent. Pas « qui nous a aimés ». Qui nous aime. En quoi est-ce que tu as besoin, aujourd’hui, de croiser le regard de celui que tu as peut-être transpercé par ton indifférence, ta fatigue, ton oubli ?
Et ce Dieu se définit lui-même : « L’Alpha et l’Oméga, Celui qui est, qui était et qui vient. » Il ne dit pas « qui sera ». Il dit « qui vient ». C’est un mouvement en cours. Il est en route vers toi, maintenant.
Colloque — Jésus, « témoin fidèle » — toi qui n’as pas lâché, même la nuit où tout s’effondrait. Je voudrais te regarder en face, comme ceux qui t’ont transpercé, et ne pas détourner les yeux. Pas par culpabilité, mais parce que dans ton regard il y a quelque chose que je cherche depuis longtemps. Tu m’aimes — au présent. Aide-moi à le croire vraiment, pas seulement à le savoir.
Question pour la relecture : Quand j’entends « celui qui vient », qu’est-ce que j’attends concrètement de sa venue dans ma vie — aujourd’hui, pas un jour lointain ?
✝️ Évangile — Lc 4, 16-21 ↗
Lire le texte — Lc 4, 16-21
En ce temps-là, Jésus vint à Nazareth, où il avait été élevé. Selon son habitude, il entra dans la synagogue le jour du sabbat, et il se leva pour faire la lecture. On lui remit le livre du prophète Isaïe. Il ouvrit le livre et trouva le passage où il est écrit :L’Esprit du Seigneur est sur moi parce que le Seigneur m’a consacré par l’onction. Il m’a envoyé porter la Bonne Nouvelle aux pauvres, annoncer aux captifs leur libération, et aux aveugles qu’ils retrouveront la vue, remettre en liberté les opprimés, annoncer une année favorable accordée par le Seigneur. Jésus referma le livre, le rendit au servant et s’assit. Tous, dans la synagogue, avaient les yeux fixés sur lui. Alors il se mit à leur dire : « Aujourd’hui s’accomplit ce passage de l’Écriture que vous venez d’entendre. » – Acclamons la Parole de Dieu.
🎙️ J310 Deux confessions de foi : Dieu ou le démon ? (J310 · soir)
📘 Comprendre
Commentaire pastoral — Marie-Noëlle Thabut
Un Geste Qui A Valeur De Testament
Jean ne raconte pas le deroulement du dernier repas de Jesus avec ses disciples, lors de la Paque, ni l’institution de l’eucharistie. En revanche, il rapporte l’enseignement supreme que Jesus a voulu leur laisser en ce dernier soir : celui du service mutuel.
Et voila les disciples bien etonnes ! Lui, le Seigneur et le Maitre, s’est fait leur serviteur. Et il a termine en disant : « C’est un exemple que je vous ai donne, afin que vous fassiez, vous aussi, comme j’ai fait pour vous. » La encore, Jesus instituait un nouveau Memorial. Non seulement, en pratiquant le lavement des pieds, nous commemorons les derniers moments de Jesus, mais nous remontons a la source de ce qui va desormais irriguer nos vies, le comportement meme de Jesus Christ.
Or, ce meme dernier soir, les trois Evangiles synoptiques et saint Paul dans sa premiere lettre aux Corinthiens, rapportent l’institution de l’eucharistie, assortie du commandement : « Vous ferez cela en memoire de moi. » Ce qui veut dire qu’il y a deux manieres complementaires de « faire memoire » de Jesus Christ : la fraction du pain et le service des freres. Voici qui eclaire la phrase de la deuxieme Priere eucharistique a la messe : « Tu nous as choisis pour servir en ta presence. » Il s’agit de « servir » dans la liturgie, mais aussi de « servir » nos freres au quotidien.
Un Messie-Serviteur
Jesus, a genoux devant ses disciples, il y a la, de toute evidence un geste d’humilite, double d’une consigne pour ses disciples de tous les temps ; mais il y a peut-etre en meme temps beaucoup plus que cela, une veritable revelation sur lui-meme. Cette position de serviteur revele qu’il est le Messie.
On sait que l’attente du Messie en Israel a considerablement evolue au cours du temps. Le mot « Messie » lui-meme, au depart, etait un simple qualificatif du roi qui, le jour de son sacre, avait recu une onction d’huile. Chaque roi, a son tour, portait donc le nom de « messie » qui, en hebreu, signifie simplement « frotte d’huile ». Mais aucun roi d’Israel n’a jamais apporte a son peuple tous les bienfaits que l’on en attendait : paix, securite, abondance pour tous. Et pourtant, puisque Dieu avait promis que le bonheur s’installerait un jour definitivement sur la terre des hommes, on continuait a esperer. Au temps de Jesus, cette esperance s’exprimait de plusieurs manieres differentes. Certains attendaient un roi, d’autres un pretre, d’autres un prophete. D’autres enfin, n’attendaient pas un individu particulier mais un personnage collectif : Daniel parlait d’un fils d’homme et Isaie avait annonce un Messie-Serviteur. Or, Jesus s’est attribue le titre de fils de l’homme mais on ne l’a pas entendu ; et, un jour a Nazareth, il a essaye de dire a ses concitoyens qu’il etait le Messie, mais ils n’ont pas compris. Ce dernier soir, il se presente comme le serviteur annonce par Isaie. Peut-etre cette revelation a-t-elle pu eclairer ses disciples dans les heures terribles qui ont suivi : car Isaie annoncait a la fois les souffrances du serviteur, le miracle de la conversion de ses bourreaux et sa propre exaltation.
Plus Tard, Tu Comprendras
A plusieurs reprises, au long de la vie terrestre de Jesus, les Evangelistes notent que ses disciples et son entourage ne pouvaient pas tout comprendre tout de suite. Il leur a fallu l’experience de la Resurrection de Jesus et la lumiere de l’Esprit recu a la Pentecote. Comme il le leur avait promis : « Quand il viendra, lui, l’Esprit de verite, il vous conduira dans la verite tout entiere » (Jn 16,13).
Cette phrase « plus tard, tu comprendras » reste d’actualite pour nous tout au long de notre vie. Il nous faut, patiemment, humblement, chercher a comprendre un peu du mystere, sachant que nous ne l’atteignons jamais completement : « Si je comprenais, ce ne serait pas Dieu » disait saint Augustin. L’humilite est certainement la vertu spirituelle la plus haute, elle qui est faite d’abaissement, justement : « Qui s’abaisse sera eleve ».
Commentaire biblique — Abbé Léon Hamain
Situation
La 1ère Lettre de Paul aux Corinthiens a été écrite très probablement au printemps de l’année 54, en réponse à une lettre que les Corinthiens lui avaient adressée, concernant un certain nombre de problèmes à propos desquels ils sollicitaient son avis. D’autre part, Paul avait été informé de quelques fonctionnements de cette communauté, qui paraissaient problématiques à des visiteurs de passage à Corinthe.
D’où le plan extrêmement circonstantiel de cette lettre, qui traite successivement :
- de divisions dans la communauté de Corinthe (1, 10 -4, 21),
- de l’attitude des chrétiens face aux valeurs du corps humain (5, 1 - 6, 20),
- de réponses précises à des questions posées (7, 1 - 14, 40) : sur le statut social et le mariage, sur les relations avec la culture païenne, et particulièrement, à propos des viandes offertes aux idoles, sur les assemblées liturgiques (Eucharistie, dons de l’Esprit, partage des charismes dans l’Eglise-Corps du Christ),
- de la résurrection (15, 1 - 58),
sans oublier l’encadrement de toutes ces sections, entre une introduction (1, 1 - 9) et une longue conclusion, dans laquelle, entre autres choses, Paul parle de la collecte qu’il organise pour les pauvres de l’Eglise de Jérusalem et de ses projets de voyage (16, 1 - 24).
Notre page sur l’Eucharistie se situe dans les réponses que Paul adresse aux questions qui lui sont posées sur les assemblées liturgiques.
Message
Paul évoque d’abord la pratique des assemblées liturgiques Eucharistiques, qui commençaient alors par un repas pris en commun, et se poursuivaient par la reprise des gestes accomplis, et des paroles prononcées par Jésus sur le pain et la coupe de vin, lors de son dernier repas avec ses disciples.
Alors que les chrétiens de Corinthe se rassemblent pour “faire mémoire” ainsi de la mort-résurrection du Seigneur, ils ne sont pas capables de prendre leur repas en commun, comme il sied à une comunauté de disciples de Jésus. Et Paul de contester vivement ce dysfonctionnement, qui est on ne peut plus incompatible avec le sens de la célébration Eucharistique, qui perd, de ce fait, beaucoup de son authenticité pour ceux qui la vivent de cette façon.
Paul rappelle ensuite la “tradition” qui lui a été transmise, et qui remonte au Seigneur Jésus. Il décrit succinctement les gestes de bénédiction et de partage Eucharistiques, effectués par Jésus, au début et à la fin de son dernier repas, selon la pratique Juive de son temps, mais en spécifiant les paroles tout-à-fait originales prononcées par Jésus, au moment où il rompait le pain dans l’action de grâces et faisait circuler la coupe de vin. Paul ajoute que Jésus a explicitement demandé à ses disciples de reproduire ces gestes, et les paroles qui y sont associées, en mémoire de lui. Puis, dans une très belle phrase, au verset 26, Paul résume toute la signification de nos Assemblées Eucharistiques : elles annoncent la mort du Seigneur jusqu’à ce qu’il vienne, ce qui suppose une référence à la résurrection de Jésus, qui a suivi sa mort ainsi rappelée mystérieusement, à travers ces gestes de Jésus, refaits en mémoire de lui.
Ce qui veut dire qu’en chaque Eucharistie, nous reproduisons les gestes de la dernière Cène de Jésus, pour faire mémoire de son obéissance jusqu’à la mort de la croix, ainsi que de la victoire de sa résurrection.
Ceci rappelé, Paul invite tous les chrétiens à mesurer l’enjeu de vérité et d’authencité écclésiales de nos célébrations Eucharistiques, qu’il nous faut célébrer dignement, en y discernant la présence renouvelée du don que Jésus Vivant nous y fait de son corps livré, et de son sang, c’est-à-dire sa vie, répandu, une fois por toutes, dans “l’Heure” de son passage au Père, au terme de sa mission terrestre en notre histoire.
Decouvertes
Les reproches de fonctionnement que Paul adresse aux Corinthiens, concernant la qualité de leurs célébrations Eucharistiques, sont graves, vu l’importance unique de l’Eucharistie pour la vie de l’Eglise, pour la proclamation de l’Evangile, et notre vie de foi.
La façon dont les Corinthiens se réunissent est ainsi condamnée directement par Paul, et peut faire considérer les Corinthiens comme de mauvais ou faux chrétiens. Il est scandaleux que ce qui doit être un repas pris en commun, tous ensemble, devienne une démonstration de manque d’unité et de division dans l’Eglise, avec, d’un côté, les membres riches, ou “l’élite”, de la communauté, et, de l’autre, les chrétiens de second rang.
Nos célébrations Eucharistiques doivent immanquablement, à la fois, nous rendre présent le Christ vivant son “Heure” de passage au Père, et nous rapprocher davantage de tous nos frères et soeurs en Eglise, dans une unité que rend visible une communion authentique, vécue entre tous.
On a constaté que la tradition Eucharistique de Paul est proche de celle que Luc nous présente en la même circonstance, dans son Evangile, et diffère, sur quelques détails, de la tradition reprise par Marc et Matthieu, au même endroit de leurs Evangiles respectifs.
Prolongement
Paroles de Jésus, prononcées lors d’une Pâque précédente, alors que Jésus se trouvait au bord de la Mer de Galilée :
51 Je suis le pain vivant, descendu du ciel. Qui mangera ce pain vivra à jamais. Et même, le pain que je donnerai, c’est ma chair pour la vie du monde. ”
52 Les Juifs alors se mirent à discuter fort entre eux ; ils disaient : ” Comment celui-là peut-il nous donner sa chair à manger ? ”
53 Alors Jésus leur dit : ” En vérité, en vérité, je vous le dis, si vous ne mangez la chair du Fils de l’homme et ne buvez son sang, vous n’aurez pas la vie en vous.
54 Qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle et je le ressusciterai au dernier jour.
55 Car ma chair est vraiment une nourriture et mon sang vraiment une boisson.
56 Qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui.
57 De même que le Père, qui est vivant, m’a envoyé et que je vis par le Père, de même celui qui me mange, lui aussi vivra par moi.
58 Voici le pain descendu du ciel ; il n’est pas comme celui qu’ont mangé les pères et ils sont morts ; qui mange ce pain vivra à jamais. ”
Autres paroles de Paul :
15 Je vous parle comme à des gens sensés ; jugez vous-mêmes de ce que je dis.
16 La coupe de bénédiction que nous bénissons, n’est-elle pas communion au sang du Christ ? Le pain que nous rompons, n’est-il pas communion au corps du Christ ?
17 Parce qu’il n’y a qu’un pain, à plusieurs nous ne sommes qu’un corps, car tous nous participons à ce pain unique.
🙏 Seigneur Jésus, en lavant les pieds de tes disciples au cours de ton dernier repas, tu t’es abaissé devant eux, en manifestant un comportement inférieur à celui d’un esclave, et tu nous as ainsi révélé le “sens” profond de ce que tu as vécu dans ta mort pour nous, pour avoir pris tous les risques, en étant fidèle à ta mission jusqu’à ce point extrême : apprends-moi à participer aux gestes eucharistiques de ton dernier repas, refaits dans nos communautés écclésiales, en mémoire de ta mort et de ta résurrection, comme le lieu vivant de ta rencontre en ton abaissement, qui nous dévoile jusqu’où va l’amour miséricordieux de Dieu qui nous sauve, et que tu nous révèles, quand tu livres ainsi ta vie pour nous et nous transmets ton attitude en ces gestes, et quand tu fais de nous tes amis, nous qui, de nous-mêmes, ne sommes rien d’autre que des pécheurs, qui, détachés de toi, ne pourrions rien faire. AMEN.
Éclairage exégétique — Synthèse IA
Le récit de Luc 4, 16-21, souvent appelé le « manifeste de Nazareth », occupe une position programmatique dans le troisième Évangile. Luc a délibérément placé cet épisode au début du ministère public de Jésus — avant même les premières guérisons et les premiers appels de disciples — alors que Marc (6, 1-6) et Matthieu (13, 53-58) situent un épisode similaire bien plus tard. Ce choix rédactionnel est significatif : pour Luc, la scène de Nazareth n’est pas un épisode parmi d’autres, c’est l’ouverture solennelle, le programme inaugural qui donne la clé de lecture de tout ce qui suivra. Le théologien luthérien Hans Conzelmann parlait de « discours-programme » (Programmrede), et la plupart des exégètes, catholiques inclus, reconnaissent cette fonction structurante du passage dans l’économie narrative lucanienne.
La description de la liturgie synagogale est d’une précision remarquable : Jésus entre « selon son habitude » (kata to eiōthos autō) — Luc souligne ainsi l’enracinement de Jésus dans la pratique juive régulière —, il se lève pour la lecture (anestē anagnōnai), on lui remet le rouleau (biblion) d’Isaïe, il le déroule (anaptyssas ou anoixas selon les manuscrits), trouve le passage, lit, referme (ptyssas) le rouleau, le rend au servant (hypēretēs, le hazzan de la synagogue), et s’assied. La position assise est celle du maître qui enseigne — c’est le passage de la lecture à l’interprétation. Le détail « tous avaient les yeux fixés sur lui » (pantōn hoi ophthalmoi ēsan atenizontes autō) crée un moment de suspension dramatique d’une intensité théâtrale : tout converge vers cette parole qui va venir.
La citation d’Isaïe 61 par Luc présente des modifications significatives par rapport au texte hébreu et même par rapport à la Septante (la traduction grecque utilisée par Luc). La plus notable est l’insertion d’un élément tiré d’Isaïe 58, 6 : « remettre en liberté les opprimés » (aposteilai tethrausmenous en aphesei). Cette insertion est un acte théologique délibéré de la part de Luc (ou de sa source) : Isaïe 58 est le grand texte sur le jeûne véritable, celui qui consiste à « briser les chaînes injustes » et à « libérer les opprimés ». En le fusionnant avec Isaïe 61, Luc crée un programme messianique encore plus radical de libération intégrale. Inversement, Luc omet le « jour de vengeance pour notre Dieu » présent dans Isaïe 61, 2b — omission qui sera relevée par les auditeurs eux-mêmes dans la suite du récit (Lc 4, 22-30) et qui constitue un geste théologique fort : le ministère de Jésus inaugure le temps de la grâce, pas celui du jugement.
Le mot décisif est le dernier : sēmeron — « aujourd’hui ». Ce terme est l’un des marqueurs théologiques propres à Luc (cf. Lc 2, 11 « aujourd’hui un sauveur vous est né » ; Lc 19, 9 « aujourd’hui le salut est entré dans cette maison » ; Lc 23, 43 « aujourd’hui tu seras avec moi dans le paradis »). Le sēmeron lucanien ne désigne pas simplement un point du calendrier : il exprime l’irruption du temps eschatologique dans le temps ordinaire, le kairos qui pénètre le chronos. « Aujourd’hui s’accomplit (peplērōtai, parfait passif) cette Écriture » : le parfait indique un accomplissement achevé et dont les effets perdurent. L’Écriture n’est pas seulement lue ou commentée — elle est réalisée dans la personne même de celui qui la prononce. Le texte prophétique cesse d’être un texte pour devenir un événement.
Jean Chrysostome, dans ses Homélies sur Matthieu (où il commente le passage parallèle), insiste sur le fait que Jésus ne dit pas « je vais accomplir » mais « cela s’accomplit » — l’accomplissement est déjà en cours dans l’acte même de la proclamation. Pour Chrysostome, la parole de Jésus est performative : elle fait ce qu’elle dit. Ambroise de Milan, dans son Expositio Evangelii secundum Lucam, développe une lecture ecclésiologique : chaque fois que l’Écriture est proclamée dans l’assemblée liturgique, le sēmeron du Christ retentit à nouveau. L’Écriture n’a pas été accomplie une fois pour toutes à Nazareth ; elle s’accomplit « aujourd’hui » dans chaque liturgie où la Parole est proclamée et reçue dans la foi. Cette interprétation d’Ambroise fonde la théologie de la présence du Christ dans la Parole proclamée que Vatican II reprendra (Sacrosanctum Concilium 7).
La convergence des trois lectures de cette Messe chrismale dessine une architecture théologique cohérente : Isaïe 61 proclame le programme de l’Oint, l’Apocalypse révèle l’identité divine de cet Oint et le sacerdoce universel qu’il confère à son peuple, l’Évangile montre l’Oint en acte, accomplissant la prophétie dans sa propre personne. Le fil conducteur est l’onction — mashakh en hébreu, khriō en grec, d’où Khristos, Christ. En ce jour où l’évêque bénit le saint chrême, l’huile des catéchumènes et l’huile des infirmes, la liturgie affirme que toute onction sacramentelle est participation à l’unique onction du Christ par l’Esprit. Le baptisé qui reçoit le chrême est incorporé au programme d’Isaïe 61 : annoncer la bonne nouvelle aux pauvres, guérir les cœurs brisés, proclamer la libération. Le prêtre dont les mains sont ointes au jour de l’ordination est configuré au Christ qui, à Nazareth, se lève pour lire et pour accomplir.
Un débat exégétique important concerne la conscience messianique de Jésus : en proclamant « aujourd’hui s’accomplit cette Écriture », Jésus se désigne-t-il explicitement comme le Messie attendu ? Les exégètes de la « troisième quête du Jésus historique » (N.T. Wright, J.P. Meier) répondent généralement par l’affirmative, tout en nuançant : Jésus revendique la mission décrite par Isaïe, mais en la réinterprétant — notamment par l’omission du « jour de vengeance ». Son messianisme n’est pas celui du libérateur politique attendu par beaucoup de ses contemporains, mais un messianisme de la miséricorde et de la guérison. La réaction violente des habitants de Nazareth dans la suite du texte (Lc 4, 28-29) montre bien que cette réinterprétation ne va pas de soi et qu’elle heurte les attentes. Le Triduum tout entier sera la démonstration de ce messianisme paradoxal : un oint qui libère en se livrant, un prêtre qui offre en s’offrant, un roi qui règne depuis la croix.
🔥 Contempler
Grâce à demander : Seigneur, donne-moi d’entendre ton « aujourd’hui » résonner dans ma propre synagogue intérieure, là où je t’écoute par habitude.
Composition de lieu — Nazareth. Une petite synagogue de village — pas un grand temple, un lieu modeste. Les murs sont en pierre, la lumière entre par des ouvertures étroites. Il y a des bancs, des visages familiers — des gens qui connaissent Jésus depuis l’enfance, qui l’ont vu grandir, jouer dans les rues, travailler le bois. L’odeur du parchemin vieux quand on le déroule. Le froissement du rouleau. Et cette voix que tout le monde reconnaît — la voix du fils de Joseph — qui lit les mots d’Isaïe. Puis le silence brutal quand il referme le livre.
Méditation — Luc précise : « Selon son habitude, il entra dans la synagogue. » C’est un détail qui passe vite, mais il dit quelque chose d’essentiel. Jésus a des habitudes. Il prie dans un cadre ordinaire, régulier, avec les mêmes gens, les mêmes textes. La révolution qu’il s’apprête à proclamer n’arrive pas dans l’extraordinaire — elle arrive dans la répétition, dans le rituel, dans le sabbat comme les autres. C’est peut-être une invitation : Dieu parle dans tes habitudes de prière, pas malgré elles. Y a-t-il un texte que tu as lu cent fois et qui pourrait, aujourd’hui, devenir parole vivante ?
Puis il y a cette séquence de gestes que Luc détaille avec une lenteur délibérée : « Il ouvrit le livre et trouva le passage. » Il y a ceux qui pensent qu’il est tombé dessus par hasard, ceux qui pensent qu’il l’a cherché. Peu importe. Ce qui frappe, c’est ce qui suit : « Jésus referma le livre, le rendit au servant et s’assit. » Trois gestes silencieux. Il ne commente pas d’abord. Il ferme. Il rend. Il s’assied. Il y a un temps entre la Parole lue et la Parole interprétée — un espace de silence où « tous, dans la synagogue, avaient les yeux fixés sur lui. » Reste dans ce silence un moment. Tous les regards convergent. L’attente est palpable. Que va-t-il dire ? Et il dit la chose la plus courte, la plus dense, la plus folle : « Aujourd’hui s’accomplit ce passage de l’Écriture que vous venez d’entendre. »
« Aujourd’hui. » Pas « un jour ». Pas « bientôt ». Pas « quand vous serez prêts ». Aujourd’hui — pendant que vous êtes assis là, avec vos doutes, vos habitudes, votre connaissance trop familière de celui qui parle. L’accomplissement de la promesse ne demande pas de conditions préalables. Il demande seulement d’être « entendu » — « que vous venez d’entendre ». La question n’est pas : est-ce que la promesse est vraie ? La question est : est-ce que tu l’entends ? Est-ce que tu entends que la libération, la guérison, la bonne nouvelle ne sont pas pour plus tard, pour d’autres, pour les plus méritants — mais pour toi, maintenant, dans cette synagogue ordinaire de ta vie ?
Et Jésus s’applique à lui-même les mots d’Isaïe. « L’Esprit du Seigneur est sur moi. » Le prophète parlait d’un envoyé. Jésus dit : c’est moi. Pas avec arrogance — assis, dans son village, devant des gens qui le connaissent depuis toujours. Il y a une humilité stupéfiante dans cette scène. Le Fils de Dieu proclame son identité dans le lieu le plus ordinaire qui soit. Qu’est-ce que cela dit de l’endroit où Dieu choisit de se révéler ?
Colloque — Jésus, tu t’es assis dans cette synagogue, et tu as dit « aujourd’hui ». Je suis assis moi aussi, ce matin, avec mes textes familiers et mes yeux peut-être trop habitués. Donne-moi d’entendre ce mot comme s’il était neuf. « Aujourd’hui. » Pas hier où j’ai échoué, pas demain où j’espère être meilleur. Aujourd’hui, avec ce que je suis. Si tu es vraiment envoyé pour les cœurs brisés et les captifs, alors tu es envoyé pour moi. Je le crois — aide mon incroyance.
Question pour la relecture : À quel moment de ma prière ai-je senti que le mot « aujourd’hui » me touchait personnellement — et qu’est-ce qui, en moi, résiste encore à le recevoir ?
🙏 Prier
Seigneur, en ce matin du Jeudi Saint, je me tiens devant toi avec ce que je suis — un peu de cendre, un peu de deuil, et ce désir têtu de te rencontrer.
Tu es le Dieu qui bande les cœurs brisés, qui pose l’huile de joie sur les fronts fatigués, qui fait des blessés des servants, des captifs des témoins.
Tu es le « témoin fidèle » qui ne lâche pas, celui qui vient — pas qui viendra, mais qui vient, maintenant, dans cette prière ordinaire, dans cette synagogue intérieure où je t’écoute.
Donne-moi d’entendre ton « aujourd’hui » et de ne pas le repousser à demain. Que l’Esprit qui est sur toi repose aussi sur moi, non pour ma gloire, mais pour consoler ceux que tu mettras sur ma route.
Ce soir tu laveras des pieds, tu rompras du pain, tu veilleras seul. Donne-moi de rester un peu avec toi. Amen.
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La prière personnelle est un trésor. Mais la foi se vit aussi ensemble.
🕯️ Entrer dans la prière
Nous sommes au cœur du Triduum, ce matin du Jeudi Saint — la messe chrismale, là où l’Église rassemblée autour de son évêque consacre les huiles. Et tout tourne aujourd’hui autour d’une onction. Isaïe dit : « Le Seigneur m’a consacré par l’onction. » Le psaume chante : « Je l’ai sacré avec mon huile sainte. » L’Apocalypse proclame que le Christ « a fait de nous un royaume et des prêtres. » Et dans l’Évangile, Jésus se lève dans la synagogue de Nazareth, lit ce même texte d’Isaïe, referme le livre, et dit simplement : « Aujourd’hui. »
Le fil rouge est limpide — et vertigineux. Une promesse ancienne, portée par des siècles d’attente, vient se poser sur les lèvres d’un homme, dans un village ordinaire, un jour de sabbat. Et cette promesse ne reste pas suspendue : elle « s’accomplit ». Aujourd’hui. Pas demain.
Avant de prier, assieds-toi. Laisse retomber le bruit. Ce soir commencera le lavement des pieds, le repas, la nuit de Gethsémani. Mais ce matin, il y a encore cette lumière — l’huile, la joie, l’envoi. Commence par l’Évangile si tu veux, parce que c’est là que tout converge. Ou bien laisse Isaïe te prendre d’abord, et écoute comment sa voix ancienne résonne dans la bouche de Jésus. Sois attentif à un mot qui te retient — un seul suffit.