Vendredi Saint
Triduum — Vendredi 3 avril 2026 · Année A · rouge
🎧 Méditer avec Prier en chemin · 12 min d’oraison guidée
📖 1ère lecture — Is 52, 13 – 53, 12 ↗
Lire le texte — Is 52, 13 – 53, 12
Mon serviteur réussira, dit le Seigneur ; il montera, il s’élèvera, il sera exalté ! La multitude avait été consternée en le voyant, car il était si défiguré qu’il ne ressemblait plus à un homme ; il n’avait plus l’apparence d’un fils d’homme. Il étonnera de même une multitude de nations ; devant lui les rois resteront bouche bée, car ils verront ce que, jamais, on ne leur avait dit, ils découvriront ce dont ils n’avaient jamais entendu parler. Qui aurait cru ce que nous avons entendu ? Le bras puissant du Seigneur, à qui s’est-il révélé ? Devant lui, le serviteur a poussé comme une plante chétive, une racine dans une terre aride ; il était sans apparence ni beauté qui attire nos regards, son aspect n’avait rien pour nous plaire. Méprisé, abandonné des hommes, homme de douleurs, familier de la souffrance, il était pareil à celui devant qui on se voile la face ; et nous l’avons méprisé, compté pour rien. En fait, c’étaient nos souffrances qu’il portait, nos douleurs dont il était chargé. Et nous, nous pensions qu’il était frappé, meurtri par Dieu, humilié. Or, c’est à cause de nos révoltes qu’il a été transpercé, à cause de nos fautes qu’il a été broyé. Le châtiment qui nous donne la paix a pesé sur lui : par ses blessures, nous sommes guéris. Nous étions tous errants comme des brebis, chacun suivait son propre chemin. Mais le Seigneur a fait retomber sur lui nos fautes à nous tous. Maltraité, il s’humilie, il n’ouvre pas la bouche : comme un agneau conduit à l’abattoir, comme une brebis muette devant les tondeurs, il n’ouvre pas la bouche. Arrêté, puis jugé, il a été supprimé. Qui donc s’est inquiété de son sort ? Il a été retranché de la terre des vivants, frappé à mort pour les révoltes de son peuple. On a placé sa tombe avec les méchants, son tombeau avec les riches ; et pourtant il n’avait pas commis de violence, on ne trouvait pas de tromperie dans sa bouche. Broyé par la souffrance, il a plu au Seigneur. S’il remet sa vie en sacrifice de réparation, il verra une descendance, il prolongera ses jours : par lui, ce qui plaît au Seigneur réussira. Par suite de ses tourments, il verra la lumière, la connaissance le comblera. Le juste, mon serviteur, justifiera les multitudes, il se chargera de leurs fautes. C’est pourquoi, parmi les grands, je lui donnerai sa part, avec les puissants il partagera le butin, car il s’est dépouillé lui-même jusqu’à la mort, et il a été compté avec les pécheurs, alors qu’il portait le péché des multitudes et qu’il intercédait pour les pécheurs. – Parole du Seigneur.
🎙️ Par ses blessures, nous sommes guéris (J213 · soir)
📘 Comprendre
Commentaire pastoral — Marie-Noëlle Thabut
Le Serviteur A « Plu » Au Seigneur
Je commence par la phrase la plus difficile : « Broyé par la souffrance, [le Serviteur] a plu au SEIGNEUR. » L’horrible contresens à ne pas faire, ce serait de croire une seule seconde que Dieu puisse prendre un quelconque plaisir à la souffrance d’un homme ; c’est le Serviteur qui a plu au SEIGNEUR, c’est son attitude dans la souffrance, ce n’est pas sa souffrance en elle-même.
Le verbe « plaire » ici est un mot que l’on employait à propos des sacrifices pour dire qu’ils étaient agréés par Dieu qui, grâce à cela, donnait son absolution au peuple tout entier. C’était ce qui se passait à Jérusalem, chaque année, le jour du Grand Pardon. Lorsque les prêtres achevaient d’accomplir le sacrifice prescrit par la Loi, on savait que Dieu avait pardonné à son peuple tous ses péchés. Au moment où le prophète Isaïe prononce cette prédication sur le serviteur, il n’y a plus de temple à Jérusalem, il a été détruit par les troupes de Nabuchodonosor. Il n’y a donc plus de sacrifice non plus. Alors on peut se poser la question : il n’y aura donc plus jamais d’absolution ?
C’est à ce moment-là qu’Isaïe franchit une étape considérable dans sa compréhension du sacrifice.
On avait déjà compris que l’attitude du cœur de l’homme est plus importante que n’importe quelle offrande, si belle soit-elle. Le prophète Samuel, par exemple, disait déjà : « L’obéissance (au SEIGNEUR) vaut mieux que le sacrifice, la docilité vaut mieux que la graisse des béliers » (1 S 15,22). Désormais, maintenant qu’il n’y a plus de temple, ni de sacrifice, Isaïe vient dire : c’est l’attitude du serviteur que Dieu peut agréer comme une œuvre de réparation, d’absolution. Quelle attitude ? Broyé par la haine des hommes, le serviteur a répondu par le silence et la non-violence : « Maltraité, il s’humilie, il n’ouvre pas la bouche : comme un agneau conduit à l’abattoir, comme une brebis muette devant les tondeurs, il n’ouvre pas la bouche. »
Ce qui revient à dire que le serviteur peut transformer sa souffrance en une œuvre de salut. C’est donc au sein même de sa souffrance que le serviteur peut tracer un chemin de lumière : c’est le sens de la phrase « par suite de ses tourments, il verra la lumière ».
Message Du Prophète À Son Peuple En Exil
Qui est ce « Serviteur broyé par la souffrance » ? Ce titre de « Serviteur » revient avec insistance dans les quatre textes qu’on appelle justement « les chants du Serviteur » dans le livre du deuxième Isaïe (c’est-à-dire les chapitres 40 à 55 d’Isaïe) qui prêche pendant l’Exil à Babylone. La souffrance est là pour ce peuple qui a tout perdu et qui peut aller jusqu’à se sentir abandonné de Dieu. Alors le prophète s’adresse aux exilés, le petit noyau qui essaie coûte que coûte de rester un serviteur de Dieu. Il vient leur redonner des raisons de vivre et d’espérer, des raisons de tenir le coup, malgré tout. Il vient dire : votre souffrance n’est pas inutile, elle a un sens, vous pouvez lui donner un sens. Cette souffrance que les hommes vous ont infligée, vous pouvez en faire un moyen de salut pour eux ; Dieu accepte, agrée votre attitude intérieure d’offrande comme un sacrifice et il pardonne à tous, y compris vos bourreaux. Dans sa miséricorde pour tous les hommes, Dieu accueille votre attitude intérieure d’humilité et de non-violence comme un sacrifice de réparation. Étant entendu que c’est toujours Dieu qui répare, qui pardonne.
Commentaire biblique — Abbé Léon Hamain
Situation
Selon une hypothèse généralement admise depuis quelques décennies, mais qui se trouve désormais assez fortement contestée, les chapitres 40 - 55 du Livre d’Isaïe nous retraceraient la prédication, vers la fin de l’exil Babylonien, d’un prophète anonyme, connu sous le nom du “2ème Prophète Isaïe”, du fait qu’il semble appartenir à une école de pensée qui relit, médite et adpate à des temps nouveaux l’oeuvre du grand Prophète Isaïe, qui, lui, avait vécu au 8ème siècle.
Avec quelques chapitres attribués - toujours selon la même hypothèse - à celui qu’on appelle le “3ème Prophète Isaïe” (Isaîe, 56 - 66), qui aurait vécu sa mission quelques décennies plus tard, juste après le retour d’exil, en Palestine, l’oeuvre du “2ème Isaïe” aurait été, par la suite, jointe à celle du “1er Isaïe” (Isaïe, 1 - 39) pour constituer notre Livre Biblique d’Isaïe (Isaïe, 1 - 66).
Ce Livre , qu’on attribue ainsi au “2ème Prophète Isaïe” est aussi connu sous le nom de “Livre de la consolation d’ Israël”. Il s’ouvre par l’appel du prophète et son dialogue avec Israël (40, 1 - 31), puis nous propose une série de chapitres annonçant l’accomplissemnt des prophéties concernant un nouvel Exode (41, 1 - 48, 22). Une 3ème partie a pour objet de consoler Sion-Jérusalem (49, 1 - 54, 17), et le livre se termine par une conclusion.
Les plus grosses objections à cette théorie séduisante de trois prophètes dont les oeuvres formeraient notre Livre d’Isaïe, tiennent, d’abord, à ce que le Livre de notre Bible, en son entier, est attesté comme tel dès au moins 2 siècles avant notre ère chrétienne, et a toujours été considéré comme oeuvre unique jusque pratiquement le début du 20ème siècle, et, ensuite, à ce qu’un certain nombre de passages des 39 premiers chapitres, attribués, dans l’hyopothèse, au 1er Isaïe, paraissent être également d’une époque bien postérieure au 8ème siècle, où il a vécu..
Quoi qu’il en soit du sort de l’hypothèse évoquée ci-dessus, dans ces chapitres attribués ainsi au 2ème Prophète Isaïe, se trouvent ce qu’on appelle les quatre chants du Serviteur de Yahvé, aux chapitres 42, 49, 50 et 53.
Voici le 4ème chant du Serviteur, le plus connu, le plus poétique, le plus chargé d’émotion. Nos frères Juifs y ont lu, à juste titre, le portrait de tous les Juifs persécutés au long des siècles. Nous, chrétiens, y trouvons, depuis le Nouveau Testament jsuqu’à aujourd’hui, un portrait comme tracé d’avance, de la vie, de la mort, et de la résurrection de Jésus, et, par conséquent, de la communauté des disciples du Christ, l’Eglise, le tout vu dans l’accomplissement du plan de Dieu.
Message
Voici décrits la tragique expérience et le triomphe suprême du Serviteur de Dieu, fidèle, loyal et obéissant au coeur d’un monde qui ignore Dieu, mais que Dieu a résolu de sauver et d’introduire dans sa gloire.
Le Serviteur, humilié et souffrant, est perçu comme affligé et mis à l’épreuve par Dieu, en raison du péché. Mais il apparaît que ce péché n’est autre que nos propres transgressions, pour lesquelles nous aurions dû nous-mêmes souffrir.
Le Serviteur a volontairement accepté de porter ce poids comme le moyen par lequel Dieu nous réconciliera avec lui. Il souffre et meurt ainsi pour le salut du monde.
Le Serviteur devient l’envoyé de Dieu, qui agit pour notre réconciliation avec Dieu, en acceptant de donner sa vie jusqu’à la mort pour tous les autres que Dieu sauve à travers son geste.
Decouvertes
Ne considérons pas l’attitude de don gratuit du Serviteur comme un simple acte de substitution, ou un sacrifice offert à notre place pour notre péché. Il s’agit ici d’un transfert d’identité : le Serviteur s’identidie avec l’humanité pécheresse et éloignée de Dieu pour que cette humanité perdue puisse s’identifier à son tour avec son obéissance authentique et loyale à Dieu. C’est ainsi que l’humanité est réconciliée avec Dieu.
Nous nous trouvons ici devant une prophétie au sens plénier du terme : la volonté de Dieu qui veut nous sauver est ici à la fois déclarée et réalisée dans l’engagement d’une vie d’homme en relation avec lui.
Nous découvrons 3 parties dans ce magnifique poème : en premier lieu (52, 13 - 15), Dieu proclame l’exaltation du Servteur rejeté. Un total renversement de situation est annoncé, de l’humiliation à l’exaltation du Serviteur. Sa mission, qui paraît être un échec total, connaîtra un succès complet. Ce que les hommes ne pouvaient percevoir va se trouver révélé dans un moment de grande lumière.
En deuxième lieu (53, 1 - 9), les nations, qui ne voyaient dans cette figure totalement anéantie et humiliée, qu’un être rejeté par les hommes et frappé par Dieu, le découvrent comme celui par qui Dieu réalise leur réconciliation avec lui. C’est pour leurs péchés qu’il a souffert, dans une acceptation volontaire de cette souffrance pour les péchés du monde et la guérison de tous (voir aussi Psaume 22, 88).
En troisième lieu (53, 10 - 12), le Seigneur nous déclare que l’obéissance totale du Serviteur devient le moyen, le lieu, où s’accomplit le dessein de Dieu. La victoire du Serviteur coïncide avec le triomphe du plan de Dieu. Le rejet apparent du Serviteur par Dieu, volontairement accepté, tel est le moyen par lequel un monde rebelle reçoit la restauration de son amitié avec Dieu.
La partie centrrale de confession par les nations de leur découverte de la réalité profonde de la mission du Serviteur se trouve encadrée entre deux déclarations divines.
Prolongement
L’applicaztion de ce poème à Jésus est lumineuse : anéanti en sa mort, il est exalté en sa résurrection. C’est son “OUI” à la volonté du Père, en prenant tous les risques pour aller jusqu’au terme de sa mission, qui nous sauve.
Il nous invite à reprendre son attitude de Serviteur, qui a une dimension d’inutilité (Luc, 17, 7 - 10), mais qui nous vaut de recevoir la dignité de “Fils” adoptifs, appelés à reproduire l’image de Jésus ressuscité (Romains, 8, 15 - 17 et 28 - 30), et à redire ce “OUI”, qu’il nous communique par grâce (2 Corinthiens, 1, 19 - 20).
Relisons l’hymne de la “kénose - exaltation” du Christ en Philippiens, 2, 5 - 11, puis Luc, 24, 26 et 45 - 48, ainsi que 1 Pierre, 2, 19 - 25; Galates, 3, 13 - 14, et 2 Corinthiens, 5, 17 - 21.
Méditons sur la richesse de tous ces textes en relation avec ce poème du Serviteur souffrant et exalté par Dieu, belle et sublime image de Jésus en son “Heure” de passage au Père.
🙏 Seigneur Jésus, c’est dans toute une existence de service et de miséricorde, en étant parmi nous comme “celui qui sert”, en choisissant la dernière place face à tes disciples lorsque tu leur as lavé les pieds pour symboliser l’abîme de ton anéantissement, et, finalement, en témoignant de la vérité de ta mission de miséricorde et d’accomplissement du salut et et de toutes les promesses de Dieu jusqu’à être mis au rang des pécheurs, “être fait péché” pour nous, toi qui étais sans péché, c’est ainsi qu’élevé sur ta croix tu deviens celui qui nous sauve et nous entraîne dans l’exaltation et la nouveauté absolue de ta résurrection ainsi que de notre nouvelle naissance dans le don de ton Esprit Saint : donne-moi, une fois de plus, de redécouvrir ce salut transformant que tu me proposes, ainsi qu’à tous mes frères et soeurs en humanité, et de me laisser saisir par lui jusqu’en ton Royaume, dont tu me demandes chaque jour de produire, là où je me trouve, les signes d’amour et de réconciliation. AMEN.
Éclairage exégétique — Synthèse IA
Le quatrième chant du Serviteur souffrant constitue le sommet théologique du livre d’Isaïe et l’un des textes les plus commentés de tout l’Ancien Testament. Il appartient au « Deutéro-Isaïe » (chapitres 40-55), composé durant l’exil babylonien (vers 550-539 av. J.-C.) pour un peuple humilié, privé de Temple et de royauté. Le genre littéraire est hybride : il mêle l’oracle prophétique (c’est Dieu qui parle en 52,13-15 et 53,11b-12), la lamentation collective (le « nous » de 53,1-6) et le portrait individuel d’un juste souffrant (53,7-10). L’identité du Serviteur (ʿebed, עֶבֶד) reste l’une des questions les plus disputées de l’exégèse vétérotestamentaire : figure collective d’Israël, personnage historique (le prophète lui-même ? un roi exilé ?), ou figure eschatologique à venir ? La tradition juive ancienne a oscillé entre ces lectures, tandis que le Nouveau Testament a très tôt identifié ce Serviteur au Christ (Ac 8,32-35). Ce qu’il faut retenir, c’est que le texte fonctionne précisément grâce à cette ambiguïté : il décrit un mécanisme théologique — la souffrance vicaire — avant de fixer un visage.
La structure du passage est soigneusement architecturée en cinq strophes. La première (52,13-15) forme une inclusion avec la dernière (53,11b-12) : toutes deux sont prononcées par Dieu lui-même et annoncent l’exaltation paradoxale du Serviteur. Le verbe yaskîl (יַשְׂכִּיל, « il réussira » ou « il agira avec intelligence ») ouvre le poème sur une note triomphale immédiatement contredite par la description d’une défiguration totale. Le mouvement ascendant — « il montera, il s’élèvera, il sera exalté » — emploie trois verbes (yārûm, wenissā’, wegābaH) dont deux sont utilisés dans la vision d’Isaïe 6,1 pour décrire Dieu lui-même siégeant dans le Temple. L’effet est saisissant : celui qui n’a plus forme humaine se voit attribuer les prédicats de la majesté divine. Les rois des nations, d’ordinaire figures de puissance, restent « bouche bée » (yiqpetsû pîhem) devant ce renversement radical des catégories du pouvoir.
Les strophes centrales (53,1-6) constituent le cœur confessionnel du texte. Un groupe — le « nous » — prend la parole pour reconnaître son erreur d’interprétation. Ils avaient lu la souffrance du Serviteur comme un châtiment divin (nāgûaʿ, « frappé », mukkeh ʾĕlōhîm, « meurtri par Dieu »), selon la logique classique de la rétribution qui parcourt une partie de la sagesse israélite. Or le texte opère un retournement décisif : « c’étaient nos souffrances qu’il portait » (ḥŏlāyēnû hû’ nāśā’). Le vocabulaire est celui du culte sacrificiel — porter (nāśā’), charger (sābal) — appliqué non à un animal mais à une personne. L’expression « sacrifice de réparation » (‘āšām, אָשָׁם) en 53,10 est un terme technique du Lévitique (Lv 5,14-26) désignant l’offrande qui répare une atteinte aux droits de Dieu. Le transfert du registre cultuel au registre existentiel est théologiquement révolutionnaire : la souffrance d’un innocent peut avoir une efficacité rédemptrice pour les coupables.
Origène, dans son Contre Celse (I, 54-55), utilise ce texte pour répondre à l’objection païenne selon laquelle un Dieu crucifié serait indigne : la prophétie d’Isaïe montre que l’abaissement était prévu, voulu, porteur de sens. La défiguration n’est pas un accident mais le lieu même de la révélation. Cyrille d’Alexandrie, dans son Commentaire sur Isaïe (livre V), insiste quant à lui sur la dimension ontologique du passage : le Serviteur ne porte pas seulement la peine du péché mais le péché lui-même, et c’est parce qu’il est sans péché qu’il peut le porter. Cyrille y voit une préfiguration précise de la doctrine de l’échange admirable (admirabile commercium) : le Fils de Dieu assume ce qui est nôtre pour nous donner ce qui est sien.
L’intertextualité avec le récit johannique de la Passion, lu le même jour, est dense. Le silence du Serviteur devant ses bourreaux (53,7 : « il n’ouvre pas la bouche ») trouve un écho direct dans le silence de Jésus devant Pilate (Jn 19,9). La comparaison avec l’agneau (keśeh, כְּשֶׂה, « comme un agneau conduit à l’abattoir ») prépare l’identification johannique de Jésus à l’agneau pascal, dont aucun os ne doit être brisé (Jn 19,36 citant Ex 12,46). L’ensevelissement « avec les riches » (53,9) correspond au tombeau neuf de Joseph d’Arimathie, homme riche selon Mt 27,57. Ces correspondances ne relèvent pas du hasard litturgique : la tradition chrétienne a lu dans Isaïe 53 le script prophétique dont la Passion est l’accomplissement historique.
Sur le plan des débats exégétiques, la question de la mort et de la résurrection du Serviteur reste ouverte. Le texte dit qu’il « verra une descendance, prolongera ses jours » et « verra la lumière » (53,10-11) après avoir été « retranché de la terre des vivants ». Certains exégètes (comme H.H. Rowley ou C. North) y voient une allusion à une forme de survie après la mort, ce qui serait exceptionnel dans un texte pré-exilique ou exilique, où la notion de résurrection individuelle n’est pas encore développée. D’autres (comme B. Duhm) considèrent qu’il s’agit d’une restauration métaphorique — la « descendance » étant le peuple renouvelé. Le manuscrit de Qumrân (1QIsaᵃ) ajoute le mot « lumière » en 53,11, confirmé par la Septante (opsetai phōs, « il verra la lumière »), là où le texte massorétique est plus elliptique. Cette variante textuelle renforce la lecture résurrectionnelle, qui deviendra centrale dans l’herméneutique chrétienne.
L’enjeu théologique ultime de ce passage est la question de la souffrance innocente et de son sens. Contre la théologie de la rétribution (le juste prospère, le méchant souffre), Isaïe 53 pose que la souffrance du juste n’est ni absurde ni punitive : elle est féconde. Le mot-clé est šālôm (שָׁלוֹם) en 53,5 : « le châtiment qui nous donne la paix a pesé sur lui ». La paix — c’est-à-dire la plénitude de la relation restaurée entre Dieu et l’humanité — passe par le brisement d’un innocent. Ce schéma, scandaleux pour la raison, est au fondement de la sotériologie chrétienne. Il ne s’agit pas d’un Dieu qui exige du sang, mais d’un Dieu dont le Serviteur accepte librement de traverser la violence humaine pour la retourner en source de guérison. La liturgie du Vendredi saint place ce texte en ouverture précisément pour fournir la grille de lecture de la Passion qui va suivre.
🔥 Contempler
Grâce à demander : Seigneur, donne-moi de voir ce que tu portais quand tu portais mes souffrances, et de ne pas détourner le regard.
Composition de lieu — Imagine une place publique, poussiéreuse, écrasée de soleil. Une foule se presse. Au milieu, un homme qu’on traîne — si « défiguré qu’il ne ressemblait plus à un homme ». Tu entends le murmure de ceux qui se détournent, le froissement des manteaux qu’on ramène devant le visage pour ne pas voir. L’odeur du sang et de la sueur. Et ce silence de l’homme, ce silence obstiné — « il n’ouvre pas la bouche ». Comme un agneau. Tu es dans cette foule. Où te tiens-tu ?
Méditation — Le texte commence par la fin : « Mon serviteur réussira, il montera, il s’élèvera, il sera exalté. » Dieu annonce la victoire avant de montrer le chemin. Et quel chemin. « Une plante chétive, une racine dans une terre aride » — pas le cèdre du Liban, pas le chêne majestueux. Une pousse que personne ne remarque. « Sans apparence ni beauté qui attire nos regards. » Isaïe insiste : on ne l’a pas reconnu. « Nous l’avons méprisé, compté pour rien. » Le « nous » est répété, martelé. Ce n’est pas un récit sur les autres. C’est une confession.
Puis vient le retournement le plus vertigineux de toute l’Écriture : « C’étaient nos souffrances qu’il portait, nos douleurs dont il était chargé. » Le mot « nos » revient comme un coup. Nos souffrances. Nos douleurs. Nos révoltes. Nos fautes. « Le châtiment qui nous donne la paix a pesé sur lui : par ses blessures, nous sommes guéris. » Arrête-toi sur ce paradoxe : des blessures qui guérissent. Une douleur qui donne la paix. Ce n’est pas de la logique — c’est de l’amour à l’état brut. Quelles blessures portes-tu en ce moment ? Quelles fautes te pèsent ? Ose les nommer devant ce texte. Non pas pour te culpabiliser — mais parce que le texte dit que quelqu’un les a déjà prises.
Et puis il y a ce silence du serviteur. « Maltraité, il s’humilie, il n’ouvre pas la bouche. » Deux fois, Isaïe le dit. Ce silence n’est pas de la résignation — c’est un choix. « Il s’est dépouillé lui-même jusqu’à la mort. » Le verbe est actif. Ce n’est pas quelqu’un à qui on arrache tout — c’est quelqu’un qui donne tout. Qu’est-ce que cela révèle du Dieu en qui tu crois ? Un Dieu qui choisit de se taire quand il pourrait crier. Un Dieu qui choisit d’être « compté avec les pécheurs » alors qu’il « intercédait pour les pécheurs ». Il est des deux côtés à la fois — avec nous dans le péché, et devant Dieu pour nous.
Colloque — Seigneur, je ne sais pas quoi faire de ce texte. Il me met à nu. Je reconnais cette foule qui se détourne — c’est moi, souvent, qui me voile la face devant la souffrance. Et pourtant tu dis que c’est ma souffrance que tu portais. Je ne comprends pas cet amour. Je ne suis pas sûr de le vouloir, à vrai dire — il coûte trop cher. Mais je reste là, devant toi, défiguré et silencieux. Apprends-moi à ne pas fuir.
Question pour la relecture : À quel moment de ma prière ai-je eu envie de « me voiler la face » — et qu’y avait-il derrière ce mouvement ?
🕊️ Psaume — 30 (31), 2ab.6, 12, 13-14ad, 15-16, 17.25 ↗
Lire le texte — 30 (31), 2ab.6, 12, 13-14ad, 15-16, 17.25
En toi, Seigneur, j’ai mon refuge ; garde-moi d’être humilié pour toujours. En tes mains je remets mon esprit ; tu me rachètes, Seigneur, Dieu de vérité. Je suis la risée de mes adversaires et même de mes voisins ; je fais peur à mes amis, s’ils me voient dans la rue, ils me fuient. On m’ignore comme un mort oublié, comme une chose qu’on jette. J’entends les calomnies de la foule : ils s’accordent pour m’ôter la vie. Moi, je suis sûr de toi, Seigneur, je dis : « Tu es mon Dieu ! » Mes jours sont dans ta main : délivre-moi des mains hostiles qui s’acharnent. Sur ton serviteur, que s’illumine ta face ; sauve-moi par ton amour. Soyez forts, prenez courage, vous tous qui espérez le Seigneur !
📘 Comprendre
Commentaire pastoral — Marie-Noëlle Thabut
Les Croyants Dans La Tourmente
D’un bout à l’autre, ce psaume alterne cris de détresse et paroles de confiance. Et la phrase « Père, en tes mains, je remets mon esprit », qui fut la dernière phrase de Jésus sur la croix (d’après l’Évangile selon saint Luc) le résume assez bien. Mais, avant Jésus de Nazareth, c’est le peuple d’Israël tout entier qui s’exprime dans cette prière. Israël qui a connu au long des siècles, bien des situations de détresse. À certaines époques, sa survie même, en tant que peuple, n’était pas assurée.
Pour dire ses malheurs, Israël se compare à des personnages connus : à Job, d’abord, le grand malade, accablé de mille maux et qui sait bien que l’on parle de lui dans son dos, en supputant sur le délabrement de sa santé et l’avancement de la maladie : « Je fais peur à mes amis, s’ils me voient dans la rue, ils me fuient… On m’ignore comme un mort oublié, comme une chose qu’on jette. »
Le triste sort d’Israël fait penser également à Jérémie, le prophète honni, contesté, considéré comme un oiseau de mauvais augure, pour avoir eu simplement le courage de dire à ses contemporains leurs quatre vérités. À plusieurs reprises, il a bien failli le payer de sa vie : « J’entends les calomnies de la foule : “Dénoncez-le ! Allons le dénoncer…” » (Jr 20,10). À quoi le psaume répond en écho : « J’entends les calomnies de la foule : ils s’accordent pour m’ôter la vie. »
En Tes Mains, Je Remets Mon Esprit
Mais la grande richesse des croyants, lorsqu’ils sont dans la tourmente, c’est leur foi, justement, leur confiance en Dieu. « Moi, je suis sûr de toi, SEIGNEUR, je dis : “Tu es mon Dieu !” Mes jours sont dans ta main… En toi, SEIGNEUR, j’ai mon refuge. » D’où leur vient cette belle assurance, même au plus fort de leurs épreuves ? De l’expérience du Buisson ardent. Ce fut la grande découverte de Moïse : son peuple était réduit à l’esclavage en Égypte et lui-même n’était plus qu’un paria.
C’est pour cela que le psalmiste peut, malgré tout, garder espoir et confiance. « En toi, SEIGNEUR, j’ai mon refuge », c’est vraiment le cri du croyant. Pour retrouver des forces, pour pouvoir assumer les épreuves qui l’accablent, il sait qu’il lui suffit de s’offrir à l’action de Dieu. « Sur ton serviteur, que s’illumine ta face », c’est la prière de celui qui s’abandonne à l’action de Dieu. « Mon Père, mon Père, je m’abandonne à toi » disait Charles de Foucauld.
📖 2e lecture — He 4, 14-16 ; 5, 7-9 ↗
Lire le texte — He 4, 14-16 ; 5, 7-9
Frères, en Jésus, le Fils de Dieu, nous avons le grand prêtre par excellence, celui qui a traversé les cieux ; tenons donc ferme l’affirmation de notre foi. En effet, nous n’avons pas un grand prêtre incapable de compatir à nos faiblesses, mais un grand prêtre éprouvé en toutes choses, à notre ressemblance, excepté le péché. Avançons-nous donc avec assurance vers le Trône de la grâce, pour obtenir miséricorde et recevoir, en temps voulu, la grâce de son secours. Le Christ, pendant les jours de sa vie dans la chair, offrit, avec un grand cri et dans les larmes, des prières et des supplications à Dieu qui pouvait le sauver de la mort, et il fut exaucé en raison de son grand respect. Bien qu’il soit le Fils, il apprit par ses souffrances l’obéissance et, conduit à sa perfection, il est devenu pour tous ceux qui lui obéissent la cause du salut éternel. – Parole du Seigneur.
- 🎙️ Aujourd’hui, entre dans le repos de Dieu (J357 · matin)
- 🎙️ Le Grand Prêtre venu d’ailleurs (J358 · matin)
📘 Comprendre
Commentaire biblique — Abbé Léon Hamain
Situation
Selon une hypothèse généralement admise depuis quelques décennies, mais qui se trouve désormais assez fortement contestée, les chapitres 40 - 55 du Livre d’Isaïe nous retraceraient la prédication, vers la fin de l’exil Babylonien, d’un prophète anonyme, connu sous le nom du “2ème Prophète Isaïe”, du fait qu’il semble appartenir à une école de pensée qui relit, médite et adpate à des temps nouveaux l’oeuvre du grand Prophète Isaïe, qui, lui, avait vécu au 8ème siècle.
Avec quelques chapitres attribués - toujours selon la même hypothèse - à celui qu’on appelle le “3ème Prophète Isaïe” (Isaîe, 56 - 66), qui aurait vécu sa mission quelques décennies plus tard, juste après le retour d’exil, en Palestine, l’oeuvre du “2ème Isaïe” aurait été, par la suite, jointe à celle du “1er Isaïe” (Isaïe, 1 - 39) pour constituer notre Livre Biblique d’Isaïe (Isaïe, 1 - 66).
Ce Livre , qu’on attribue ainsi au “2ème Prophète Isaïe” est aussi connu sous le nom de “Livre de la consolation d’ Israël”. Il s’ouvre par l’appel du prophète et son dialogue avec Israël (40, 1 - 31), puis nous propose une série de chapitres annonçant l’accomplissemnt des prophéties concernant un nouvel Exode (41, 1 - 48, 22). Une 3ème partie a pour objet de consoler Sion-Jérusalem (49, 1 - 54, 17), et le livre se termine par une conclusion.
Les plus grosses objections à cette théorie séduisante de trois prophètes dont les oeuvres formeraient notre Livre d’Isaïe, tiennent, d’abord, à ce que le Livre de notre Bible, en son entier, est attesté comme tel dès au moins 2 siècles avant notre ère chrétienne, et a toujours été considéré comme oeuvre unique jusque pratiquement le début du 20ème siècle, et, ensuite, à ce qu’un certain nombre de passages des 39 premiers chapitres, attribués, dans l’hyopothèse, au 1er Isaïe, paraissent être également d’une époque bien postérieure au 8ème siècle, où il a vécu..
Quoi qu’il en soit du sort de l’hypothèse évoquée ci-dessus, dans ces chapitres attribués ainsi au 2ème Prophète Isaïe, se trouvent ce qu’on appelle les quatre chants du Serviteur de Yahvé, aux chapitres 42, 49, 50 et 53.
Voici le 4ème chant du Serviteur, le plus connu, le plus poétique, le plus chargé d’émotion. Nos frères Juifs y ont lu, à juste titre, le portrait de tous les Juifs persécutés au long des siècles. Nous, chrétiens, y trouvons, depuis le Nouveau Testament jsuqu’à aujourd’hui, un portrait comme tracé d’avance, de la vie, de la mort, et de la résurrection de Jésus, et, par conséquent, de la communauté des disciples du Christ, l’Eglise, le tout vu dans l’accomplissement du plan de Dieu.
Message
Voici décrits la tragique expérience et le triomphe suprême du Serviteur de Dieu, fidèle, loyal et obéissant au coeur d’un monde qui ignore Dieu, mais que Dieu a résolu de sauver et d’introduire dans sa gloire.
Le Serviteur, humilié et souffrant, est perçu comme affligé et mis à l’épreuve par Dieu, en raison du péché. Mais il apparaît que ce péché n’est autre que nos propres transgressions, pour lesquelles nous aurions dû nous-mêmes souffrir.
Le Serviteur a volontairement accepté de porter ce poids comme le moyen par lequel Dieu nous réconciliera avec lui. Il souffre et meurt ainsi pour le salut du monde.
Le Serviteur devient l’envoyé de Dieu, qui agit pour notre réconciliation avec Dieu, en acceptant de donner sa vie jusqu’à la mort pour tous les autres que Dieu sauve à travers son geste.
Decouvertes
Ne considérons pas l’attitude de don gratuit du Serviteur comme un simple acte de substitution, ou un sacrifice offert à notre place pour notre péché. Il s’agit ici d’un transfert d’identité : le Serviteur s’identidie avec l’humanité pécheresse et éloignée de Dieu pour que cette humanité perdue puisse s’identifier à son tour avec son obéissance authentique et loyale à Dieu. C’est ainsi que l’humanité est réconciliée avec Dieu.
Nous nous trouvons ici devant une prophétie au sens plénier du terme : la volonté de Dieu qui veut nous sauver est ici à la fois déclarée et réalisée dans l’engagement d’une vie d’homme en relation avec lui.
Nous découvrons 3 parties dans ce magnifique poème : en premier lieu (52, 13 - 15), Dieu proclame l’exaltation du Servteur rejeté. Un total renversement de situation est annoncé, de l’humiliation à l’exaltation du Serviteur. Sa mission, qui paraît être un échec total, connaîtra un succès complet. Ce que les hommes ne pouvaient percevoir va se trouver révélé dans un moment de grande lumière.
En deuxième lieu (53, 1 - 9), les nations, qui ne voyaient dans cette figure totalement anéantie et humiliée, qu’un être rejeté par les hommes et frappé par Dieu, le découvrent comme celui par qui Dieu réalise leur réconciliation avec lui. C’est pour leurs péchés qu’il a souffert, dans une acceptation volontaire de cette souffrance pour les péchés du monde et la guérison de tous (voir aussi Psaume 22, 88).
En troisième lieu (53, 10 - 12), le Seigneur nous déclare que l’obéissance totale du Serviteur devient le moyen, le lieu, où s’accomplit le dessein de Dieu. La victoire du Serviteur coïncide avec le triomphe du plan de Dieu. Le rejet apparent du Serviteur par Dieu, volontairement accepté, tel est le moyen par lequel un monde rebelle reçoit la restauration de son amitié avec Dieu.
La partie centrrale de confession par les nations de leur découverte de la réalité profonde de la mission du Serviteur se trouve encadrée entre deux déclarations divines.
Prolongement
L’applicaztion de ce poème à Jésus est lumineuse : anéanti en sa mort, il est exalté en sa résurrection. C’est son “OUI” à la volonté du Père, en prenant tous les risques pour aller jusqu’au terme de sa mission, qui nous sauve.
Il nous invite à reprendre son attitude de Serviteur, qui a une dimension d’inutilité (Luc, 17, 7 - 10), mais qui nous vaut de recevoir la dignité de “Fils” adoptifs, appelés à reproduire l’image de Jésus ressuscité (Romains, 8, 15 - 17 et 28 - 30), et à redire ce “OUI”, qu’il nous communique par grâce (2 Corinthiens, 1, 19 - 20).
Relisons l’hymne de la “kénose - exaltation” du Christ en Philippiens, 2, 5 - 11, puis Luc, 24, 26 et 45 - 48, ainsi que 1 Pierre, 2, 19 - 25; Galates, 3, 13 - 14, et 2 Corinthiens, 5, 17 - 21.
Méditons sur la richesse de tous ces textes en relation avec ce poème du Serviteur souffrant et exalté par Dieu, belle et sublime image de Jésus en son “Heure” de passage au Père.
🙏 Seigneur Jésus, c’est dans toute une existence de service et de miséricorde, en étant parmi nous comme “celui qui sert”, en choisissant la dernière place face à tes disciples lorsque tu leur as lavé les pieds pour symboliser l’abîme de ton anéantissement, et, finalement, en témoignant de la vérité de ta mission de miséricorde et d’accomplissement du salut et et de toutes les promesses de Dieu jusqu’à être mis au rang des pécheurs, “être fait péché” pour nous, toi qui étais sans péché, c’est ainsi qu’élevé sur ta croix tu deviens celui qui nous sauve et nous entraîne dans l’exaltation et la nouveauté absolue de ta résurrection ainsi que de notre nouvelle naissance dans le don de ton Esprit Saint : donne-moi, une fois de plus, de redécouvrir ce salut transformant que tu me proposes, ainsi qu’à tous mes frères et soeurs en humanité, et de me laisser saisir par lui jusqu’en ton Royaume, dont tu me demandes chaque jour de produire, là où je me trouve, les signes d’amour et de réconciliation. AMEN.
Commentaire pastoral — Marie-Noëlle Thabut
Avançons-Nous Avec Assurance Vers Le Trône De La Grâce
Dans la religion juive, le rôle des prêtres en général, et du grand prêtre en particulier, était de faire le pont entre le Dieu inaccessible et le peuple. Quand on disait « Dieu Saint », on pensait Dieu séparé, inaccessible.
On distinguait soigneusement le monde de Dieu et le monde des hommes, ce que l’on appelait le sacré et le profane. Alors, pour transmettre à ce Dieu nos prières, ou même nos actions de grâce, il fallait un médiateur, un intermédiaire, quelqu’un qui fasse le pont. (C’est de là que vient le mot « pontife », « pontifex »). Ce quelqu’un ne pouvait pas être un homme ordinaire, qui appartient au monde profane ; d’où tout le rituel de la consécration du grand prêtre ; le mot « consécration » signifiant justement séparation, mise à part.
Pour les chrétiens, au contraire, tout repose sur le mystère de l’Incarnation. Dieu s’est fait homme ; en Jésus Christ, homme et Dieu ne font qu’un. Le voilà, celui qui, réellement, efficacement, fait le pont. En lui, Dieu est venu vers l’humanité, Dieu a traversé l’abîme qui nous sépare de lui. Notre texte dit « Il a traversé les cieux. » En lui aussi, et en même temps, par sa Résurrection, un homme a traversé les cieux : pour rester dans cette image, on pourrait dire que le chemin a été fait dans les deux sens. En lui, l’humanité tient fermement une fois pour toutes la main de Dieu. Et nous, puisque nous sommes son corps, nous avons par lui accès à Dieu. Donc, c’est lui notre médiateur une fois pour toutes. Désormais, « En Jésus, le Fils de Dieu, nous avons le grand prêtre par excellence… Avançons-nous donc avec assurance vers le Trône de la grâce, pour obtenir miséricorde. »
Il Fut Exaucé En Raison De Son Grand Respect
Pleinement homme, donc mortel, Jésus a connu la souffrance et l’angoisse devant la mort : « Le Christ, pendant les jours de sa vie dans la chair, offrit, avec un grand cri et dans les larmes, des prières et des supplications à Dieu qui pouvait le sauver de la mort… »
Devant la perspective de la persécution, de la Passion, il a prié et supplié Dieu qui pouvait le faire échapper à la mort. Ici, visiblement, l’auteur fait allusion à Gethsémani : le grand cri et les larmes du Christ, sa prière et sa supplication disent son angoisse devant la mort et son désir d’y échapper.
Que Jésus ait désiré échapper à la mort, c’est clair ; et il a dit à son Père ce désir ; mais sa prière ne s’arrête pas là ; sa prière, justement, c’est « Que ta volonté soit faite… et non la mienne. » Dans sa prière, le Christ fait passer le désir de son Père avant le sien propre. C’est cela que l’auteur de la lettre aux Hébreux appelle le « grand respect » de Jésus, sa totale confiance, le respect de la volonté de son Père.
Et parce qu’il n’a pas quitté la confiance dans le Dieu de la vie, son chemin l’a conduit à la Résurrection. « Conduit à la perfection, continue le texte, il est devenu pour tous ceux qui lui obéissent la cause du salut éternel ». Le « salut », c’est précisément connaître Dieu tel qu’il est, le Dieu dont l’amour nous fait vivre. « Obéir » au Christ, c’est, à notre tour, lorsque nous traversons la souffrance, lui faire confiance, suivre son exemple, et donc faire confiance à la volonté du Père.
Éclairage exégétique — Synthèse IA
L’épître aux Hébreux est un écrit singulier dans le corpus néotestamentaire : ni lettre au sens strict, ni homélie pure, elle se présente comme un « discours d’exhortation » (logos tēs paraklēseōs, He 13,22), probablement adressé à une communauté judéo-chrétienne tentée par le découragement et le retour aux pratiques du Temple, sans doute avant la destruction de celui-ci en 70 ap. J.-C. L’auteur — dont l’identité reste discutée (Paul, Apollos, Barnabé ?) — possède une culture rhétorique et philosophique remarquable, nourrie à la fois de la Septante et du platonisme moyen. Le passage lu ce Vendredi saint est un montage de deux extraits (4,14-16 et 5,7-9) qui forment un diptyque théologique autour de la figure du Christ grand prêtre : d’abord sa qualification (il peut compatir), puis sa consécration (il a appris l’obéissance par la souffrance).
Le titre de « grand prêtre » (archiereus, ἀρχιερεύς) appliqué à Jésus est une innovation théologique majeure d’Hébreux, sans parallèle dans le reste du Nouveau Testament. En 4,14, l’auteur le qualifie de « grand prêtre par excellence » — littéralement « grand » (megan) — qui « a traversé les cieux » (dielelythota tous ouranous). L’image spatiale est celle du grand prêtre qui, au jour de Yom Kippour, traverse les voiles successifs du Temple pour pénétrer dans le Saint des Saints (Lv 16). Mais ici, le sanctuaire terrestre n’est que l’ombre du véritable : Jésus a traversé non des tentures, mais les cieux eux-mêmes, pour entrer dans la présence définitive de Dieu. Le contraste entre le sacerdoce lévitique — répétitif, limité, marqué par la faiblesse du prêtre lui-même — et le sacerdoce du Christ — unique, définitif, parfait — structure toute l’argumentation d’Hébreux.
Le verset 4,15 introduit cependant un correctif essentiel : ce grand prêtre transcendant n’est pas pour autant distant. Il est « capable de compatir » (sympathēsai, συμπαθῆσαι — littéralement « souffrir avec ») à nos faiblesses (astheneiais). Le terme sympatheia n’a rien de sentimental ; il désigne une participation réelle à la condition humaine. L’auteur précise que Jésus a été « éprouvé en toutes choses, à notre ressemblance » (kath’ homoiotēta, selon la ressemblance), formule qui affirme l’intégralité de l’expérience humaine du Christ, « excepté le péché » (chōris hamartias). Cette exception n’est pas une réserve qui diminuerait la solidarité ; elle est au contraire la condition de son efficacité. Un prêtre lui-même prisonnier du péché ne pourrait offrir qu’un sacrifice compromis. L’absence de péché n’éloigne pas Jésus de l’humanité : elle le rend capable de la porter tout entière.
Le second extrait (5,7-9) passe de l’affirmation doctrinale au récit existentiel. L’allusion à Gethsémani est transparente, même si le jardin n’est pas nommé : « avec un grand cri et dans les larmes » (meta kraugēs ischyras kai dakryōn). Cette notation, plus crue que les récits synoptiques eux-mêmes, est absente de l’Évangile de Jean lu le même jour — Jean omet Gethsémani, préférant montrer un Christ souverain. Hébreux comble donc cette lacune liturgiquement : ce que Jean tait, l’épître le dit. Le Christ « offrit des prières et des supplications » (deēseis te kai hiketērias prosenenkas) à celui qui pouvait le sauver de la mort. Le verbe prosenegkas (« ayant offert ») est un terme sacrificiel : la prière elle-même est déjà offrande. L’affirmation qu’il « fut exaucé » (eisakoustheis) pose un problème exégétique classique : en quel sens fut-il exaucé, puisqu’il est mort ? L’exaucement ne consiste pas dans l’évitement de la mort mais dans la traversée de la mort vers la résurrection — thème central d’Hébreux.
Jean Chrysostome, dans ses Homélies sur l’épître aux Hébreux (VII et VIII), commente longuement le paradoxe d’un Fils qui « apprend l’obéissance » (emathen… tēn hypakoēn). Comment celui qui est Dieu peut-il apprendre ? Chrysostome distingue entre la science divine, qui est éternelle, et l’expérience humaine, qui est temporelle : le Fils n’a pas acquis une connaissance qu’il ignorait, mais il a inscrit dans sa chair humaine une obéissance qu’il vivait éternellement dans sa relation au Père. Le verbe emathen (« il apprit ») fait délibérément écho à epathen (« il souffrit ») — le jeu de mots grec emathen/epathen est un topos de la pédagogie antique (on le trouve chez Eschyle, Agamemnon 177 : pathei mathos, « par la souffrance, la connaissance »). L’auteur d’Hébreux christianise ce lieu commun : la souffrance n’est pas simplement éducative, elle est le lieu où le Fils révèle sa filiation.
Augustin, dans le De Trinitate (IV, 14.19), prolonge cette réflexion en articulant les deux natures du Christ : c’est en tant qu’homme que le Fils apprend et souffre, mais c’est la personne divine unique qui est sujet de cet apprentissage. L’expression « conduit à sa perfection » (teleiōtheis, τελειωθείς) en 5,9 ne signifie pas que le Christ était imparfait, mais qu’il a mené à son terme (telos) l’itinéraire d’obéissance inscrit dans l’Incarnation. Le terme teleiōsis est à la fois cultuel (la consécration sacerdotale, cf. Lv 8) et existentiel (l’achèvement d’un parcours). Le Christ est devenu « cause du salut éternel » (aitios sōtērias aiōniou) non pas en dépit de sa souffrance, mais à travers elle. L’exhortation qui encadre ce passage — « avançons-nous avec assurance vers le Trône de la grâce » (proserchōmetha meta parrēsias, 4,16) — tire la conséquence pratique : parce que le grand prêtre a traversé ce que nous traversons, l’accès à Dieu est ouvert, et la prière confiante est possible, même au cœur de la détresse.
La connexion avec Isaïe 53 est structurelle : dans les deux textes, c’est par la souffrance que le Serviteur/Grand Prêtre accomplit sa mission. Mais Hébreux ajoute une dimension que l’Ancien Testament ne pouvait formuler : le Serviteur souffrant est aussi le Fils éternel, et son sacerdoce n’est pas une fonction extérieure mais l’expression de son être même. Le Vendredi saint liturgique tient ensemble ces deux registres — la prophétie isaïenne et la christologie sacerdotale d’Hébreux — pour proposer une lecture de la Passion qui ne soit ni doloriste ni triomphaliste, mais proprement théologique : la croix est le sacrifice définitif, offert par le seul prêtre capable de compatir vraiment, parce qu’il a vraiment souffert.
🔥 Contempler
Grâce à demander : Seigneur, donne-moi de découvrir que ta grandeur n’est pas loin de ma faiblesse, mais qu’elle l’habite.
Composition de lieu — Imagine une communauté de premiers chrétiens, peut-être à Rome, peut-être à Jérusalem. Ils sont fatigués. Certains ont été persécutés, d’autres sont tentés de tout lâcher. Quelqu’un leur lit cette lettre. La pièce est modeste, éclairée par des lampes à huile. Ils écoutent, serrés les uns contre les autres. Et ils entendent ces mots : vous avez un grand prêtre « éprouvé en toutes choses, à notre ressemblance ». Tu es parmi eux. Tu portes tes propres fatigues.
Méditation — L’auteur de la lettre aux Hébreux fait quelque chose d’audacieux : il prend le titre le plus sacré du judaïsme — le grand prêtre, celui qui entre une fois par an dans le Saint des Saints — et il le colle sur Jésus crucifié. « Le grand prêtre par excellence, celui qui a traversé les cieux. » Mais aussitôt, il ajoute : ce grand prêtre n’est pas « incapable de compatir à nos faiblesses ». Le mot grec est sympathein — souffrir avec. Le grand prêtre cosmique, celui qui a « traversé les cieux », est aussi celui qui connaît tes faiblesses de l’intérieur. « Éprouvé en toutes choses, à notre ressemblance. » En toutes choses. Pas en quelques-unes. En toutes.
Puis vient cette image saisissante : « Pendant les jours de sa vie dans la chair, il offrit, avec un grand cri et dans les larmes, des prières et des supplications. » Un grand cri et des larmes. Pas la sérénité stoïque. Pas le détachement spirituel. Le cri. Celui de Gethsémani, celui de la croix. Et le texte ose dire : « Il apprit par ses souffrances l’obéissance. » Même le Fils a dû apprendre. Même lui n’a pas su d’avance ce que coûtait le oui. Y a-t-il quelque chose que la vie est en train de t’apprendre en ce moment, à travers une épreuve que tu n’aurais pas choisie ?
Et c’est précisément pour cela que la conclusion n’est pas « tremblez » mais « avançons-nous avec assurance vers le Trône de la grâce ». Parce que celui qui est sur le trône connaît le cri et les larmes, tu peux venir tel que tu es. Non pas malgré tes faiblesses — mais avec elles.
Colloque — Jésus, je ne savais pas que tu avais crié. Ou plutôt, je le savais, mais je n’y croyais pas vraiment. Je te mettais si haut que ton cri ne m’atteignait plus. Aujourd’hui, je voudrais entendre ce cri. Et je voudrais que tu entendes le mien — celui que je retiens, celui que je n’ose pas pousser, même dans la prière. Tu dis que je peux m’avancer « avec assurance ». Donne-moi cette assurance qui n’est pas de la force, mais de la confiance.
Question pour la relecture : Quand j’entends que le Christ a offert « un grand cri et des larmes », est-ce que cela me rapproche de lui ou est-ce que cela me dérange — et pourquoi ?
✝️ Évangile — Jn 18, 1 – 19, 42 ↗
Lire le texte — Jn 18, 1 – 19, 42
Indications pour la lecture dialoguée : les sigles désignant les divers interlocuteurs sont les suivants : † = Jésus ; L = Lecteur ; D = Disciples et amis ; F = Foule ; A = Autres personnages. L. En ce temps-là, après le repas, Jésus sortit avec ses disciples et traversa le torrent du Cédron ; il y avait là un jardin, dans lequel il entra avec ses disciples. Judas, qui le livrait, connaissait l’endroit, lui aussi, car Jésus et ses disciples s’y étaient souvent réunis. Judas, avec un détachement de soldats ainsi que des gardes envoyés par les grands prêtres et les pharisiens, arrive à cet endroit. Ils avaient des lanternes, des torches et des armes. Alors Jésus, sachant tout ce qui allait lui arriver, s’avança et leur dit : † « Qui cherchez-vous? » L. Ils lui répondirent : F. « Jésus le Nazaréen. » L. Il leur dit : † « C’est moi, je le suis. » L. Judas, qui le livrait, se tenait avec eux. Quand Jésus leur répondit : « C’est moi, je le suis », ils reculèrent, et ils tombèrent à terre. Il leur demanda de nouveau : † « Qui cherchez-vous? » L. Ils dirent : F. « Jésus le Nazaréen. » L. Jésus répondit : † « Je vous l’ai dit : c’est moi, je le suis. Si c’est bien moi que vous cherchez, ceux-là, laissez-les partir. » L. Ainsi s’accomplissait la parole qu’il avait dite : « Je n’ai perdu aucun de ceux que tu m’as donnés. » Or Simon-Pierre avait une épée ; il la tira, frappa le serviteur du grand prêtre et lui coupa l’oreille droite. Le nom de ce serviteur était Malcus. Jésus dit à Pierre : † « Remets ton épée au fourreau. La coupe que m’a donnée le Père, vais-je refuser de la boire ? » L. Alors la troupe, le commandant et les gardes juifs se saisirent de Jésus et le ligotèrent. Ils l’emmenèrent d’abord chez Hanne, beau-père de Caïphe, qui était grand prêtre cette année-là. Caïphe était celui qui avait donné aux Juifs ce conseil : « Il vaut mieux qu’un seul homme meure pour le peuple. » Or Simon-Pierre, ainsi qu’un autre disciple, suivait Jésus. Comme ce disciple était connu du grand prêtre, il entra avec Jésus dans le palais du grand prêtre. Pierre se tenait près de la porte, dehors. Alors l’autre disciple – celui qui était connu du grand prêtre – sortit, dit un mot à la servante qui gardait la porte, et fit entrer Pierre. Cette jeune servante dit alors à Pierre : A. « N’es-tu pas, toi aussi, l’un des disciples de cet homme ? » L. Il répondit : D. « Non, je ne le suis pas ! » L. Les serviteurs et les gardes se tenaient là ; comme il faisait froid, ils avaient fait un feu de braise pour se réchauffer. Pierre était avec eux, en train de se chauffer. Le grand prêtre interrogea Jésus sur ses disciples et sur son enseignement. Jésus lui répondit : † « Moi, j’ai parlé au monde ouvertement. J’ai toujours enseigné à la synagogue et dans le Temple, là où tous les Juifs se réunissent, et je n’ai jamais parlé en cachette. Pourquoi m’interroges-tu ? Ce que je leur ai dit, demande-le à ceux qui m’ont entendu. Eux savent ce que j’ai dit. » L. À ces mots, un des gardes, qui était à côté de Jésus, lui donna une gifle en disant : A. « C’est ainsi que tu réponds au grand prêtre ! » L. Jésus lui répliqua : † « Si j’ai mal parlé, montre ce que j’ai dit de mal. Mais si j’ai bien parlé, pourquoi me frappes-tu ? » L. Hanne l’envoya, toujours ligoté, au grand prêtre Caïphe. Simon-Pierre était donc en train de se chauffer. On lui dit : A. « N’es-tu pas, toi aussi, l’un de ses disciples ? » L. Pierre le nia et dit : D. « Non, je ne le suis pas ! » L. Un des serviteurs du grand prêtre, parent de celui à qui Pierre avait coupé l’oreille, insista : A. « Est-ce que moi, je ne t’ai pas vu dans le jardin avec lui ? » L. Encore une fois, Pierre le nia. Et aussitôt un coq chanta. Alors on emmène Jésus de chez Caïphe au Prétoire. C’était le matin. Ceux qui l’avaient amené n’entrèrent pas dans le Prétoire, pour éviter une souillure et pouvoir manger l’agneau pascal. Pilate sortit donc à leur rencontre et demanda : A. « Quelle accusation portez-vous contre cet homme ? » L. Ils lui répondirent : F. « S’il n’était pas un malfaiteur, nous ne t’aurions pas livré cet homme. » L. Pilate leur dit : A. « Prenez-le vous-mêmes et jugez-le suivant votre loi. » L. Les Juifs lui dirent : F. « Nous n’avons pas le droit de mettre quelqu’un à mort. » L. Ainsi s’accomplissait la parole que Jésus avait dite pour signifier de quel genre de mort il allait mourir. Alors Pilate rentra dans le Prétoire ; il appela Jésus et lui dit : A. « Es-tu le roi des Juifs ? » L. Jésus lui demanda : † « Dis-tu cela de toi-même, Ou bien d’autres te l’ont dit à mon sujet ? » L. Pilate répondit : A. « Est-ce que je suis juif, moi ? Ta nation et les grands prêtres t’ont livré à moi : qu’as-tu donc fait ? » L. Jésus déclara : † « Ma royauté n’est pas de ce monde ; si ma royauté était de ce monde, j’aurais des gardes qui se seraient battus pour que je ne sois pas livré aux Juifs. En fait, ma royauté n’est pas d’ici. » L. Pilate lui dit : A. « Alors, tu es roi ? » L. Jésus répondit : † « C’est toi-même qui dis que je suis roi. Moi, je suis né, je suis venu dans le monde pour ceci : rendre témoignage à la vérité. Quiconque appartient à la vérité écoute ma voix. » L. Pilate lui dit : A. « Qu’est-ce que la vérité ? » L. Ayant dit cela, il sortit de nouveau à la rencontre des Juifs, et il leur déclara : A. « Moi, je ne trouve en lui aucun motif de condamnation. Mais, chez vous, c’est la coutume que je vous relâche quelqu’un pour la Pâque : voulez-vous donc que je vous relâche le roi des Juifs ? » L. Alors ils répliquèrent en criant : F. « Pas lui ! Mais Barabbas ! » L. Or ce Barabbas était un bandit. Alors Pilate fit saisir Jésus pour qu’il soit flagellé. Les soldats tressèrent avec des épines une couronne qu’ils lui posèrent sur la tête ; puis ils le revêtirent d’un manteau pourpre. Ils s’avançaient vers lui et ils disaient : F. « Salut à toi, roi des Juifs ! » L. Et ils le giflaient. Pilate, de nouveau, sortit dehors et leur dit : A. « Voyez, je vous l’amène dehors pour que vous sachiez que je ne trouve en lui aucun motif de condamnation. » L. Jésus donc sortit dehors, portant la couronne d’épines et le manteau pourpre. Et Pilate leur déclara : A. « Voici l’homme. » L. Quand ils le virent, les grands prêtres et les gardes se mirent à crier : F. « Crucifie-le! Crucifie-le! » L. Pilate leur dit : A. « Prenez-le vous-mêmes, et crucifiez-le ; moi, je ne trouve en lui aucun motif de condamnation. » L. Ils lui répondirent : F. « Nous avons une Loi, et suivant la Loi il doit mourir, parce qu’il s’est fait Fils de Dieu. » L. Quand Pilate entendit ces paroles, il redoubla de crainte. Il rentra dans le Prétoire, et dit à Jésus : A. « D’où es-tu? » L. Jésus ne lui fit aucune réponse. Pilate lui dit alors : A. « Tu refuses de me parler, à moi ? Ne sais-tu pas que j’ai pouvoir de te relâcher, et pouvoir de te crucifier ? » L. Jésus répondit : † « Tu n’aurais aucun pouvoir sur moi si tu ne l’avais reçu d’en haut ; c’est pourquoi celui qui m’a livré à toi porte un péché plus grand. » L. Dès lors, Pilate cherchait à le relâcher ; mais des Juifs se mirent à crier : F. « Si tu le relâches, tu n’es pas un ami de l’empereur. Quiconque se fait roi s’oppose à l’empereur. » L. En entendant ces paroles, Pilate amena Jésus au-dehors; il le fit asseoir sur une estrade au lieu dit le Dallage – en hébreu : Gabbatha. C’était le jour de la Préparation de la Pâque, vers la sixième heure, environ midi. Pilate dit aux Juifs : A. « Voici votre roi. » L. Alors ils crièrent : F. « À mort ! À mort ! Crucifie-le ! » L. Pilate leur dit : A. « Vais-je crucifier votre roi ? » L. Les grands prêtres répondirent : F. « Nous n’avons pas d’autre roi que l’empereur. » L. Alors, il leur livra Jésus pour qu’il soit crucifié. Ils se saisirent de Jésus. Et lui-même, portant sa croix, sortit en direction du lieu dit Le Crâne (ou Calvaire), qui se dit en hébreu Golgotha. C’est là qu’ils le crucifièrent, et deux autres avec lui, un de chaque côté, et Jésus au milieu. Pilate avait rédigé un écriteau qu’il fit placer sur la croix ; il était écrit : « Jésus le Nazaréen, roi des Juifs. » Beaucoup de Juifs lurent cet écriteau, parce que l’endroit où l’on avait crucifié Jésus était proche de la ville, et que c’était écrit en hébreu, en latin et en grec. Alors les grands prêtres des Juifs dirent à Pilate : F. « N’écris pas : “Roi des Juifs” ; mais : “Cet homme a dit : Je suis le roi des Juifs.” » L. Pilate répondit : A. « Ce que j’ai écrit, je l’ai écrit. » L. Quand les soldats eurent crucifié Jésus, ils prirent ses habits ; ils en firent quatre parts, une pour chaque soldat. Ils prirent aussi la tunique ; c’était une tunique sans couture, tissée tout d’une pièce de haut en bas. Alors ils se dirent entre eux : A. « Ne la déchirons pas, désignons par le sort celui qui l’aura. » L. Ainsi s’accomplissait la parole de l’Écriture : Ils se sont partagé mes habits ; ils ont tiré au sort mon vêtement. C’est bien ce que firent les soldats. Or, près de la croix de Jésus se tenaient sa mère et la sœur de sa mère, Marie, femme de Cléophas, et Marie Madeleine. Jésus, voyant sa mère, et près d’elle le disciple qu’il aimait, dit à sa mère : † « Femme, voici ton fils. » L. Puis il dit au disciple : † « Voici ta mère. » L. Et à partir de cette heure-là, le disciple la prit chez lui. Après cela, sachant que tout, désormais, était achevé pour que l’Écriture s’accomplisse jusqu’au bout, Jésus dit : † « J’ai soif. » L. Il y avait là un récipient plein d’une boisson vinaigrée. On fixa donc une éponge remplie de ce vinaigre à une branche d’hysope, et on l’approcha de sa bouche. Quand il eut pris le vinaigre, Jésus dit : † « Tout est accompli. » L. Puis, inclinant la tête, il remit l’esprit. (Ici on fléchit le genou, et on s’arrête un instant.) Comme c’était le jour de la Préparation (c’est-à-dire le vendredi), il ne fallait pas laisser les corps en croix durant le sabbat, d’autant plus que ce sabbat était le grand jour de la Pâque. Aussi les Juifs demandèrent à Pilate qu’on enlève les corps après leur avoir brisé les jambes. Les soldats allèrent donc briser les jambes du premier, puis de l’autre homme crucifié avec Jésus. Quand ils arrivèrent à Jésus, voyant qu’il était déjà mort, ils ne lui brisèrent pas les jambes, mais un des soldats avec sa lance lui perça le côté ; et aussitôt, il en sortit du sang et de l’eau. Celui qui a vu rend témoignage, et son témoignage est véridique ; et celui-là sait qu’il dit vrai afin que vous aussi, vous croyiez. Cela, en effet, arriva pour que s’accomplisse l’Écriture : Aucun de ses os ne sera brisé. Un autre passage de l’Écriture dit encore : Ils lèveront les yeux vers celui qu’ils ont transpercé. Après cela, Joseph d’Arimathie, qui était disciple de Jésus, mais en secret par crainte des Juifs, demanda à Pilate de pouvoir enlever le corps de Jésus. Et Pilate le permit. Joseph vint donc enlever le corps de Jésus. Nicodème – celui qui, au début, était venu trouver Jésus pendant la nuit – vint lui aussi ; il apportait un mélange de myrrhe et d’aloès pesant environ cent livres. Ils prirent donc le corps de Jésus, qu’ils lièrent de linges, en employant les aromates selon la coutume juive d’ensevelir les morts. À l’endroit où Jésus avait été crucifié, il y avait un jardin et, dans ce jardin, un tombeau neuf dans lequel on n’avait encore déposé personne. À cause de la Préparation de la Pâque juive, et comme ce tombeau était proche, c’est là qu’ils déposèrent Jésus. – Acclamons la Parole de Dieu.
🎙️ Je suis… et tout le monde tombe (J235 · soir)
📘 Comprendre
Commentaire pastoral — Marie-Noëlle Thabut
Chaque année, le Vendredi saint, à l’église, nous lisons le récit de la Passion dans l’Évangile selon saint Jean. Les quatre récits de la Passion sont très semblables dans les grandes lignes ; mais si on regarde d’un peu plus près, on s’aperçoit que chacun des évangélistes a ses accents propres.
La Comparution Devant Pilate
La comparution de Jésus devant Pilate occupe une place très importante dans l’Évangile selon saint Jean : vingt-neuf versets. Cela se passe au palais d’Hérode, près de l’actuelle porte de Jaffa. On peut distinguer sept petites scènes successives. Pilate dialogue tantôt avec les Juifs au-dehors et tantôt avec Jésus à l’intérieur du prétoire. Entre Pilate et Jésus, c’est un vrai dialogue de sourds, ils ne sont pas sur la même longueur d’ondes et on a l’impression que, finalement, celui qui est en position d’autorité, c’est Jésus.
Jean note à plusieurs reprises que Jésus est le véritable maître des événements : dès son arrestation, il savait ce qui allait lui arriver, et, non seulement, il ne cherche pas à se dérober, il accepte librement.
La Révélation De La Royauté De Jésus
S’il n’y avait qu’une chose à retenir du récit de Jean, c’est qu’à ses yeux, la Passion du Christ n’est pas une défaite, c’est une victoire. C’est le paradoxe de nos crucifix : pour un incroyant, le crucifix est une horreur, un instrument de supplice. Pour saint Jean, au contraire, c’est le triomphe de l’amour sur toute la haine du monde. Dans cette optique, la croix est considérée comme le lieu de la plus haute révélation du Dieu d’amour. C’est pour cette raison que les croix des premiers siècles étaient décorées, ornées de pierres précieuses.
La scène entière chez Pilate se concentre sur le titre de Jésus : se prétend-il roi oui ou non ? Jésus nous en propose une définition nouvelle : « Ma royauté n’est pas de ce monde… » Sa seule puissance, ce n’est pas la pression religieuse ou politique, c’est la seule puissance de l’amour.
Tout Est Accompli
« Tout est accompli » : cela pourrait vouloir dire tout simplement « Tout est fini ». Mais saint Jean a choisi un mot qui ne veut pas dire « terminé », mais tout est « réalisé », au sens de « mission accomplie ». C’est l’Heure de l’accomplissement du projet de Dieu. À Pilate, Jésus avait dit : « Moi, je suis né, je suis venu dans le monde pour ceci : rendre témoignage à la vérité » (Jn 18,37). L’Heure de la Croix est celle du parachèvement de ce témoignage : sur la Croix, les hommes verront jusqu’où Dieu aime l’humanité, jusqu’à laisser les hommes accomplir leur folie de haine et jusqu’à leur pardonner même cela. Reprenant la phrase du prophète Zacharie, Jean nous dit « Ils lèveront les yeux vers celui qu’ils ont transpercé. » Alors leur cœur de pierre deviendra cœur de chair. Cela aussi, Jésus l’avait dit : « Quand j’aurai été élevé de terre, j’attirerai à moi tous les hommes » (Jn 12,32).
Commentaire biblique — Abbé Léon Hamain
Situation
Parmi les oeuvres attribuées à Paul se trouve ce long traité célébrant la personne et l’oeuvre de Jésus Christ, et encourageant la fidélité à son Alliance. Ce document est un chef d’oeuvre dans le genre des premières homélies chrétiennes.
Cependant, les différences très nettes de style et de théologie entre ce document et les oeuvres de Paul reconnues par tous comme étant de lui, font qu’on ne peut attribuer à Paul cette Lettre aux Hébreux. Son auteur demeure donc pour nous anonyme.
Il est tout aussi difficile de dater exactement cette homélie. Elle est certainement antérieure à la 1ère Lettre de Clément de Rome aux Corinthiens, qui la cite, et qui, elle-même, ne semble pas être postérieure à l’an 110. Ce qui nous laisse, pour la composition de la Lettre aux Hébreux, une plage qui va de 50 à 90 de notre ère chrétienne, avec, peut-être, une préférence pour les années juste avant 70, compte tenu des nombreuses allusions au Temple de Jérusalem qui s’y trouvent, et de la date de destruction du Temple par les armées romaines, en 70.
Il semble assez probable que cette homélie aurait été adressée à des communautés chrétiennes d’Italie (voir Hébreux, 13, 24).
Dans cette homélie se suivent assez régulièrement des exposés doctrinaux et des exhortations. Tout le message en est centré sur le portrait du Christ, cause et source du salut, et modèle de notre conduite (2, 10; 5, 9; 9, 14; 12, 1 - 2). Les exhortations invitent à tenir bon dans la fidélité au message reçu (confession de foi, partenariat avec le Christ, et comportements que cela implique), ainsi qu’à progresser dans l’attachement au Christ, et dans l’endurance face aux défis du monde.
Cette homélie se déploie selon un plan très rigoureux : après un exorde sur la Parole définitive de Dieu en l’envoi de son Fils ( 1, 1 - 4), et avant la conclusion finale (13, 18 - 25), se succèdent 5 grandes parties : 1) Situation du Christ face à Dieu et aux hommes, finalement définie comme celle d’un “Grand Prêtre” (1, 5 - 2, 18), 2) Le Christ est prêtre, en tant qu’accrédité à la fois auprès de Dieu et des hommes (3, 1 - 5, 10), 3) Le Christ, Grand Prêtre des temps nouveaux, et prêtre d’un genre nouveau, donne accès au véritable sanctuaire, en pardonnant les péchés (5, 11 - 10, 39), 4) Ce qui est requis des chrétiens : la foi et l’endurance (11, 1 - 12, 13), 5) Tableau de l’existence chrétienne, présentée comme engagement sur le chemin de la sainteté et de la paix (12, 14 - 13, 17). A noter que chacune de ces parties est annoncée lors de la fin de la précédente : 1, 4; 2, 17; 5, 10; 10, 36 - 39; 11, 12 - 13.
Notre page se situe à la fin de la 2ème partie de cette homélie, où nous est présentée la double solidarité du Christ, qui est, d’une part, pleinement accrédité auprès de Dieu (3, 1 - 6), et d’autre part, totalement de plein pied avec les hommes que nous sommes (4, 15 - 5, 10). Ces deux affirmations sont séparées par une longue exhortation à la fidélité chrétienne (3, 7 - 4, 14).
Message
Jésus, Grand Prêtre unique, qui, par sa résurrection et son ascension, a pénétré jusqu’aux cieux, est, en même temps, celui qui a partagé les expériences, les épreuves et les souffrances de notre humanité en tous points, à l’exception du péché, qu’il n’a pas connu. Il est donc bien à la fois au niveau de Dieu, et à notre niveau, si bien que nous pouvons nous adresser à lui en toute confiance pour qu’il nous prenne en charge et nous assure le salut de Dieu.
La 2ème partie de notre page, après une interruption, nous rappelle la prière d’agonie de Jésus qui s’est trouvée exaucée à un autre niveau que celui de sa demande précise initiale. En effet, Jésus a bien bu la coupe de sa passion et de sa mort, qu’il avait souhaité ne pas boire s’il était possible, mais il a été exaucé en sa résurrection.
D’où l’importance de son attitude intérieure unique d’obéissance à la volonté du Père en disant “OUI” jusqu’au bout à sa mission d’annoncer le Royaume de Dieu comme accompli en sa Parole, ses gestes de miséricorde, et son témoignage toujours rendu à la Vérité de Dieu. C’est ainsi que nous sommes sauvés par lui, que nous avons à imiter dans une capacité d’obéir à Dieu que nous recevons de lui, dans l’Esprit Saint.
Decouvertes
L’exhortation centrale de cette 2ème partie de la Lettre aux Hébreux (3, 7 - 4, 14) est pour nous une invitation à être fidèle, dans l’imitation de la fidélité de Jésus. Elle se conclut en nous présentant ici Jésus revêtu de miséricorde : n’hésitons donc pas à nous avancer vers lui en pleine assurance.
L’auteur s’inspire de la tradition de la prière de Jésus à Gethsémani (Marc, 14, 32 - 43), dans laquelle Jésus demande d’être sauvé de la mort. Cependant, le grand cri et les larmes dont il est fait ici mention viennent d’une autre tradition, celle de psaumes comme le psaume 22, 1 - 2. 24 ou le psaume 116, 8.
La prière de Jésus est dite exaucée en raison de sa soumission à la volonté du Père. Jésus nous est présenté comme un modèle d’obéissance (voir Hébreux, 10, 5 - 10 et 12, 1 - 3). Cette soumission nous est interprétée omme une attitude parfaite qui seule peut nous sauver.
Prolongement
Textes qui peuvent nous aider à prolonger notre méditation sur la mort de Jésus :
5 Ayez entre vous les mêmes sentiments qui sont dans le Christ Jésus :
6 Lui, de condition divine, ne retient pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu.
7 Mais il s’anéantit lui-même, prenant condition d’esclave, et devenant semblable aux hommes. S’étant comporté comme un homme,
8 il s’humilia plus encore, obéissant jusqu’à la mort, et à la mort sur une croix !
9 Aussi Dieu l’a-t-il exalté et lui a-t-il donné le Nom qui est au-dessus de tout nom,
10 pour que tout, au nom de Jésus, s’agenouille, au plus haut des cieux, sur la terre et dans les enfers,
11 et que toute langue proclame, de Jésus Christ, qu’il est SEIGNEUR, à la gloire de Dieu le Père.
20 … Mais si, faisant le bien, vous supportez la souffrance, c’est une grâce auprès de Dieu.
21 Or, c’est à cela que vous avez été appelés, car le Christ aussi a souffert pour vous, vous laissant un modèle afin que vous suiviez ses traces,
22 lui qui n’a pas commis de faute - et il ne s’est pas trouvé de fourberie dans sa bouche ;
23 lui qui insulté ne rendait pas l’insulte, souffrant ne menaçait pas, mais s’en remettait à Celui qui juge avec justice ;
24 lui qui, sur le bois, a porté lui-même nos fautes dans son corps, afin que, morts à nos fautes, nous vivions pour la justice ; lui dont la meurtrissure vous a guéris.
25 Car vous étiez égarés comme des brebis, mais à présent vous êtes retournés vers le pasteur et le gardien de vos âmes.
🙏 Seigneur Jésus, en contemplant le mystère de ton passage au Père en ta passion, ta mort et ta résurrection, nous mesurons à quel point Dieu a fait pour nous le maximum, nous a vraiment tout donné de ce qu’il pouvait nous transmettre, en t’envoyant près de nous, au terme de l’histoire, vivre une mission de service, de disponibilité, d’abandon, et donc, en ce sens, selon une obéissance et une fidélité qui transforment notre coeur, et nous rendent conformes à ton attitude profonde de relation au Père : donne-moi de me laisser ainsi renouveler par toi jusqu’aux racines de mon être. AMEN.
Éclairage exégétique — Synthèse IA
La Passion selon Jean, lue chaque année le Vendredi saint (alors que les Synoptiques alternent selon le cycle A-B-C le dimanche des Rameaux), occupe une place privilégiée dans la liturgie du Triduum. Ce choix n’est pas arbitraire : le quatrième Évangile offre une théologie de la Passion radicalement différente des Synoptiques. Ici, pas de Gethsémani agonisant, pas de Simon de Cyrène portant la croix, pas de ténèbres à midi, pas de cri de déréliction. Le Jésus johannique traverse sa Passion en majesté souveraine, non comme une victime passive mais comme le grand prêtre qui s’offre lui-même, le roi qui règne depuis la croix, le Verbe qui accomplit librement le dessein du Père. La rédaction finale de l’Évangile (vers 90-100 ap. J.-C.) suppose une communauté qui a longuement médité les événements et les a relus à la lumière de la Résurrection et de la liturgie pascale.
L’ouverture dans le jardin au-delà du Cédron (18,1) est chargée de résonances. Le mot kēpos (κῆπος, « jardin ») n’apparaît que chez Jean (il est absent des Synoptiques qui parlent de chōrion, « domaine »). Le terme évoque le jardin d’Éden (Gn 2-3, LXX : paradeisos, mais aussi kēpos chez les Pères). La Passion commence et s’achève dans un jardin (19,41), formant une inclusion littéraire qui suggère une nouvelle création. Quand Jésus déclare « C’est moi, je le suis » (egō eimi, ἐγώ εἰμι), la formule est bien plus qu’une identification : c’est le Nom divin révélé à Moïse (Ex 3,14, LXX : egō eimi ho ōn). L’effet est immédiat et surnaturel : les soldats « reculent et tombent à terre » (18,6), réaction typique des théophanies vétérotestamentaires (Ps 27,2 ; 56,10). Jean montre d’emblée que celui qui est arrêté est celui qui contrôle la scène.
Le procès devant Pilate (18,28-19,16) est le morceau central de la Passion johannique, architecturé avec un art dramatique exceptionnel. Raymond Brown a montré que la scène se compose de sept épisodes disposés en chiasme, alternant entre l’intérieur du Prétoire (dialogues privés entre Jésus et Pilate) et l’extérieur (confrontations avec la foule). Au centre du chiasme se trouve la flagellation et le couronnement d’épines (19,1-3) — l’intronisation dérisoire qui est, pour Jean, l’intronisation véritable. Pilate déclare Idou ho anthrōpos (« Voici l’homme », 19,5), puis Idou ho basileus hymōn (« Voici votre roi », 19,14). Ces deux titres ne sont pas ironiques pour le lecteur johannique : Jésus est l’Homme véritable, l’Adam eschatologique, et le Roi dont la royauté « n’est pas de ce monde » (ek tou kosmou toutou, 18,36) — non pas qu’elle soit étrangère au monde, mais qu’elle ne tire pas son origine des mécanismes mondains du pouvoir.
La question de Pilate — Ti estin alētheia (« Qu’est-ce que la vérité ? », 18,38) — est l’une des phrases les plus commentées de toute la littérature occidentale. Augustin, dans son Traité sur l’Évangile de Jean (tractatus 115), observe que Pilate pose la question mais n’attend pas la réponse : il sort immédiatement. C’est le drame de l’homme politique qui pressent la vérité mais refuse de s’y arrêter, parce qu’elle l’obligerait à agir. La vérité (alētheia), chez Jean, n’est pas un concept abstrait mais une personne : Jésus a dit « Je suis la vérité » (14,6). Pilate, en posant sa question, se tient devant la Vérité incarnée sans la reconnaître — figure paradigmatique de l’aveuglement que Jean décrit depuis le prologue (1,10-11 : « le monde ne l’a pas reconnu »). Jean Chrysostome, dans ses Homélies sur Jean (83-84), souligne au contraire la triple déclaration d’innocence par Pilate (18,38 ; 19,4 ; 19,6) comme un témoignage involontaire : le juge païen proclame malgré lui l’innocence de l’Agneau sans tache, accomplissant ainsi la fonction de l’examen rituel de l’agneau pascal avant l’immolation (Ex 12,5).
La chronologie johannique de la crucifixion est théologiquement délibérée. Jean situe la condamnation « le jour de la Préparation de la Pâque, vers la sixième heure » (19,14) — c’est-à-dire vers midi, au moment précis où l’on commençait à immoler les agneaux pascaux dans le Temple. Ce synchronisme n’existe pas chez les Synoptiques, qui placent le dernier repas le soir de la Pâque. Le débat sur la chronologie historique (Jean ou les Synoptiques ont-ils raison sur la date ?) reste ouvert parmi les spécialistes (voir les travaux d’Annie Jaubert sur les calendriers concurrents). Quoi qu’il en soit, l’intention théologique de Jean est limpide : Jésus est l’Agneau pascal définitif. C’est pour cette raison que Jean mentionne l’hysope (19,29) — la branche utilisée pour asperger les montants des portes avec le sang de l’agneau lors de la première Pâque (Ex 12,22) — et cite explicitement « Aucun de ses os ne sera brisé » (19,36 ; cf. Ex 12,46 ; Nb 9,12 ; Ps 34,21).
La scène au pied de la croix (19,25-27), propre à Jean, est un concentré de théologie johannique. Jésus s’adresse à sa mère en l’appelant Gynai (« Femme »), le même terme qu’à Cana (2,4). L’absence du nom propre « Marie » est significative : la mère de Jésus est ici une figure typologique — la « Femme » de Gn 3,15, la nouvelle Ève associée au nouvel Adam, la Fille de Sion qui enfante le peuple messianique. Le « disciple bien-aimé » représente, au minimum, le disciple idéal, et par extension la communauté croyante. En confiant l’un à l’autre, Jésus constitue depuis la croix la famille eschatologique, fondée non sur les liens du sang mais sur la foi. Origène, dans son Commentaire sur Jean (fragment sur Jn 19,27), pousse l’interprétation : quiconque est parfait ne vit plus de lui-même mais c’est le Christ qui vit en lui ; aussi est-il dit de lui, comme du disciple, « Voici ton fils » — chaque croyant devient un autre Christ pour Marie, c’est-à-dire pour l’Église.
Les dernières paroles — Dipsō (« J’ai soif », 19,28) et Tetelestai (« Tout est accompli », 19,30) — condensent toute la christologie johannique. La soif physique de Jésus est réelle, mais elle est aussi la soif eschatologique du Ps 69,22 et le désir d’accomplir l’œuvre du Père (4,34). Tetelestai est au parfait : l’accomplissement est définitif, une fois pour toutes. Le verbe teleō (« mener à son terme ») est de la même racine que le teleiōtheis d’Hébreux 5,9 lu en deuxième lecture. L’inclinaison de la tête suivie de la remise de l’esprit (paredōken to pneuma, 19,30) est formulée de manière unique par Jean : le verbe paradidōmi (« remettre, transmettre ») suggère non seulement que Jésus meurt, mais qu’il donne l’Esprit — une anticipation de la Pentecôte johannique (20,22). Le sang et l’eau jaillissant du côté transpercé (19,34) ont été lus par toute la tradition patristique comme les symboles du Baptême et de l’Eucharistie, les deux sacrements fondamentaux de l’Église naissante. Augustin (Traité sur Jean, 120,2) y voit la naissance de l’Église du côté du Christ, comme Ève fut tirée du côté d’Adam endormi — la mort de Jésus est un sommeil créateur d’où naît l’Épouse.
Le récit s’achève dans un jardin (19,41), avec un tombeau neuf (mnēmeion kainon). Le mot kainos (« neuf ») n’est pas neos (neuf au sens chronologique) mais kainos (neuf au sens qualitatif, inédit). Ce tombeau où personne n’a encore été déposé est le seuil d’une réalité sans précédent. Joseph d’Arimathie, « disciple en secret par crainte » (19,38), et Nicodème, celui qui « était venu de nuit » (19,39 ; cf. 3,2), sortent enfin de l’ombre. Jean, qui organise son Évangile autour du symbolisme lumière/ténèbres, montre ici que la mort de Jésus produit déjà ses effets : elle libère les disciples cachés, elle fait sortir de la nuit. Les cent livres de myrrhe et d’aloès apportées par Nicodème — une quantité royale, digne d’un souverain — sont l’hommage involontaire à celui que Pilate avait désigné comme roi. Le Vendredi saint ne se termine pas sur le désespoir mais sur le seuil : le tombeau est neuf, le jardin attend le matin de Pâques, et le lecteur johannique sait déjà que « la lumière brille dans les ténèbres, et les ténèbres ne l’ont pas arrêtée » (1,5).
🔥 Contempler
Grâce à demander : Seigneur, donne-moi de te suivre pas à pas dans ta Passion, de ne pas aller plus vite que toi, et de reconnaître ton visage dans chaque scène.
Composition de lieu — La nuit est tombée sur Jérusalem. L’air est frais — Jean le note : « il faisait froid ». Tu traverses le torrent du Cédron avec Jésus et les disciples. L’eau est noire, les oliviers du jardin font des ombres. Puis tu vois les lanternes et les torches qui approchent — des points de lumière tremblante dans l’obscurité. Le bruit des armes. Le souffle des soldats. Et Jésus qui « s’avance ». C’est lui qui va vers eux.
Méditation — La Passion selon Jean est différente des autres. Ici, Jésus n’est pas la victime passive — il est celui qui conduit. Dès le jardin, « sachant tout ce qui allait lui arriver, il s’avança ». Et sa parole — « C’est moi, je le suis » (Ego eimi) — les fait tomber à terre. Dans la bouche de Jésus, chez Jean, ces mots sont le Nom de Dieu. Les soldats viennent arrêter un homme et ils se retrouvent face au « Je Suis ». Même ligoté, même giflé, Jésus garde cette liberté souveraine. « La coupe que m’a donnée le Père, vais-je refuser de la boire ? » Ce n’est pas une résignation. C’est un choix.
Pendant ce temps, Pierre se chauffe auprès d’un feu de braise. Jean place les reniements de Pierre en contrepoint direct des interrogatoires de Jésus — comme un montage parallèle. D’un côté, Jésus qui dit « Moi, j’ai parlé au monde ouvertement » ; de l’autre, Pierre qui dit « Non, je ne le suis pas ». Jésus affirme qui il est ; Pierre nie qui il est. Et entre les deux, il y a ce feu de braise, et le froid de la nuit. As-tu déjà connu ce froid-là — ce moment où tu te réchauffes auprès d’un feu qui n’est pas le tien, où tu te fais petit, où tu renies quelque chose d’essentiel en toi ?
Puis la scène avec Pilate. Ce dialogue est l’un des sommets de l’Évangile. Pilate demande : « Es-tu le roi des Juifs ? » et Jésus retourne la question : « Dis-tu cela de toi-même ? » Pilate entre et sort, entre et sort — du Prétoire à la foule, de la foule au Prétoire. Il est l’homme du va-et-vient, l’homme qui ne choisit pas. « Qu’est-ce que la vérité ? » demande-t-il — et il n’attend pas la réponse. Il sort. La vérité était devant lui, ligotée, silencieuse, et il est sorti. Quand t’arrive-t-il de poser les bonnes questions sans attendre la réponse ?
Et puis il y a la croix. Jean est sobre. Pas de ténèbres, pas de rideau déchiré. Quelques paroles. « Femme, voici ton fils » — « Voici ta mère ». Même mourant, Jésus crée du lien, confie les siens les uns aux autres. « J’ai soif » — le cri le plus humain, le plus nu. Et enfin : « Tout est accompli. » Pas un cri de défaite — un mot d’achèvement. Puis « inclinant la tête, il remit l’esprit ». Jean choisit le verbe paredoken — il « remit », il « transmit ». Comme on remet un don. Même sa mort est un acte de donation.
Reste enfin le jardin. Le récit avait commencé dans un jardin — celui du Cédron — et il s’achève dans un jardin, celui du tombeau neuf. Nicodème, celui qui était venu « pendant la nuit », revient maintenant au grand jour, portant cent livres d’aromates. C’est excessif, somptueux, presque démesuré — comme l’amour qui ne sait plus compter. Joseph d’Arimathie, « disciple en secret par crainte », sort de l’ombre. La mort de Jésus fait sortir du bois ceux qui se cachaient. Qu’est-ce que cette mort fait bouger en toi ?
Colloque — Jésus, je t’ai suivi tout au long de cette nuit et de ce jour. Je t’ai vu avancer vers les soldats. Je t’ai vu ligoté, giflé, silencieux. J’ai entendu ta voix dire à Pilate des paroles que Pilate ne pouvait pas entendre. Je t’ai vu « incliner la tête » — ce geste si doux pour un moment si violent. Je ne sais pas où me mettre dans cette histoire. Peut-être avec Pierre, près du feu. Peut-être avec Nicodème, qui arrive trop tard et pourtant juste à temps. Accueille-moi là où je suis.
Question pour la relecture : Parmi tous les personnages de ce récit — Pierre, Pilate, la mère de Jésus, Nicodème, le disciple bien-aimé, les soldats — auprès de qui me suis-je retrouvé spontanément, et qu’est-ce que cela dit de là où j’en suis ?
🙏 Prier
Seigneur, en ce Vendredi, je me tiens devant toi, « défiguré », silencieux, libre. Tu es la « plante chétive » qui porte le fruit du monde, le grand prêtre qui a crié « avec des larmes », le roi ligoté qui fait tomber les soldats d’un mot.
Tu as porté « nos souffrances » — les miennes, celles que je connais, et celles que je ne m’avoue pas encore. « Par tes blessures, nous sommes guéris » : je ne comprends pas comment, mais je veux le croire.
Apprends-moi le silence du serviteur qui n’ouvre pas la bouche. Apprends-moi l’assurance de celui qui s’avance vers le Trône de la grâce. Donne-moi, comme à Nicodème, d’oser venir au grand jour avec ce que j’ai — même si c’est trop tard, même si c’est trop peu.
« Tout est accompli. » Que cette parole repose sur moi ce soir, non comme une fin, mais comme un don. Amen.
🎧 Méditer avec Prier en chemin · 12 min d’oraison guidée avec l’évangile du jour
La prière personnelle est un trésor. Mais la foi se vit aussi ensemble.
🕯️ Entrer dans la prière
Nous sommes le Vendredi Saint. Le cœur du Triduum. Le jour où l’Église ne célèbre pas l’eucharistie — comme si la terre elle-même retenait son souffle.
Les textes de ce jour forment un seul mouvement, un seul cri. Isaïe, sept siècles avant, dessine le portrait du « serviteur » — « défiguré », « broyé », « sans apparence ni beauté » — et pourtant c’est lui qui « réussira ». L’épître aux Hébreux nous dit que ce grand prêtre a offert « avec un grand cri et dans les larmes » ses prières à Dieu. Et Jean déploie la Passion dans toute sa longueur, du jardin au tombeau, avec une sobriété qui coupe le souffle.
Le fil rouge ? Un renversement permanent. Celui qui est « compté pour rien » est celui qui porte tout. Celui qui est ligoté est celui qui dit « C’est moi, je le suis » et fait reculer les soldats. Celui qui meurt est celui qui « remet l’esprit » — activement, souverainement.
Avant de commencer, assieds-toi. Laisse le silence s’installer. Ce n’est pas un texte à comprendre d’abord — c’est un texte devant lequel on se tient. Commence peut-être par Isaïe, lentement, puis laisse l’Évangile de Jean se dérouler comme un chemin que tu marches aux côtés de Jésus. Sois attentif aux moments où quelque chose se serre en toi — c’est là que l’Esprit travaille.