Lundi dans l’Octave de Pâques
Pascal — Lundi 6 avril 2026 · Année A · blanc
🎧 Méditer avec Prier en chemin · 12 min d’oraison guidée
📖 1ère lecture — Ac 2, 14.22b- 33 ↗
Lire le texte — Ac 2, 14.22b- 33
Le jour de la Pentecôte, Pierre, debout avec les onze autres Apôtres, éleva la voix et leur fit cette déclaration : « Vous, Juifs, et vous tous qui résidez à Jérusalem, sachez bien ceci, prêtez l’oreille à mes paroles. Il s’agit de Jésus le Nazaréen, homme que Dieu a accrédité auprès de vous en accomplissant par lui des miracles, des prodiges et des signes au milieu de vous, comme vous le savez vous-mêmes. Cet homme, livré selon le dessein bien arrêté et la prescience de Dieu, vous l’avez supprimé en le clouant sur le bois par la main des impies. Mais Dieu l’a ressuscité en le délivrant des douleurs de la mort, car il n’était pas possible qu’elle le retienne en son pouvoir. En effet, c’est de lui que parle David dans le psaume : Je voyais le Seigneur devant moi sans relâche : il est à ma droite, je suis inébranlable. C’est pourquoi mon cœur est en fête, et ma langue exulte de joie ; ma chair elle-même reposera dans l’espérance : tu ne peux m’abandonner au séjour des morts ni laisser ton fidèle voir la corruption. Tu m’as appris des chemins de vie, tu me rempliras d’allégresse par ta présence. Frères, il est permis de vous dire avec assurance, au sujet du patriarche David, qu’il est mort, qu’il a été enseveli, et que son tombeau est encore aujourd’hui chez nous. Comme il était prophète, il savait que Dieu lui avait juré de faire asseoir sur son trône un homme issu de lui. Il a vu d’avance la résurrection du Christ, dont il a parlé ainsi : Il n’a pas été abandonné à la mort, et sa chair n’a pas vu la corruption. Ce Jésus, Dieu l’a ressuscité ; nous tous, nous en sommes témoins. Élevé par la droite de Dieu, il a reçu du Père l’Esprit Saint qui était promis, et il l’a répandu sur nous, ainsi que vous le voyez et l’entendez. » – Parole du Seigneur.
🎙️ Pentecôte : le feu de Dieu sur la terre (J320 · soir)
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Commentaire pastoral — Marie-Noëlle Thabut
Le Portrait-Type Des Communautés Chrétiennes
Voilà un flash de la toute première communauté chrétienne comme saint Luc aime en donner dans les Actes des Apôtres. À plusieurs reprises (j’en compte quatre) il dresse en une ou plusieurs lignes un portrait de ce type ; on dirait des photos de famille, en quelque sorte, des instantanés pris sur le vif.
Additionnés, ils dessinent un portrait qui nous paraît presque idyllique de la vie des premiers chrétiens : assidus à l’enseignement des apôtres et à la prière, vivant dans la louange du Seigneur et mettant tout en commun, semant sur leur passage de multiples guérisons et recrutant sans cesse de nouveaux membres…
Ce qui n’empêche pas Luc de raconter par ailleurs quelques difficultés bien concrètes de ces mêmes communautés… Ananie et Saphire par exemple, qui ont eu du mal à pratiquer jusqu’au bout le partage des biens, et, plus grave encore, les difficultés de coexistence entre chrétiens d’origine juive et chrétiens d’origine païenne…
On peut se demander quel message Luc veut nous faire passer en dressant ainsi ces portraits si beaux, presque irréels ? Cela fait penser aux photos de famille des jours de fête qui habillent les murs de nos maisons, les albums de photos ou les pêle-mêle que nous aimons regarder. Évidemment, on a sélectionné les meilleures photos ; en les regardant, nous prenons conscience de la beauté de nos familles et de la joie de certains jours privilégiés.
Pour saint Luc, c’est certainement cela, mais c’est aussi beaucoup plus que cela : c’est la preuve que les temps messianiques sont arrivés. Les apôtres sont devenus capables de vivre en frères, grâce au don de l’Esprit ; voilà, nous dit-il, ce que l’Esprit nous rend capables de faire : lui qui « continue son œuvre dans le monde et achève toute sanctification » (selon la superbe formule de la quatrième Prière Eucharistique). Voilà la marque de l’Esprit répandu sur le monde par le Messie : c’est bien ce qu’avaient promis les prophètes. La fraternité, la paix, la justice, l’abolition du mal sont les valeurs du Royaume de Dieu que devait instaurer le Messie ; or les premiers chrétiens en ont donné l’exemple à plusieurs reprises !
C’est donc la preuve que Jésus est bien le Messie attendu, la preuve qu’il a répandu l’Esprit de Dieu sur le monde. Alors on comprend la phrase : « La crainte de Dieu était dans tous les cœurs » : c’est l’émerveillement devant l’œuvre de Dieu. Luc nous dit : voyez mes frères, les premiers signes du Royaume sont bien là ; voilà ce que l’Esprit Saint nous permet de vivre dans nos familles, nos paroisses et nos communautés lorsque nous nous laissons guider par lui dans la lumière de Pâques. Depuis la Résurrection du Christ, l’humanité nouvelle est née, celle qui grandit lentement autour et à l’image du Fils de Dieu. Saint Paul dirait : regardez, nous sommes vraiment ressuscités ! C’est-à-dire « nous vivons vraiment d’une vie nouvelle, le vieil homme (l’ancien comportement) est mort ».
La vie fraternelle, condition de l’expansion de l’Évangile Luc, le païen converti, s’émerveille de l’expansion irrésistible de l’évangile : « Chaque jour, le Seigneur leur adjoignait ceux qui allaient être sauvés. » Je remarque, au passage, que c’est le Seigneur qui faisait entrer de nouveaux membres dans la communauté ! À nous, que nous est-il demandé ? Peut-être, tout simplement, d’être de vraies communautés chrétiennes, dignes de ce nom. Car c’est par sa vie bien concrète que la communauté porte témoignage de la Résurrection du Christ : une vie faite de partage de la Parole et du pain, de prière, de partage de tous les biens de chacun, le tout dans la joie ! C’est le monde à l’envers !
En particulier, le dépouillement personnel et le partage de tous les biens, voilà bien la chose irréalisable pour des hommes ordinaires… à moins qu’ils ne soient habités par l’Esprit de Dieu, celui que le Christ lui-même leur a insufflé. Jésus avait bien dit : « À ceci, tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples : si vous avez de l’amour les uns pour les autres ». C’est cela qui prouvera au monde entier que Jésus est vivant ; voilà qui juge une fois pour toutes nos querelles et nos médisances, nos intolérances et nos divisions, nos refus de partager.
Il ne nous est pas interdit, bien sûr, de puiser dans ces beaux portraits des critères de vérification de la qualité de nos propres communautés (familles, équipes, communautés chrétiennes). C’est un peu comme si nous Luc nous disait : À bon entendeur salut !
Car, finalement, c’est bien un programme de vie chrétienne que nous venons d’entendre ; si je compte bien, il y a quatre points : écouter l’enseignement des Apôtres, vivre en communion fraternelle, y compris le partage de tous les biens, rompre le pain et participer aux prières.
Pour finir, il me semble que la très grande Bonne Nouvelle de ce texte, c’est que ce nouveau comportement inspiré par l’Esprit Saint est possible ! Tout comme les photos des jours de fête nous rappellent les possibilités d’amour de nos familles !
Mais cela peut aussi nous inspirer quelques questions : je m’arrête à l’une des expressions de Luc : « Ils rompaient le pain dans les maisons ». Nous dirions aujourd’hui l’Eucharistie. Cela veut dire au moins trois choses : d’abord, la messe du dimanche (pour ceux qui ont la chance d’en avoir une à leur portée), est beaucoup plus qu’une obligation, c’est une nécessité vitale ! Parce que la pratique eucharistique est indispensable à chacun d’entre nous pour sa vie de foi ; ensuite, plus grave encore, c’est la communauté qui est privée de l’un de ses membres chaque fois que l’un d’entre nous ne participe pas à l’eucharistie.
Enfin, troisième chose, une communauté est gravement pénalisée quand elle est privée de ce ressourcement régulier : cela pose évidemment tout le problème de tant de communautés chrétiennes privées de prêtre parfois depuis longtemps, pendant que certaines paroisses de ville offrent un large échantillonnage d’heures de messes pour satisfaire toutes les exigences. Nous ne pouvons qu’admirer le dynamisme de la foi de ceux d’entre nous qui savent faire vivre leurs communautés malgré l’absence de prêtre.
Commentaire biblique — Abbé Léon Hamain
Situation
Le Livre des Actes des Apôtres, écrit au cours des années 80 et après l’Evangile de Luc, dont il constitue la suite et un 2ème tome, nous offre le récit, unique dans tout le Nouveau Testament, du passage du message chrétien de la Palestine rurale au monde méditerrranéen gréco-latin fort urbanisé. Il a donc pour auteur celui qui a écrit l’Evangile dit de Luc, et il est dédicacé au même “Théophile”.
Les spécialistes demeurent néanmoins fortement divisés sur l’attribution ou non de ce livre à Luc, le companion Antiochien de Paul (Colossiens, 4, 14 et Philémon, 23), qui, depuis une antiquité très ancienne, est considéré comme l’auteur de ce Livre des Actes, en raison particulièrement d’un certain nombre de passages de ce Livre où il raconte les événements en cours en employant le pluriel “Nous” (Actes, 15, 36 - 18, 28).
Il existe, en effet, de grandes différences entre le portrait de Paul, dans les Actes des Apôtres, et celui que l’on déduit d’une lecture attentive des lettres authentiques de Paul, et cela au point que l’on se demande comment Luc, s’il a été vraiment un companion de Paul et a écrit les Actes, ait pu brosser un tableau de l’apôtre Paul si différent de celui que nous découvrons par ailleurs. Même si l’attribution à Luc de ce Livre, et de l’Evangile qui le précède, semble demeurer la moins mauvaise hypothèse, on ne parvient pas à rendre compte d’une telle différence dans la présentation de la personnalité et des idées de l’apôtre Paul.
Ce Livre des Actes commence avec une introduction sur les tout premiers débuts de la communauté écclésiale (1, 1 - 26), puis il nous décrit la mission à Jérusalem (2, 1 - 5, 42), suivie de la mission au-delà de Jérusalem et de la Palestine même (réalisée pas les Héllénistes Juifs devenus chrétiens, puis suite à la conversion de Saül de Tarse, devenu Paul, une mission de Pierre auprès de païens et en terre païenne, le premier voyage de Paul et les problèmes liés à l’entrée de païens en grand nombre dans l’Eglise, dont a dû traiter l’Assemblée de Jérusalem : 6, 1 - 15, 33), enfin le rapprochement progressif de Paul vers Rome, où se termine le récit des Actes, après sa mission en Europe et à Ephèse, et son retour à Jérusalem où il est arrêté dans le Temple (15, 36 - 28. 31).
Tout cela signifie que dans ces Actes des Apôtres, “l’affaire Jésus continue”. Ce qui a été accompli par Jésus, en sa vie, son engagement, sa parole, sa mort, sa résurrection, et son ascension liée à la promesse de l’Esprit Saint, entre dans une nouvelle phase d’extension à toute l’humanité, depuis Jérusalem, la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre, selon l’ordre de Jésus lui-même (Actes, 1, 8). Les communautés de disciples sont désormais le “lieu” de la présence et de l’action de Jésus.
Avec l’Esprit promis qui vient d’être répandu, nons en sommes, avec ce texte, au tout début de la mission des disciples à Jérusalem : l’appel à rallier Jésus ressuscité est adressé à Israêl, et ce, en premier lieu, dans ce discours de Pierre prononcé juste après l’effusion de l’Esprit, en cette Fête Juive de la Pentecôte.
Message
Ce discours explique l’événement de l’effusion de l’Esprit, annonce le coeur du message sur Jésus Ressuscité, argumenté à partir de l’Ecriture. Les auditeurs se trouveront ainsi invités à se convertir (Actes, 2, 37 - 41) à la cause de Jésus, comme seule possibilité d’atteindre le Royaume de Dieu promois à Israël.
Les points développés dans ce discours (Actes, 2, 14 -36, tronqué dans notre lecture liturgique) constituent la base de la foi de Pierre et la fondation sur laquelle l’Eglise est construite.
Successivement, Pierre nous y dit que :
- l’extase collective des disciples à 9 heures du matin n’a rien à voir avec une consommation d’alcool, mais est le signe de l’effusion de l’Esprit annoncée par le Prophète Joël (Joël, 2, 28 - 32).
- Jésus, qui s’était manifesté par la puissance de sa Parole et de son action, et qui a été crucifié, est ressuscité, selon le plan de Dieu.
- les douleurs de la mort ne pouvaient retenir en leur pouvoir Jésus, le Messie.
- David savait qu’un de ses descendants serait le Messie (Psaume 110, 1). Ce Messie, c’est Jésus.
- témoins de la résurrection de Jésus, ses disciples sont témoins de tout cet accomplissement du plan de Dieu.
- tout ce que les auditeurs de Pierre voient et entendent en ce jour leur vient de Jésus Ressuscité et exalté à la droite de Dieu, par son Esprit répandu.
- En conclusion, “Dieu l’a fait Seigneur et Maître, ce Jésus, que vous, vous avez crucifié”.
Decouvertes
La plus grande preuve de l’Esprit répandu, c’est bien ce discours de Pierre, dont l’assurance et l’audace devant la foule contrastent on ne peut plus radicalement avec son reniement du Christ au cours de la passion de Jésus (Luc, 22, 54 - 61).
Comme tous les autres discours des Actes des Apôtres (les autres de Pierre, celui d’Etienne, ceux de Paul plus tard), ce discours a été composé par Luc, l’auteur présumé des Actes, qui n’en est pas pour autant l’inventeur. Les historiens de cette époque ne prétendaient pas reproduire les mots ou phrases exactes prononcés, mais essayaient de rendre au mieux la substance du message de l’orateur qu’ils mettaient ainsi en scène, à partir de la tradition qui leur en avait été transmise.
Prolongement
Ce discours, adressé à des Juifs, continue de s’adresser aux croyants de tous les temps de l’Eglise. Nous avons à situer la résurrection de Jésus et à toujours mieux comprendre ce que “l’affaire Jésus”, continuée par l’action et la présence de son Esprit, représente pour la communication du salut de Dieu, achevé en, et par, Jésus le Christ.
En effet, la résurrection du Seigneur n’est pas seulement un événement d’exaltation concernant Jésus seul, dont la mission est ainsi reconnue par Dieu : elle est le “basculement” de tout le plan de Dieu sur le monde dans le temps de l’accomplissement.
L’oeuvre de Dieu est désormais achevée, et elle est communiquée comme telle à tous les hommes postérieurs à Jésus, dont l’histoire doit être transformée, et intégrée en cette “fin des temps” ouverte définitivement par l’ultime et unique événement du salut, comprenant, et unifiant, la mission de Jésus, sa mort, sa résurrection, son ascension, et le don de l’Esprit.
Notre conviction est-elle assez forte que nous avons à vivre et à témoigner que “tout est accompli” en Jésus crucifié et ressuscité, et que, dans son Esprit, toute notre expérience humaine de chaque jour est à intégrer dans cette “Heure” définitive de l’histoire du salut que Dieu nous donne ?
🙏 Seigneur Jésus, par ta Parole que nous avons reçue de la prédication apostolique de tes premiers disciples, c’est ton action d’accomplissement de tout le dessein de Dieu qui nous est proposée, pour qu’à notre tour, aujourd’hui, nous y pénétrions et en devenions les témoins pour tous nos contemporains, par notre manière de vivre à ta façon, et l’explication que nous en donnons à toute personne qui nous en demande compte : donne-moi de mesurer l’ampleur de cette responsabilité que tu nous confies, avec la force de ton Esprit Saint, d’annoncer et de montrer, à temps et à contre temps, que Dieu a tout fait pour nous, qu’il nous a absolument tout donné pour que nous soyons sauvés, et qu’il n’est pas “d’autre Nom” que le tien pour donner tout son sens à notre existence, ainsi qu’à celle de tous les hommes et de toutes les femmes de tous les temps. AMEN.
Éclairage exégétique — Synthèse IA
Le discours de Pierre à la Pentecôte, dont la liturgie pascale nous donne ici le cœur kérygmatique, constitue le premier grand discours missionnaire des Actes des Apôtres. Luc, qui compose son œuvre vers les années 80-85, structure les Actes autour de discours-charnières qui scandent la progression de l’Évangile « jusqu’aux extrémités de la terre » (Ac 1, 8). Ce discours inaugural en Ac 2 est un kérygme (κήρυγμα, kèrygma, « proclamation ») au sens technique : l’annonce condensée de l’événement pascal. Le genre littéraire est celui du discours judiciaire et prophétique à la fois — Pierre s’adresse à des « hommes juifs » (ἄνδρες Ἰουδαῖοι, andres Ioudaioi) réunis à Jérusalem pour la fête des Semaines. L’auditoire est donc un public de pèlerins juifs pieux, familiers des Écritures, capables de suivre un raisonnement scripturaire serré. Le cadre est celui d’une controverse publique : Pierre doit expliquer le phénomène des langues et, à travers lui, rendre raison de la résurrection de Jésus.
La progression argumentative du passage est remarquablement construite. Pierre part d’un fait reconnu par tous — les « miracles, prodiges et signes » (δυνάμεσι καὶ τέρασι καὶ σημείοις, dynamesin kai terasin kai sèmeiois) accomplis par Jésus « au milieu de vous, comme vous le savez vous-mêmes ». Cette triple formule n’est pas un simple pléonasme : elle reprend la triade deutéronomique des signes de l’intervention divine (Dt 4, 34 ; 6, 22). Pierre ancre ainsi Jésus dans la continuité de l’agir de Dieu pour Israël. Puis vient l’accusation paradoxale : cet homme accrédité par Dieu, « vous l’avez supprimé » — mais cette mort elle-même s’inscrit dans « le dessein bien arrêté et la prescience de Dieu » (τῇ ὡρισμένῃ βουλῇ καὶ προγνώσει τοῦ θεοῦ, tè hôrismenè boulè kai prognôsei tou theou). La tension entre responsabilité humaine et souveraineté divine est maintenue sans être résolue : Luc ne sacrifie ni la liberté des acteurs humains ni la maîtrise du plan divin.
Le cœur de l’argumentation repose sur une exégèse du Psaume 16 (15 LXX), cité intégralement. Pierre applique au Christ les paroles davidiques : « Tu ne peux m’abandonner au séjour des morts (εἰς ᾅδην, eis hadèn) ni laisser ton fidèle (τὸν ὅσιόν σου, ton hosion sou) voir la corruption (διαφθοράν, diaphthoran). » Le raisonnement est un qal wa-ḥomer (argument a fortiori, du mineur au majeur) : David est mort, son tombeau est visible — donc il ne parlait pas de lui-même. David, en tant que prophète qui connaissait le serment de Dieu (référence à 2 S 7, 12-13 et au Ps 132, 11), « a vu d’avance » (προϊδών, proidôn) la résurrection du Christ. Cette méthode de lecture — relire les psaumes comme prophétie christologique — sera fondamentale pour toute l’exégèse chrétienne. On notera que le terme diaphthora (corruption, décomposition) est décisif : il permet de distinguer la mort ordinaire de David de la mort temporaire de Jésus, dont le corps n’a pas connu la décomposition.
Jean Chrysostome, dans ses Homélies sur les Actes des Apôtres (Homélie VII), souligne l’habileté rhétorique de Pierre qui commence par ce que l’auditoire admet (les miracles de Jésus, la mort de David) pour l’amener progressivement à ce qu’il conteste (la résurrection). Chrysostome insiste sur le fait que Pierre dit « il est permis de vous dire avec assurance » (μετὰ παρρησίας, meta parrèsias) : cette parrèsia, cette liberté de parole, est la marque de l’homme rempli de l’Esprit, elle-même fruit de la Pentecôte. Augustin, dans son Commentaire sur les Psaumes (Enarrationes in Psalmos, sur le Ps 15), développe longuement l’idée que le Christ parle « dans la voix de David » : le psaume est une prophétie au sens fort, où le Messie s’exprime par la bouche de son ancêtre. Pour Augustin, la formule « ma chair reposera dans l’espérance » exprime la certitude du Christ lui-même face à la mort — une espérance qui n’est pas un souhait fragile mais une assurance fondée sur la fidélité du Père.
L’intertextualité est particulièrement dense. Le serment fait à David (2 S 7, 12-16 ; Ps 132, 11) est le fil conducteur : la promesse dynastique se réalise non par une succession politique mais par la résurrection. Le « séjour des morts » (ᾅδης, hadès) renvoie au sheol hébraïque (שְׁאוֹל), le séjour indifférencié des morts dans l’Ancien Testament, dont Dieu « délivre » Jésus en le ressuscitant — le verbe λύω (lyô, « délier ») dans « délivrant des douleurs de la mort » suggère que la mort avait « lié » Jésus comme on lie un prisonnier, mais sans pouvoir le retenir. Ce thème de la victoire sur la mort par « déliaison » sera central dans la théologie pascale. Le lien avec l’Évangile du jour est immédiat : ce que Pierre proclame théologiquement — « Dieu l’a ressuscité » — les femmes au tombeau l’expérimentent narrativement dans la rencontre avec le Ressuscité.
Un débat exégétique important porte sur l’historicité de ce discours : s’agit-il des paroles mêmes de Pierre (ipsissima verba) ou d’une composition lucanienne qui résume la prédication apostolique primitive ? La majorité des exégètes (Fitzmyer, Barrett, Pervo) considère que Luc a composé ces discours selon les conventions historiographiques antiques (comme Thucydide composait les discours de Périclès), tout en s’appuyant sur des traditions kérygmatiques anciennes. La formule christologique est archaïque : Jésus est présenté comme un « homme accrédité par Dieu » (ἄνδρα ἀποδεδειγμένον ἀπὸ τοῦ θεοῦ), une christologie dite « basse » ou « fonctionnelle », qui ne mentionne pas encore la préexistence. Cela plaide pour l’antiquité du matériau sous-jacent, même si la mise en forme est lucanienne.
La portée théologique du passage est considérable : il établit le modèle de toute annonce chrétienne. Le kérygme n’est pas une spéculation abstraite mais un témoignage ancré dans des faits (« nous en sommes témoins », μάρτυρες, martyres) et éclairé par les Écritures. La résurrection n’est pas présentée comme un miracle isolé mais comme l’accomplissement du dessein de Dieu annoncé par les prophètes. Et la Pentecôte elle-même — le don de l’Esprit que l’auditoire « voit et entend » — est la preuve que le Ressuscité est vivant et agissant. Il y a là une structure trinitaire implicite : le Père ressuscite le Fils, qui répand l’Esprit. Cette structure, encore non formulée dogmatiquement, est déjà à l’œuvre dans la prédication la plus ancienne.
🔥 Contempler
Grâce à demander : Seigneur, donne-moi l’audace de Pierre — celle de me lever et de dire à voix haute ce que je sais être vrai, même si les mots me manquent.
Composition de lieu — Jérusalem, le matin de la Pentecôte. La ville est pleine de pèlerins, il fait chaud, ça sent la poussière et les épices du marché. Il y a du bruit partout — des langues, des cris, de la confusion. Et Pierre est debout. Lui qui s’était assis au feu pour nier, le voilà debout, « avec les onze autres Apôtres ». Sa voix porte au-dessus du brouhaha. Il a les mains nues. Pas de texte écrit. Juste sa mémoire, l’Écriture, et ce qu’il a vu.
Méditation — Écoute la structure du discours de Pierre. Il commence par le bas, par l’humain : « Jésus le Nazaréen, homme que Dieu a accrédité auprès de vous ». Un homme. Un nom de village. Des « miracles, des prodiges et des signes » que ses auditeurs ont eux-mêmes vus — « comme vous le savez vous-mêmes ». Pierre ne parle pas dans le vide. Il part de ce que ses interlocuteurs connaissent déjà. Puis vient la descente, brutale : « vous l’avez supprimé en le clouant sur le bois par la main des impies ». Pierre ne contourne pas. Il nomme. Et dans la même phrase, il tient ensemble le « dessein bien arrêté de Dieu » et la responsabilité humaine. Comment ces deux choses coexistent-elles ? Pierre ne l’explique pas. Il les pose l’une à côté de l’autre, comme deux pierres d’un même mur.
Puis la bascule : « Mais Dieu l’a ressuscité en le délivrant des douleurs de la mort. » « Délivrant des douleurs » — le mot grec évoque les douleurs de l’enfantement. Comme si la mort avait été en travail, et que la résurrection était une naissance. « Car il n’était pas possible qu’elle le retienne en son pouvoir. » Pas possible. Pierre ne dit pas que c’était difficile, ou héroïque. Il dit que c’était impossible que la mort garde cet homme. Comme si la vie en lui était trop forte, trop dense pour que la mort puisse refermer sa main. Et il appuie avec le psaume : « ma chair elle-même reposera dans l’espérance ». La chair. Encore la chair. La résurrection n’est pas une évasion du corps — c’est le corps qui « repose dans l’espérance », qui attend, qui fait confiance. Qu’est-ce qui, dans ta chair — ta fatigue, ta maladie, ton vieillissement —, a besoin d’entendre que la mort ne peut pas te retenir ?
Et Pierre conclut : « nous tous, nous en sommes témoins ». Pas des théologiens. Des témoins. Des gens qui ont vu, touché, mangé avec le Ressuscité. Pierre n’argumente pas — il témoigne. Il y a une différence immense. De quoi es-tu témoin, toi ? Non pas : que sais-tu sur Dieu ? Mais : qu’as-tu vu de lui, dans ta propre histoire ?
Colloque — Pierre, tu avais renié trois fois, et te voilà debout sur la place. Je ne comprends pas comment on passe de la honte à l’audace. Seigneur, toi qui as « délivré des douleurs de la mort », délivre-moi aussi de ce qui me retient — cette peur de parler, cette certitude que je ne suis pas à la hauteur. Tu m’as « appris des chemins de vie » — aide-moi à les montrer, même maladroitement.
Question pour la relecture : Quel mot du discours de Pierre m’a arrêté — et pourquoi celui-là, aujourd’hui ?
🕊️ Psaume — 15 (16), 1-2a.5, 7-8, 9-10, 11 ↗
Lire le texte — 15 (16), 1-2a.5, 7-8, 9-10, 11
Garde-moi, mon Dieu : j’ai fait de toi mon refuge. J’ai dit au Seigneur : « Tu es mon Dieu ! Seigneur, mon partage et ma coupe : de toi dépend mon sort. » Je bénis le Seigneur qui me conseille : même la nuit mon cœur m’avertit. Je garde le Seigneur devant moi sans relâche ; il est à ma droite : je suis inébranlable. Mon cœur exulte, mon âme est en fête, ma chair elle-même repose en confiance : tu ne peux m’abandonner à la mort ni laisser ton ami voir la corruption. Tu m’apprends le chemin de la vie : devant ta face, débordement de joie ! À ta droite, éternité de délices !
✝️ Évangile — Mt 28, 8-15 ↗
Lire le texte — Mt 28, 8-15
En ce temps-là, quand les femmes eurent entendu les paroles de l’ange, vite, elles quittèrent le tombeau, remplies à la fois de crainte et d’une grande joie, et elles coururent porter la nouvelle à ses disciples. Et voici que Jésus vint à leur rencontre et leur dit : « Je vous salue. » Elles s’approchèrent, lui saisirent les pieds et se prosternèrent devant lui. Alors Jésus leur dit : « Soyez sans crainte, allez annoncer à mes frères qu’ils doivent se rendre en Galilée : c’est là qu’ils me verront. » Tandis qu’elles étaient en chemin, quelques-uns des gardes allèrent en ville annoncer aux grands prêtres tout ce qui s’était passé. Ceux-ci, après s’être réunis avec les anciens et avoir tenu conseil, donnèrent aux soldats une forte somme en disant : « Voici ce que vous direz : “Ses disciples sont venus voler le corps, la nuit pendant que nous dormions.” Et si tout cela vient aux oreilles du gouverneur, nous lui expliquerons la chose, et nous vous éviterons tout ennui. » Les soldats prirent l’argent et suivirent les instructions. Et cette explication s’est propagée chez les Juifs jusqu’à aujourd’hui. – Acclamons la Parole de Dieu.
🎙️ La victoire de la vie sur la mort (J89 · soir)
📘 Comprendre
Commentaire pastoral — Marie-Noëlle Thabut
De Toutes Les Nations Faites Des Disciples
Aussitôt après la Résurrection, voici le très bref discours d’adieu de Jésus. Cela se passe en Galilée qu’on appelait couramment le « carrefour des païens », la « Galilée des nations » ; car désormais la mission des Apôtres concerne « toutes les nations ». L’Évangile de Matthieu semble tourner court : mais, en fait, l’aventure commence ; tout se passe comme dans un film où le mot « FIN » s’inscrit sur une route qui ouvre vers l’infini. Car c’est bien vers l’infini que Jésus les envoie : l’immensité du monde et l’infini des siècles ; « Allez… De toutes les nations faites des disciples… Jusqu’à la fin du monde. »
Curieusement, ils n’ont l’air qu’à moitié préparés à cette mission !
Si Jésus était un chef d’entreprise, il ne pourrait pas prendre le risque de confier la suite de son affaire à des collaborateurs comme ceux-là : des collaborateurs qui semblent bien ne pas avoir assimilé toute la formation qu’il leur a assurée pendant tout le temps de sa vie publique. Ils font erreur sur l’objectif, sur les délais, sur la nature de l’entreprise.
Ils vont même jusqu’à douter de la réalité qu’ils sont en train de vivre ; puisque Matthieu dit clairement « Certains eurent des doutes ». La mission qui leur est confiée et qui est pleine de risques est de promouvoir un message qui les surprend encore. Folie, diront les gens sages, Sagesse de Dieu répondrait saint Paul. C’est que l’entreprise dont il s’agit n’est pas banale : elle dépasse tout ce que l’esprit humain peut imaginer ou concevoir. Il s’agit de la communication entre Dieu et les hommes. Celui qui est venu en allumer l’étincelle confie à ses disciples le soin d’en répandre le feu. « Allez donc ! De toutes les nations faites des disciples, baptisez-les au nom du Père, et du Fils, et du Saint Esprit. »
« Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit. » : nous n’avons pas souvent l’occasion de nous arrêter sur cette formule extraordinaire de notre foi. Première formulation du mystère de la Trinité : l’expression « Au nom de », très habituelle dans la Bible, signifie qu’il s’agit bien d’un seul Dieu ; en même temps les trois Personnes sont nommées et bien distinctes : « Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit. » Si l’on se souvient que le NOM, dans la Bible, c’est la personne, et que baptiser veut dire étymologiquement « plonger », cela veut dire que le Baptême nous plonge littéralement dans la Trinité. On comprend l’ordre express de Jésus à ses disciples « Allez !», il y a urgence. Comment ne pas être pressés de voir toute l’humanité profiter de cette proposition ?
Plongés Dans La Trinité
En même temps, il faut bien dire que cette formule, si habituelle pour nous aujourd’hui, était pour la génération du Christ une véritable révolution !
À preuve, quand les apôtres, Pierre et Jean, ont guéri le boiteux de la Belle Porte (Ac 3 et 4), les autorités leur ont aussitôt demandé « Par quelle puissance, par le nom de qui avez-vous fait cette guérison ? » (Ac 4,7) : parce qu’il n’était pas permis d’invoquer un autre nom que celui de Dieu.
Jésus parle bien de Dieu, mais sa phrase cite trois personnes, or Dieu était unique, les prophètes l’avaient assez dit. L’incompréhension des Juifs pour les fidèles du Christ est inscrite ici, la persécution était inévitable. Jésus le sait, qui les a prévenus le dernier soir : « On vous exclura des assemblées. Bien plus, l’heure vient où ceux qui vous tueront s’imagineront qu’ils rendent un culte à Dieu, (c’est-à-dire croiront défendre l’honneur de Dieu)… Et Jésus ajoutait : « Ils feront cela parce qu’ils n’ont connu ni le Père ni moi. » (Jn 16,2-3).
La mission confiée aux apôtres s’apparente bien à une folie ; mais ils ne sont pas seuls, et cela, il ne faut jamais l’oublier : dans la mesure où notre engagement n’est pas le nôtre, mais le sien, nous n’avons pas de raison de nous inquiéter des résultats : « Tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre. Allez ! »… En d’autres termes, c’est nous qui allons, mais c’est lui qui a tout pouvoir…
Voici ce que l’on raconte de Jean XXIII : il paraît que peu de jours après son élection il reçoit la visite d’un ami qui lui dit « Très saint Père, comme la charge doit être lourde ! » Jean XXIII répond « C’est vrai, le soir, quand je me couche, je pense « Angelo, tu es le Pape » et j’ai bien du mal à m’endormir ; mais, au bout de quelques minutes je me dis « Angelo, que tu es bête, le responsable de l’Église, ce n’est pas toi, c’est le Saint-Esprit… Alors je me tourne de l’autre côté et je m’endors…! » Nous aussi, semble-t-il, nous pouvons dormir sur nos deux oreilles : l’évangélisation doit être notre travail, mais pas notre angoisse ! Jésus a bien précisé « Tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre. »
À elle toute seule, cette petite phrase est un résumé extraordinaire de la vie du Christ : ceci se passe sur une montagne, a dit Matthieu ; laquelle on ne sait pas, mais elle évoque, bien sûr, celle de la tentation ; sur la montagne de la tentation, Jésus a refusé de recevoir d’un autre que son Père le pouvoir sur la Création : « Le diable l’emmène sur une très haute montagne et lui montre tous les royaumes du monde et leur gloire. Il lui dit : Tout cela je te le donnerai, si, tombant à mes pieds, tu te prosternes devant moi. Alors Jésus, lui dit : Arrière Satan ! car il est écrit : C’est le Seigneur ton Dieu que tu adoreras, à lui seul tu rendras un culte. » (Mt 4,8). Ce pouvoir que Jésus n’a pas revendiqué, n’a pas acheté, lui est donné par son Père.
Et, désormais, ce pouvoir est entre nos mains ! À nous d’y croire… « Allez ! Et moi, ajoute Jésus, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde. » Le Dieu de la Présence révélé à Moïse au buisson ardent, l’Emmanuel (ce qui signifie « Dieu avec nous ») promis par Isaïe ne font qu’un dans l’Esprit d’amour qui les unit. À nous désormais de révéler au monde cette présence aimante du Dieu-Trinité.
Commentaire biblique — Abbé Léon Hamain
Situation
Cet Evangile, qui reprend beaucoup de passages de l’Evangile de Marc (qui avait été écrit vers 65), mais en y ajoutant des éléments qu’il partage en grande partie avec Luc, a été très probablement rédigé entre les années 85 et 90.
A parcourir tout ce Livre, on peut se demander s’il a été composé pour des chrétiens d’origine Juive (Judéochrétiens), ou pour des chrétiens d’origine païenne, ou encore pour les deux. Néanmoins, même s’il a été d’abord écrit pour confirmer une communauté Judéochrétienne dans sa découverte de la Bonne Nouvelle de Jésus, cet Evangile est ouvert également à la mission universelle auprès des païens, et il se termine par un envoi en mission par le Christ ressuscité, avec ces paroles : “allez, de toutes les nations, faites des disciples” (28, 18).
On peut diviser cet Evangile en 11 parties, qui se répondent en sens inverse (la 1ère correspondant à la dernière, la 2ème, à l’avant-dernière, etc…), concentrées autour de la 6ème partie, le “Discours en paraboles”, qui sert en quelque sorte de “pivot”. Nous obtenons ainsi le découpage suivant :
- Naissance de Jésus et commencement de sa mission (1 - 4)
- Bénédictions et Discours sur la montagne (5 - 7)
- Manifestations de l’autorité de Jésus et de ses appels (8 - 9)
- Discours sur la mission (10)
- Jésus rejeté par “cette génération” (11 - 12 )
- Discours en paraboles (13)
- Jésus reconnu par ses disciples (14 - 17)
- Discours sur la manière de vivre en communauté de croyants (18)
- De nouveau, Jésus manifeste son autorité et ses appels (19 - 22)
- Proclamation de situations malheureuses et Discours sur la venue définitive du Royaume (23 - 24)
- Passion, mort et résurrection (26 - 28)
Cette présentation fait ressortir que cet Evangile est bien rythmé par 5 grands discours de Jésus, dans lesquels l’auteur a concentré la majeure partie de son enseignement. Les 5 discours ont souvent fait penser aux 5 livres de Moïse de l’Ancien Testament. On dit volontiers que, pour Matthieu, Jésus est le “Nouveau Moïse”.
Notre page se situe dans la toute dernière partie de cet Evangile, la 11ème, (26, 1 - 28, 20), et dans sa 2ème section, qui traite de la résurrection du Christ (28, 1 - 20) : Matthieu nous y fait, en quelque sorte, assister aux signes extérieurs qui ont accompagné la résurrection de Jésus (28, 1 - 10), puis au rapport des gardes du tombeau (28, 11 - 15), et, pour terminer, au solennel envoi des disciples en mission jusqu’aux ultimes confins de la terre (28, 16 - 20).
Message
Il est difficile de lire ces versets indépendamment des versets 1 à 7 qui les précèdent dans ce chapitre, et forment un tout avec eux.
Les femmes au tombeau en ce matin du 1er jour de la semaine sont celles-là mêmes qui avaient été présentes à la mort de Jésus sur sa croix (27, 55. 61). Après avoir observé le sabbat, eles reviennent visiter le tombeau de Jésus. et deviennent, de ce fait, témoins, à la fois, de la mort et de la résurrrection de Jésus. Et si, comme cela se faisait à l’époque, elles sont peut-être d’abord venues, après 3 jours, pour vérifier que Jésus était bien mort, et sans s’être chargées d’aromates pour traiter son corps, puisque le tombeau était scellé et gardé, c’est une toute autre confirmation qu’elles obtiennent à son sujet, à savoir qu’il est vivant, d’une toute autre et toute nouvelle vie. Ce n’est plus donc Jésus, qui est mort, mais plutôt les gardes qui sont figés et terrassés comme dans une attitude de morts.
Nous voyons maintenant Jésus ressuscité, qui rencontre ces femmes, alors que, tremblantes et joyeuses, elles s’en vont annoncer aux disciples le message qu’elles reçu de l’Ange au tombeau, à savoir que Jésus est ressuscité et qu’il les précède en Galilée, où ils le verront. Et Jésus de leur répéter exactement ce message même de l’Ange du tombeau. Cette 1ère apparition de Jésus ressuscité à celles qu l’ont suivi jusqu’à l’heure de sa mort est orientée vers la grande et unique apparition de Jésus aux apôtres et disciples, dans le grand final de l’Evangile, où Jésus les enverra en mission jusqu’aux extrémités de la terre.
A noter que, comme dans les trois autres Evangiles, ce sont ces femmes qui sont les 1ers témoins de la résurrection, chargées d’annoncer aux disciples de Jésus, qui l’avaient tous abandonné, que Jésus est bien vivant et ressuscité.
A l’inverse, les gardes placés auprès du tombeau (27, 62 - 66), et témoins des mêmes signes bouleversants que ces femmes, lorsque l’Ange de Dieu est descendu rouler la pierre du tombeau et en faisant trembler la terre, s’en vont rendre compte de ces événements aux autorités Juives, qui ne contestent pas le fait du tombeau vide, mais essayent de répandre l’idée que le corps de Jésus a tout simplement été volé.
Decouvertes
Deux parallélismes dans cette page sur la résurrection de Jésus. Le premier se trouve dans le rapprochement entre les signes qui accompagnent la mort de Jésus et ceux qui marquent sa résurrection. Comparons , 27, 51 - 55 et 28, 1 - 11. Dans les 2 cas, il se passe un tremblement de terre, l’ouverture d’un ou de plusieurs tombeaux, une résurrection ou un réveil de morts, une réaction de peur chez les gardes ou soldats qui sont témoins de l’événement, une entrée dans Jérusalem (des saints relevés de la mort ou des gardes), la présence de femmes, qui sont d’autres témoins.
L’autre parallélisme se situe entre les 2 groupes de personnes dont notre page rend compte auprès du tombeau de Jésus : le groupe des femmes, et le groupe des gardes. Ces 2 groupes se trouvent autour du tombeau de Jésus (28, 1 et 4). Ces 2 groupes assistent à la manifestation de l’Ange (28, 2 et 5), connaissent ensuite des réactions de peur (28, 4 et 8), et puis vont quitter le tombeau pour aller raconter à d’autres ce qui s’est passé (28, 8 et 11). La différence est que les femmes portent un message de vérité, tandis que les gardes vont recevoir l’ordre de dire un mensonge.
Prolongement
Comme il l’avait dit lors de ses derniers propos avant son arrestation, que nous rapporte l’Evangile de Jean, Jésus a vraiment vaincu le monde (Jean, 16, 32 - 33), et nous assistons dans cette page de Matthieu aux signes spectaculaires de cette victoire, victoire de la Vie selon Dieu, aux dimensions cosmiques et eschatologiques, qui montrent bien que la résurrection de Jésus est, pour toute l’humanité, une entrée dans la fin des temps, selon le projet de Dieu, qui se trouve totalement accompli dans la mort-résurrrection de Jésus Christ..
Ce qui n’empêche pas Jésus, le Ressuscité, pour autant de demeurer proche de ces femmes et de ses disciples, auxquels il s’est manifesté, et de les envoyer en mission. N’est-ce pas ce qu’il nous offre encore aujourd’hui, - sa présence permanente auprès de nous - , et ce qu’il nous demande, - d’être en toutes occasions ses témoins - , dans toutes les situations humaines que nous rencontrons (28, 16 - 20) ?
🙏 Seigneur Jésus, de la même façon que tu venais à la rencontre de ces quelques femmes qui étaient chargées d’annoncer la Bonne Nouvelle de ta résurrection, tu reviens sans cesse à notre rencontre par le don de ta présence dans ton Esprit Saint, sur tous les chemins où tu nous envoies vivre notre histoire en témoignant de toi : donne-moi cette joie de te savoir toujours à mes côtés, apprends-moi à ne jamais te quitter du regard, à ne jamais cesser de t’écouter en relisant les souvenirs écrits de ta Parole, toi qui es la seule source de la vraie Vie selon la qualité d’existence de Dieu, et sa miséricorde pour toute cette humanité, à laquelle tu appartiens comme nous, et que tu as définitivement sauvée de la mort et du péché. AMEN.
Éclairage exégétique — Synthèse IA
Le passage de Mt 28, 8-15 appartient au récit matthéen de la résurrection, propre à cet évangile dans sa configuration narrative. Matthieu est le seul des synoptiques à inclure l’épisode des gardes au tombeau (Mt 27, 62-66 ; 28, 4.11-15), ce qui crée un double fil narratif : d’un côté les femmes qui courent annoncer la nouvelle, de l’autre les gardes qui vont rapporter les événements aux grands prêtres. Ce procédé littéraire du montage parallèle — deux groupes quittent le même lieu (le tombeau vide) pour des destinations opposées (les disciples / les autorités) — est d’une grande efficacité dramatique. Il oppose deux réponses au même événement : la foi joyeuse et la fabrication du mensonge. Matthieu écrit pour une communauté judéo-chrétienne, probablement syrienne, vers les années 80-85, à un moment où la polémique entre la synagogue et l’Église naissante est vive. Le récit de la corruption des gardes répond directement à une objection juive que la communauté de Matthieu connaît bien.
L’apparition de Jésus aux femmes est d’une sobriété remarquable. Le verbe ὑπήντησεν (hypèntèsen, « vint à leur rencontre ») indique que c’est le Ressuscité qui prend l’initiative — les femmes ne le cherchent pas, il se manifeste. Sa parole est un simple χαίρετε (chairete), littéralement « réjouissez-vous », qui est à la fois la salutation grecque ordinaire et un impératif de joie pascale, faisant écho aux prophéties messianiques (So 3, 14 ; Za 9, 9 LXX où la « fille de Sion » est invitée à se réjouir). Le geste des femmes — « lui saisirent les pieds » (ἐκράτησαν αὐτοῦ τοὺς πόδας, ekratèsan autou tous podas) — a une double fonction : il atteste la corporéité du Ressuscité (ce n’est pas un fantôme) et il exprime la prosternation adorante (προσεκύνησαν, prosekynèsan, le même verbe utilisé pour l’adoration des mages en Mt 2, 11). Ce verbe proskyneô traverse tout l’Évangile de Matthieu comme un fil rouge théologique : Jésus reçoit l’adoration due à Dieu seul.
La parole de Jésus aux femmes contient un élément théologiquement capital : « Allez annoncer à mes frères (τοῖς ἀδελφοῖς μου, tois adelphois mou). » C’est la première fois dans Matthieu que Jésus appelle ses disciples « mes frères » dans un contexte post-pascal. Ce terme, après la trahison, la fuite et le reniement, est un acte de réconciliation et de grâce. Les disciples qui l’ont abandonné ne sont pas rejetés mais réintégrés dans une fraternité que la résurrection fonde à nouveaux frais. Le rendez-vous en Galilée (déjà annoncé en Mt 26, 32) est programmatique : la Galilée, lieu des commencements et de la mission aux nations (Mt 4, 15 cite Is 8, 23 : « Galilée des nations »), sera le lieu de l’envoi universel (Mt 28, 16-20). Matthieu construit ainsi un arc narratif complet : de la Galilée des premiers appels à la Galilée de l’envoi final.
Grégoire le Grand, dans ses Homélies sur les Évangiles (Homélie XXI), médite longuement sur le fait que ce sont des femmes qui reçoivent la première annonce de la résurrection et deviennent messagères auprès des apôtres. Il y voit un renversement providentiel : « La femme qui avait servi la mort à l’homme lui sert désormais la vie. » Ève avait transmis la parole du serpent à Adam ; les femmes au tombeau transmettent la parole du Ressuscité aux disciples. Jérôme, dans son Commentaire sur Matthieu (IV, 28), souligne la mention des « pieds » saisis par les femmes : il y voit un signe d’humilité — les femmes ne prétendent pas embrasser la gloire divine mais s’agenouillent à ses pieds, attitude du disciple face au maître. Jérôme note aussi que le chairete de Jésus dissipe la crainte (φόβος, phobos) que l’ange avait provoquée, et il rapproche cette parole de la bénédiction sacerdotale : le Ressuscité salue les siens comme le prêtre salue l’assemblée.
L’épisode des gardes corrompus (v. 11-15) est propre à Matthieu et soulève des questions critiques. Le récit fonctionne comme une apologie : il réfute par avance l’accusation de vol du corps en montrant que cette explication est elle-même un mensonge fabriqué et payé. L’ironie narrative est mordante — les soldats doivent dire qu’ils dormaient, ce qui est à la fois un aveu d’incompétence et un témoignage par définition invalide (comment savoir ce qui s’est passé si l’on dormait ?). La formule finale, « cette explication s’est propagée chez les Juifs jusqu’à aujourd’hui » (μέχρι τῆς σήμερον ἡμέρας, mechri tès sèmeron hèmeras), est une indication rédactionnelle qui révèle la situation polémique de la communauté matthéenne. Le texte ne fait pas que raconter le passé : il arme les chrétiens dans le débat contemporain avec la synagogue. Justin Martyr confirmera, au IIᵉ siècle (Dialogue avec Tryphon, 108), que cette accusation de vol circulait encore dans les milieux juifs.
Le débat exégétique sur cet épisode porte sur son historicité. Certains exégètes (Brown, Luz) considèrent que le récit des gardes est une création apologétique matthéenne, argumentant qu’aucun autre évangéliste n’y fait allusion et que le récit présente des invraisemblances (les gardes rapportent aux prêtres plutôt qu’à Pilate). D’autres (France, Hagner) soutiennent que l’existence même de l’accusation de vol — attestée indépendamment par Matthieu et par les sources rabbiniques ultérieures (Toledot Yeshu) — présuppose un tombeau effectivement vide, ce qui constitue un argument indirect en faveur de la réalité historique sous-jacente. La question reste ouverte, mais tous s’accordent sur un point : le tombeau vide, en lui-même, est un fait que personne — ni les disciples ni les adversaires — ne semble contester ; le débat porte uniquement sur son interprétation (résurrection ou vol).
La mise en parallèle des deux lectures du jour est éclairante. L’Évangile montre l’événement dans sa fraîcheur narrative — la course des femmes, la rencontre avec le Ressuscité, le contraste brutal avec le mensonge fabriqué. La première lecture montre le même événement proclamé, interprété, articulé théologiquement par Pierre cinquante jours plus tard à la lumière des Écritures et de l’Esprit. Du tombeau vide au kérygme, de l’expérience à la proclamation, la liturgie pascale déploie le passage de l’événement au témoignage. Les femmes sont les premiers « témoins » (le mot n’est pas encore martyres, mais la fonction est la même) ; Pierre et les Onze deviennent les témoins publics et autorisés. Et dans les deux cas, c’est la même tension qui structure le récit : la résurrection suscite simultanément la foi et le refus, l’annonce et le mensonge, la joie et la corruption. Matthieu et Luc, chacun à leur manière, montrent que l’événement pascal divise l’humanité non par manque d’évidence, mais par la liberté de la réponse.
🔥 Contempler
Grâce à demander : Seigneur, donne-moi de courir comme ces femmes — « rempli à la fois de crainte et d’une grande joie » — et de te reconnaître quand tu viens à ma rencontre sur le chemin.
Composition de lieu — L’aube est encore fragile. Tu sors du jardin où se trouve le tombeau — la pierre roulée, le silence bizarre des gardes à terre. Le sol est inégal sous tes pieds, tu trébuches presque. L’air est frais, tu sens l’odeur de la terre mouillée de rosée. Derrière toi, le noir du tombeau ouvert. Devant toi, le chemin qui descend vers la ville, encore endormie. Ton cœur cogne. Tu cours. Et quelqu’un se tient là, sur le chemin, debout, dans la lumière du matin.
Méditation — Regarde le mouvement de ce texte. Tout va vite : « vite, elles quittèrent le tombeau ». Elles courent. Matthieu ne dit pas qu’elles ont compris — il dit qu’elles sont « remplies à la fois de crainte et d’une grande joie ». Les deux ensemble, inséparables. Pas la joie tranquille de celui qui sait, mais la joie tremblante de celui qui pressent quelque chose de trop grand. Et c’est dans cette course, dans ce mélange, que Jésus « vint à leur rencontre ». Pas au tombeau. Pas au temple. Sur le chemin, entre deux lieux, pendant qu’elles sont encore en mouvement.
Et son premier mot : « Je vous salue » — en grec, chairete, « réjouissez-vous ». Un mot ordinaire, un salut de tous les jours. Comme si le Ressuscité ne commençait pas par un discours mais par la chose la plus simple du monde. Et que font-elles ? « Elles s’approchèrent, lui saisirent les pieds. » Les pieds. La chair. Le contact. Ce n’est pas une vision, pas une idée — c’est un corps qu’on touche, des pieds qu’on tient, peut-être encore marqués. Est-ce que tu oses, toi, saisir ces pieds ? Est-ce que ta foi a besoin de toucher, ou est-ce que tu restes à distance, dans le raisonnable ?
Puis il y a l’autre scène — le contrepoint glaçant. Matthieu coupe brutalement : « quelques-uns des gardes allèrent en ville ». Et là, un autre récit se fabrique. De l’argent, des instructions, un mensonge bien ficelé : « Ses disciples sont venus voler le corps, la nuit pendant que nous dormions. » Remarque l’absurdité : comment des témoins endormis pourraient-ils savoir ce qui s’est passé ? Mais le mensonge n’a pas besoin d’être solide — il a besoin d’être confortable. Matthieu place ces deux scènes côte à côte sans commentaire. D’un côté, des femmes qui saisissent des pieds et reçoivent une mission. De l’autre, des hommes qui prennent de l’argent et reçoivent des instructions. Deux réponses au même événement. Dans ta propre vie, quand quelque chose de vrai te dérange, quelle réponse choisis-tu — le contact ou l’arrangement ?
Colloque — Seigneur, je ne sais pas toujours si ce que je sens est de la crainte ou de la joie. Parfois les deux sont mêlées et je ne sais plus courir. Je voudrais te saisir les pieds, mais j’ai peur du ridicule, peur que ce soit trop. Apprends-moi ce geste des femmes — s’approcher, toucher, rester là. Et quand tu me dis « Soyez sans crainte », aide-moi à entendre que ce n’est pas un reproche mais une permission.
Question pour la relecture : À quel moment de ma prière ai-je senti cette tension entre la crainte et la joie — et qu’est-ce que cela me dit sur ce que je suis en train de vivre en ce moment ?
🙏 Prier
Seigneur, tu es le Dieu qui rend impossible la victoire de la mort. Tu viens à ma rencontre sur les chemins où je cours, mêlé de crainte et de joie, ne sachant pas encore nommer ce qui m’arrive. Tu me dis chairete — réjouis-toi — comme on dit bonjour, et ce mot simple suffit à tout changer.
Donne-moi les mains de ces femmes qui osent saisir tes pieds, et la voix de Pierre qui ose se lever et dire : « nous en sommes témoins. » Ma chair repose dans l’espérance — je veux le croire, même quand mon corps est las, même quand les mots me manquent.
Tu m’apprends le chemin de la vie. Devant ta face, débordement de joie. Que cette joie pascale ne reste pas au tombeau mais qu’elle coure avec moi, aujourd’hui, jusqu’à ceux que tu appelles « mes frères ».
Amen.
🎧 Méditer avec Prier en chemin · 12 min d’oraison guidée avec l’évangile du jour
La prière personnelle est un trésor. Mais la foi se vit aussi ensemble.
🕯️ Entrer dans la prière
Nous sommes dans l’octave de Pâques — ces huit jours qui n’en font qu’un seul, un seul matin de Pâques étiré, comme si l’Église n’arrivait pas à quitter le tombeau vide. Et elle a raison. Il faut du temps pour que la nouvelle descende du cerveau au ventre.
Les deux textes d’aujourd’hui racontent la même chose, mais à des distances très différentes. L’Évangile de Matthieu, c’est l’instant brut : des femmes qui courent, un corps absent, des pieds saisis, de l’argent qui circule en douce. Les Actes, c’est Pierre qui, des semaines plus tard, à la Pentecôte, se lève et ose mettre des mots sur ce qui s’est passé. Entre les deux, il y a le temps qu’il faut pour passer de la « crainte » à la parole publique. Le psaume 15, lui, est le fil rouge : c’est la prière que Pierre cite, celle de David, celle du Christ lui-même — « tu ne peux m’abandonner à la mort ».
Avant de commencer, assieds-toi. Respire. Laisse retomber ce que tu portes. Tu n’as rien à produire. Tu es invité à te tenir, toi aussi, quelque part entre le tombeau vide et la place publique de Jérusalem — entre l’effroi et la parole. Commence par l’Évangile : laisse-toi saisir par la scène. Puis remonte vers les Actes, et écoute Pierre nommer ce que les femmes ont vécu dans leur chair.