S. Pierre Chanel, prêtre et martyr. Mémoire facultative

4ème Semaine du Temps Pascal — Mardi 28 avril 2026 · Année A · blanc

🎧 Méditer avec Prier en chemin · 12 min d’oraison guidée

🕯️ Entrer dans la prière

Nous sommes en plein temps pascal — ce temps où l’Église apprend à vivre de la Résurrection, non plus comme un événement passé, mais comme une force qui pousse, qui disperse, qui ouvre. Et c’est exactement ce que les textes d’aujourd’hui te donnent à contempler : un mouvement d’expansion, de débordement.

Dans les Actes, une « tourmente » — la persécution — devient le moteur d’une annonce inattendue. Des hommes franchissent des frontières qu’on croyait infranchissables. Dans l’Évangile, Jésus parle de ses brebis, de sa voix, de cette main dont personne ne peut arracher. Le psaume, lui, chante une Sion universelle où « tout homme est né ». Le fil rouge ? L’appartenance. Qui appartient à qui ? Qui est « dedans », qui est « dehors » ? Et surtout : qui décide ?

Remarque la tension : dans l’Évangile, on « fait cercle » autour de Jésus pour l’enfermer dans une réponse ; dans les Actes, l’Esprit fait éclater tous les cercles. Commence peut-être par l’Évangile — laisse-toi saisir par le froid de cet hiver à Jérusalem, par cette question pressante. Puis remonte vers Antioche, vers la chaleur de cette communauté naissante. Assieds-toi. Prends le temps. L’Esprit n’est pas pressé.

📖 1ère lecture — Ac 11, 19-26

Lire le texte — Ac 11, 19-26

En ces jours-là, les frères dispersés par la tourmente qui se produisit lors de l’affaire d’Étienne allèrent jusqu’en Phénicie, puis à Chypre et Antioche, sans annoncer la Parole à personne d’autre qu’aux Juifs. Parmi eux, il y en avait qui étaient originaires de Chypre et de Cyrène, et qui, en arrivant à Antioche, s’adressaient aussi aux gens de langue grecque pour leur annoncer la Bonne Nouvelle : Jésus est le Seigneur. La main du Seigneur était avec eux : un grand nombre de gens devinrent croyants et se tournèrent vers le Seigneur. La nouvelle parvint aux oreilles de l’Église de Jérusalem, et l’on envoya Barnabé jusqu’à Antioche. À son arrivée, voyant la grâce de Dieu à l’œuvre, il fut dans la joie. Il les exhortait tous à rester d’un cœur ferme attachés au Seigneur. C’était en effet un homme de bien, rempli d’Esprit Saint et de foi. Une foule considérable s’attacha au Seigneur. Barnabé partit alors à Tarse chercher Saul. L’ayant trouvé, il l’amena à Antioche. Pendant toute une année, ils participèrent aux assemblées de l’Église, ils instruisirent une foule considérable. Et c’est à Antioche que, pour la première fois, les disciples reçurent le nom de « chrétiens ». – Parole du Seigneur.

📘 Comprendre

Commentaire biblique — Abbé Léon Hamain

Situation

Le Livre des Actes des Apôtres, écrit au cours des années 80 et après l’Evangile de Luc, dont il constitue la suite et un 2ème tome, nous offre le récit, unique dans tout le Nouveau Testament, du passage du message chrétien de la Palestine rurale au monde méditerrranéen gréco-latin fort urbanisé. Il a donc pour auteur celui qui a écrit l’Evangile dit de Luc, et il est dédicacé au même “Théophile”.

Les spécialistes demeurent néanmoins fortement divisés sur l’attribution ou non de ce livre à Luc, le companion Antiochien de Paul (Colossiens, 4, 14 et Philémon, 23), qui, depuis une antiquité très ancienne, est considéré comme l’auteur de ce Livre des Actes, en raison particulièrement d’un certain nombre de passages de ce Livre où il raconte les événements en cours en employant le pluriel “Nous” (Actes, 15, 36 - 18, 28).

Il existe, en effet, de grandes différences entre le portrait de Paul, dans les Actes des Apôtres, et celui que l’on déduit d’une lecture attentive des lettres authentiques de Paul, et cela au point que l’on se demande comment Luc, s’il a été vraiment un companion de Paul et a écrit les Actes, ait pu brosser un tableau de l’apôtre Paul si différent de celui que nous découvrons par ailleurs. Même si l’attribution à Luc de ce Livre, et de l’Evangile qui le précède, semble demeurer la moins mauvaise hypothèse, on ne parvient pas à rendre compte d’une telle différence dans la présentation de la personnalité et des idées de l’apôtre Paul.

Ce Livre des Actes commence avec une introduction sur les tout premiers débuts de la communauté écclésiale (1, 1 - 26), puis il nous décrit la mission à Jérusalem (2, 1 - 5, 42), suivie de la mission au-delà de Jérusalem et de la Palestine même (réalisée pas les Héllénistes Juifs devenus chrétiens, puis suite à la conversion de Saül de Tarse, devenu Paul, une mission de Pierre auprès de païens et en terre païenne, le premier voyage de Paul et les problèmes liés à l’entrée de païens en grand nombre dans l’Eglise, dont a dû traiter l’Assemblée de Jérusalem : 6, 1 - 15, 35), enfin le rapprochement progressif de Paul vers Rome, où se termine le récit des Actes, après sa mission en Europe et à Ephèse, et son retour à Jérusalem où il est arrêté dans le Temple (15, 36 - 28. 31).

Tout cela signifie que dans ces Actes des Apôtres, “l’affaire Jésus continue”. Ce qui a été accompli par Jésus, en sa vie, son engagement, sa parole, sa mort, sa résurrection, et son ascension liée à la promesse de l’Esprit Saint, entre dans une nouvelle phase d’extension à toute l’humanité, depuis Jérusalem, la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre, selon l’ordre de Jésus lui-même (Actes, 1, 8). Les communautés de disciples sont désormais le “lieu” de la présence et de l’action de Jésus.

Une autre manière d’analyser le contenu des Actes des apôtres est d’en suivre le déroulement à la façon d’un drame en 4 actes : - ACTE 1 : L’Eglise à Jérusalem (2, 1 - 7, 60), - ACTE 2 : L’Eglise dispersée, en Samarie et à Antioche (8, 1 - 12, 25), - ACTE 3 : Paul le missionnaire (13, 1 - 21, 16), - ACTE 4 (Paul le prisonnier (21, 17 - 28, 35).

Selon cette présentation, nous en sommes maintenant dans l’ACTE 2, qui se déploie en 4 scènes : Samarie et Gaza (8, 1 - 40), Damas (9, 1 - 31), Césarée (9, 32 - 11, 18), Antioche et Jérusalem (11, 19 - 12, 25).

Mais, si nous suivons la première répartition indiquée plus haut, avec notre passage se continue la grande partie des Actes, traitant de la mission qui se déroule hors de Jérusalem (6, 1 - 15, 35), où il est question successivement des chrétiens d’origine Juive et de langue grecque, incluant le martyre d’Etienne, la persécution de ces disciples Héllénistes et leur dispersion, avec, comme conséquence, la prédication en Samarie de la Bonne Nouvelle de Jésus par Philippe (6, 1 - 8, 40). de la conversion de Saül (Paul) (9, 1 - 31), d’une mission de Pierre, incluant la première conversion d’un païen (9, 32 - 11, 18), la fondation de l’Eglise d’Antioche, suivie de la 1ère mission de Paul, et de l’Assemblée de Jérusalem, où seront abordées des questions nées de cette mission parmi les païens (11, 19 - 15, 35).

Avec la conversion de Saül (Paul) , mis à part par le Seigneur pour porter son Nom auprès des païens (9, 1 - 20), une nouvelle étape se dessine. Mais, le Seigneur lui-même a décidé de préparer l’Eglise à cette nouvelle extension, en envoyant Pierre convertir le 1er païen, le centurion Corneille. Mais voici que des chrétiens de base prennent d’eux-mêmes l’initiative de convertir des païens à Jésus. Comment va réagir la Communauté fondatrice de Jérusalem ?

Message

Le verset 19 de ce chapitre 11 rejoint le récit de la dispersion des croyants Juifs Héllénistes à cause de la persécution, qui avait suivi la mort d’Etienne, dispersion dont il avait été brièvement question en Actes, 8,1. Nous trouvons ici la réponse à la question posée par cet éclatement de la Communauté de Jérusalem : que sont devenus tous ces dispersés ? Ils annoncent la Parole dans les différents endroits où ils sont parvenus : la Phénicie, Chypre, Antioche de Syrie, la troisième grande ville de l’empire Romain.

Et puis, la nouveauté : certains prennent d’eux-mêmes l’initiative de convertir à Jésus des païens d’Antioche, qui, en grand nombre, deviennent disciples.

Et comme cela s’était déjà passé lors de l’évangélisation de la Samarie (8, 14), la Communauté Mère de Jérusalem établit le contact avec cette nouvelle Communauté d’Antioche, en y dépéchant, cette fois, Barnabas, qui reconnaît que le Seigneur, par sa grâce, est à l’oeuvre dans ces conversions de païens.

En même temps, Barnabas prend conscience de la responsibilité qui lui incombe de former tous ces nouveaux disciples. En effet, une nouvelle question apparaît : peut-on comprendre la Bonne Nouvelle de Jésus sans connaître la tradition de l’Ancien Testament, qu’il accomplit définitivement ? D’où la décision de Barnabas d’aller chercher Saul-(Paul), le docteur Juif devenu chrétien, qui va ainsi commencer sa mission auprès des païens convertis ou à convertir, mission pour laquelle il a été mis à part (9, 5). Ainsi, pendant une année entière, Barnabas et Saul vont ensemble travailler à instruire cette foule de païens convertis devenus si nombreux que les étrangers ne vont plus percevoir le lien entre cette Communauté et le Judaïsme, et leur donner le nom de “chrétiens”, c’est-à-dire de “partisans de Christ”.

Decouvertes

Le récit interrompu de la dispersion des Héllénistes reprend ici comme premier élément d’un nouvel ensemble centré sur la vie de Jérusalem et les débuts de l’Eglise d’Antioche, dont nous assistons ici à la fondation (11, 19 - 12, 25). Un lien ferme se met en place entre la première Eglise composée de païens et l’Eglise Mère de Jérusalem.

Lien que l’on verra se continuer jusqu’à l’Assemblée de Jérusalem, rapportée au chapitre 15, suite au premier voyage missionnaire de Barnabas et Saul, entrepris à l’initiative de l’Eglise d’Antioche. Lien d’autant plus ferme que la nouveauté de l’Eglise d’Antioche, à savoir sa composition de Juifs et de païens tous convertis à Jésus, s’inscrit sans la tradition apostolique, dans la mesure où Pierre a réussi à faire admettre à la Communauté de Jérusalem la conversion par lui du premier païen, le centurion Corneille.

C’est toujours Jésus Ressuscité qui agit, et ici prête main forte à cette nouveauté (verset 21). Ce que Barnabas discerne, et qui motive sa réaction totalement positive (verset 23).

Barnabas est un modèle du disciple : homme droit, rempli d’Esprit Saint et de foi (verset 24). Peut-on imaginer mieux ? Que pourrait-on dire de nous sur ce point ?

A Antioche commence ainsi la mission de Paul, que la Communauté d’Antioche détachera ensuite pour sa première mission itinérante (avec Barnabas), et à qui il viendra en rendre compte (Actes, 13, 1 - 4 et 14, 27 - 28).

Prolongement

Comme ces persécutés dispersés qui ont fondé l’Eglise d’Antioche, considérons-nous toute situation, quelle qu’elle soit, comme une occasion nouvelle d’annoncer la Parole dans nos engagements et notre témoignage, en sachant utiliser toutes les possibilités d’ouverture rencontrées ?

🙏 Seigneur Jésus, toute situation concourt à l’expansion et à la prédication de ton Evangile, d’une manière ou d’une autre, à la condition que nous utilisions toutes les possibilités ouvertes par les nouvelles occasions rencontrées, que ce soit dans des circonstances à première vue négatives ou positives : donne-moi de considérer le témoignage à te rendre, en mes gestes et paroles, comme la première nécessité qui s’impose à moi, partout et toujours, car il s’agit du projet de salut de Dieu concernant autant mon existence personnelle, sous toutes ses formes, que celle de tous les frères et soeurs, hommes et femmes, que tu as placés sur mon chemin. AMEN.

Éclairage exégétique — Synthèse IA

Le passage d’Actes 11, 19-26 constitue un tournant narratif majeur dans l’œuvre lucanienne. Luc renoue ici avec le fil qu’il avait laissé en Ac 8, 4 — la dispersion (diaspora) des croyants après le martyre d’Étienne — pour en montrer les conséquences imprévues. Ce que Luc décrit est rien de moins que la naissance de la première communauté mixte judéo-païenne structurée, à Antioche de Syrie, troisième ville de l’Empire romain après Rome et Alexandrie. Le génie théologique de Luc consiste à montrer que la persécution, loin de détruire le mouvement naissant, devient l’instrument providentiel de son expansion. La géographie elle-même dessine un arc significatif : Phénicie (côte libanaise actuelle), Chypre (île méditerranéenne), puis Antioche — un mouvement centrifuge depuis Jérusalem qui prépare les grands voyages missionnaires pauliniens.

La distinction opérée par le texte est capitale : certains dispersés n’annoncent la Parole « qu’aux Juifs » (monon Ioudaiois), tandis que d’autres, originaires de Chypre et de Cyrène — donc des Juifs de la diaspora hellénophone, plus familiers du monde gréco-romain — s’adressent « aux gens de langue grecque » (pros tous Hellènistas ou, selon certains manuscrits, Hellènas). La variante textuelle est ici un débat exégétique notable : le Codex Bezae lit Hellènas (les Grecs, donc des païens), tandis que d’autres témoins portent Hellènistas (les hellénistes, qui pourraient être des Juifs de culture grecque). La majorité des exégètes contemporains — Fitzmyer, Barrett, Pervo — privilégient Hellènas, car le contraste avec « aux Juifs seulement » n’aurait de sens que si le second groupe désigne des non-Juifs. C’est l’irruption décisive de la mission aux païens, non plus comme exception (le centurion Corneille en Ac 10), mais comme mouvement spontané.

Le contenu de la prédication est résumé en une formule d’une densité remarquable : « Jésus est le Seigneur » (Kyrios Ièsous). Cette confession de foi, que Paul reprendra en Rm 10, 9 et 1 Co 12, 3, constitue probablement le noyau kérygmatique le plus ancien du christianisme. Dans le contexte hellénistique, proclamer Jésus comme Kyrios entrait en résonance directe avec les titulatures impériales et cultuelles : le titre de Kyrios appliqué au divin était courant dans les religions à mystères et dans le culte impérial. Pour des auditeurs païens, cette proclamation signifiait une allégeance exclusive, un transfert de souveraineté vers le Christ. L’expression « la main du Seigneur était avec eux » (cheir Kyriou èn met’ autôn) est un sémitisme classique désignant la puissance agissante de Dieu (cf. Ex 9, 3 ; Is 59, 1), que Luc affectionne pour souligner que l’initiative missionnaire, bien qu’humaine dans ses agents, reste divine dans sa source.

Jean Chrysostome, dans ses Homélies sur les Actes des Apôtres (Hom. XXV), insiste sur la figure de Barnabé comme modèle de discernement pastoral : envoyé par Jérusalem non pour contrôler mais pour confirmer, il « voit la grâce » (idôn tèn charin tou Theou) avant même de voir les convertis. Chrysostome note que Barnabé ne cherche pas à imposer la circoncision ni les pratiques jérusalémites, mais se réjouit de l’œuvre de Dieu telle qu’elle se manifeste — une attitude qui préfigure la décision du concile de Jérusalem (Ac 15). Augustin, dans le Contra Faustum (XXII, 56), utilise ce passage pour montrer que la grâce précède la loi : les païens d’Antioche reçoivent l’Esprit et la foi avant toute imposition légale, confirmant que la justification vient de la foi et non des œuvres de la Loi. Cette lecture augustinienne résonnera puissamment dans les débats ultérieurs sur la grâce.

Le rôle de Barnabé est théologiquement et narrativement central. Son nom, que Luc a déjà étymologisé en Ac 4, 36 comme « fils de l’encouragement » (huios paraklèseôs), se vérifie ici dans sa triple action : il voit, il exhorte, il va chercher Saul. Ce dernier geste est décisif pour l’histoire du christianisme. Barnabé se rend à Tarse — probablement un voyage de plusieurs jours — pour retrouver Paul, dont on n’avait plus de nouvelles depuis Ac 9, 30. Sans cette initiative de Barnabé, Paul serait peut-être resté un prédicateur local en Cilicie. Le binôme Barnabé-Paul travaille « une année entière » (eniauton holon) à Antioche, ce qui indique une catéchèse structurée, un enseignement suivi (didaxai), non une simple prédication itinérante. Antioche devient ainsi le premier laboratoire d’une Église multiethnique dotée d’une formation théologique organisée.

La notice finale — « c’est à Antioche que, pour la première fois, les disciples reçurent le nom de chrétiens » (Christianous) — est l’un des versets les plus commentés des Actes. Le suffixe latin -ianus (transposé en grec -ianos) désigne habituellement les partisans d’un chef politique (les Caesariani, les Herodianoi). Ce nom fut probablement donné de l’extérieur, par les autorités romaines ou la population païenne d’Antioche, pour désigner les adeptes de ce Christos — un titre messianique juif que les païens prenaient pour un nom propre. Le passage de « disciples » (mathètai), terme interne, à « chrétiens » (Christianoi), désignation externe, marque une étape sociologique majeure : le mouvement acquiert une identité publique distincte, ni juive ni simplement philosophique, mais reconnaissable comme réalité nouvelle. Bède le Vénérable, dans son Commentaire sur les Actes des Apôtres, souligne que ce nom nouveau accomplit la prophétie d’Isaïe 62, 2 : « On t’appellera d’un nom nouveau que la bouche du Seigneur prononcera », reliant ainsi l’événement d’Antioche à l’espérance prophétique d’Israël.

L’intertextualité avec l’Évangile du jour est suggestive : tandis qu’en Jn 10, Jésus affirme que ses brebis « écoutent sa voix » et que « personne ne les arrachera de sa main », le récit d’Antioche montre concrètement ces brebis nouvelles — païennes — qui entendent la voix du Seigneur à travers les prédicateurs chypriotes et cyrénéens, et que « la main du Seigneur » accompagne. La main protectrice du Père et du Fils en Jean devient la main agissante du Seigneur dans les Actes. De même, la question johannique de l’identité du Christ (« Si c’est toi le Christ, dis-le nous ») trouve sa réponse dans le nom même de « chrétiens » : ceux qui portent le nom du Christ sont la preuve vivante de son identité messianique, non plus par argument théologique mais par existence communautaire.

🔥 Contempler

Grâce à demander : Seigneur, donne-moi de reconnaître ta main à l’œuvre là où je ne vois que tourmente et dispersion, et d’oser franchir les frontières que je me suis imposées.

Composition de lieu — Tu es à Antioche, grande ville portuaire, bruyante, cosmopolite. Ça sent le poisson, les épices, la poussière des routes. Des hommes et des femmes arrivent, fatigués, chassés de Jérusalem. Ils portent encore la peur dans le corps. Autour d’eux, des visages inconnus — des Grecs, des gens qui ne partagent ni leur langue ni leurs habitudes. Et pourtant quelque chose pousse certains d’entre eux à parler. Une place publique, peut-être, ou l’arrière-salle d’une maison. La lumière est celle de la Méditerranée orientale — vive, crue.

Méditation — Le texte commence par une violence : « la tourmente qui se produisit lors de l’affaire d’Étienne ». Des gens qui fuient. Et voilà que cette fuite devient chemin de mission. Luc ne fait pas de théologie abstraite — il montre. Certains « n’annoncent la Parole à personne d’autre qu’aux Juifs ». C’est prudent, c’est logique, c’est compréhensible. Mais d’autres — des gens « originaires de Chypre et de Cyrène », des frontaliers, des gens qui connaissent l’entre-deux — ceux-là « s’adressent aussi aux gens de langue grecque ». Le mot clé est ce petit « aussi ». Un pas de côté. Un débordement. Personne ne leur a demandé. Il n’y a pas eu de comité, pas de synode, pas de permission. Juste « la main du Seigneur » qui « était avec eux ».

Arrête-toi sur Barnabé. Jérusalem envoie un inspecteur, en quelque sorte. On veut vérifier. Et que fait Barnabé ? Il ne corrige pas, il ne recadre pas. « Voyant la grâce de Dieu à l’œuvre, il fut dans la joie. » Il voit avant de juger. Il se réjouit avant de contrôler. Et toi — quand quelque chose de nouveau surgit dans ta vie, dans ta communauté, dans l’Église — quelle est ta première réaction ? Vérifier ou te réjouir ? Barnabé est décrit comme « un homme de bien, rempli d’Esprit Saint et de foi ». Pas rempli de doctrine ou de stratégie. D’Esprit et de foi. Et c’est cet homme-là qui a l’intuition décisive : aller chercher Saul à Tarse. Il va chercher celui que personne n’attendait, celui qui faisait peur. Il le ramène. Pendant « toute une année », ils travaillent ensemble, patiemment.

Et puis cette dernière ligne, comme jetée en passant : « c’est à Antioche que, pour la première fois, les disciples reçurent le nom de chrétiens ». Un nom nouveau. Pas choisi par eux — donné par les autres, par ceux du dehors, qui regardent et qui nomment ce qu’ils voient. Le nom « chrétien » naît à la périphérie, pas au centre. Il naît là où les frontières ont été franchies. Qu’est-ce que cela dit de l’identité que Dieu nous donne — toujours reçue, jamais possédée ?

Colloque — Seigneur, je voudrais avoir les yeux de Barnabé — ces yeux qui voient « la grâce à l’œuvre » avant de voir les problèmes. Je reconnais en moi cette tentation de ne parler qu’à ceux qui me ressemblent, de rester dans le cercle connu. Mais je vois aussi que tu travailles dans mes dispersions, dans ce que je n’ai pas choisi. Apprends-moi à reconnaître ta main là où je ne vois que désordre. Et donne-moi le courage du petit mot « aussi ».

Question pour la relecture : Dans ma vie en ce moment, quelle est la frontière — intérieure ou extérieure — que l’Esprit me pousse à franchir, et que je n’ose pas encore traverser ?

🕊️ Psaume — Ps 86 (87), 1-3, 4-5, 6-7

Lire le texte — Ps 86 (87), 1-3, 4-5, 6-7

Elle est fondée sur les montagnes saintes. Le Seigneur aime les portes de Sion plus que toutes les demeures de Jacob. Pour ta gloire on parle de toi, ville de Dieu ! « Je cite l’Égypte et Babylone entre celles qui me connaissent. » Voyez Tyr, la Philistie, l’Éthiopie : chacune est née là-bas. Mais on appelle Sion : « Ma mère ! » car en elle, tout homme est né. C’est lui, le Très-Haut, qui la maintient. Au registre des peuples, le Seigneur écrit : « Chacun est né là-bas. » Tous ensemble ils dansent, et ils chantent : « En toi, toutes nos sources ! »

✝️ Évangile — Jn 10, 22-30

Lire le texte — Jn 10, 22-30

On célébrait la fête de la dédicace du Temple à Jérusalem. C’était l’hiver. Jésus allait et venait dans le Temple, sous la colonnade de Salomon. Les Juifs firent cercle autour de lui ; ils lui disaient : « Combien de temps vas-tu nous tenir en haleine ? Si c’est toi le Christ, dis-le nous ouvertement ! » Jésus leur répondit : « Je vous l’ai dit, et vous ne croyez pas. Les œuvres que je fais, moi, au nom de mon Père, voilà ce qui me rend témoignage. Mais vous, vous ne croyez pas, parce que vous n’êtes pas de mes brebis. Mes brebis écoutent ma voix ; moi, je les connais, et elles me suivent. Je leur donne la vie éternelle : jamais elles ne périront, et personne ne les arrachera de ma main. Mon Père, qui me les a données, est plus grand que tout, et personne ne peut les arracher de la main du Père. Le Père et moi, nous sommes UN. » – Acclamons la Parole de Dieu.

📘 Comprendre

Commentaire biblique — Abbé Léon Hamain

Situation

L’Evangile de Jean est un Evangile dont la structure nous paraît bien différente de la construction adoptée dans les trois autres Evangiles.

En effet, l’Evangile de Jean, entre un court Prologue (Jean, 1, 1 - 18), qui est la reprise d’une hymne primitive bien adaptée pour servir d’ouverture à la mission terrestre en Jésus du Verbe fait chair (la Parole de Dieu) , et un Epilogue (Jean, 21, 1 - 25), qui est un compte rendu d’apparition(s) du Christ ressuscité en Galilée, ajouté, semble-t-il, lors de la rédaction finale de l’Evangile, se divise en deux grandes parties :

  • LE LIVRE DES SIGNES, dans lequel , tout au long du ministère public de Jésus, nous assistons à la révélation qu’il nous donne de Dieu son Père par ses signes et ses paroles (Jean, 1, 19 - 12, 50),

  • LE LIVRE DE LA GLOIRE, long de huit chapitres (!), où Jésus, à ceux qui le reçoivent et l’accueillent, montre sa gloire en retournant au Père, à son “Heure”, passage qui se réalise dans sa mort, sa résurrection, son ascension, et le don de son Esprit ( Jean, 13, 1 - 20, 31).

Le Livre des signes, dans lequel se situe notre passage, est d’abord ainsi nommé parce qu’il se trouve ponctué par SEPT signes, tous IMPORTANTS de par leur sens, accomplis par Jésus du début à la fin de son ministère :

  • le changement de l’eau en vin à Cana (2, 1 - 11),
  • la guérison du fils d’un intendant royal à Cana (4, 46 - 54),
  • la guérison d’un infirme à la piscine de Bethesda (5, 1 - 11),
  • la multiplication des pains en Galilée (6, 1 - 15),
  • la marche sur la Mer de Galilée (6, 16 - 21),
  • la guérison d’un aveugle-né à Jérusalem (9),
  • la réanimation de Lazare, mort et mis au tombeau à Béthanie (11).

Cependant, dans la mesure où ces SEPT “signes” sont souvent plus ou moins longuement expliqués par des paroles ou des discours de Jésus, une autre répartition, plus précise, de ce Livre des signes, nous aide à mieux situer et donc mieux comprendre notre passage :

  • 1°) Les débuts de la Révélation de Jésus : de Jean-Baptiste à Jésus (1, 19 - 51), aboutissant au changement de l’eau en vin à Cana (2, 1 - 11), qui sert de transition avec la partie suivante,
  • 2°) Du premier signe de Cana (eau changée en vin) au deuxième signe de Cana (guérison du fils d’un intendant royal) (2 - 4), ce deuxième signe servant également de transition avec la 3ème partie (4, 46 - 54),
  • 3°) Jésus et les principales fêtes juives (5 - 10),
  • 4°) Jésus vit l’approche de son “Heure”, Heure de sa mort et de sa gloire (11, 1 - 12, 36),
  • 5°) Conclusion du Livre des signes sur le ministère de Jésus et résumé de sa prédication (12, 37 - 50).

Dans la 3ème partie du Livre des Signes, après s’être situé, face au Sabbat, suite à sa guérison du paralytique de la piscine de Bethesda, face à la Fête de la Pâque, dans son discours sur le pain de vie après avoir multiplié les pains et rejoint ses disciples en marchant sur la mer, puis face à la Fête des Tentes, en proclamant dans le Temple que lui seul donne l’eau vive et qu’il est la lumière du monde, Jésus nous est maintenant présenté à la Fête de la Dédicace du Temple de Jérusalem, qui a lieu trois mois après la Fête des Tabernacles ou des Tentes, Fête où il rencontre de nouveau beaucoup d’opposition à tout ce qu’il propose au nom de Dieu, et à tout ce qu’il déclare de lui-même.

De façon plus précise, ce chapitre 10, qui fait suite à la guérison de l’aveugle-né et à la critique acerbe lancée par Jésus à l’encontre des Pharisiens, a commencé par la continuation de cette critique en deux petites paraboles de Jésus, inséparables l’une de l’autre : celle de la Porte par laquelle ne passent ni les bandits ni les voleurs, celle du Berger qui passe par la porte, qui n’est pas un étranger, et donc que reconnaissent et suivent les brebis. (Jean, 10, 1 - 6)

Suivent trois explications ou interprétations de ces 2 petites paraboles :

  • Jean, 10, 7 -10 : JESUS EST LA PORTE DES BREBIS,
  • Jean 10, 11 - 18 : JESUS EST LE VRAI BERGER,
  • Jean, 10, 26 - 30 : REPRISE DU THEME DES BREBIS, thème commun aux deux petites paraboles, dans le contexte de la violente opposition que rencontre Jésus lors de cette Fête de la Dédicace (notre passage).

Message

Une fois de plus, à l’occasion de cette Fête de la Dédicace, Jésus va s’en attribuer le sens, lorsqu’il précisera que c’est lui que le Père a “consacré” (10, 36).

Dans cette page, le procès de Jésus devant les Juifs, qui se déroule, en fait, depuis le chapitre 5 de l’Evangile de Jean, est bien en train de se continuer. Et les adversaires de Jésus le somment de dire qui il est vraiment, de façon à pouvoir l’accuser devant les autorités : va-t-il déclarer ouvertement qu’il est le Christ-Messie ? Pour toute réponse, Jésus fait appel au témoignage de ses oeuvres. Mais seuls ceux que le Père lui a donnés, et qui font partie de ses brebis, sont à même de le comprendre. Ce qui veut dire que c’est seulement par la foi en Jésus que l’on peut discerner le sens profond de ses oeuvres.

Toutefois, Jésus,en affirmant que lui et le Père ne font qu’un, va se faire accuser de blasphème et menacer de lapidation, parce que “lui qui n’est qu’un homme, il se fait Dieu” (10, 31 - 33). Notre attachement à Jésus est donc réexpliqué ici par l’image du troupeau, dont il est le Pasteur, et auquel appartiennent ceux qui croient en lui : ses brebis, Jésus les connaît, elles marchent à sa suite, il leur donne vie éternelle, et personne ne peut les lui arracher, parce que ce serait les arracher de la main du Père, ce qui est impossible. C’est pour cela qu’avec Jésus, ses brebis, inséparables de lui, ont l’assurance de la vie éternelle. Et ainsi se manifeste l’unité totale de Jésus avec le Père (10, 26 - 30).

Decouvertes

La Fête de la Dédicace avait lieu trois mois après la Fête des Tabernacles pour commémorer la restauration et la redédicace du Temple après la victoire de Judas Maccabée sur l’armée d’Antiochus IV (1 Maccabées, 4, 36 - 59 et 2 Maccabées, 1, 9. 18 et 10, 1 - 8)

A la question concernant sa messianité, Jésus a déjà répondu lors de sa rencontre avec la Samaritaine en Jean, 4, 26. Il a, de même, déclaré à l’aveugle-né qu’il venait de guérir, en Jean, 9, 35, qu’il est le Fils de l’homme. De son côté, Pierre avait affirmé devant les autres disciples que Jésus est le Saint de Dieu, et qu’il a les paroles de la vie éternelle (Jean, 6, 65 - 69).

L’auditoire dont il est question dans notre texte se refuse à mettre sa foi en Jésus, tandis que pour ceux qui croient en Jésus, et sont ainsi capables de comprendre ses paroles, le Bon Pasteur, qu’il est, tient lieu de Fête des Tabernacles et de Fête de la Dédicace.

Au verset 28, Jésus se déclare le protecteur absolu de ses brebis, qui lui ont fait confiance, et, comme elles lui appartiennent, personne ne pourra les séparer de lui.

A plusieurs reprises, Jésus a répété que nous lui avons été donnés par le Père (Jean, 6, 32 et 17, 2. 24).

Prolongement

Déjà, à la fin de son discours sur le pain de vie (Jean, 6, 60 - 71), Jésus avait déclaré : “Personne ne peut venir à moi si cela ne lui est donné par le Père” (Jean, 6, 65, et aussi 6, 37 - 39).

Notre foi est accueil de ce don que le Père fait de nous à Jésus, son Fils.

🙏 Seigneur Jésus, nous sommes ceux que le Père t’a donnés, nous t’appartenons, nous sommes ton troupeau, saisis et attachés à toi, qui es notre seule force et notre seule défense : augmente ma foi en ta puissance de salut, en ce “mystère” de ce don réciproque de nous-mêmes, qui existe entre le Père et toi, et garde-moi toujours attaché à toi de façon inébranlable, avec cette capacité de traduire cette unité avec toi, à travers tous mes actes et toutes mes paroles. AMEN.

Éclairage exégétique — Synthèse IA

Le passage de Jean 10, 22-30 se situe dans un cadre liturgique et architectural précis que l’évangéliste note avec soin : la fête de la Dédicace (ta egkainia), que nous connaissons sous le nom de Hanoukka, commémorant la purification du Temple par Judas Maccabée en 164 av. J.-C. après la profanation d’Antiochus IV Épiphane (1 M 4, 36-59). La mention « c’était l’hiver » (cheimôn èn) n’est pas un simple détail météorologique : le terme cheimôn signifie aussi « tempête », et plusieurs commentateurs, dont Raymond Brown, y voient une double entente johannique évoquant le climat d’hostilité qui entoure Jésus. La colonnade de Salomon (stoa tou Solomôntos), portique couvert situé sur le flanc est du Temple, est le lieu où Jésus « allait et venait » (periepatei) — un verbe qui dans le quatrième Évangile connote souvent une liberté souveraine (cf. Jn 7, 1 ; 11, 54). Jésus ne fuit pas, il se meut librement dans l’espace sacré qu’il revendiquera bientôt comme la maison de son Père.

La question des Juifs — « Combien de temps vas-tu nous tenir en haleine ? » (heôs pote tèn psychèn hèmôn aireis) — est ambiguë en grec : l’expression peut signifier « tenir notre âme en suspens » (d’où « nous tenir en haleine ») ou, plus agressivement, « nous enlever la vie/le souffle ». Cette ambiguïté est probablement voulue par Jean, qui excelle dans les doubles sens (amphibolia). La demande « dis-le nous ouvertement » (parrèsia) fait écho à une exigence récurrente dans le quatrième Évangile (cf. Jn 7, 4.13.26 ; 11, 14 ; 16, 25.29) : la parrèsia, la franchise publique, le parler sans voile. Or Jésus a déjà parlé avec parrèsia — c’est précisément ce que sa réponse leur rappelle : « Je vous l’ai dit, et vous ne croyez pas. » Le problème n’est pas un défaut de révélation mais un défaut de réception. La christologie johannique est une christologie de la manifestation permanente — le Logos n’a jamais cessé de se révéler — face à laquelle l’incroyance n’est pas ignorance mais refus.

La réponse de Jésus déplace immédiatement le terrain du discours vers celui de l’œuvre : « Les œuvres (ta erga) que je fais, moi, au nom de mon Père, voilà ce qui me rend témoignage. » Dans la théologie johannique, les erga — guérisons, signes, paroles — ne sont pas de simples preuves miraculeuses mais des manifestations de l’agir même du Père à travers le Fils (cf. Jn 5, 17.19-20 ; 14, 10). Le terme martyrei (« rend témoignage ») inscrit les œuvres dans le registre judiciaire qui structure tout l’Évangile de Jean comme un grand procès (rîb) entre Dieu et le monde. Jésus ne cherche pas à convaincre par raisonnement mais renvoie à l’évidence de la manifestation divine. Cyrille d’Alexandrie, dans son Commentaire sur l’Évangile de Jean (Livre VII), insiste sur ce point : les œuvres du Christ ne sont pas celles d’un simple prophète agissant par délégation, mais celles du Fils qui opère en son propre nom, identique à celui du Père — ce qui fonde la revendication christologique qui culmine au v. 30.

Le motif pastoral — « vous n’êtes pas de mes brebis » (ouk este ek tôn probatôn tôn emôn) — relie directement ce passage au discours du Bon Pasteur (Jn 10, 1-18) qui le précède. L’expression ek tôn probatôn avec la préposition ek indique une appartenance d’origine : il ne s’agit pas simplement de ne pas suivre, mais de ne pas être « issu de » ce troupeau. Ceci soulève un débat exégétique de première importance, lié à la prédestination johannique. Augustin, dans son Tractatus in Iohannis Evangelium (Tract. XLVIII), y lit une doctrine forte de l’élection divine : les brebis sont « données » par le Père au Fils (ho Patèr ho dedôken moi) avant même qu’elles ne croient, et leur foi est la conséquence, non la cause, de cette donation. Cette lecture augustinienne sera fondatrice pour la théologie occidentale de la grâce. D’autres exégètes, comme Rudolf Schnackenburg, nuancent en soulignant que chez Jean, le refus de croire relève aussi d’une responsabilité morale (cf. Jn 3, 19-21 : « les hommes ont préféré les ténèbres à la lumière ») — la tension entre élection et liberté n’est pas résolue mais maintenue.

Les versets 27-29 déploient une triple assurance d’une densité théologique extraordinaire : les brebis écoutent (akouousin), Jésus les connaît (ginôskô), elles le suivent (akolouthousin) ; il leur donne la vie éternelle (zôèn aiônion), elles ne périront jamais (ou mè apolôntai eis ton aiôna), et personne ne les arrachera (harpazein) ni de la main du Fils ni de la main du Père. Le verbe harpazein (arracher, ravir par la force) évoque le loup qui « ravit » les brebis en Jn 10, 12, mais aussi, plus largement, toute puissance hostile — la mort, le péché, le diable. La double mention de la « main » (cheir) — celle de Jésus (v. 28) et celle du Père (v. 29) — crée un parallélisme qui prépare directement la déclaration finale. Jean Chrysostome, dans ses Homélies sur l’Évangile de Jean (Hom. LXI), commente cette image avec force : les brebis sont tenues dans une double étreinte, celle du Fils et celle du Père, et cette double garde est en réalité une seule garde, puisque Père et Fils sont un. Il souligne que Jésus ne dit pas « personne ne les arrachera de la main de Dieu » mais distingue d’abord « ma main » puis « la main du Père », précisément pour que la conclusion d’unité ne soit pas une confusion des personnes.

La déclaration finale — Egô kai ho Patèr hen esmen (« Le Père et moi, nous sommes UN ») — est l’un des sommets christologiques du Nouveau Testament. Le neutre hen (un, une seule chose) et non le masculin heis (un seul) est théologiquement décisif : Jésus ne dit pas « nous sommes une seule personne » (ce qui serait du modalisme, hérésie qui confond les personnes divines) mais « nous sommes une seule réalité », c’est-à-dire une seule substance, une seule nature divine. Cette distinction grammaticale sera abondamment exploitée par les Pères lors des controverses trinitaires. Grégoire de Nazianze, dans son Discours théologique (Oraison 31, 14), formule la règle avec une clarté mémorable : « Le hen se rapporte à la nature, le esmen (nous sommes, au pluriel) se rapporte aux personnes. » L’unité n’abolit pas la distinction, la distinction ne rompt pas l’unité. Ce verset deviendra la pierre angulaire du dogme trinitaire défini à Nicée (325) et Constantinople (381).

L’intertextualité avec la fête de la Dédicace enrichit considérablement la lecture. Hanoukka célébrait la victoire sur l’idolâtrie et la restauration du culte vrai dans le Temple purifié. Or Jésus, dans le quatrième Évangile, est lui-même le Temple nouveau (Jn 2, 19-21) : celui en qui habite la plénitude de la divinité. La fête commémore une dédicace architecturale ; Jésus révèle la dédicace ontologique — le Père présent dans le Fils, le Fils présent dans le Père (cf. Jn 14, 10-11). Les interlocuteurs de Jésus cherchent un Messie politique, un nouveau Judas Maccabée libérateur ; Jésus offre une révélation qui excède infiniment leurs catégories : non pas un envoyé de Dieu parmi d’autres, mais celui qui partage l’être même du Père. La réponse au « dis-le nous ouvertement » est plus ouverte qu’ils ne pouvaient l’imaginer — et c’est précisément cette ouverture radicale qui provoque, au verset suivant (v. 31), la tentative de lapidation. Le scandale n’est pas l’obscurité du message mais son excès de lumière.

🔥 Contempler

Grâce à demander : Seigneur, donne-moi d’entendre ta voix au milieu du bruit de mes questions, et de me laisser tenir dans ta main au lieu de vouloir te tenir dans la mienne.

Composition de lieu — C’est l’hiver à Jérusalem. Il fait froid. Le Temple est immense, lumineux de ses pierres blanches, mais le vent souffle sous la colonnade de Salomon — ce long portique couvert où l’on marche pour se protéger. Jésus « va et vient ». Il n’est pas assis à enseigner, il marche. Et des hommes « font cercle autour de lui ». Sens la tension physique de cette scène — l’encerclement, la pression, le froid, le bruit des voix qui s’élèvent. On célèbre la Dédicace, la fête de la lumière retrouvée dans le Temple. L’ironie est terrible : la vraie lumière est là, et on ne la voit pas.

Méditation — « Combien de temps vas-tu nous tenir en haleine ? » La question semble légitime, presque sympathique. On veut savoir. On veut une réponse claire. « Si c’est toi le Christ, dis-le nous ouvertement ! » Mais écoute bien la réponse de Jésus : « Je vous l’ai dit, et vous ne croyez pas. » Le problème n’est pas le manque d’information. C’est le manque d’écoute. Jésus ne se dérobe pas — il a parlé, il a agi, « les œuvres que je fais au nom de mon Père, voilà ce qui me rend témoignage ». Mais on veut un mot, une étiquette, une définition qu’on puisse saisir et contrôler. On veut enfermer Jésus dans une catégorie. Et toi — quand tu pries, est-ce que tu cherches une réponse à saisir, ou est-ce que tu te laisses saisir par une Présence ?

Puis vient ce passage extraordinaire sur les brebis. « Mes brebis écoutent ma voix ; moi, je les connais, et elles me suivent. » Trois verbes, dans cet ordre : écouter, être connu, suivre. Pas comprendre — écouter. Pas se connaître soi-même — être connu. Pas décider — suivre. Il y a quelque chose de profondément passif ici, au sens noble : se laisser faire. La brebis n’a pas besoin de tout comprendre du berger. Elle reconnaît un timbre, une inflexion, une présence familière. Quand as-tu, pour la dernière fois, reconnu cette voix — non pas dans des idées claires, mais dans une motion intérieure, une attirance, un goût de paix ?

Et puis cette image finale, saisissante : « personne ne les arrachera de ma main ». La main. Celle du Père, celle du Fils — la même. « Le Père et moi, nous sommes UN. » Jésus ne donne pas une définition théologique — il dit une intimité. Et il dit que tu es dedans. « Personne ne peut les arracher de la main du Père. » Pas même toi. Pas même tes doutes, tes fuites, tes hivers. Il y a dans cette parole quelque chose de vertigineux : ta sécurité ne dépend pas de la force de ta prise, mais de la force de la sienne. Laisse cette image te travailler — toi, tenu dans une main que rien ne desserre.

Colloque — Jésus, je suis souvent comme ceux qui te font cercle — je veux des réponses claires, des certitudes, du solide. Et toi, tu me réponds par une voix à écouter, par une main qui tient. Pardonne-moi de vouloir te saisir au lieu de me laisser saisir. Je ne comprends pas tout. Il fait froid parfois dans ma prière, comme cet hiver sous la colonnade. Mais si tu dis que personne ne m’arrachera de ta main — alors je reste. Même sans comprendre. Apprends-moi à être ta brebis, simplement.

Question pour la relecture : À quel moment de ma prière aujourd’hui ai-je senti quelque chose de la voix du berger — même fugacement — et qu’est-ce que cette voix me disait ?

🙏 Prier

Père, Toi dont la main tient toutes choses, je te rends grâce pour ce temps pascal où tu m’apprends que la dispersion peut devenir mission, que le froid de l’hiver n’éteint pas ta Présence, que les frontières que je crois infranchissables sont déjà franchies par ton Esprit.

Donne-moi les yeux de Barnabé pour voir ta grâce à l’œuvre, donne-moi l’oreille de tes brebis pour reconnaître ta voix, donne-moi la confiance de me savoir tenu dans ta main — cette main que rien ne desserre.

Je ne te demande pas de tout comprendre. Je te demande de rester dans l’écoute, dans cet « aussi » qui ouvre, qui déborde, qui ose. Que mon nom de chrétien ne soit pas un titre que je porte, mais une vie que les autres reconnaissent en me voyant.

Toi qui es UN avec le Fils, tiens-moi. Tiens-nous. Amen.

🎧 Méditer avec Prier en chemin · 12 min d’oraison guidée avec l’évangile du jour

La prière personnelle est un trésor. Mais la foi se vit aussi ensemble.