S. Nérée et S. Achille, martyrs ; S. Pancrace, martyr
6ème Semaine du Temps Pascal — Mardi 12 mai 2026 · Année A · blanc
🎧 Méditer avec Prier en chemin · 12 min d’oraison guidée
📖 1ère lecture — Ac 16, 22-34 ↗
Lire le texte — Ac 16, 22-34
En ces jours-là, dans la ville de Philippes, la foule se déchaîna contre Paul et Silas. Les magistrats ordonnèrent de leur arracher les vêtements pour leur donner la bastonnade. Après les avoir roués de coups, on les jeta en prison, en donnant au geôlier la consigne de les surveiller de près. Pour appliquer cette consigne, il les mit tout au fond de la prison, avec les pieds coincés dans des blocs de bois. Vers le milieu de la nuit, Paul et Silas priaient et chantaient les louanges de Dieu, et les autres détenus les écoutaient. Tout à coup, il y eut un violent tremblement de terre, qui secoua les fondations de la prison : à l’instant même, toutes les portes s’ouvrirent, et les liens de tous les détenus se détachèrent. Le geôlier, tiré de son sommeil, vit que les portes de la prison étaient ouvertes ; croyant que les détenus s’étaient évadés, il dégaina son épée et il était sur le point de se donner la mort. Mais Paul se mit à crier d’une voix forte : « Ne va pas te faire de mal, nous sommes tous là. » Ayant réclamé de la lumière, le geôlier se précipita et, tout tremblant, se jeta aux pieds de Paul et de Silas. Puis il les emmena dehors et leur demanda : « Que dois-je faire pour être sauvé, mes seigneurs ? » Ils lui répondirent : « Crois au Seigneur Jésus, et tu seras sauvé, toi et toute ta maison. » Ils lui annoncèrent la parole du Seigneur, ainsi qu’à tous ceux qui vivaient dans sa maison. À l’heure même, en pleine nuit, le geôlier les emmena pour laver leurs plaies. Aussitôt, il reçut le baptême avec tous les siens. Puis il fit monter chez lui Paul et Silas, il fit préparer la table et, avec toute sa maison, il laissa déborder sa joie de croire en Dieu. – Parole du Seigneur.
🎙️ Quand la louange fait tomber les chaînes (J331 · matin)
📘 Comprendre
Commentaire biblique — Abbé Léon Hamain
Situation
Le Livre des Actes des Apôtres, écrit au cours des années 80 et après l’Evangile de Luc, dont il constitue la suite et un 2ème tome, nous offre le récit, unique dans tout le Nouveau Testament, du passage du message chrétien de la Palestine rurale au monde méditerrranéen gréco-latin fort urbanisé. Il a donc pour auteur celui qui a écrit l’Evangile dit de Luc, et il est dédicacé au même “Théophile”.
Les spécialistes demeurent néanmoins fortement divisés sur l’attribution ou non de ce livre à Luc, le companion Antiochien de Paul (Colossiens, 4, 14 et Philémon, 23), qui, depuis une antiquité très ancienne, est considéré comme l’auteur de ce Livre des Actes, en raison particulièrement d’un certain nombre de passages de ce Livre où il raconte les événements en cours en employant le pluriel “Nous” (Actes, 15, 36 - 18, 28).
Il existe, en effet, de grandes différences entre le portrait de Paul, dans les Actes des Apôtres, et celui que l’on déduit d’une lecture attentive des lettres authentiques de Paul, et cela au point que l’on se demande comment Luc, s’il a été vraiment un companion de Paul et a écrit les Actes, ait pu brosser un tableau de l’apôtre Paul si différent de celui que nous découvrons par ailleurs. Même si l’attribution à Luc de ce Livre, et de l’Evangile qui le précède, semble demeurer la moins mauvaise hypothèse, on ne parvient pas à rendre compte d’une telle différence dans la présentation de la personnalité et des idées de l’apôtre Paul.
Ce Livre des Actes commence avec une introduction sur les tout premiers débuts de la communauté écclésiale (1, 1 - 26), puis il nous décrit la mission à Jérusalem (2, 1 - 5, 42), suivie de la mission au-delà de Jérusalem et de la Palestine même (réalisée pas les Héllénistes Juifs devenus chrétiens, puis suite à la conversion de Saül de Tarse, devenu Paul, une mission de Pierre auprès de païens et en terre païenne, le premier voyage de Paul et les problèmes liés à l’entrée de païens en grand nombre dans l’Eglise, dont a dû traiter l’Assemblée de Jérusalem : 6, 1 - 15, 33), enfin le rapprochement progressif de Paul vers Rome, où se termine le récit des Actes, après sa mission en Europe et à Ephèse, et son retour à Jérusalem où il est arrêté dans le Temple (15, 36 - 28, 31).
Une autre manière d’analyser le contenu des Actes des apôtres est d’en suivre le déroulement à la façon d’un drame en 4 actes : - ACTE 1 : L’Eglise à Jérusalem (2, 1 - 7, 60), - ACTE 2 : L’Eglise dispersée, en Samarie et à Antioche (8, 1 - 12, 25), - ACTE 3 : Paul le missionnaire (13, 1 - 21, 16), - ACTE 4 (Paul le prisonnier (21, 17 - 28, 31).
Selon cette présentation, nous en sommes maintenant dans l’ACTE 3, qui se déploie en 4 scènes : 1er voyage missionnaire de Paul (13, 1 - 14, 28), L’Assemblée apostolique de Jérusalem (15, 1 - 35), 2ème voyage missionnaire de Paul (15, 36 - 18, 23), 3ème voyage missionnaire de Paul (18, 24 - 21, 16).
Mais, si nous suivons la première répartition indiquée plus haut, notre passage se trouve dans la dernière partie des Actes (15, 36 - 28, 31), qu’on pourrait, selon cette division du Livre, intituler “le chemin de Paul jusqu’à Rome”. En effet, désormais, il n’y sera plus question que de Paul, que nous allons suivre dans son 2ème et son 3ème grands voyages missionnaires, sa captivité en Palestine, et son voyage maritime de prisonnier jusque Rome. Si bien que tout cet ensemble constitue ce qu’on appelle les Actes de Paul.
Nous le rejoignons ici au cours de son 2ème grand voyage missionnaire, pour lequel il a pris Silas comme compagnon, car il s’est querellé avec Barnabé, qui voulait emmener avec eux Jean-Marc, qui n’avait pas su les accompagner jusqu’au bout de leur premier voyage commun. Paul a donc pris un chemin différent de celui de Barnabé, et c’est par la terre, et en sens inverse, qu’il s’en est allé, avec l’intention de rendre visite aux communautés fondées lors de sa première mission. Sa première étape a, de ce fait, été Derbé.
Cependant, Paul va être empêché, à plusieurs reprises, de suivre son itinéraire prévu, difficultés qu’il interprète positivement comme des appels de l’Esprit de Jésus. Il a ainsi traversé le pays des Galates, et suite à une vision, il est passé en Macédoine, à Philippes, où il a commencé par fonder une petite communauté dans la maisonnée de Lydie. Mais, quelques jours plus tard, après que Paul ait chassé le démon d’une jeune esclave qui les poursuivait en criant qu’ils annonçaient le salut qui vient de Dieu, toute la ville se trouve en effervescence.
Message
Cela semble aller bien mal pour Paul et Silas. Les voici au cachot après avoir subi la bastonnade en public.
Mais cette situation très peu confortable n’empêche pas Paul et Silas, tout entravés qu’ils soient, de chanter avec une foi rayonnante les louanges de Dieu, de Dieu qui leur répond par un tremblement de terre qui les libère, ainsi que tous les autres prisonniers.
Bien loin de s’enfuir, nos deux apôtres saisissent l’occasion, en ne quittant pas leur cachot, de convertir le geôlier ébranlé par ce signe et ces hommes peu ordinaires qui sont restés là, et de fonder chez lui une deuxième communauté : après lui avoir annoncé le message fondamental de Jésus qui est Sauveur par son enseignement, son engagement d’obéissance jusqu’au bout, sa mort, sa résurrection et son envoi de l’Esprit, ils lui confèrent le baptême, ainsi qu’à toute sa maisonnée.
Decouvertes
A remarquer le talent de “conteur” de Luc, qui nous fait vivre de façon très concrète tous ces événements, et nous dépeint tous ces acteurs en détail, au point que nous avons l’impression d’être vraiment à Philippes avec Paul et Silas.
L’emprisonnement de Paul et Silas rappelle étrangement celui de Pierre à Jérusalem, suivi également d’une libération aussi miraculeuse (Actes, 12, 1 - 10). Dans les deux cas, l’insistance est fortement accentuée sur les précautions prises pour empêcher toute évasion, et souligner, par contraste, le caractère miraculeux de la libération. A remarquer, à cette occasion, que, dans les Actes, les principaux événements vécus ou accomplis par Pierre le sont tout autant par Paul.
Comme dans le cas du centurion Corneille (Actes, 10, 48), celui de Lydie (16, 15), plus tard celui de Crispus à Corinthe (18, 8), le geôlier est ici baptisé ainsi que tous ceux qui vivent sous son toit. Souvent, dans les Actes, il est fait mention que les chrétiens se réunissent en petites communautés de ce genre.
De même que Lydie a insisté pour que Paul et Silas demeurent chez elle, ainsi le geôlier célèbre sa rencontre de Jésus dans sa conversion par un repas de fête où il invite Paul et Silas.
Dans les quelques lignes qui se trouvent juste avant notre passage de ce jour, au verset 18, Paul avait chassé le démon de la petite esclave qui les harcelait de ses cris, au Nom de Jésus, Jésus qui continue d’agir, car c’est toujours sa propre mission qui se déroule dans la puissance de son Esprit, et à travers l’engagement de foi et le témoignage de ses disciples et apôtres.
Prolongement
Ce qui compte d’abord, c’est que la Bonne Nouvelle de Jésus soit annoncée (Philippiens, 1, 18). Pour Paul, c’est une nécessité (relire 1 Corinthiens, 9, 16 - 23). Ce séjour dans la prison de Philippes est, pour Paul et Silas, l’occasion à saisir - et saisie - pour témoigner, devant les autres prisonniers et le geôlier, que Jésus est le Seigneur.
Bien loin de tirer profit de la liberté qui leur advient par l’événement miraculeux du tremblement de terre, ils restent là patiemment à attendre le geôlier, qu’ils protègent contre lui-même (car il aurait été mis à mort si ses prisonniers s’étaient enfuis). Et leur attitude devient ainsi un signe pour ce geôlier qui se convertit dans la joie.
L’annonce de Jésus Crucifié, Ressuscité, et Sauveur, est-ce d’abord cela qui compte dans notre vie, et à travers les lieux où nous avons à manifester notre expérience de croyants ?
Seigneur Jésus, de même que, tout au long de ton ministère terrestre, tu n’as cessé de te rendre disponible à tout appel et à toute situation rencontrés, pour y annoncer la venue avec toi du Règne définitif de Dieu, tu nous demandes désormais, en nous donnant la force de ta présence en nous par ton Esprit Saint, de saisir toute occasion pour témoigner de ton message et de ton action de salut pour tous les hommes et toutes les femmes de notre temps : ouvre mon être tout entier à cette attention à tout frère ou toute soeur qui te cherche, aide-moi à discerner chaque moment favorable pour proclamer ton Nom dans l’ordinaire de mon existence quotidienne et de toutes mes relations. AMEN.
27.05.2003.
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🙏 Seigneur Jésus, de même que, tout au long de ton ministère terrestre, tu n’as cessé de te rendre disponible à tout appel et à toute situation rencontrés, pour y annoncer la venue avec toi du Règne définitif de Dieu, tu nous demandes désormais, en nous donnant la force de ta présence en nous par ton Esprit Saint, de saisir toute occasion pour témoigner de ton message et de ton action de salut pour tous les hommes et toutes les femmes de notre temps : ouvre mon être tout entier à cette attention à tout frère ou toute soeur qui te cherche, aide-moi à discerner chaque moment favorable pour proclamer ton Nom dans l’ordinaire de mon existence quotidienne et de toutes mes relations. AMEN.
Éclairage exégétique — Synthèse IA
L’épisode de Philippes occupe une place stratégique dans le récit lucanien des Actes. Philippes est la première ville d’Europe où Paul prêche (Ac 16, 12), colonie romaine peuplée de vétérans de la guerre civile, fière de son statut juridique privilégié — détail qui éclaire la suite : les magistrats (en grec stratègoi, traduisant le latin praetores ou duumviri) y exercent une autorité jalouse de l’ordre public romain. Luc compose ce récit selon une structure tripartite habile : la violence injuste subie (v. 22-24), la prière nocturne des apôtres et le séisme libérateur (v. 25-26), enfin la conversion du geôlier et de sa maisonnée (v. 27-34). L’arrière-plan littéraire évoque les récits de délivrance miraculeuse de prison déjà présents dans Actes (Pierre en 5, 19 et 12, 6-11), mais Luc en retourne ici l’enjeu : la libération physique n’est plus la finalité, elle devient l’occasion d’une libération spirituelle pour le geôlier païen.
Le détail des vêtements arrachés et de la bastonnade (rhabdizein, frapper de verges) revêt une gravité particulière : Paul, citoyen romain, subit un châtiment légalement interdit aux citoyens, ce qu’il fera valoir le lendemain (v. 37). Luc souligne ainsi l’illégalité de la persécution. Le geôlier les enferme « tout au fond de la prison » (esōtéran phulakèn, la prison intérieure) et fixe leurs pieds dans le xulon, instrument de torture qui maintenait les jambes écartées dans une position douloureuse — terme que la Septante employait déjà pour les souffrances de Job et de Jérémie. Le décor est volontairement extrême pour mettre en relief le contraste avec la prière chantée qui s’élève « vers le milieu de la nuit ».
Le verbe employé pour la prière de Paul et Silas, humneō (chanter des hymnes), retient l’attention : c’est le même verbe utilisé par les Synoptiques pour le chant de Jésus à la dernière Cène (Mc 14, 26). Jean Chrysostome, dans ses Homélies sur les Actes des Apôtres (Hom. 36), insiste précisément sur ce point : « Ils ne dormaient pas, ils ne s’affligeaient pas, mais ils passaient la nuit en prière. La prison était devenue une église. » Pour Chrysostome, la liberté intérieure des apôtres, manifestée dans le chant nocturne, fait éclater les chaînes avant même que Dieu n’ébranle les fondations. Bède le Vénérable, dans son Expositio Actuum Apostolorum, voit dans le tremblement de terre une figure de la pénitence : ce qui ébranle les fondations de la prison ébranle aussi le cœur du geôlier, et l’ouverture des portes annonce l’ouverture des cœurs.
La question du geôlier — « Que dois-je faire pour être sauvé ? » (ti me dei poiein hina sōthō) — est l’une des plus denses du Nouveau Testament. Elle reprend mot pour mot la question de la foule à la Pentecôte (Ac 2, 37) et celle du jeune homme riche à Jésus (Lc 18, 18). La réponse de Paul condense le kérygme : « Crois au Seigneur Jésus, et tu seras sauvé, toi et toute ta maison. » L’extension du salut à la maisonnée (oikos) reflète une réalité sociale antique où le chef de famille engageait juridiquement et religieusement l’ensemble de son foyer ; c’est un point débattu en exégèse historique : ce verset a été un des arguments classiques en faveur de la pratique du baptême des nourrissons, défendue par Joachim Jeremias contre Kurt Aland, sans qu’on puisse trancher avec certitude sur la composition réelle de cette oikia.
Le geôlier, encore tremblant, accomplit aussitôt un double geste qui dessine une typologie sacramentelle : il lave les plaies des apôtres, puis reçoit lui-même l’eau du baptême. Augustin, commentant ce passage dans son Sermon 175, souligne ce chiasme : « Il a lavé pour être lavé ; il a soigné les blessures du Christ dans ses témoins, et le Christ a soigné les blessures de son âme. » Le repas qui suit, mentionné avec sobriété — « il fit préparer la table » (paretheken trapezan) —, possède une résonance eucharistique manifeste : Luc emploie pour la joie un terme rare, ēgalliasato panoiki (il exulta avec toute sa maison), qui rappelle l’allégresse messianique du Magnificat. L’épisode se clôt ainsi sur une scène quasi-liturgique : nuit, baptême, repas, joie débordante.
Théologiquement, ce récit est un sommet de la théologie pascale lucanienne : la Résurrection se prolonge dans l’expérience missionnaire en transformant les lieux de mort en lieux de vie. La prison, espace de l’enfermement et du jugement humain, devient le lieu de la révélation et du salut. Le séisme rappelle celui du matin de Pâques (Mt 28, 2) : la Pâque continue d’ébranler les fondations du monde. Le passage articule remarquablement les deux versants du salut : libération objective (Dieu agit, les portes s’ouvrent) et conversion subjective (le geôlier croit et se laisse baptiser). Pour les premiers lecteurs chrétiens, souvent eux-mêmes confrontés à la prison ou à la persécution, ce récit était une promesse : le Christ ressuscité reste à l’œuvre dans les ténèbres mêmes.
🔥 Contempler
Grâce à demander : Seigneur, donne-moi de pouvoir chanter dans mes nuits, et de reconnaître ta présence là où tout semble verrouillé.
Composition de lieu — Descends avec Paul et Silas tout au fond de la prison de Philippes. L’odeur d’humidité, la pierre froide contre le dos meurtri par la bastonnade, les pieds « coincés dans des blocs de bois ». L’obscurité presque totale. Vers minuit, deux voix s’élèvent — pas des gémissements, mais des psaumes. Autour, dans les autres cellules, des prisonniers tendent l’oreille : « les autres détenus les écoutaient ». Puis la terre tremble. Le bruit des chaînes qui tombent. Les portes qui battent. Un homme tiré du sommeil, l’épée dégainée, prêt à mourir. Et une voix forte qui crie dans la nuit : « Ne va pas te faire de mal. »
Méditation — Ce qui frappe d’abord, c’est le décalage. Paul et Silas viennent d’être « roués de coups », humiliés publiquement, jetés au plus profond. Tout, dans leur situation, plaide pour le silence, le repli, la révolte muette. Et au lieu de cela : ils « priaient et chantaient les louanges de Dieu ». Ce chant n’est pas un héroïsme — c’est une habitude du cœur, une manière d’habiter la nuit. Les autres prisonniers « les écoutaient » : avant le tremblement de terre, il y a déjà eu une première secousse, plus discrète, qui a traversé la prison. Le chant a précédé le séisme.
Arrête-toi sur le geôlier. Il dort, fait son métier. Quand tout vacille, son premier réflexe est de se tuer — par honneur, par peur. C’est un homme qui ne sait vivre que par la consigne et la survie. Et voilà qu’une voix le retient : « nous sommes tous là ». Personne ne s’est enfui. La liberté donnée par le séisme n’a pas été utilisée pour fuir mais pour rester. Cette gratuité le retourne. Il « se précipite », « tout tremblant », et pose la seule question qui compte : « Que dois-je faire pour être sauvé ? » Toi, où es-tu dans cette scène ? Dans la cellule à chanter ? Dans la cellule à écouter chanter ? Au poste de garde, à veiller sur des consignes qui te tiennent debout sans te faire vivre ?
Et puis, regarde la fin : « il fit préparer la table », « il laissa déborder sa joie ». La nuit qui avait commencé par des coups se termine par un repas. Les plaies sont lavées — les siennes, celles de Paul et Silas, peut-être les siennes intérieures. Dieu n’a pas évité la prison, il y est descendu. Il n’a pas épargné les coups, il a fait chanter ceux qui les recevaient. Il agit du dedans, en transformant ce qui semblait perdu.
Colloque — Seigneur, je voudrais te dire mes prisons à moi. Pas les grandes, mais celles où je me retrouve coincé — un blocage dans une relation, une fatigue qui dure, une peur qui revient. J’ai du mal à chanter dans ces nuits-là. Je préfère râler, ou me taire, ou attendre que ça passe. Apprends-moi le chant de Paul et Silas, qui n’est pas un déni de la souffrance mais une manière de te donner la main dans le noir. Et fais de moi, parfois, le geôlier — celui qui se laisse réveiller par la liberté inattendue des autres.
Question pour la relecture : Quelle est la « prison » concrète où le Seigneur me demande aujourd’hui de chanter, plutôt que d’attendre d’en sortir ?
🕊️ Psaume — 137 (138), 1-2a, 2bc- 3, 7c- 8 ↗
Lire le texte — 137 (138), 1-2a, 2bc- 3, 7c- 8
De tout mon cœur, Seigneur, je te rends grâce : tu as entendu les paroles de ma bouche. Je te chante en présence des anges, vers ton temple sacré, je me prosterne. Je rends grâce à ton nom pour ton amour et ta vérité, car tu élèves, au-dessus de tout, ton nom et ta parole. Le jour où tu répondis à mon appel, tu fis grandir en mon âme la force. Ta droite me rend vainqueur. Le Seigneur fait tout pour moi ! Seigneur, éternel est ton amour : n’arrête pas l’œuvre de tes mains.
✝️ Évangile — Jn 16, 5-11 ↗
Lire le texte — Jn 16, 5-11
En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Je m’en vais maintenant auprès de Celui qui m’a envoyé, et aucun de vous ne me demande : “Où vas-tu ?” Mais, parce que je vous dis cela, la tristesse remplit votre cœur. Pourtant, je vous dis la vérité : il vaut mieux pour vous que je m’en aille, car, si je ne m’en vais pas, le Défenseur ne viendra pas à vous ; mais si je pars, je vous l’enverrai. Quand il viendra, il établira la culpabilité du monde en matière de péché, de justice et de jugement. En matière de péché, puisqu’on ne croit pas en moi. En matière de justice, puisque je m’en vais auprès du Père, et que vous ne me verrez plus. En matière de jugement, puisque déjà le prince de ce monde est jugé. » – Acclamons la Parole de Dieu.
🎙️ L’unité, sommet de l’amour (J235 · matin)
📘 Comprendre
Commentaire pastoral — Marie-Noëlle Thabut
L’Esprit De Vérité Vous Conduira Dans La Vérité Tout Entière
Avant de nous aventurer dans ce texte de saint Jean, il faut plus que jamais nous « habiller le cœur » (comme disait Saint-Exupéry) : en cette dernière soirée de sa vie terrestre, Jésus n’emploie pas le mot « Trinité » ; il fait beaucoup plus et beaucoup mieux : il nous introduit dans ce grand mystère, dans l’intimité même de la Trinité. Mais pour percevoir ce mystère d’amour et de communion, il faudrait que nous lui soyons accordés, que nous soyons nous-mêmes feu brûlant d’amour et de communion ; or, nous ressemblons plutôt à du bois trop vert mis au contact du feu : bien difficile de le faire « prendre ».
Ce que Jésus nous dit ici, entre autres choses, c’est que l’Esprit de Dieu, le feu, va venir en nous : il va s’installer au cœur du bois vert. Nous sommes encore dans le contexte du dernier repas de Jésus avec ses disciples, au soir du Jeudi saint : Jésus fait ses adieux et prépare ses disciples aux événements qui vont suivre. Il révèle le maximum de son mystère, mais il y a des choses qu’ils ne peuvent pas encore comprendre : « J’aurais encore beaucoup de choses à vous dire, mais pour l’instant vous n’avez pas la force de les porter ».
L’histoire de l’humanité, comme toute histoire humaine est celle d’un long cheminement. Comme nous, parents ou éducateurs, accompagnons ceux qui nous sont confiés dans leur éveil progressif, Dieu accompagne l’humanité dans sa longue marche. Tout au long de l’histoire biblique, Dieu s’est révélé progressivement à son peuple : ce n’est que peu à peu que le peuple élu a abandonné ses croyances spontanées pour découvrir toujours un peu mieux le vrai visage de Dieu. Mais ce n’est pas fini : la preuve, c’est la difficulté des propres disciples de Jésus à le reconnaître comme le Messie, tellement il était différent du portrait qu’on s’en était fait d’avance.
Et ce long chemin de découverte de Dieu n’est pas encore terminé, il n’est jamais terminé : il continuera jusqu’à l’accomplissement du projet de Dieu. Tout au long de ce cheminement, l’Esprit de vérité nous accompagne pour nous guider vers la vérité tout entière… La vérité semble bien être l’un des maîtres-mots de ce texte : à en croire ce que nous lisons, la vérité est un but et non pas un acquis : « L’Esprit de vérité vous guidera vers la vérité tout entière »… Cela devrait nous interdire de nous disputer sur des questions de théologie… puisqu’aucun de nous ne peut prétendre posséder la vérité tout entière !
D’autre part, elle n’est pas d’ordre intellectuel, elle n’est pas un savoir ; puisque, dans le même évangile de Jean, Jésus dit « je suis la Vérité ». Alors nous comprenons pourquoi dans le texte d’aujourd’hui, il emploie plusieurs fois le verbe « connaître » : « Ce qui va venir, il vous le fera connaître… il reprendra ce qui vient de moi pour vous le faire connaître ».
Invités À Entrer Dans L’Intimité Même De Dieu
En langage biblique on sait bien que « connaître » désigne une expérience de vie et non pas un savoir. À tel point que ce mot « Connaître », est celui qui est employé pour l’union conjugale. L’expérience de l’amour ne s’explique pas, on peut seulement la vivre et s’en émerveiller.
L’Esprit va habiter en nous, nous pénétrer, nous guider vers le Christ qui est la Vérité… alors, peu à peu, la révélation du mystère de Dieu ne nous sera plus extérieure : nous en aurons la perception intime : là encore, j’entends un écho des promesses des prophètes : « ils me connaîtront tous du plus grand au plus petit ».
Je reviens sur la phrase : « J’aurais encore beaucoup de choses à vous dire, mais pour l’instant vous n’avez pas la force de les porter. » Pourquoi les apôtres n’ont-ils pas « la force de les porter » ? Parce qu’ils n’ont pas encore reçu l’Esprit-Saint, semble-t-il. Cela veut dire que si nous désirons vraiment pénétrer un peu plus dans la connaissance des mystères de Dieu, il nous faut résolument invoquer l’Esprit-Saint.
Dernière remarque : « Ce qui va venir, il vous le fera connaître ». « Ce qui va venir »* :* n’attendons pas des révélations à la manière des voyants… il s’agit de beaucoup plus grand : c’est le grand projet de Dieu qui se réalise dans l’histoire humaine : ce que saint Paul appelle « le dessein bienveillant » et qui est, justement, l’entrée de l’humanité tout entière dans la vie intime de la Trinité. « Il reprendra ce qui vient de moi pour vous le faire connaître »* :* il n’est pas question, là non plus, de nous placer sur un plan intellectuel : ce ne sont pas les idées de Jésus qu’il va nous faire comprendre. C’est l’expérience même de sa vie qu’il va nous faire revivre à notre tour. Le cheminement même de l’homme-Jésus vécu avec l’Esprit-Saint devient le nôtre.
Les Tentations au désert, c’est l’Esprit d’amour qui lui permet de les surmonter ; c’est encore l’Esprit qui le conduit dans toute sa mission, qui inspire ses paroles et ses actes… qui lui donne l’audace des miracles… jusqu’à la dernière audace de l’abandon total à Gethsémani. C’est cela la vérité tout entière du Christ, celle vers laquelle nous cheminons à travers l’expérience de nos vies. C’est cet Esprit qui nous habite désormais et qui nous donne à notre tour toutes les audaces de la mission. On est loin d’un savoir intellectuel ! C’est à l’expérience même de l’intimité de Dieu que nous sommes invités…
Au fond, quand nous célébrons la Fête de la Trinité, nous ne contemplons pas de loin un mystère impénétrable, nous célébrons déjà la grande fête de la fin des temps : celle de l’entrée de l’humanité dans la Maison de Dieu.
Commentaire biblique — Abbé Léon Hamain
Situation
L’Evangile de Jean est un Evangile dont la structure nous paraît bien différente de la construction adoptée dans les trois autres Evangiles.
En effet, l’Evangile de Jean, entre un court Prologue (Jean, 1, 1 - 18), qui est la reprise d’une hymne primitive bien adaptée pour servir d’ouverture à la mission terrestre en Jésus du Verbe fait chair (la Parole de Dieu) , et un Epilogue (Jean, 21, 1 - 25), qui est un compte rendu d’apparition(s) du Christ ressuscité en Galilée, ajouté, semble-t-il, lors de la rédaction finale de l’Evangile, se divise en deux grandes parties :
-
LE LIVRE DES SIGNES, dans lequel , tout au long du ministère public de Jésus, nous assistons à la révélation qu’il nous donne de Dieu son Père par ses signes et ses paroles (Jean, 1, 19 - 12, 50),
-
LE LIVRE DE LA GLOIRE, long de huit chapitres (!), où Jésus, à ceux qui le reçoivent et l’accueillent, montre sa gloire en retournant au Père, à son “Heure”, passage qui se réalise dans sa mort, sa résurrection, son ascension, et le don de son Esprit ( Jean, 13, 1 - 20, 31).
Le Livre de la Gloire, qui va des chapitres 13 à 20 de cet Evangile, nous relate d’abord la dernière soirée des Jésus avec ses disciples, épisode qui couvre 5 chapitres, avec le lavement des pieds des disciples par Jésus, l’annonce de la trahison de Judas, les 3 discours d’adieux de Jésus et sa grande prière finale adressée à Dieu, son Père (13 - 17). Les 2 chapitres suivants sont consacrés à la passion et la mort de Jésus, et sont suivis du chapitre 20, qui traite entièrement de la résurrection et nous fournit la conclusion de l’Evangile, même si le chapitre 21, que l’on appelle “Epilogue”, nous donne un rebond de la résurrection avec le récit d’une apparition supplémentaire de Jésus ressuscité, autour d’une pêche miraculeurse et d’un long dialogue avec Pierre, avant de nous proposer une 2ème conclusion de l’Evangile, dans laquelle l’auteur se présente comme étant le “disciple que Jésus aimait”, que l’on continue d’identifier, non sans difficultés, avec l’Apôtre Jean, fils de Zébédée, et frère de Jacques.
Le Livre de la Gloire ne nous rend compte que de “l’Heure” de Jésus, c’est-à-dire tout ce qui concerne son “passage” au Père (passion-mort-résurrection de Jésus-don de l’Esprit par le Ressuscité).
A noter l’importance que le 4ème Evangile accorde aux tout derniers moments de la vie de Jésus, soit 9 chapitres, y compris l’Epilogue, là où les autres Evangiles ne consacrent que 2 chapitres.
Avec ce passage, nous lisons une partie du Dernier Discours de Jésus. Ce dernier discours, placé par l’Evangéliste au cours du dernier repas de Jésus avec ses disciples la veille de sa mort, peut se diviser en trois sections : - Section 1 (13, 31 - 14, 31), - Section 2 (15, 1 - 16, 33), - Section 3 (17, 1 - 26). Chacune de ces sections se partage ensuite en sous-sections, certaines de ces sous-sections pouvant, à leur tour, être subdivisées.
Dans la Section 2 du Dernier Discours de Jésus (15, 1 - 16, 33), suite à la présentation et à l’explication de l’image-comparaison de la vigne et des sarments (sous-section 1 : 15, 1 - 17), ainsi qu’à la constatation de la haine du monde à l’égard de Jésus et de ses disciples (sous-section 2 : 15, 18 - 16, 4a), une dernière sous-section, que nous lisons maintenant, reprend les thèmes déjà abordés lors de la grande 1ère partie de ce discours (Section 1 : 13, 31 - 14, 31).
Message
Cette dernière sous-section de la deuxième partie du discours d’adieu de Jésus semble, au moins partiellement, reprendre un certain nombre d’éléments de la première partie, située, pour une très grande part, au chapitre 14, c’est-à-dire antérieurement dans ce discours.
Le message de notre page est clair : Jésus s’en va, et le Paraclet, ou le Défenseur, va venir le remplacer : il faut donc que Jésus parte pour qu’il nous l’envoie.
En faisant constater par Jésus que personne n’ose l’interroger sur la destination de son départ, notre texte semble oublier que, déjà, au cours de ce repas d’adieu, et même de la première partie du discours (voir, en particulier, 13, 31 - 14, 14), Pierre, Thomas et Philippe ont successivemnet interrogé Jésus à ce sujet.
En recanche, pour la première fois, Jésus parle de la tristesse que cause aux siens son départ, tristesse dont il précisera plus loin qu’elle se changera en joie (16, 20 - 22). Et le rôle de l’Esprit Saint - Paraclet - Défenseur, qui va venir remplacer Jésus, est bien de consoler et de prendre charge les disciples.
Le Paraclet - Défenseur va à la fois agir en Protecteur des disciples et en Juge dans le procès du monde hostile à Jésus, et de son prince.
Ainsi présenté, le Paraclet vient efficacement assurer la relève de Jésus, et la totalité de son rôle sera davantage précisée dans la suite du discours, juste après notre page.
Decouvertes
Le monde, pour lequel la condamnation et l’éxécution de Jésus sont preuve de sa soi-disant imposture, est soumis au jugement de l’Esprit - Défenseur, qui va animer le témoignage des disciples : Jésus, glorifié en sa mort-résurrection, est bien celui qui est Juste et se trouve dans son bon droit face au monde, qui, de ce fait, est mis en jugement.
Le péché du monde consiste dans le refus de la foi en Jésus, et de la lumière qu’il apporte (3, 19 - 21. 36; 8, 21 - 24; 9, 41; 12, 46; 15, 21 - 25)
Les disciples ne verront plus Jésus parce qu’il s’en retourne au Père dans l’événement unique de sa passion-mort-résurrection-ascension. Et ce départ de Jésus est victoire sur le monde, victoire dont les manifestations du Ressuscité, et le don de l’Esprit - Défenseur - Paraclet promis, attesteront la portée pour les disciples de Jésus.
Prolongement
Au moment où Jésus “passe ” de ce monde à son Père (13, 1 - 3), ses disciples (et nous après eux, dans notre vie de foi) doivent se préparer à un “passage” intérieur correspondant, de la situation où ils voient Jésus en ce monde et vivent avec lui, à une nouvelle situation, dans laquelle ils le reçoivent en la présence de son Esprit qu’il nous envoie, et dans lequel il revient au coeur de tous ceux qui croient en lui.
Suite aux apparitions du Ressuscité et au don que Jésus leur fera alors de son Esprit (20, 22 - 23), qui change les coeurs et permet d’entrer intérieurement dans la dimension de vie nouvelle de la résurrection, les disciples de Jésus seront, et sont depuis, à même de comprendre comment Jésus leur est revenu dans la force puissante de son Esprit.
C’est leur expérience de cette nouvelle présence de Jésus, ainsi que sa réalité, qu’ils nous ont transmise par leur témoignage dans les Ecritures du Nouveau Testament qu’ils nous ont laissées sur Jésus, et par lesquelles, à notre tour, nous rencontrons Jésus présent en nous, par son même Esprit, dans la mesure où nous croyons en lui, mais sans l’avoir vu (20, 29).
🙏 Seigneur Jésus, tu nous demandes de croire en toi sans t’avoir vu, en nous basant sur le témoignage de ceux qui t’ont connu de plus près, et auxquels tu t’es manifesté vivant après ta mort, témoignage qui nous révèle que tu habites désormais notre existence dans la force de ton Esprit, qui nous situe en vérité face à toi, et nous permet, à notre tour, de te rencontrer chaque jour : apprends-moi à vivre en profondeur selon cette dimension nouvelle de ta présence et de ton action, aide-moi à ne jamais douter de toi, ni de cette vie nouvelle que tu nous proposes en demeurant ainsi dans notre coeur, et libère en moi la capacité de me laisser totalement transformer en ton image par ce don de ton Esprit. AMEN.
Éclairage exégétique — Synthèse IA
Ce passage appartient au second discours d’adieu de Jésus (Jn 15-16), composition johannique dense où le Christ prépare ses disciples à son départ. Le contexte immédiat est celui de l’annonce des persécutions à venir (16, 1-4) ; Jésus enchaîne sur sa propre « sortie » (hupagō, je m’en vais) qui constitue le fil conducteur du chapitre. Le verbe hupagein est typiquement johannique et joue sur deux registres : le départ vers la mort et le retour au Père. Cette ambiguïté volontaire fait toute la profondeur du discours. Les exégètes débattent depuis longtemps de l’articulation entre Jn 14, 31 (« Levez-vous, partons d’ici ») et la longue suite de Jn 15-17 ; la plupart y voient une couture rédactionnelle révélant la composition par étapes du quatrième évangile (hypothèse défendue notamment par R. E. Brown et X. Léon-Dufour), mais l’unité théologique du discours reste forte.
Le reproche initial — « aucun de vous ne me demande : Où vas-tu ? » — peut surprendre : Pierre l’avait pourtant demandé en 13, 36, et Thomas en 14, 5. Cyrille d’Alexandrie, dans son Commentaire sur Jean (livre X), résout l’apparente contradiction en distinguant questionnement extérieur et compréhension intérieure : les disciples ont prononcé les mots, mais leur cœur est resté fermé sur leur tristesse, sans saisir que le départ du Christ est pour eux un gain. Le pivot du passage est précisément cette inversion paradoxale : « il vaut mieux pour vous que je m’en aille » (sumferei humin hina egō apelthō). Le verbe sumferō (être avantageux) dit l’économie divine : ce qui afflige humainement est providentiellement nécessaire.
L’enjeu central est la venue du Paraklētos, terme johannique difficile à traduire — « Défenseur », « Avocat », « Consolateur », « Intercesseur » selon les nuances. Le mot est juridique : dans le grec classique et hellénistique, le paraklētos est celui qu’on appelle à ses côtés, l’avocat-conseil. Mais le quatrième évangile en fait un titre quasi-personnel de l’Esprit Saint, qui prolonge l’œuvre du Christ. Origène, dans le Commentaire sur Jean (livre II), souligne la corrélation profonde entre le Fils et l’Esprit : « Tant que le Verbe demeure dans la chair, l’Esprit demeure caché ; mais lorsque le Verbe retourne au Père, alors l’Esprit est envoyé pour conduire l’Église en toute vérité. » L’envoi de l’Esprit suppose la glorification du Fils ; c’est un thème majeur de la christologie johannique (cf. Jn 7, 39).
Vient alors la triple œuvre du Paraclet : convaincre le monde « en matière de péché, de justice et de jugement ». Le verbe elenchō est ici crucial : il signifie à la fois démontrer la culpabilité, confondre, mais aussi instruire et faire prendre conscience. Le Paraclet est donc procureur autant que pédagogue. Augustin, dans son Tractatus 95 sur l’Évangile de Jean, déploie magnifiquement les trois objets : « Le péché est de ne pas croire en Christ ; la justice est celle des croyants qui voient le Christ assis à la droite du Père ; le jugement est la condamnation du diable. » L’inversion est saisissante : ce que le procès intenté contre Jésus a voulu condamner — Jésus comme pécheur, le monde comme juste, le Christ comme jugé — sera retourné par l’Esprit en démonstration inverse.
Le « péché » dont il s’agit est donc défini avec précision : hoti ou pisteuousin eis eme (parce qu’ils ne croient pas en moi). Le péché par excellence, dans la théologie johannique, n’est pas une faute morale particulière mais le refus de la foi au Fils envoyé. La « justice » renvoie à la justification eschatologique du Crucifié : son retour au Père manifeste qu’il était le Juste, contre le verdict apparent du Calvaire. Et le « jugement » porte sur le « prince de ce monde » (ho archōn tou kosmou toutou), figure que Jean a déjà introduite en 12, 31 et 14, 30 : la Passion, qui semblait être la victoire des puissances de mort, est en réalité leur condamnation définitive. Grégoire le Grand, dans ses Homélies sur l’Évangile (Hom. 30), rapproche cette œuvre de l’Esprit du don pentecostal : « C’est lui qui rend les pêcheurs intrépides, qui fait des disciples timides des témoins audacieux. »
L’intertextualité avec la première lecture est lumineuse : ce que l’Évangile annonce, les Actes le mettent en scène. Paul et Silas, au cœur de la nuit, dans la prison de Philippes, sont les témoins de cette œuvre du Paraclet — leur prière chantée convainc le geôlier, retourne le procès apparent (les apôtres jugés sont en vérité les justes ; le geôlier juge devient suppliant ; le système romain qui semblait triompher est confondu). La parole de Jésus en Jn 16 trouve dans Ac 16 une vérification narrative : les disciples ne sont pas orphelins, le Défenseur agit en eux et par eux.
Théologiquement, ce passage trace l’horizon trinitaire du temps de l’Église. Le Christ ne s’éloigne pas pour laisser un vide : il monte au Père pour envoyer l’Esprit, qui inscrit dans l’histoire la victoire pascale. L’Église vit dans cet « il vaut mieux » paradoxal : l’absence visible du Christ est la condition de sa présence pneumatique universelle. Pour le croyant, cela signifie que la tristesse du départ — qu’il s’agisse du deuil, de l’épreuve ou du silence de Dieu — peut être habitée par le Paraclet. La promesse n’efface pas la peine, mais elle la transfigure : ce qui semble perte est ouverture à un don plus grand.
🔥 Contempler
Grâce à demander : Seigneur, donne-moi de consentir à tes départs, pour découvrir le don que tu prépares dans ton absence.
Composition de lieu — La salle haute, le soir. Jésus est assis avec les siens. Le repas s’achève, mais quelque chose s’alourdit dans l’air. Il parle longtemps, d’une voix qui essaie de préparer. Les disciples l’écoutent, mais leurs visages se ferment. Il dit : « Je m’en vais. » Personne ne pose la question. Pas de « où vas-tu ? » — juste un silence épais, où chacun ravale sa peur. La « tristesse remplit » leur cœur, comme une eau qui monte. Jésus voit cette eau monter en eux et choisit pourtant de continuer à parler.
Méditation — « Aucun de vous ne me demande : où vas-tu ? » Il y a, dans cette phrase, un reproche très doux — et surtout une lucidité. Les disciples sont tellement absorbés par la perte qu’ils n’arrivent plus à s’intéresser à la destination. La tristesse les referme sur eux-mêmes. Combien de fois nous arrive-t-il de pleurer un départ sans nous demander ce que ce départ ouvre ? Jésus, lui, va ailleurs : « auprès de Celui qui m’a envoyé ». Son départ n’est pas une disparition, c’est un retour. Et ce retour est pour nous.
Le mot qui retient, c’est : « il vaut mieux pour vous ». Phrase scandaleuse. Comment peut-il être meilleur que Jésus parte ? Pourtant il insiste : « si je ne m’en vais pas, le Défenseur ne viendra pas à vous ». Il y a donc une économie du don dans laquelle chaque étape doit s’effacer pour laisser place à la suivante. La présence visible doit céder à une présence intérieure. Le maître à côté de toi doit devenir l’Esprit en toi. Demande-toi : y a-t-il, dans ma vie spirituelle, une présence à laquelle je m’accroche et qui m’empêche de recevoir l’autre que Dieu veut me donner ? Une forme de consolation, une habitude, un « avant » que je voudrais retenir ?
Le Défenseur — le Paraclet — vient « établir la culpabilité du monde » : il met de la lumière là où il y avait du flou. Il ne juge pas pour condamner mais pour révéler. C’est un autre tremblement de terre, intérieur celui-là, qui ouvre les portes des cellules de l’âme. La nuit de Philippes et la nuit du Cénacle se répondent : dans les deux, Dieu agit en l’absence apparente, par une force qui vient du dedans.
Colloque — Jésus, j’ai du mal avec tes départs. Avec les prières qui restent silencieuses, avec les périodes de sécheresse, avec les fois où je me dis « avant, c’était plus simple ». Apprends-moi à te demander : « Où vas-tu ? » Plutôt que de m’enfermer dans la tristesse de ne plus te sentir comme avant. Donne-moi de croire que ton absence n’est pas un abandon, mais le creux où ton Esprit vient se loger. Je veux te laisser partir pour mieux te recevoir.
Question pour la relecture : Y a-t-il un « départ » dans ma vie — d’une personne, d’une époque, d’une manière de prier — que je n’ai pas encore consenti à laisser devenir promesse ?
🙏 Prier
Seigneur ressuscité, tu descends avec Paul et Silas au fond des prisons, tu chantes dans leurs nuits, tu fais trembler les fondations qui nous tiennent prisonniers. Tu pars du Cénacle pour mieux nous habiter, tu nous quittes des yeux pour nous saisir au cœur. Apprends-moi à reconnaître ta manière d’agir : toujours en creux, toujours par le dedans, toujours plus vaste que ce que je redoutais de perdre. Que ton Défenseur vienne établir en moi la vérité, qu’il lave mes plaies comme le geôlier lava celles de tes apôtres, et qu’il fasse déborder en moi la joie de croire. N’arrête pas l’œuvre de tes mains. Amen.
🎧 Méditer avec Prier en chemin · 12 min d’oraison guidée avec l’évangile du jour
La prière personnelle est un trésor. Mais la foi se vit aussi ensemble.
🕯️ Entrer dans la prière
Nous sommes au cœur du temps pascal, dans ces semaines où la liturgie nous fait remonter le fil de ce que le Ressuscité ouvre dans le monde. Aujourd’hui, deux scènes de nuit se répondent. À Philippes, Paul et Silas, le dos en sang, chantent dans le noir d’un cachot — et la nuit s’ouvre. Au Cénacle, Jésus parle d’un départ qui remplit les cœurs de tristesse — et il promet que ce départ ouvrira quelque chose. Dans les deux cas, une absence apparente devient lieu de présence. Le geôlier qui ne croyait à rien découvre une joie qui « déborde » ; les disciples qui ne veulent pas perdre Jésus apprennent qu’ils gagneront le « Défenseur ». Tu peux entrer dans ce jour en goûtant d’abord cette nuit des Actes, lumineuse et concrète ; puis revenir au discours du Cénacle, plus dépouillé, et te demander où, dans ta propre vie, un départ a fait place à autre chose. Prends le temps du silence. Laisse les portes s’ouvrir.