La rencontre de deux désirs (1/2)
🎓 Enseignement
Parcours 2 — Comprendre la dynamique ignatienne · diffusé en févr. 2020
🎧 Écouter sur Radio Grand CielEn bref : Sœur Michèle vous raconte la jeunesse d'Ignace de Loyola, du gentilhomme ambitieux au blessé de Pampelune. Vous voyez comment, pendant sa longue convalescence, deux rêves se disputent son cœur et comment naît en lui le discernement des esprits. Un premier volet qui court de sa naissance à son séjour à Manrèse.
Bonjour, c'est Sœur Michèle. J'ai le plaisir de venir encore vous parler dans le cadre de l'émission « Foi, chemin de liberté ». Cette fois-ci, je vais me laisser aller à mon sujet favori : vous raconter la vie d'Ignace de Loyola. En fait, vous l'avez déjà entendue, racontée par Élisabeth Perron. Mais nous avons chacune nos insistances, nos accents. Mon vrai titre sera « La rencontre de deux désirs » chez Ignace de Loyola, un homme ambitieux. Je me sers cette fois-ci des écrits de Jean-Claude Dhôtel, spécialiste d'Ignace de Loyola.
Portrait d'Íñigo
Ignace de Loyola : cheveux blonds, moustache et barbe, yeux noirs, taille 1,60 m, né en 1491 en Espagne, dans le nord de l'Espagne. Signe particulier à partir de 1521 : claudication de la jambe droite. Professions successives : page, gentilhomme, vagabond, étudiant, prêtre, supérieur de la Compagnie de Jésus. Domiciles successifs aussi : nord de l'Espagne, Barcelone, Alcalá, Salamanque, Paris, Venise, Rome.
Íñigo est son prénom. Plus tard, il le transformera en le latinisant en Ignace. Il est basque, volontaire, têtu, un peu taciturne, mais vif et enjoué. Fidèle à la couronne d'Espagne, comme toute sa famille : trois de ses frères mourront, du Mexique à la Hongrie, pour la gloire de Charles Quint. À 25 ans, il est engagé à la cour du vice-roi de Navarre. Et c'est à son service que, le 20 mai 1521, un boulet de canon mettra fin à sa carrière militaire.
Mais quelle carrière militaire ? On veut qu'il ait été avant tout un soldat et que la Compagnie de Jésus ait été calquée, dans son organisation, sur l'armée. Mais Íñigo n'a pas été un soldat de métier. Certes, il porte l'épée, qui fait partie de sa garde-robe. Moins purement décorative que celle des élèves de Polytechnique ou des membres de l'Académie, il a souvent l'occasion de la dégainer, mais contre les querelleurs de la nuit ou pour les beaux yeux d'une dame. Il a le sens de l'honneur, de la chevalerie, mais aucune notion de tactique, de stratégie, ni même de discipline. Il porte l'habit haut en couleur de gentilhomme avec beaucoup d'élégance. Sa foi est vive, mais il n'est pas vertueux. Que s'est-il bien passé pendant le carnaval de 1515 ? Il nous reste un acte d'accusation de crimes énormes perpétrés de nuit par guet-apens. Il s'en est tiré à bon compte.
Le monde à cette époque
Mais regardons ce qui se passait dans le monde à cette époque : ceci nous éclaire. Íñigo vient au monde au lever de rideau d'une des mutations majeures de l'histoire. Trois coups retentissants l'annoncent.
Premier coup : la prise de Grenade. L'islam est chassé d'Europe occidentale. Mais le croissant obligera Charles Quint à une guerre contre Soliman, et Ignace ne pourra jamais résider à Jérusalem, terre du Christ.
Deuxième coup : Christophe Colomb découvre l'Amérique, Vasco de Gama ouvre la route des Indes. Le monde s'agrandit d'un coup. Vous savez que François Xavier partira pour les Indes, le Japon et presque la Chine. Les jésuites iront. Ils vont très vite évangéliser le Brésil.
Troisième coup : les guerres d'Italie. Le phénomène de la Renaissance va devenir européen. Et dans l'Église, tandis qu'Íñigo tétait le sein de sa nourrice, le trône de saint Pierre était occupé par Alexandre Borgia : intrigue, népotisme, vie privée scandaleuse. Le petit-fils du pape entrera à la Compagnie. C'est aussi l'heure de la Réforme : Érasme, Luther, Calvin. Lui aussi, Ignace, va travailler à la réforme de l'Église, mais de l'intérieur.
Le boulet de Pampelune
Alors je reviens au lundi 20 mai 1521. Íñigo vient d'arriver à la citadelle de Pampelune. Il s'agit d'une lutte entre François Ier et Charles Quint. Le commandement veut se rendre. Le premier, Íñigo, veut sauver l'honneur. Au bout de six heures de combat, un boulet de canon brise la jambe gauche d'Íñigo. Le combat est donc fini.
Il est soigné sur place et traité avec beaucoup de courtoisie, sinon de compétence, par les Français, ses ennemis. Puis on le transporte, par monts et par vaux, sur une litière jusqu'à Loyola : 100 km. La cassure est mal ajustée. Il faut briser la jambe une deuxième fois. Une boucherie qu'il supporte en serrant les poings, et sans anesthésie, bien sûr. Il est considéré comme perdu, mais le lendemain, il va mieux.
La convalescence : la rencontre de deux désirs
Une longue convalescence commence. On le retrouve en septembre. Il n'y a plus qu'à attendre. Il se sent bien et il s'ennuie. À la moindre pensée, au moindre bruit dehors, l'esprit prend son envol et rêve. Íñigo demande à sa belle-sœur de lui procurer des livres de chevalerie, qui donnent à rêver. Mais ce genre de littérature n'existe pas chez les Loyola. Madeleine revient avec de gros ouvrages, les deux seuls ouvrages du château : la Vie du Christ et la Légende dorée, vie des saints. Faute de mieux. La Vie du Christ est un livre de spiritualité. La Légende dorée raconte des anecdotes tirées de la vie des saints : faire de grandes choses, comme le Christ, pour l'amour de Dieu.
Contrairement à toute attente, Íñigo est accroché. Faire de grandes choses, c'est ce qui l'intéresse. Mais tout s'embrouille dans sa tête. Tantôt le roi temporel, Charles Quint, tantôt le roi éternel. Tantôt Notre-Dame, tantôt une autre dame. L'autre dame, surtout, hante sa pensée : ni comtesse, ni duchesse, mais sa condition était plus haute encore. Puis il revient : saint Dominique a fait ceci, eh bien moi, il faut que je le fasse ; et saint François a fait cela, eh bien moi aussi. Il rêve et se voit tantôt à la cour, tantôt ermite ou sur les routes de Jérusalem, comme les saints, pour l'amour de Dieu. L'amour : une dame qui n'est pas de vulgaire noblesse. Puis il s'endort.
L'imagination est la faculté dominante chez Íñigo, la folle du logis, comme nous disons. Pas seulement pour Íñigo, pour nous aussi, peut-être. Il nous dit :
Quand je pense à ce qui est du monde, je m'y complais beaucoup. Mais quand je suis fatigué et que je cesse d'y penser, je me trouve aride et insatisfait. En revanche, quand je rêve d'aller à Jérusalem nu-pieds, de ne plus manger que des herbes, de me livrer à toutes les austérités comme les saints, non seulement j'éprouve de grands élans intérieurs quand je médite sur des pensées de ce genre, mais même après les avoir quittées, je reste satisfait et allègre.
La naissance du discernement des esprits
Il est plutôt triste après certaines pensées, plutôt joyeux après d'autres. D'où cela vient-il ? Il n'est pas encore capable de répondre à cette question, mais naturellement, il incline à la joie. Ses expériences se répètent et il va trouver la réponse :
C'est le propre de Dieu de donner la véritable allégresse et la joie spirituelle, en supprimant toute tristesse et tout trouble que nous inspire l'ennemi.
Le premier critère de discernement des esprits est simple et clair : Dieu donne joie, paix, allégresse, légèreté. Entre le roi temporel et le roi éternel, entre le service d'une haute dame et celui de Notre-Dame, Íñigo fait un choix définitif en préférant la joie à la tristesse. Impossible de poursuivre deux rêves à la fois : il faut choisir. Mais impossible aussi de suivre le Christ sans tendre à lui ressembler. L'illumination de Loyola a mis en relief les ténèbres de sa vie. Le chemin qu'il prendra, c'est d'abord celui de la pénitence, mais dans la joie.
De Loyola à Manrèse
Alors, quelques mois plus tard, il part à pied, pour Barcelone d'abord, puis Jérusalem. Sur la route de Barcelone, il s'arrête à Manrèse. Chaque matin, il va mendier sa nourriture. Il assiste aux offices à la cathédrale. Le reste du temps, il prie ou s'entretient avec des personnes spirituelles. Il se confesse et communie chaque dimanche, ce qui est rare à l'époque. Sa lecture préférée est le récit de la Passion. Au pied de la croix, il questionne familièrement son Seigneur, comme un ami parle à son ami :
Comment toi, mon Créateur, en es-tu venu à te faire homme ? Comment, de la vie éternelle, en es-tu venu à la mort temporelle, et à mourir ainsi pour mes péchés ? Et moi, qu'ai-je fait pour le Christ ? Que dois-je faire ?
À Manrèse : l'excès et les scrupules
Là, à Manrèse, il s'impose nombre de mortifications et de pénitences excessives, des confessions, des privations extrêmes, hanté par de nombreux scrupules. Il est toujours en quête de répondre à l'appel de notre Seigneur, mais avec excès. Toutefois, à d'autres moments, une pensée lui vient : comment pourras-tu supporter cette vie pendant les soixante-dix ans que tu as encore à vivre ? Ou bien : tu es quelqu'un de bien, un vrai chrétien, on t'admire, tu es juste, presque sans défaut. Alors, nous voyons que tout ce qu'il fait, il le fait par ambition, pour faire mieux que saint Dominique et saint François.
Par ses excès et ses scrupules, Ignace découvrira les tentations. Il en sera malade, il tombera en dépression et connaîtra l'envie du suicide, cherchant en vain la paix du cœur. Il s'en sort avec l'aide d'un confesseur, donc de l'Église.
Dieu seul peut sauver
Et parce que le Seigneur lui-même voulut qu'il s'éveillât comme d'un rêve de tous ses péchés et excès passés, il se rend compte alors que Dieu seul peut sauver : il ne peut pas se sauver par lui-même. Vient alors un temps de grâce où Dieu le traite comme un maître d'école enseigne un enfant. À cette époque, il dit avoir reçu une claire vision des choses spirituelles, une compréhension qui fondera définitivement l'orientation de sa vie et de sa vocation : aider les âmes pour la plus grande gloire de Dieu. À cette époque, il lui est donné de comprendre la Trinité, Dieu créateur, la présence réelle du Christ dans le Saint-Sacrement. Son désir d'aider les âmes prend corps, s'impose à lui. C'est toujours l'ambition, mais cette fois-ci pour la gloire de Dieu et le plus grand bien des autres.
Nous sommes en 1523. Je vous raconterai la suite de la vie d'Ignace dans un autre épisode. Au revoir !
Transcription de l'émission Foi, chemin de liberté, produite et diffusée par Radio Grand Ciel (Chartres). L'écoute reste la référence : épisode original.