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Emprise et dérives sectaires

≈ 10 min de lecture · 5 parties

Sommaire
  1. Pourquoi cette page ?
  2. Reconnaître les signes
  3. Où trouver de l'aide
  4. Des communautés touchées — et des mesures prises
  5. Pour aller plus loin

« La vérité vous rendra libres » — Jean 8, 32

Pourquoi cette page ?

La foi est un chemin de liberté. Pourtant, dans le domaine spirituel comme ailleurs, des situations d'emprise existent : manipulation, isolement, abus d'autorité. L'Église catholique elle-même le reconnaît et agit depuis plusieurs années pour lutter contre ces dérives au sein de ses propres institutions.

Cette page existe pour vous informer et vous orienter. Si vous ou un proche vivez une situation préoccupante dans un cadre religieux, vous n'êtes pas seul(e) et des structures d'écoute existent.

Reconnaître les signes

La Conférence des évêques de France a publié le 13 janvier 2023 une liste de critères permettant d'identifier une dérive sectaire dans une institution d'Église (un document rédigé en 2014, lors de la création de son bureau consacré aux dérives sectaires). Il regroupe les signaux d'alerte en quatre familles. Le document le précise lui-même : un seul critère ne suffit pas ; c'est un faisceau de critères convergents qui doit alerter. Voici les principaux :

Culte de la personnalité

  • Un leader se présente comme l'intermédiaire exclusif avec Dieu
  • Ses paroles ont plus de poids que l'Écriture ou le Magistère
  • Il se place au-dessus des règles communes

Coupure avec l'extérieur

  • On vous éloigne de votre famille, de vos amis
  • L'accès à l'information extérieure est restreint ou découragé
  • On vous impose un confesseur ou un accompagnateur unique
  • Les conditions de vie sont inhabituellement dures (privation de sommeil, de nourriture)

Manipulation

  • Le secret est imposé sur ce qui se passe dans le groupe
  • La culpabilité est utilisée comme levier de contrôle
  • Toute critique est qualifiée de manque de foi ou de désobéissance
  • Les humiliations sont présentées comme des chemins de sainteté
  • La même personne est à la fois votre supérieur, votre accompagnateur spirituel et votre confesseur (confusion entre le « for interne » de la conscience et le « for externe » du gouvernement)

Incohérence de vie des responsables

  • Un grand écart entre les paroles et les actes des responsables, en matière d'argent, de pouvoir et de mœurs
  • Les responsables vivent dans un confort qui contraste avec le reste du groupe
  • Le fondateur ne se soumet pas aux règles qu'il impose aux autres
  • On vous demande de donner au-delà de vos moyens ; la gestion financière est opaque, des dons ou des héritages sont captés
  • Votre travail n'est pas rémunéré ou reconnu
  • Des abus sexuels : le document de la CEF les nomme parmi les critères, et rappelle qu'il s'agit alors de délits, voire de crimes

Où trouver de l'aide

Structures de l'Église catholique

StructureContactMission
Accueil « Conseil et conciliation / Emprise et dérives sectaires » (CEF, CORREF, Service des moniales)cced@cef.fr — ou par courrier : CEF, 58 avenue de Breteuil, 75007 ParisAlerter sur des abus, être écouté par un représentant de l'Église
↳ Accueil « Emprise et dérives sectaires »emprise.derives@cef.frTémoigner sur une communauté, une paroisse, une personne ; accompagnement des victimes d'emprise
↳ Accueil « Conseil et conciliation dans la vie communautaire »conseil.conciliation@cef.frÉcoute et aide (psychologique, matérielle, juridique) pour qui sort d'une communauté religieuse
Ligne d'écoute nationale (violences sexuelles dans l'Église), tenue par France Victimes01 41 83 42 17 (7 jours sur 7, 9h-21h)Écoute et orientation vers une aide juridique, psychologique, sociale
CEF — Parole de victimesparoledevictimes@cef.frRecueil de témoignages
CORREF — Vie religieuseecoutevictimes@corref.frÉcoute pour la vie consacrée
Iniave — Instance nationale indépendante d'accompagnement des victimes dans l'Église (depuis le 1ᵉʳ septembre 2026, à la suite de l'Inirr)contact@iniave.fr — ou par courrier : 45 rue Saint-Lambert, 75015 ParisAccompagnement vers la reconnaissance et la réparation, pour les victimes de violences sexuelles commises par un clerc ou un laïc missionné quand elles étaient mineures
CRR — Commission reconnaissance et réparationvia son siteReconnaissance et réparation pour les victimes de membres d'instituts religieux, mineures ou majeures au moment des faits

Structures de l'État

StructureContactMission
MIVILUDESFormulaire de signalement — miviludes@interieur.gouv.frMission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires
UNADFI01 34 00 14 58Défense des familles et individus victimes
CCMM — Centre Roger Ikor01 44 64 02 40Information et prévention
119 — Enfance en danger119 (gratuit, 24h/24)Protection des mineurs

En cas d'urgence

Si vous êtes en danger immédiat, appelez le 17 (police/gendarmerie) ou le 112 (urgences européennes).

Des communautés touchées — et des mesures prises

L'Église n'est pas restée inactive face aux dérives constatées dans certaines de ses propres communautés, même si elle a souvent réagi tard. Voici les cas les plus documentés, où une enquête, une décision canonique ou la communauté elle-même ont établi les faits :

Légionnaires du Christ

Fondés en 1941 par le père Marcial Maciel (Mexique). Des plaintes parviennent à Rome dès 1998. En 2006, Benoît XVI l'écarte de tout ministère public. En 2010, après une visite apostolique, le Saint-Siège qualifie ses actes de « très graves et objectivement immoraux », nomme un délégué pontifical et fait réviser les constitutions (approuvées en 2014). En 2019, la congrégation publie elle-même un rapport : 175 mineurs abusés par 33 de ses membres depuis 1941, dont 60 par le fondateur.

Communauté Saint-Jean (« Les Petits Gris »)

Fondée en 1975 par le père Marie-Dominique Philippe (dominicain, mort en 2006), qui avait déjà été sanctionné par Rome en 1957. En 2013, la communauté reconnaît publiquement qu'il a commis des gestes contraires à la chasteté envers des femmes qu'il accompagnait. Rome nomme un commissaire pontifical en 2015. En 2023, un rapport de 800 pages commandé par les frères établit que 72 frères, outre le fondateur, ont commis des abus sexuels depuis la fondation, faisant 167 victimes (Vatican News), et que la doctrine du fondateur sur « l'amitié » a servi à les justifier. La communauté poursuit sa route sous un gouvernement renouvelé. Le travail reste en cours, notamment dans les branches féminines.

Les Béatitudes (ex-Communauté du Lion de Juda)

Fondées en 1973 par Gérard Croissant (frère Éphraïm), dans le sillage du Renouveau charismatique. On y constate une emprise psychologique, des abus sexuels (dont des condamnations pénales pour des faits sur mineurs) et une gestion opaque. Le fondateur est renvoyé de l'état clérical en 2008, tout comme un ancien modérateur en 2010. Rome nomme un commissaire pontifical en 2010, de nouveaux statuts sont adoptés en 2011, puis la gouvernance devient élue à partir de 2015. Le dispositif indépendant d'accueil et de médiation mis en place en 2024 est contesté par un collectif de victimes, qui en demande l'arrêt (CAV Béatitudes).

L'Arche

Fondée en 1964 par Jean Vanier pour accueillir des personnes porteuses de handicap — une œuvre admirée dans le monde entier. Après sa mort en 2019, une enquête indépendante (2020), puis une commission d'étude (2023), ont établi qu'il avait eu des relations d'emprise et des gestes sexuels envers au moins 25 femmes adultes, sous couvert d'accompagnement spirituel. Il suivait la doctrine du père Thomas Philippe, condamné par Rome dès 1956. L'Arche a condamné sans réserve son fondateur, reconnu sa propre responsabilité et renforcé ses dispositifs de prévention. Les communautés locales, où vivent ensemble personnes handicapées et assistants, n'étaient pas en cause.

Points-Cœur

Fondé en 1990 par le père Thierry de Roucy. En 2011, un tribunal ecclésiastique le reconnaît coupable d'abus de pouvoir et d'abus sexuel sur un adulte. Il est renvoyé de l'état clérical en 2018. Les branches religieuses de l'œuvre sont dissoutes par l'Église (2017 et 2020). L'association continue d'agir comme ONG sans aucun lien avec l'Église catholique, ce que plusieurs diocèses ont rappelé publiquement en 2024.

Foyers de Charité

Fondés en 1936 par le père Georges Finet et Marthe Robin. En 2020, une commission indépendante mandatée par les Foyers eux-mêmes a établi que le père Finet avait commis des actes gravement déviants envers des jeunes filles, pour la plupart âgées de 10 à 14 ans, entre 1945 et 1983. Elle a relevé que le fonctionnement des Foyers « semble constituer une forme d'emprise propice aux dérives ». D'autres pères de Foyer ont été mis en cause depuis. Le pape a placé l'œuvre sous la conduite de délégués pontificaux (depuis 2022). Une direction générale extérieure a été mise en place en 2024, et une nouvelle commission d'étude a été lancée en janvier 2025, après la démission de la précédente ; ses résultats doivent être rendus publics fin 2026 (Foyers de Charité). La réforme est en cours.

Fondacio

Fondée en 1974 à Poitiers par Jean-Michel Rousseau. En 1991, il est contraint de démissionner après la révélation d'abus sexuels sur des femmes adultes qu'il accompagnait. La communauté change alors de gouvernance, mais reconnaît aujourd'hui qu'à l'époque, rien n'a été dit de la gravité des faits et que les victimes n'ont pas été accompagnées. Elle a rejoint la Commission reconnaissance et réparation en 2022. Une commission d'étude indépendante doit rendre son rapport en octobre 2026 ; il sera ensuite publié (Fondacio).

Situations en cours d'examen

Certaines communautés font aujourd'hui l'objet d'un examen sans que des conclusions aient été rendues. La Communauté de l'Emmanuel est sous visite apostolique depuis 2025. Celle-ci porte notamment sur son gouvernement, son insertion dans les diocèses et le traitement des cas d'abus ; le fondateur, Pierre Goursat, n'est pas en cause. La communauté a rejoint la Commission reconnaissance et réparation en avril 2026 et annoncé en mai 2026 une commission indépendante, chargée d'examiner les faits rapportés dans un livre-témoignage ; en septembre 2026, elle a créé une commission d'écoute, de suivi et d'alerte (Emmanuel). Le Chemin Neuf a décidé en mars 2026 de créer une commission indépendante, annoncée publiquement en avril, au moment où une enquête de presse rapportait des témoignages d'anciens membres faisant état d'emprise. Dans ces deux cas, les enquêtes sont en cours et il faut attendre leurs conclusions.

Ce que ces crises ont appris à l'Église

Ces affaires ne sont pas des accidents isolés. Elles révèlent des mécanismes récurrents : un fondateur dont on ne discutait pas la parole, une doctrine qui couvrait l'inacceptable, une confusion entre accompagnement spirituel et pouvoir de gouvernement, un culte du secret. Le plus souvent, la racine était au sommet, autour du fondateur et d'un gouvernement sans contre-pouvoirs, et beaucoup de membres, dans les maisons locales, en ont été les premières victimes. Là où le modèle était déviant, il s'est pourtant reproduit localement. Et le schéma n'est pas toujours le même : à l'Emmanuel, le fondateur n'est pas en cause ; ce sont des prêtres sur le terrain, et c'est la manière dont la communauté a gouverné et traité ces situations que Rome examine.

L'Église a longtemps tardé à écouter les victimes : certains avertissements de Rome remontent aux années 1950, et la plupart des réactions sont venues tard, parce que des victimes ont eu le courage de parler. Mais depuis une quinzaine d'années, des mesures réelles ont été prises : commissaires et délégués pontificaux, fondateurs renvoyés de l'état clérical, commissions indépendantes, nouveaux statuts, responsables élus, séparation entre gouvernement et accompagnement spirituel, recours à des instances extérieures de reconnaissance et de réparation (INIRR — devenue l'Iniave en septembre 2026 —, CRR). Certaines communautés ont mené ce travail jusqu'au bout. D'autres sont encore en chemin, et une a préféré quitter l'Église.

La maturité ne consiste pas à tourner la page. Elle consiste à regarder les faits en face, à reconnaître les victimes, puis à montrer quelles portes de sortie ont été nécessaires. Et à ne jamais baisser la garde : aucune réforme ne dispense de la vigilance.

La CIASE (Commission indépendante sur les abus sexuels dans l'Église), dans son rapport du 5 octobre 2021, a estimé à 216 000 le nombre de personnes victimes, lorsqu'elles étaient mineures, d'abus sexuels commis par des clercs ou des religieux en France depuis 1950 — et à 330 000 en comptant les laïcs en mission d'Église. Ces chiffres, terribles, ont provoqué une prise de conscience sans précédent.

Le travail s'est poursuivi depuis. Le 15 janvier 2026, une commission indépendante (CIASEP-BSCM) a publié son rapport sur les abus spirituels et les emprises psychologiques chez les Bénédictines du Sacré-Cœur de Montmartre, avec des recommandations et des mesures de réparation ; la congrégation l'a reçu officiellement et le diocèse de Paris a reconnu avoir manqué à son devoir de vigilance. Le 22 septembre 2026, l'Inirr a présenté le bilan de ses cinq années d'existence : près de 2 000 personnes se sont adressées à elle depuis 2021 (Vatican News). Ses équipes accompagnent jusqu'à fin 2027 les victimes qui l'ont saisie avant le 31 août 2026 ; les nouvelles demandes relèvent désormais de l'Iniave (voir le tableau plus haut).

En tant que chrétiens, nous ne pouvons pas détourner le regard. Ces victimes sont nos frères et nos sœurs. Les nommer, les écouter, prier pour elles — c'est le minimum que nous leur devons. L'Église ne peut prétendre annoncer l'amour de Dieu si elle ne commence pas par reconnaître et accompagner ceux qu'elle a blessés. Le silence a trop longtemps été complice.


Pour aller plus loin

Cette page s'appuie sur les critères officiels de la Conférence des Évêques de France, les ressources de l'État français et les mesures publiquement documentées prises par le Vatican.