L'atome est-il de l'information ? Du « It from Bit » au Logos
Sommaire
Cette page prolonge la réflexion ouverte par Brunor dans le tome 3 des Indices Pensables — « Le hasard n'écrit pas de messages ». C'est grâce à Brunor — et à Claude Tresmontant qu'il fait découvrir — que j'ai commencé à réfléchir sérieusement au lien entre science et foi. Ce qui suit est ma manière de continuer l'enquête, d'apporter ma pierre, comme Brunor nous y invite : « vérifiez par vous-mêmes ».
Le point de départ — et ce que je veux y ajouter
L'argument central du tome 3 est celui-ci : un atome, une molécule, l'ADN, ce serait fondamentalement de l'information. Et si tout est information, alors il y a un message, donc un émetteur : le Logos créateur. C'est un indice — pas une preuve, et Brunor ne prétend jamais que c'en est une.
Ce syllogisme (information → message → émetteur) vient en réalité de Claude Tresmontant, notamment dans Sciences de l'univers et problèmes métaphysiques. Brunor le reconnaît volontiers : toute sa démarche s'enracine dans la pensée de Tresmontant, qu'il a le mérite de rendre accessible au plus grand nombre par la bande dessinée. L'article de Fabien Revol, « L'usage apologétique de la philosophie de Tresmontant dans les Indices Pensables de Brunor » (dans Ph. Gagnon (dir.), Claude Tresmontant, métaphysicien de l'inachevé, L'Harmattan, 2022, Cahier Disputatio 7, p. 49-76 ; en ligne sur Academia.edu), analyse en détail cet héritage.
En reprenant cet argument, j'ai voulu le prolonger. Car il me semble qu'on peut aller un cran plus loin : le vrai indice n'est peut-être pas seulement l'information, mais l'information plus le traitement — pas un univers-message, mais un univers-computation. Et cette idée ouvre une question vertigineuse : s'il y a un calcul, d'où vient le processeur ?
Reprenons pas à pas.
Ce qui est solidement établi
Un atome est descriptible par de l'information. Ce qui distingue un atome d'hydrogène d'un atome de carbone, c'est le nombre de protons (1 contre 6) ; et les états de leurs électrons sont décrits par des nombres quantiques — des valeurs discrètes, comme des bits. C'est un fait expérimental que personne ne conteste.
En thermodynamique, depuis Shannon (1948) et Jaynes (1957), on peut interpréter l'entropie de Boltzmann comme une mesure d'information manquante — une lecture répandue, même si elle reste discutée. Le principe de Landauer (1961), vérifié expérimentalement en 2012 (Bérut et al., Nature), montre qu'effacer un bit d'information dissipe une quantité minimale d'énergie — preuve que l'information a un ancrage physique mesurable.
En mécanique quantique, c'est encore plus frappant : dans l'interprétation standard, un électron avant mesure n'a pas de position définie. Ce qui existe, c'est la fonction d'onde — que plusieurs physiciens lisent comme une structure essentiellement informationnelle (d'autres interprétations, comme celle de Bohm, la comprennent autrement).
Ce qui reste une hypothèse ouverte
Le physicien John Archibald Wheeler a formulé le programme « It from Bit » : toute entité physique tire son existence de réponses oui/non à des questions binaires. La matière émergerait de l'information.
C'est un programme de recherche, pas un résultat démontré. Des physiciens sérieux le défendent (Wheeler, Vlatko Vedral, Seth Lloyd), d'autres s'y opposent en objectant que la matière possède des propriétés causales qu'une pure information n'a pas : une brique décrite atome par atome dans un fichier ne peut pas vous casser le pied. La brique, si.
Le cas de l'ADN
L'ADN est le cas le plus tentant. On utilise spontanément le vocabulaire informatique : code, lecture, transcription, copie. La séquence ATGC fonctionne comme un code à quatre lettres.
Mais l'ADN est un support physico-chimique qui porte de l'information. La séquence seule, hors de la machinerie cellulaire (ribosomes, ARN polymérase), ne « dit » rien et ne « fait » rien. C'est comme une partition sans musicien ni instrument. Dire « l'ADN est de l'information » est un raccourci : il porte de l'information, il n'est pas réductible à de l'information.
Une distinction s'impose aussi : que l'ADN porte de l'information est établi ; que toute information suppose un émetteur est une inférence philosophique, discutée — l'information au sens de Shannon, mesure purement statistique, ne suppose pas par elle-même d'émetteur intentionnel. C'est pourquoi l'argument reste un indice, pas une preuve.
La clé : information + traitement
L'objection « l'information seule ne fait rien » n'est pas une réfutation du « tout est information ». Elle suggère qu'il faut information + traitement — pas un univers-message, mais un univers-computation.
Cette intuition rejoint des penseurs sérieux :
- Konrad Zuse (créateur du Z3, 1941, premier calculateur programmable automatique opérationnel) a proposé dès 1969 que l'univers est un automate cellulaire géant.
- Seth Lloyd (MIT) a calculé le nombre d'opérations logiques effectuées par l'univers depuis le Big Bang (~10^120).
- Stephen Wolfram défend la même idée dans A New Kind of Science.
Dans cette vision, les lois physiques sont des règles de calcul, et la matière est le résultat en cours d'exécution. La causalité ne s'oppose plus à l'information : elle en émerge par le calcul.
Mais cela crée une question plus profonde : d'où vient le processeur ? Si l'univers est un calcul, il faut des données initiales, des règles de traitement, et un substrat qui exécute. Si la matière est elle-même le résultat du calcul, qu'est-ce qui exécute ? Les réponses possibles sont peu nombreuses :
- Le calcul est le substrat (position de Wolfram) — difficile à concevoir.
- Il existe un substrat plus fondamental qu'on ne connaît pas encore.
- Il faut un fondement extérieur au système — un « processeur » transcendant.
Le Logos : bien plus qu'une « parole »
C'est ici que la théologie rejoint la question. Le mot grec logos a un champ sémantique bien plus large que « Parole » ou « Verbe » :
- Ratio : proportion, calcul. Le mot « logarithme » vient de logos + arithmos.
- Raison ordonnatrice : chez Héraclite, le logos est le principe rationnel qui gouverne les transformations du cosmos — qu'on pourrait rapprocher, par analogie, de ce que nous appelons un algorithme.
- Logos spermatikos (stoïciens) : le principe séminal actif qui organise la matière passive — qu'on peut rapprocher, par analogie, d'un processeur qui structure un substrat.
Derrière le grec, l'hébreu Dabar ne signifie pas « parole » au sens d'un son. Dabar, c'est la parole qui fait. En Gn 1, le verbe employé est 'amar (« Dieu dit… et cela fut ») ; mais la tradition biblique relit cette parole comme dabar efficace : « Le Seigneur a fait les cieux par sa parole » (Ps 32 (33), 6 ; en hébreu, dabar ; cf. Ps 32 (33), 9 ; Is 55, 11). C'est l'unité de l'information et du traitement : l'énonciation est l'exécution. Claude Tresmontant a beaucoup insisté sur ce point.
Traduire logos par « computation » serait trop réducteur. Mais dire que le concept de logos contient la notion de computation comme une de ses dimensions est historiquement fondé dès les origines grecques du mot.
Qui a traité cette question ?
Plusieurs penseurs ont travaillé ce carrefour logos–information–intelligibilité–création :
Physiciens-théologiens :
- Stanley Jaki (bénédictin, prix Templeton 1987) : la science n'a pu naître que dans un contexte chrétien, car la doctrine du Logos garantit l'intelligibilité rationnelle de l'univers (The Road of Science and the Ways to God).
- Thierry Magnin (prêtre et physicien, longtemps enseignant-chercheur à l'École des mines de Saint-Étienne) : lien entre physique quantique et théologie de la création, via l'idée d'un réel « voilé » (Bernard d'Espagnat).
- John Polkinghorne (physicien, prêtre anglican) : Dieu agit par « input d'information active » — une causalité informationnelle ni énergétique ni matérielle.
Philosophes et théologiens :
- Claude Tresmontant : à partir de l'hébreu biblique (Dabar), il retrouve l'unité information-acte dans le Logos johannique.
- Benoît XVI (Introduction au christianisme, discours de Ratisbonne) : le Logos implique que l'univers porte la marque d'une pensée, d'un esprit qui le précède — la raison précède la matière.
- Wolfgang Smith (physicien et thomiste) : la physique quantique pointe vers des « formes » aristotéliciennes — de l'information structurante qui précède et organise la matière.
Vulgarisateurs :
- Brunor (Les Indices Pensables) : c'est lui qui m'a ouvert cette porte. Vulgarisation remarquable, rigoureuse et drôle, qui rend accessibles des questions habituellement réservées aux spécialistes.
- Jean Staune (Notre existence a-t-elle un sens ?) : synthèse ambitieuse matière–univers–conscience–évolution, montrant que la science contemporaine ouvre sur un au-delà du matérialisme.
Scientifiques (sans visée théologique explicite) :
- Vlatko Vedral (Decoding Reality), Seth Lloyd (Programming the Universe).
Scientifique ouvert à la question de Dieu :
- Paul Davies (The Mind of God, 1992, explicitement consacré à la question de Dieu ; prix Templeton 1995).
En synthèse
| Niveau | Ce qu'on peut affirmer |
|---|---|
| Épistémologique | L'univers est descriptible en termes d'information — établi |
| Physique | L'univers est fondamentalement information et computation — hypothèse ouverte (Wheeler, Lloyd, Wolfram) |
| Métaphysique | Si computation, alors processeur transcendant — raisonnement philosophique cohérent, non démontrable scientifiquement |
| Théologique | Le Logos johannique comme unité de l'information et de l'acte créateur — affirmation de foi, mais qui entre en résonance remarquable avec la physique informationnelle |
Ma pierre — pour prolonger Brunor
Brunor ouvre la porte avec son argument : information → message → émetteur. C'est un indice puissant. Ce que j'essaie d'ajouter ici, c'est un étage de plus : information + traitement → computation → processeur → fondement transcendant du calcul. Car l'information seule ne fait rien — il faut quelque chose qui l'exécute. Et cette question du « processeur », le concept de Logos — avec sa richesse sémantique de 2 500 ans — la portait déjà en lui, bien avant nos ordinateurs.
Brunor nous invite à vérifier, à enquêter, à ne pas confondre indices et preuves. Il met aussi en garde contre le concordisme. C'est exactement dans cet esprit que je propose cette réflexion : pas de preuve, mais qu'est-ce qu'on a comme indices !
À chacun de se faire sa propre opinion, en toute liberté. C'est ce que Brunor répète : les indices respectent la liberté des lecteurs. Et c'est aussi l'esprit ignatien de CapBiblique : chercher, discerner, et laisser l'Esprit faire son chemin.
« Au commencement était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu. » — Jn 1, 1 (en grec, Logos)
→ Suite : Du processeur transcendant au Dieu trinitaire — trois sauts vers un Dieu personnel, aimant et trinitaire, et la question qui résiste (Job).
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