Le mot « saint » est l’un des plus mal compris du vocabulaire chrétien. On imagine des personnages irréprochables, auréolés, flottant à dix centimètres du sol. La réalité est bien plus intéressante — et bien plus proche de nous.
« Soyez saints, car moi, le Seigneur votre Dieu, je suis saint. » — Lv 19, 2
Ce qu’est un saint
Un saint est un baptisé que l’Église déclare, avec certitude, être au ciel — et donc digne d’être proposé en exemple à tous les fidèles. Cette déclaration (la canonisation) est considérée comme un acte infaillible du magistère papal.
Un saint est un modèle : il montre que la sainteté est possible dans toutes les conditions de vie — marié ou célibataire, riche ou pauvre, jeune ou vieux, savant ou illettré. Et un saint est un intercesseur : on peut lui demander de prier pour nous, comme on demanderait à un ami vivant.
Ce qu’un saint n’est pas
Un saint n’est pas un être parfait. Les saints ont péché, douté, lutté. Augustin a vécu une jeunesse dissolue. Pierre a renié le Christ trois fois. Ce qui compte, c’est la trajectoire — pas l’absence de chute.
Un saint n’est pas adoré. La théologie catholique distingue nettement la latrie (l’adoration, due à Dieu seul) et la dulie (la vénération, l’honneur rendu aux saints). La Vierge Marie reçoit une hyperdulie (vénération spéciale), mais ce n’est jamais de l’adoration. C’est l’un des malentendus les plus fréquents.
Un saint n’est pas la totalité des sauvés. L’Église enseigne que beaucoup de personnes au ciel n’ont jamais été et ne seront jamais canonisées. Les saints canonisés sont une infime fraction reconnue.
Le processus de canonisation
Comment l’Église reconnaît-elle un saint ? Le processus moderne, codifié par Jean-Paul II en 1983 (Divinus Perfectionis Magister), comprend quatre étapes — et il est long.
1. Serviteur de Dieu — Au moins cinq ans après la mort du candidat, l’évêque du lieu ouvre une enquête. Témoignages, écrits, preuves d’une vie vertueuse sont rassemblés et transmis à Rome.
2. Vénérable — Le Dicastère pour les causes des saints étudie le dossier. Si le candidat a pratiqué les vertus de manière « héroïque » (ou est mort martyr), le pape publie un décret.
3. Bienheureux (béatification) — Un miracle vérifié (en général une guérison médicalement inexplicable) est requis après la mort du candidat. Les martyrs en sont dispensés. La personne peut alors être vénérée localement.
4. Saint (canonisation) — Un second miracle, survenu après la béatification, est nécessaire. Le pape proclame la canonisation lors d’une messe solennelle. La personne est inscrite au calendrier universel.
Les miracles sont examinés par un panel de médecins — pas tous catholiques, volontairement, pour garantir l’objectivité.
Combien de saints ?
Le Martyrologe romain (édition 2004), le registre officiel de l’Église, contient environ 6 500 entrées nommées. En incluant les saints reconnus avant la centralisation du processus (XIIIᵉ siècle) et les canonisations récentes, on estime le nombre total à environ 10 000 saints.
C’est beaucoup — et c’est peu, rapporté à vingt siècles de christianisme.
Et les papes récents ?
Jean-Paul II a canonisé 482 saints — plus que tous ses prédécesseurs des cinq siècles précédents réunis. Il voulait montrer que la sainteté est universelle : des saints de chaque continent, de chaque époque, de chaque condition. François a poursuivi cet élan, avec notamment la canonisation des 800 martyrs d’Otrante en 2013 — la plus grande cérémonie de canonisation de l’histoire.
Hommes et femmes
Contrairement à ce qu’on pourrait croire, la parité n’est pas atteinte : environ 75 % d’hommes et 25 % de femmes parmi les saints canonisés au fil de l’histoire. Ce déséquilibre reflète des siècles d’inégalité structurelle dans l’accès au processus de canonisation — pas un jugement sur la sainteté des femmes.
La tendance s’inverse : au XXᵉ et XXIᵉ siècle, la proportion de femmes augmente nettement. En 2015, François a canonisé ensemble Louis et Zélie Martin — parents de Thérèse de Lisieux — premier couple marié canonisé lors de la même cérémonie.
Les saints dans la liturgie
Chaque saint a une fête inscrite au calendrier liturgique, avec trois niveaux d’importance :
- Solennité — Les plus grandes fêtes, équivalentes au dimanche. Saints concernés : Joseph (19 mars), Jean-Baptiste (24 juin), Pierre et Paul (29 juin), la Toussaint (1ᵉʳ novembre).
- Fête — Célébration avec textes propres. Les apôtres et les évangélistes ont chacun leur fête.
- Mémoire — Obligatoire ou facultative. La plupart des saints récemment canonisés sont placés en mémoire facultative.
La date retenue est généralement le dies natalis — le jour de la mort du saint, considéré comme sa « naissance au ciel ».
La communion des saints
Derrière le mot « saints » se cache une réalité théologique plus large : la communion des saints, un article du Credo. Elle désigne le lien spirituel qui unit tous les fidèles — vivants et morts — dans le Christ.
L’Église distingue trois états :
- L’Église militante — les fidèles vivant sur terre
- L’Église souffrante — les âmes au purgatoire, en route vers le ciel
- L’Église triomphante — les bienheureux au ciel, dont les saints canonisés
Ces trois « états » ne sont pas séparés : les vivants prient pour les défunts, les saints intercèdent pour les vivants. La mort ne rompt pas les liens de l’Église — elle les transforme.
« Je crois à la communion des saints. » — Symbole des Apôtres
Quelques faits marquants
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L’avocat du diable a existé. De 1587 à 1983, le Promotor Fidei avait pour mission officielle de plaider contre la canonisation — trouver les failles, contester les miracles. Jean-Paul II a supprimé la fonction en 1983.
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Certains saints n’ont peut-être pas existé. Christophe, Philomène, Barbe ont été retirés du calendrier universel en 1969, faute de preuves historiques suffisantes. Ils n’ont pas été « décanonisés » — leur culte reste autorisé, mais plus obligatoire.
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La plus jeune sainte non-martyre : Jacinta Marto, voyante de Fatima, morte à 9 ans, canonisée par François en 2017.
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Le « saint geek » : Carlo Acutis, adolescent italien passionné d’informatique, avait créé un site web répertoriant les miracles eucharistiques à travers le monde. Mort d’une leucémie à 15 ans en 2006, il a été canonisé par François le 27 avril 2025 — premier saint « millénial ». Son corps, retrouvé intact, est exposé à Assise. Il portait des jeans et des baskets — et l’Église l’a canonisé comme ça.
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Claire d’Assise est patronne de la télévision — parce qu’elle aurait vu une messe projetée sur le mur de sa cellule alors qu’elle était trop malade pour y assister. Pie XII l’a déclarée patronne en 1958.
Un fil rouge
Les saints ne sont pas un musée de la perfection. Ce sont des témoins — imparfaits, souvent cabossés par la vie — qui ont laissé Dieu agir en eux. Leur diversité est vertigineuse : un roi et un mendiant, une docteure et une illettrée, un pape et un enfant de 9 ans.
C’est précisément cette diversité qui fait la force du témoignage. La sainteté n’a pas un seul visage.
« Ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi. » — Ga 2, 20
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