← J5 ☼ · 📋 Index · 🎙️ Écouter · J6 ☼ →


Résumé : Dans cet épisode, le frère Paul-Adrien lit et commente Job 3, le monologue initial où Job maudit le jour de sa naissance et lance une série de « pourquoi » existentiels face à la souffrance. Le commentaire invite à entendre le cœur souffrant derrière les paroles de désespoir plutôt qu’à juger moralement les mots de Job. L’épisode se conclut par une prière tirée du Psaume 21.

Introduction

Nous continuons notre lecture du livre de Job. Nous en sommes déjà au chapitre 3 et, de la même manière qu’à l’instant nous venons de quitter avec la fin du déluge et la tour de Babel la préhistoire biblique — le temps du prologue est fini, ça va être maintenant le temps de l’histoire qui va commencer avec Abraham —, eh bien de la même manière, le prologue dans le livre de Job, c’est fini. Cette fois-ci, l’homme parle.

On appelle cela le monologue initial de Job, la longue plainte qu’il adresse à Dieu et à ses amis, dans lequel il s’en prend au jour de sa naissance et de sa conception avant de lancer une série de questions existentielles en forme de « pourquoi », la recherche de sens. Vous allez voir la puissance de ce passage, l’angoisse qui s’exprime : vous êtes là dans un des sommets de la littérature mondiale.

Lecture : Job 3

Après cela, Job ouvrit la bouche et maudit le jour de sa naissance. Il prit la parole et dit :

« Ne s’ajoute pas aux jours de l’année, qu’elle n’entre pas dans le compte des mois.

Oui, que cette nuit soit stérile, que nul cri d’allégresse n’y résonne, qu’elle soit malédiction pour ceux qui maudissent le jour, ceux qui sont prêts à réveiller Léviathan.

Que s’éteignent les étoiles de son aube, que cette nuit attende en vain la lumière et n’entrevoie pas les paupières de l’aurore, car elle n’a pas scellé pour moi les portes de la matrice ni voilé à ma vue la misère.

Pourquoi ne suis-je pas mort dans le sein de ma mère ? N’ai-je pas expiré au sortir de son ventre ? Pourquoi s’est-il trouvé deux genoux pour me recevoir, deux seins pour m’allaiter ?

Maintenant, je serais étendu, au calme, je dormirais d’un sommeil reposant, avec les rois, les conseillers de la terre qui se bâtissent des mausolées, ou avec les princes qui ont de l’or et remplissent d’argent leur demeure.

Ou bien, comme l’avorton que l’on dissimule, je n’aurais pas connu l’existence, comme les petits qui n’ont pas vu le jour.

Là, au séjour des morts, prend fin l’agitation des méchants. Là reposent ceux qui sont exténués. De même, les prisonniers sont en paix, ils n’entendent plus les cris du gardien. Petits et grands, là, sont égaux, et l’esclave est affranchi de son maître.

Pourquoi Dieu donne-t-il la lumière à un malheureux, la vie à ceux qui sont pleins d’amertume, qui aspirent à la mort sans qu’elle vienne, qui la recherchent plus avidement qu’un trésor ? Ils se réjouiraient, ils seraient dans l’allégresse, ils exulteraient s’ils trouvaient le tombeau.

Pourquoi Dieu donne-t-il la vie à un homme dont la route est sans issue et qu’il enferme de toutes parts ?

En guise de pain, je n’ai que mes sanglots, comme les eaux, mes rugissements déferlent. La terreur qui me terrifie se réalise, et ce que je redoute m’arrive. Ni calme pour moi, ni tranquillité, ni repos, rien que tourment. »

Commentaire

Le monologue passionné de Job contraste douloureusement avec la réponse qui se voulait paisible quand il disait à sa femme : « Tu parles comme une folle, le bonheur et le malheur viennent de Dieu, acceptons-les. » Et là, cette fois-ci, c’est le déchaînement de l’angoisse et de la souffrance. C’est la souffrance qui s’exprime à travers la bouche de Job.

Vous notez cependant qu’il s’en prend au jour de sa naissance, comme s’il cherchait là une sorte de paratonnerre pour éviter de maudire Dieu. Saint Jacques, dans sa lettre, chapitre 5, verset 11, dira : « Vous avez entendu parler de la patience de Job. » Je crois qu’avec ce monologue, on peut dire qu’on a aussi entendu son impatience.

Il commence par se plaindre qu’il est né. Ensuite, il continue en se plaignant qu’il ne soit pas mort aussitôt né, pour enfin dire qu’il se plaint que sa vie est continuée dans la misère.

Mes notes de bas de page disent : « Maudit soit le jour de ma naissance annonce deux malédictions prononcées par Job pour le jour de sa naissance et la nuit où il fut conçu. Ce refus de soi est comme un suicide métaphysique, impossible de nier le fait d’exister. » Ensuite, vous avez une référence à Jérémie qui a connu une pareille détresse. Et en fait, on retrouvera aussi dans le prophète Jérémie quasiment les mêmes mots.

En fait, là, vous êtes quasiment avec Jésus sur la croix quand il se met à crier : « Eli, Eli, lama sabachthani » — « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » Sauf que chez Jésus, il n’y a aucune trace de malédiction, simplement l’expression de la solitude, de la souffrance et de l’angoisse. Et pour nous qui sommes faibles, le registre parfois naturel avec lequel nous exprimons notre angoisse, c’est le registre du désespoir et de la révolte.

On aura du mal à en vouloir à Job, même si on sent bien là qu’il a outrepassé les droits de la simple créature, mais on a du mal à reprendre Job. Je vois dans tous les commentaires de la Bible que j’ai en face de moi que quasiment tous disent qu’en maudissant le jour de sa naissance, Job a péché. Oui, c’est vrai, mais c’est déjà être du côté de la morale, ou plutôt être moralisant. Quand quelqu’un souffre, ça déborde de tous les côtés. Et il faut commencer par écouter ce qu’il dit. Je ne suis pas sûr que là, on en soit encore revenu au bien et au mal et au péché. On a simplement en face de nous quelqu’un qui souffre et qui exprime sa souffrance.

Si vous voulez, c’est comme quand on va visiter nos amis quand ils sont à l’hôpital, quand on essaye de consoler des personnes qui se sont fait plaquer. Leurs paroles dépassent leurs lèvres. Mais si jamais vous vous arrêtez à ce qui a dépassé, ça veut dire que vous n’avez pas compris que derrière, il y avait un cœur. Un cœur qui souffrait, et qu’en face de la mort, en face de la souffrance, on réagit comme on peut.

Au fur et à mesure que le monologue a continué, vous avez entendu les questions qui arrivaient. Pourquoi ? Pourquoi ne suis-je pas mort dès le sein de ma mère ? Pourquoi s’est-il trouvé des genoux pour me recevoir ? Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi Dieu donne-t-il la vie à un homme dont la route est sans issue ? Et derrière, la souffrance, en fait, vient creuser l’absurdité de la vie. Elle met notre recherche de sens à nu. Et la souffrance devient l’expression d’un vide métaphysique. Pourquoi ? C’est-à-dire que la souffrance physique se dédouble d’une souffrance morale. Non seulement notre corps souffre, mais notre âme ne sait pas quelle est sa place dans l’univers. Et vous savez, ces souffrances morales parfois sont pires que les souffrances physiques. La mort est comme le doigt que le diable a choisi pour appuyer sur les blessures de l’âme.

Un commentateur dit ceci : « Un des aspects les plus sombres de cette histoire est que Job, en face de son malheur, ne bascule jamais dans la folie, mais affronte plutôt toute son épreuve les yeux grands ouverts. » Je le dis à ma manière : Job souffre et il est lucide. Il a en face de lui toute l’étendue de son malheur, et parfois nous, nous cherchons la fuite. Il peut y avoir mille manières de fuir en face de la souffrance : soit dans le divertissement, soit dans une médication qui devient problématique à force de devenir une sorte d’acharnement, soit même la folie. C’est exactement ce que dit ce commentateur : « Un des aspects les plus sombres de cette histoire est que Job ne bascule jamais dans la folie. »

Mon père a eu un cancer des os. Et à la fin, il souffrait tellement qu’il est devenu fou. Le dernier souvenir que j’ai de mon père, c’est d’avoir pété un câble, passé toutes ses journées à essayer de s’échapper de sa chambre dans laquelle on l’avait enfermé pour pas qu’il se casse la figure dans l’escalier. Et je le vois encore en train d’essayer de passer à travers le placard à chaussures. Mon père, qui m’avait éduqué, qui était intelligent — la dernière image que j’ai de lui, c’est que devant la souffrance, tellement il souffrait, il était devenu fou.

Bon, eh bien là, c’est entre guillemets encore pire, parce que la folie même est refusée à Job. Et c’est comme ça qu’il faut comprendre cette malédiction : « Périsse le jour de ma naissance, maudit soit la nuit où je fus conçu. » Tout seul.

Alors, on verra dans les prochains chapitres la réponse de ses amis, parce que ça, ça va pas leur plaire.

Psaume 21

Nous terminons par une prière tirée du Psaume 21 qui, précisément, dit la détresse de l’homme abandonné qui s’enfonce dans le mal.

Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit.

Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? Le salut est loin de moi, loin des mots que je rugis. Mon Dieu, j’appelle tout le jour et tu ne réponds pas. Même la nuit, je n’ai pas de repos.

Toi, pourtant, tu es saint, toi qui habites les hymnes d’Israël. C’est en toi que nos pères espéraient, ils espéraient et tu les délivrais.

Que le Seigneur prenne soin de nos proches qui sont dans la détresse. Et vous, que le Seigneur vous bénisse, le Père, le Fils et le Saint-Esprit.


← J5 ☼ · 📋 Index · 🎙️ Écouter · J6 ☼ →