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Résumé : Dans cet épisode, le frère Paul-Adrien lit le chapitre 4 du livre de Job, où Éliphaz de Téman prend la parole pour répondre à Job. Le commentaire présente la doctrine de la rétribution — globalement vraie au niveau collectif mais insuffisante au niveau individuel — et dresse le portrait d’Éliphaz, l’ami bien intentionné dont les consolations maladroites enfoncent plus qu’elles ne relèvent. La sagesse, parfois, consiste simplement à se taire et à rester présent.
Introduction
Nous continuons notre lecture du livre de Job au chapitre 4, et cette fois-ci, après avoir entendu le monologue de Job, nous entendons la première réponse de l’un de ses amis, Éliphaz de Téman.
Lecture : Job 4
Éliphaz de Téman prit la parole et dit :
« Allons-nous t’adresser une parole ? Tu n’en peux plus. Mais qui pourrait garder le silence ? Tu faisais la leçon à beaucoup. Tu soutenais les mains défaillantes. Tes propos redressaient celui qui perdait pied. Tu fortifiais les genoux chancelants. Et maintenant que cela t’arrive, tu te décourages ? Te voici atteint et tu es bouleversé.
Ta piété n’est-elle pas ton appui ? Ta vie intègre n’est-elle pas ton espérance ?
Souviens-toi. Quel innocent a jamais péri ? En quel lieu des hommes droits ont-ils disparu ? Je l’ai bien vu, moi. Les laboureurs d’iniquité et les semeurs de misère, eux-mêmes la moissonnent. Sous l’haleine de Dieu, ils périssent. Au souffle de sa colère, ils sont anéantis.
Le lion a beau rugir, le fauve gronder, les crocs des lionceaux seront brisés. Le lion adulte périt, faute de proie, les petits de la lionne se dispersent.
Une parole furtive m’est venue. Mon oreille en a perçu le murmure. Dans les cauchemars, les visions de la nuit, quand tombe une torpeur sur les humains, un effroi m’a saisi. Un frisson a fait trembler tous mes os. Un souffle a glissé sur ma face. Il a hérissé les poils de ma chair. Quelqu’un se tenait là, inconnu de moi. Une forme devant mes yeux. Un silence, puis une voix s’est fait entendre :
Le mortel aurait-il raison contre Dieu ? L’homme serait-il pur devant son auteur ? Si Dieu ne fait pas même confiance à ses serviteurs, et qu’il perçoive des fautes en ses anges… »
Commentaire
Vous venez d’entendre le premier discours des amis de Job. Ils avaient été présentés dans le prologue, ils sont trois. Le premier que vous venez d’entendre s’appelle Éliphaz, un nom qui signifie « Dieu est victorieux », qui vient de Téman, associé au Yémen. Le deuxième s’appelle Bildad, il viendrait de Chouah, nous dit le texte, situé au nord de l’Arabie. Et le troisième s’appelle Tsophar, et qui viendrait, lui, de Naama, un pays qui serait là encore situé dans la péninsule arabique.
Mais une autre tradition fait venir ces trois sages de contrées différentes. Et vous auriez alors les trois points cardinaux, le quatrième étant représenté par Job, qui est situé du côté de la mer, en Israël. Comme si la sagesse du monde entier était venue se concerter, réunie autour d’un mystère à explorer : le mystère du mal.
Et la doctrine que les amis de Job vont lui exposer en guise de consolation est ce qu’on appelle la doctrine de la rétribution. La doctrine de la rétribution consiste à dire que celui qui fait le bien sera béni, il connaîtra l’abondance matérielle, et celui qui fait le mal sera maudit, il connaîtra la déchéance matérielle et physique.
On a pu se moquer de cette doctrine classique de la rétribution, mais elle a quand même ses lettres de noblesse. D’abord, elle est basée sur la justice parfaite de Dieu, qui, nous dit la Bible, rend à chacun selon ses œuvres. Et puis ensuite, ne l’oublions pas, la doctrine de la rétribution est globalement vraie. C’est quand même vrai que, globalement, quand on fait les choses bien, on obtient le bonheur, et quand on fait les choses mal, on obtient le malheur.
Simplement, je dis qu’elle est globalement vraie, c’est-à-dire qu’elle est d’une vérité statistique. La doctrine de la rétribution se trouve principalement vérifiée à un niveau macroscopique, au niveau des pays, au niveau des villes, au niveau des peuples. Quand un peuple fait n’importe quoi, il ne connaît pas la réussite sociale. Bon. Si c’est vérifié au niveau du peuple, au niveau d’une société, ça ne veut pas dire que ce soit toujours vérifié au niveau individuel. Ce qui est vrai au niveau collectif l’est globalement au niveau individuel, mais il y a toujours des exceptions.
Et Job fait partie de ces exceptions. Job fait le bien et il connaît le malheur. Alors, qu’est-ce que ça veut dire ? Et elle est là, la porte d’entrée dans le mystère du mal que ces hommes-là vont tenter d’explorer. Donc, je le dis parce que la doctrine de la rétribution n’est pas à jeter aux oubliettes. C’est une grande vérité. C’est la première que l’on a donnée et elle est vérifiée au niveau global. Mais voilà, nous sommes des personnes et nous voulons aussi savoir ce que cela signifie au niveau individuel.
Et le malheur, c’est que les trois amis de Job vont appliquer cette doctrine de la rétribution de manière stricte et rigoureuse. Ce qui va aboutir, à leurs yeux, à maudire Job. Parce que dans leur tête, ça donne quoi ? Si celui qui fait du bien est béni, si celui qui fait le mal est maudit, eh bien Job qui connaît le malheur est maudit, donc il a fait du mal. Et ça, pour Job, ce n’est pas entendable. Donc, en guise de sympathie, en fait, leur discours s’apparente à une condamnation. Au mieux, à un discours bien-pensant et moralisateur. Bien-pensant, c’est-à-dire qui pense bien, mais qui pense bien de manière trop étroite. Ça veut dire que dans leur tête, il n’y a pas de place pour des exceptions.
En attendant, ce n’est pas parce que Job va contester leur argumentation qu’il a quelque chose d’autre à leur répondre. Bon, en attendant, ça nous permet de revenir sur ce que vous venez d’entendre : le premier discours du premier ami, Éliphaz de Téman. Je vous cite, verset 7 : « Souviens-toi, quel innocent a jamais péri ? En quel lieu des hommes droits ont-ils disparu ? Je l’ai bien vu, moi, les laboureurs d’iniquité et les semeurs de misère, eux-mêmes la moissonnent. Sous l’haleine de Dieu, ils périssent. Au souffle de sa colère, ils sont anéantis. »
À propos de ce discours, mes notes de bas de page dans ma Bible indiquent : « Cette première intervention d’Éliphaz se veut essentiellement conciliante. » Éliphaz ne se montre pas agressif. Il n’est pas arrogant ou condescendant. Il utilise plutôt, dans sa manière de parler, une technique de conseil. Il est le sage qui aide la personne souffrante à acquérir une nouvelle compréhension de la réalité en utilisant, avec des injonctions, des formulations indirectes qui permettent de voir dans ses propos une certaine empathie. Vous verrez comment cela va contraster avec les deux autres amis de Job.
Éliphaz, c’est le plus sympa de tous les trois. Il présente, par exemple, son savoir de manière plutôt humble : « Une parole furtive m’est venue. Mon oreille en a perçu le murmure. » Ou bien alors, il pose des questions plutôt que des affirmations : « Le mortel aurait-il raison contre Dieu ? L’homme serait-il pur devant son auteur ? »
Éliphaz de Téman, si vous voulez, c’est l’ami qui vient vous consoler, qui n’a pas forcément beaucoup de choses à dire, sinon des platitudes qui viennent du fond traditionnel et commun de l’humanité. Mais ça ne l’empêche pas, pour autant, de se sentir proche de vous. D’une certaine manière, il fait de son mieux parce qu’il reste votre ami. On aura l’occasion demain de reprendre son discours. Pour l’instant, je vais m’arrêter ici parce que je voudrais simplement camper le personnage.
Tant il est vrai que souvent, nous avons en face de nous des Éliphaz de Téman qui font du mieux qu’ils peuvent, mais qui, malgré leur amitié, finissent par nous enfoncer dans notre malheur. Mais aussi, parfois, c’est nous.
Souvenez-vous d’une chose, c’est que le silence en face de la douleur a quelque chose d’insupportable et qu’on ne peut pas s’empêcher de parler. On ne peut pas s’empêcher de parler, quitte à dire des platitudes. Ça me fait penser à une phrase qu’il y a dans The Chosen, vous savez, cette série qui parle de Jésus. Et à un moment donné, vous avez un apôtre qui subit le deuil de quelqu’un qui est mort proche de lui. Et Pierre essaye de le réconforter en lui disant des platitudes qui sont vraies. Et l’apôtre — je ne donnerai pas son nom pour ne pas spoiler — se tourne vers lui et dit : « Est-ce que ces paroles que tu m’as données, quand toi, tu étais dans le malheur, est-ce qu’elles ont réussi à te consoler ? » Et la réponse était : « Non. »
Pas facile d’aider les gens dans le malheur. La sagesse, parfois, consiste tout simplement à se taire et à rester là, présent.
Prière
Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, Amen.
Seigneur, nous te demandons d’être notre sagesse. Nous te demandons la grâce du discernement pour que tu nous donnes de voir, quand nous parlons à nos amis, ce qui peut vraiment les aider et ce qui est de l’ordre de la platitude. Donne-nous le courage de nous taire et parfois même de rester, idiots et sans savoir quoi dire, plutôt que de donner de fausses consolations qui, en fait, n’attirent que le mépris.
Seigneur, apprends-nous la sagesse à ne pas juger, à ne pas plaquer des certitudes. Apprends-nous à nous taire et à écouter. Nous te confions tous nos proches qui sont dans le malheur et c’est vers eux que notre cœur ira aujourd’hui.
Et vous, que le Seigneur vous bénisse et vous garde, le Père, le Fils et le Saint-Esprit.
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