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Résumé : Dans cet épisode consacré à Job 7, le frère Paul-Adrien lit la deuxième partie de la réponse de Job à Éliphaz, une plainte suivie d’une prière où Job exprime sa déception envers Dieu. Le commentaire analyse comment la souffrance déforme notre image de Dieu, transformant la fragilité en révolte, la confiance en culpabilité, et nous plongeant dans une crise existentielle profonde. L’épisode se conclut avec le Psaume 64, qui rappelle le pardon et la tendresse de Dieu.
Introduction
Livre de Job, chapitre 7. Souvenez-vous, hier, chapitre 6, nous étions dans la première partie de la réponse de Job. Éliphaz, l’ami compatissant, essaye de le réconforter et Job a commencé par se plaindre, à dire la déception qu’il éprouvait en face des amitiés trompeuses.
Et nous entendons la deuxième partie de sa réponse qui va être en deux temps. D’abord une plainte pendant quelques versets et ensuite une prière dans laquelle Job va s’adresser à Dieu pour lui demander des comptes. « Souviens-toi, Seigneur, ma vie n’est qu’un souffle, mes yeux ne verront jamais plus le bonheur. »
Et vous verrez qu’en guise de prière adressée à Dieu, Job exprime principalement sa déception en face de Dieu. Job est déçu par Dieu.
Lecture : Job 7
Vraiment, la vie de l’homme sur la terre est une corvée. Il fait des journées de manœuvres, comme l’esclave qui désire un peu d’ombre, comme le manœuvre qui attend sa paye.
Depuis des mois, je n’ai en partage que le néant, je ne compte que des nuits de souffrance. À peine couché, je me dis : quand pourrai-je me lever ? Le soir n’en finit pas, je suis envahi de cauchemars jusqu’à l’aube.
Ma chair s’est revêtue de vermine et de croûte terreuse, ma peau se crevasse et suppure.
Mes jours sont plus rapides que la navette du tisserand, ils s’achèvent faute de fil.
Souviens-toi, Seigneur, ma vie n’est qu’un souffle, mes yeux ne verront plus le bonheur. Je serai invisible aux yeux qui me voyaient, tes yeux seront sur moi, mais je ne serai plus.
Comme la nuée se dissipe et s’évanouit, celui qui descend au séjour des morts n’en remonte pas. Il ne retourne pas dans sa maison, sa demeure ne le connaît plus.
C’est pourquoi je ne peux pas retenir ma langue. Dans mon angoisse, je parlerai, dans mon amertume, je me plaindrai.
Et moi, suis-je la mer ou le dragon pour que tu postes une garde contre moi ?
Je me dis : le sommeil me consolera, la nuit apaisera mes plaintes. Mais alors tu m’effraies par des songes, tu m’épouvantes par des cauchemars.
J’en arrive à souhaiter qu’on m’étrangle. La mort plutôt que mes douleurs. Je suis à bout de patience, je ne vivrai pas toujours. Laisse-moi donc, mes jours ne sont qu’un souffle.
Qu’est-ce que l’homme pour que tu en fasses tant de cas ? Tu fixes sur lui ton intention, tu l’inspectes chaque matin, tu le scrutes à tout instant.
Ne peux-tu cesser de me regarder ? Le temps que j’avale ma salive ?
Si j’ai péché, en quoi t’ai-je offensé, toi, le gardien de l’homme ? Pourquoi me prendre pour cible ? Pourquoi te serais-je un fardeau ?
Ne peux-tu tolérer mes péchés, passer sur mes fautes ? Me voici bientôt étendu dans la poussière. Tu me chercheras, mais je ne serai plus.
Commentaire
Écoutez, on va reprendre le commentaire, plutôt je vais le dire à ma manière, de Jean Rademacher sur Dieu, Job et la sagesse, parce que je trouve que c’est assez extraordinaire comme analyse du discours de Job en particulier, mais aussi comme analyse du discours de l’homme qui souffre en général. Derrière Job, c’est l’expérience de l’humanité entière.
Regardez par exemple comment la souffrance vient tordre notre rapport à Dieu. Dans ce discours, vous avez eu toutes les formes de prière : de la supplication, des questions, des plaintes, mais à chaque fois, c’est comme si les thèmes traditionnels par lesquels nous nous tournons vers Dieu étaient inversés.
Regardez par exemple l’expression de notre fragilité. Nous, quand nous exprimons notre fragilité en face de Dieu, quand on va bien, c’est pour nous remettre entre ses mains dans un instant de confiance. Normalement, la fragilité humaine est une incitation pour que l’homme se confie en Dieu. « Je suis fort en toi, ma grâce te suffit. » « C’est quand je suis faible, dira saint Paul, que je suis fort. » « Qu’est-ce que l’homme, pour que tu le connaisses, je suis dans ta main, Seigneur. »
Sauf qu’ici, la fragilité humaine n’invite plus à la confiance, mais à la révolte. « À peine couché, je me dis : quand pourrai-je me lever ? Le soir n’en finit pas, je suis envahi de cauchemars jusqu’à l’aube. Ma chair s’est revêtue de vermine, de croûte terreuse. Ma peau se crevasse et suppure. » Qu’est-ce que c’est que cette existence fragile pour laquelle nous avons été créés ? Est-ce là ce que Dieu avait en réserve pour nous ? Et c’est ainsi que la fragilité qui, normalement, devrait nous ramener dans les bras de Dieu, en fait, nous en éloigne en faisant que nous souhaitons la mort.
Je redis, quand même, la manière dont Job l’exprime, parce que c’est dit d’une manière et d’une puissance poétique extraordinaire. « Et moi, suis-je la mer ou le dragon pour que tu postes une garde contre moi ? » Ça veut dire quoi, cette souffrance ? Est-ce que ça veut dire que j’appartiens à ces monstres ténébreux qui appartiennent au chaos et qu’il faut faire souffrir pour les mettre à côté de la création ? Parce que c’est ça ce que veut dire Job.
Ou encore plus loin, regardez comment il exprime sa souffrance comme étant de la faute de Dieu, de son inattention. Nous nous disons dans notre tête et dans notre âme que si nous sommes malheureux, c’est que Dieu est loin de nous et qu’il nous a oubliés. Et puis, on pensait que Dieu était loin de nous. Et en fait, l’image de Dieu devient tellement tordue en nous par la souffrance qu’on en vient à se dire que peut-être, tout simplement, Dieu en a marre de nous. Et c’est peut-être pour ça que nous souffrons.
La souffrance qui, après avoir induit en nous la révolte, induit maintenant en nous la culpabilité. La lassitude de Dieu à notre égard. Et de la lassitude de Dieu à notre égard, quand nous souffrons, nous imaginons alors que Dieu finit par nous en vouloir et c’est ça ce qui déchaîne sa terreur et sa haine contre nous quand il nous poursuit à coup de flèches. Ce sont les images déformées que nous avons de Dieu dans la souffrance.
On a beau lire la Bible, avoir Jésus en face de nous, on ne peut pas s’empêcher de se demander où Dieu est dans notre malheur, de prendre les choses personnellement en se disant peut-être que Dieu en a marre de moi, et de se dire que finalement, c’est le sort qui s’acharne contre nous parce que, comme il en a marre de nous, Dieu nous a enlevé sa protection.
Dans le malheur, c’est difficile d’arriver à garder de Dieu une image juste. Le malheur, la souffrance — et c’est pour ça que le diable utilise ça — ont le pouvoir de corrompre notre imagination et notre manière de penser. La souffrance a le pouvoir de contaminer notre foi.
Et à la fin, la souffrance nous fait rentrer dans une crise existentielle. Et ça vous donne le spectacle de Job : un homme enfoncé par la souffrance en pleine crise existentielle. Ce qui va se traduire par plusieurs questions, des questions de fond qu’on ne peut pas s’empêcher nous aussi de poser.
« Qu’est-ce que l’homme, pour que tu en fasses tant de cas ? » Ça veut dire : on est quoi dans le monde pour que tu t’acharnes autant sur nous ? Ça, derrière, c’est la valeur de notre propre existence. C’est quoi le sens de notre vie ? Pourquoi est-ce qu’on s’acharne comme ça contre nous ? Est-ce que ça veut dire que notre vie a un sens ? Ou alors, au contraire, est-ce que ça veut dire qu’elle n’en a aucun ?
Ou encore, dans les crises existentielles, versets 19-20 : « Ne peux-tu cesser de me regarder le temps que j’avale ma salive ? Si j’ai péché, en quoi t’ai-je offensé, toi, le gardien de l’homme ? » Cette fois-ci, c’est la question de la disproportion entre un Dieu qui est censé être au-dessus de tout, dans la bonté, dans la pureté, dans la justice, et qui devient comme mesquin et qui nous harcèle.
Troisième question existentielle : la justice. « Ne peux-tu tolérer mes péchés et passer sur ma faute ? » Ce que Job demande ici, c’est qu’il y ait autre chose dans la vie que la stricte justice. Que Dieu ne soit pas une machine, et nous des simples rouages à l’intérieur. Ce que nous voulons, d’un désir existentiel, c’est qu’il y ait en Dieu un minimum de tendresse malgré nos péchés. Comme dit un psaume : « Jusqu’à toi vient toute chair avec son poids de péché, nos fautes ont dominé sur nous, toi, tu les pardonnes. » Sauf qu’ici, Dieu ne pardonne pas, et que l’on est entre la justice la plus stricte et l’injustice la plus flagrante. Et donc là, c’est la question existentielle de la justice dont on sent bien qu’elle ne suffit pas elle-même, dont on aimerait qu’elle débouche sur autre chose, sur la miséricorde, sauf que c’est le malheur qui répond à Job.
Et donc, ce discours de Job que vous venez d’entendre sur deux épisodes, chapitre 6 et chapitre 7, il est difficile à comprendre parce qu’il est en poésie, mais vous sentez bien derrière toutes les réflexions que nous nous faisons à nous-mêmes lorsque nous souffrons, toutes les déformations de l’image de Dieu que le malheur induit en nous, et comment la crise existentielle ici devient une sorte d’abcès que la souffrance vient faire percer.
Psaume 64
Il est beau de te louer, Dieu, dans Sion, de tenir ses promesses envers toi qui écoutes la prière.
Jusqu’à toi vient toute chair avec son poids de péché. Nos fautes ont dominé sur nous. Toi, tu les pardonnes.
Ta justice nous répond par des prodiges de miséricorde, Dieu, notre sauveur, espoir des extrémités de la terre et des rives lointaines.
Tu visites la terre et tu l’abreuves, tu la combles de richesses. Les ruisseaux de Dieu regorgent d’eau.
Tout exulte et chante.
Que Dieu vous bénisse, le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Amen.
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