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Résumé : Dans cet épisode, nous lisons Job 8 à 10 : le discours de Bildad de Shuah, qui place le débat sur le terrain de la justice et de la logique, suivi de la réponse de Job, qui pousse ce raisonnement jusqu’à l’absurde. Le commentaire explore comment la souffrance nous conduit à défigurer Dieu lorsque notre esprit, incapable d’accepter le mystère du mal, cherche désespérément une cause rationnelle.
Introduction
Nous continuons notre lecture du livre de Job. Jusqu’à présent, nous avons été plutôt lents. Nous avons lu chapitre après chapitre pour bien poser le décor, mais maintenant que la scène est posée, on va pouvoir aller un peu plus vite. Aujourd’hui, nous allons enchaîner trois chapitres d’un coup : les chapitres 8, 9 et 10, qui correspondront au deuxième ami de Job qui va se mettre à parler, Bildad — ce sera le chapitre 8 — et ensuite Job qui va lui répondre aux chapitres 9 et 10.
Il est plus logique. Éliphaz, que nous avons entendu, était quelqu’un de plus sensible. Pour Bildad, c’est une question de juridiction, de droit et de rigueur intellectuelle. Et vous entendrez la réponse de Job qui va se situer sur le même terrain. Quitte à aller du côté de la rigueur, autant y aller jusqu’au bout. Mais si jamais on va par là, eh bien, à quoi cela aboutit-il ? À la raison du plus fort, au fait qu’il n’y ait aucun échappatoire et, finalement, quitte à aller sur le domaine de la juridiction et de la rigueur intellectuelle et de la théorie, on en arrive à l’absurdité. L’absurdité de Dieu, l’absurdité de la vie de l’être humain. Pourquoi être né ?
Lecture : Job 8
Bildad de Shuah prit la parole et dit :
« Rétablira ta demeure dans la justice. Ta condition ancienne sera peu de choses au regard de la nouvelle.
Interroge la génération passée. Médite sur l’expérience de ses pères. Puisque, nés d’hier, nous, nous ne savons rien et que nos jours passent comme une ombre sur terre, ne vont-ils pas, eux, t’instruire et t’enseigner et de leur cœur tirer des sentences ?
Le jonc pousse-t-il hors du marais ? Privé d’eau, le roseau peut-il croître ? Encore en sa fleur et sans qu’on l’ait cueilli, avant toute herbe, il se dessèche. Tel est le sort de ceux qui oublient Dieu. Et ainsi périt l’espoir de l’impie.
Son assurance n’est qu’un fil, sa confiance une toile d’araignée. S’appuie-t-il sur sa maison ? Elle ne tient pas. S’y cramponne-t-il ? Elle ne résiste pas.
Plein de sève au soleil, il étend ses jeunes pousses par-dessus son jardin, ses racines se nouent dans un amas de pierres, il explore le creux des rochers. Mais si on l’arrache de ce lieu, celui-ci le renie : “Je ne t’ai jamais vu.” Et voilà que son destin se corrompt, tandis que du sol, quelqu’un d’autre va germer.
Vois ! Dieu ne rejette pas l’homme intègre, ni ne prête main-forte au malfaiteur. De rire encore, il emplira ta bouche et tes lèvres d’ovation. Tes ennemis seront couverts de honte, et les tentes des méchants disparaîtront. »
Lecture : Job 9–10
« Comment l’homme pourrait-il avoir raison contre Dieu ? Si l’on s’avise de discuter avec lui, on ne trouvera pas à lui répondre une fois sur mille.
Il est plein de sagesse et d’une force invincible. On ne lui tient pas tête impunément.
C’est lui qui déplace les montagnes à leur insu, qui les renverse dans sa colère. Il secoue la terre sur sa base et fait vaciller ses colonnes.
Lui seul, il déploie les cieux, il marche sur la crête des vagues. Il fabrique la Grande Ourse, Orion, les Pléiades et les Constellations du Sud. Il est l’auteur de grandes œuvres insondables, de merveilles innombrables.
Lui qui, dans la tempête, m’écrase et multiplie sans raison mes blessures, il ne me laisse même pas reprendre haleine tant il m’abreuve d’amertume.
Recourir à la force ? Il est la puissance même. Faire appel au droit ? Mais qui l’assignera ? Même si je suis juste, ma bouche me condamne. Innocent, elle me déclare pervers.
Suis-je un homme intègre ? Je ne sais plus moi-même. Vivre me répugne.
C’est tout un, je l’ai bien dit : il extermine pareillement l’homme intègre et le criminel. Si un fléau répand soudain la mort, lui se moque de la détresse des innocents. Un pays est-il livré aux mains du criminel ? Il met un voile sur la face de ses juges. Si ce n’est lui, qui est-ce donc ?
Mes jours, plus rapides qu’un coureur, ont fui sans voir le bonheur. Ils ont glissé comme barque de jonc, comme l’aigle qui fond sur sa proie.
Si je me dis : oublie ta plainte, déride ton visage, je redoute tous mes tourments. Je sais que tu ne m’acquitteras pas.
Si je suis coupable, à quoi bon me fatiguer en vain ? Si je me lave avec de la neige, si je purifie mes mains à la soude, tu me plonges dans la fange et mes vêtements ont horreur de moi.
Car lui n’est pas comme moi un humain pour que je lui réplique et qu’ensemble nous allions en justice. Il n’y a pas d’arbitre entre nous pour poser la main sur nous deux, pour écarter de moi son bâton et pour que sa terreur ne m’épouvante plus.
Alors je parlerai sans avoir peur de lui, mais il n’en est rien. Je suis face à moi-même.
La vie me dégoûte. Je veux donner libre cours à ma plainte et d’un cœur amer, je parlerai.
Je dirai à Dieu : Ne me condamne pas. Fais-moi connaître tes griefs contre moi.
Est-ce un bien pour toi d’opprimer, de renier l’œuvre de tes mains et de favoriser les intrigues des méchants ?
As-tu des yeux ? Des yeux de chair ? Ton regard est-il celui des humains ? Tes jours sont-ils comme les jours d’un mortel et tes années comme celles d’un homme, pour que tu recherches mon crime et que tu enquêtes sur mon péché, bien que tu me saches non coupable et que nul ne puisse délivrer de ta main ?
Tes mains m’ont façonné, créé de toutes pièces, et tu voudrais me détruire. Souviens-toi, tu m’as pétri comme l’argile et tu me ramènerais à la poussière.
Ne m’as-tu pas versé comme le lait et fait prendre comme le fromage ? De peau et de chair, tu m’as vêtu, d’os et de nerfs, tu m’as tissé. Tu m’as donné vie et amour, veillant sur mon souffle avec sollicitude.
Mais tu as gardé une arrière-pensée. Je sais ce que tu trames.
Si je commets un péché, tu me prends sur le fait et ne me tiens pas quitte de ma faute. Si je suis coupable, malheur à moi. Si j’ai raison, je n’ose lever la tête, gorgé de honte, abreuvé d’affliction.
Si je me relève, tel un lion, tu me pourchasses. Tu redoubles contre moi tes exploits, tu m’opposes de nouveaux témoins, tu augmentes ta colère envers moi. Des troupes contre moi se relaient.
Pourquoi donc m’as-tu fait sortir du sein maternel ? J’aurais expiré et nul œil ne m’aurait vu. Et je serais comme n’ayant pas été, on m’aurait porté du ventre à la tombe.
N’est-ce pas peu de choses que la durée de mes jours ? Retire-toi de moi, pour que j’éprouve un peu de joie, avant que je m’en aille sans retour au pays des ténèbres et de l’ombre de la mort, pays où le crépuscule est obscurité, ombre de mort et désordre, où la clarté même est obscure. »
Commentaire
Bon, je me suis un peu emballé dans la lecture, je vous l’accorde. Mais quand même, quand même, ce passage est d’une beauté extraordinaire. Écoutez ça :
N’est-ce pas peu de choses que la durée de mes jours ? Retire-toi de moi, pour que j’éprouve un peu de joie, avant que je m’en aille sans retour au pays des ténèbres et de l’ombre de la mort, pays où le crépuscule est obscurité, ombre de mort et désordre, où la clarté même est obscure.
Où la clarté même est obscure. Ce qui reprend exactement à l’envers un psaume qui dit, à propos de Dieu : « Pour toi, la ténèbre n’est pas ténèbre. »
Et donc là, vous êtes passé à travers à peu près tous les registres de l’émotion. De la révolte à la résignation rageuse, et puis finalement à la plainte et au désespoir.
Ce qu’il y a d’horrible pour Job, c’est qu’il ne comprend pas. Une citation d’un exégète à propos de ce passage — Lévêque, dans Job et son Dieu — qui est très belle :
« Pour échapper au mystère de la volonté de Dieu, le mystère du bien et du mal qu’on ne comprend pas, pour échapper au mystère de la volonté de Dieu, source d’angoisse spirituelle, Job préfère admettre comme une évidence un dessein agressif de Dieu à son égard. Mais cela ne lui donne pas la paix, car il retombe dans l’absurde. Pour trouver une cause à son mal, il lui faut défigurer le Dieu qu’il aime. »
On avait parlé de la manière dont le malheur et la souffrance nous font défigurer Dieu. Ici, vous avez la cause. C’est que nous avons besoin de comprendre. Nous avons besoin de trouver du sens. C’est toujours la question du raisonnement, de la rationalité, qui était intransigeante, produite par Bildad, l’ami de Job, qui se plaçait au niveau du droit, au niveau de la logique. « Très bien, dit Job. Allons par là. Tu veux de la logique ? Allons jusqu’au bout. »
L’esprit logique, rationnel, humain, fait qu’en face du mal, on cherche une cause. Et comme on n’en trouve pas, on prend la seule qui soit à notre disposition. Parce que nous, en tant qu’hommes, on sait que quand on fait le mal, c’est parce qu’on veut le mal. Et donc, en fait, on devient agressif pour se venger. Et comme on ne comprend pas le mal qui nous semble venir de Dieu, on lui prête le même raisonnement que celui qu’on applique entre nous, humains. Et on dit que si Dieu nous veut du mal, c’est parce qu’il cherche à se venger de quelque chose. Sauf qu’en fait, ça apporte tout sauf la paix.
Le mal est un mystère. C’est le mystère de la liberté. Alors, il y avait bien eu au ciel cette espèce de défi entre Satan d’un côté et Dieu de l’autre. Satan qui demande de pouvoir tenter Job et Dieu qui dit : « Chiche, tu vas voir que ça va lui permettre d’éprouver ma fidélité. » Mais ça, c’est une vision, comme on dit sub specie aeternitatis, c’est-à-dire du point de vue de Dieu. Nous, humains, on n’en est pas là.
Et si le mystère du mal est un véritable mystère, il faudrait qu’on accepte de s’enfoncer dedans, dans le silence. Mais on ne peut pas s’enfoncer. En tout cas, on n’y arrive pas. On n’arrive pas à s’enfoncer dans le mystère du mal qui, à nos yeux, n’a aucun sens, aucune cause. On n’arrive pas à s’y enfoncer de manière silencieuse. Et c’est comme si l’esprit humain devenait fébrile, cherchait à tout prix à comprendre, se raccrocher à ce qu’il avait et donc prenait la première chose qui arrivait : le mal, la méchanceté, l’agressivité, qui sont en fait des comportements humains, des comportements trop humains. La souffrance qui vous empêche de voir dans la transcendance de Dieu l’expression de son mystère, mais bien plutôt l’expression de sa haine contre vous. Mon Dieu, ce que c’est terrible.
Prière
Nous terminons par une prière. Vous savez, ce moment où nous nous retournons vers Dieu, qui est quand même l’auteur principal de la Bible que nous sommes en train de lire. C’est lui qui est derrière chacune de ces lignes. Je vous propose pour cette prière de repenser à Abraham et à son sacrifice.
Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, Amen.
Seigneur, toi qui, à travers notre vie — comme Abraham a été soumis à dix épreuves —, ne cesses de nous éprouver pour nous faire grandir dans la foi, nous te demandons, Seigneur, que nous puissions discerner avec sagesse ta volonté. Ne pas nous tromper, ne pas être trop naïfs, ne pas non plus avoir peur. Et même lorsque nous ne comprenons pas les sacrifices que tu nous demandes, fais que nous n’oublions pas de nous souvenir de toutes les merveilles que tu as accomplies dans notre vie. Tu es le Dieu de la vie, Seigneur, et que nous puissions te donner, avec la meilleure partie de nous-mêmes, la plus grande preuve de notre foi, toi qui veux notre vie et notre résurrection.
Et vous, que Dieu vous bénisse, le Père, le Fils et le Saint-Esprit.
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