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Résumé : Dans cet épisode, le frère Paul-Adrien ouvre le deuxième cycle de discours du livre de Job avec le chapitre 15, où Éliphaz de Téman reprend la parole avec beaucoup moins de modération. Le commentaire analyse les trois chefs d’accusation qu’Éliphaz porte contre Job — saper la piété, prétendre à une sagesse supérieure, et manquer de tolérance — tout en montrant les limites de cette approche face à la souffrance d’autrui.

Introduction

Nous commençons notre deuxième cycle de discours dans le livre de Job. Souvenez-vous, Job a trois amis, Éliphaz, Bildad et Sophar, chacun avec son caractère propre. Et dans le premier cycle, chacun avait parlé, Job leur avait répondu. Et nous recommençons, sauf que cette fois-ci, le deuxième cycle sera plus court, principalement parce que Job réduit ses réponses. Il sera plus court, il va être aussi plus virulent de la part de ses amis.

Dans le premier cycle, les amis de Job laissaient entrevoir la possibilité d’un rétablissement : si tu te repens et demandes pardon à Dieu, il te rétablira dans ton bonheur. Là, c’est le sort pitoyable de l’injuste qu’ils vont prendre plaisir à décrire. On passe de la consolation à l’avertissement. Vers la fin de ce cycle, vous verrez aussi bizarrement l’espérance de Job croître, mais on n’y est pas encore.

Donc, nous sommes dans Job chapitre 15, c’est Éliphaz qui l’inaugure. Souvenez-vous, Éliphaz était des trois amis le plus conciliant et le plus modéré, mais on sent qu’il commence à s’échauffer.

Lecture : Job 15

Éliphaz de Téman prit la parole et dit :

« Le sage répond-il par des raisons en l’air ? Gonfle-t-il ses poumons de vent pour argumenter avec des discours sans valeur et des mots inutiles ?

Tu en viens à saper la piété, tu discrédites la méditation devant Dieu. C’est ta faute qui inspire ta bouche et tu adoptes le langage des fourbes. Ce qui te condamne, c’est ta bouche, ce n’est pas moi. Tes lèvres même témoignent contre toi.

Es-tu né le premier des hommes ? As-tu été enfanté avant les collines ? Aurais-tu écouté aux conseils de Dieu ? Aurais-tu accaparé la sagesse ? Que sais-tu que nous ne sachions ? Qu’as-tu compris qui ne nous soit familier ? Parmi nous aussi, il y a des cheveux blancs et des vieillards, plus chargés de jours que ton père.

Est-ce trop peu pour toi que les réconforts de Dieu et la parole modérée qui t’est adressée ? Pourquoi te laisser emporter par ton cœur ? Et pourquoi cligner des yeux quand tu te tournes contre Dieu et que tu exprimes ta colère, que ta bouche profère des discours ?

Qu’est-ce que l’homme pour se dire intègre ? L’enfant de la femme pour se prétendre juste ? Dieu, même à ses saints, ne fait pas confiance, et le ciel n’est pas pur à ses yeux. Encore moins le répugnant, le corrompu, l’homme qui boit la perfidie comme de l’eau.

Je vais t’instruire. Écoute-moi. Ce que j’ai vu, je vais le raconter. Ce que les sages, sans rien dissimuler, relatent d’après leurs pères, eux à qui seuls le pays fut donné, sans qu’aucun étranger se soit infiltré parmi eux.

Tous les jours de sa vie, le méchant se tourmente et les années du tyran sont strictement comptées. Des voix effrayantes hurlent à ses tympans. En pleine paix, le dévastateur vient l’attaquer. Il ne croit plus pouvoir échapper aux ténèbres et se voit promis aux glaives. Il erre, çà et là — mais où trouver du pain ? Il le sait, le sort qui l’attend, c’est un jour de ténèbres.

La détresse et l’angoisse l’envahissent, elles le terrassent comme un roi qui se prépare à l’assaut. Car il a levé la main contre Dieu, il a bravé le Puissant. Il fonçait sur lui, tête baissée, sous le dos épais de ses boucliers.

Oui, son visage s’est couvert de graisse, ses reins ont pris de l’embonpoint. Il a occupé des villes détruites et des maisons inhabitables qui menaçaient ruine.

Il ne s’enrichira pas, sa fortune ne tiendra pas, il n’étendra pas ses possessions dans le pays. Il n’échappera pas aux ténèbres. Une flamme dessèchera ses jeunes pousses et il s’enfuira au souffle de la bouche de Dieu.

Qu’il ne mise pas sur la fraude, il ferait fausse route, car la fraude serait son salaire. Cela s’accomplira avant le temps et sa ramure ne reverdira plus. Comme la vigne, il laissera choir ses fruits encore verts, il perdra comme l’olivier sa floraison.

Car stérile est l’engeance de l’impie et le feu dévore les tentes de la corruption. Qui conçoit le méfait enfante le malheur et c’est la perfidie qui mûrit dans son sein. »

Commentaire

Donc, Éliphaz de Téman. Beaucoup moins mesuré que la première fois. On peut le comprendre. C’est aussi quelque chose que nous faisons souvent : quand nous n’arrivons pas à convaincre la personne qui est en face de nous, nous nous replions comme sur nous-mêmes et nous présentons une version plus dure de nos idées, en espérant qu’en durcissant nos idées, nous finissions par emporter la conviction. Ce qui généralement ne marche pas beaucoup. Mais c’est comme si en fait on cherchait à se réassurer, et à défaut d’avoir convaincu la personne en face de nous, d’arriver à se convaincre soi-même. Sauf que, évidemment, c’est pas comme ça que ça marche dans la vie. C’est pas comme ça qu’on va convaincre les personnes en face de nous. Et puis surtout, quand on va voir quelqu’un qui est dans le malheur, on n’est pas là pour se rassurer soi-même, mais pour essayer de consoler la personne en face.

Faites attention parce que c’est un travers dans lequel nous aussi il nous est déjà très probablement arrivé de tomber. Donc, on ne se moque pas trop vite des amis de Job. Ils n’ont pas une tâche facile. Et probablement nous ne sommes pas meilleurs qu’eux.

N’empêche que, en attendant, c’est quand même vrai que notre bon Éliphaz, il n’y va plus vraiment avec le dos de la cuillère. Ça commence par un réquisitoire. Job prétendait assigner Dieu en justice ? Eh bien, commençons déjà, d’Éliphaz, par assigner Job en justice.

Premier chef d’accusation, le tout teinté d’ironie : « Le sage répond-il par des raisons en l’air ? Gonfle-t-il ses poumons de vent pour argumenter avec des discours sans valeur et des mots inutiles ? » Et voilà le premier chef qui arrive : « Tu en viens à saper la piété, tu discrédites la méditation devant Dieu. » Job ne s’en rend peut-être pas compte, mais en fait il est en train de détruire la religion avec de tels propos. Job est dangereux. La preuve que Job a tort, c’est que ses discours vont éloigner les gens de Dieu. « C’est ta faute qui inspire ta bouche et tu adoptes le langage des fourbes. »

Et c’est pas totalement faux non plus. C’est vrai que Job empêche d’avoir une confiance naïve en Dieu. Mais alors ça veut dire quoi ? Qu’il faut bien de temps en temps faire des exemples, et c’est pour ça que Dieu frappe au hasard ? Ça veut dire que les malheureux, par leur existence même, sont un contre-argument de Dieu, une preuve qu’il n’existe pas ? Vous sentez qu’en fait, l’impiété est du côté d’Éliphaz de Téman. Ce sont des gens comme ça qui sont dangereux et qui détruisent la religion, parce qu’ils refusent de voir le mal et qu’ils refusent de voir les problèmes. On comprend mieux pourquoi est-ce que Dieu, à la fin, dira à Éliphaz, Bildad et Sophar : « Vous avez mal parlé de moi. »

Deuxième chef d’accusation : pour qui Job se prend-il ? « Es-tu né le premier des hommes ? » — comme Adam, qui aurait une science infuse et qui aurait reçu une double part de la sagesse divine. « As-tu été enfanté avant les collines ? Aurais-tu écouté au conseil de Dieu ? » — ça, ce sont les anges. « Aurais-tu accaparé la sagesse ? » — ça, c’est le grand attribut divin, la fille de Dieu, la Sagesse, l’épouse de Salomon. Est-ce que Job prétendrait être l’égal de la sagesse divine ?

Bon, et ça, c’est vrai qu’il y a une question derrière. Est-ce que le fait d’être dans le mal vous donne une sagesse et une autorité particulière, par le simple fait d’être dans le malheur et de souffrir l’injustice ? Ce qui est sûr, c’est que cela donne une authenticité et une gravité aux propos. Est-ce que ça vous donne une sagesse en plus ? C’est pas dit. Le problème d’Éliphaz, c’est pas tellement qu’il refuse de reconnaître à Job, du fait qu’il souffre, une sagesse en plus, mais plutôt que parce qu’il souffre, il a moins de sagesse. Parce qu’il souffre, sa parole vaut moins. Parce qu’il souffre, il est déjà plutôt du côté des impies.

Troisième chef d’accusation : le manque de tolérance. « Pourquoi te laisser emporter par ton cœur et pourquoi cligner des yeux quand tu tournes contre Dieu ta colère et que ta bouche profère des discours ? » Voyez cette phrase : « Quand tu tournes contre Dieu ta colère. » C’est beau parce que, pour le coup, Éliphaz a vraiment compris ce qui se passait. La souffrance, parce que Job n’arrive pas à la comprendre, devient pour lui source d’agressivité. Sa manière de se rebeller contre une souffrance qu’il ne comprend pas. Et cette agressivité que Job a contre sa propre souffrance, comme il n’arrive pas à lui donner une place juste, il la projette sur Dieu. Et pour être agressif contre sa souffrance, il devient agressif contre Dieu.

Et ça, c’est vrai qu’à la fois on comprend le mécanisme psychologique et, en même temps, c’est aussi une réponse trop rapide. C’est pas parce qu’on ne comprend pas notre souffrance que Dieu nous en veut tout le temps. C’est justement tout le problème du mystère du mal. C’est qu’il y a un écart, on ne sait pas. Mais, une fois qu’on a dit ça, est-ce qu’ensuite vous allez reprocher à l’homme qui souffre d’avoir des paroles qui dépassent son cœur ?

Vous savez, parfois la véritable tempérance, c’est aussi d’avoir des paroles qui deviennent disproportionnées ou hyperboliques. Parfois la véritable tempérance, la véritable maîtrise des émotions, c’est de savoir être triste avec celui qui est triste, d’être en colère. Et parfois même, si vous voulez, quand l’agressivité est pour vous le seul moyen que vous avez trouvé pour exprimer votre rage de vivre comme celle de Job, vous laissez les gens être agressifs. On ne tire pas sur une ambulance. Parfois, vous savez, la colère des gens, c’est la manière dont leur psychisme réagit pour avoir le boost d’adrénaline, pour avoir l’émotion, l’énergie supplémentaire, pour continuer à rester debout. Et s’il n’y avait pas cette colère, cette agressivité, les gens s’effondreraient. C’est pas agréable à regarder, c’est pas agréable à entendre, mais qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ? Quand les gens souffrent, ils souffrent.

Toujours est-il que, maintenant, Éliphaz y va : « Je vais t’instruire. Écoute-moi. Ce que j’ai vu, je vais te le raconter. » Ensuite, il décrit le destin qui attend Job s’il ne se repent pas, le destin semblable aux impies. « Tous les jours de sa vie, le méchant se tourmente, les années du tyran sont strictement comptées. » Voilà ce qui va t’arriver, Job. « Des voix effrayantes hurlent à ses tympans. En pleine paix, le dévastateur vient l’attaquer. Il ne croit plus pouvoir échapper aux ténèbres et se voit promis aux glaives. Il erre çà et là, mais où trouver du pain ? Il le sait, le sort qui l’attend. C’est un jour de ténèbres. »

Alors, vous savez, on pourrait se dire que Job s’en fiche un petit peu, parce que le jour des ténèbres, il est déjà dedans. Il ne faut peut-être pas le dire trop vite parce que, vous savez, dans la souffrance, on peut toujours aller plus loin.

Prière

Nous terminons par une courte prière. Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, amen.

Seigneur Dieu, nous nous tournons vers toi. Nous te demandons, quand nous parlons avec nos amis et que nous ne sommes pas d’accord avec eux, de ne pas trop vite nous énerver, de ne pas trop vite devenir rigides et de ne pas nous enfermer dans nos certitudes. Seigneur, donne-nous suffisamment d’humilité pour accepter de temps en temps de ne pas avoir le dernier mot.

Et vous, que Dieu vous bénisse, le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Amen.


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