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Résumé : Le frère Paul-Adrien commente les chapitres 16 et 17 du livre de Job, où celui-ci répond à Éliphaz en adressant désormais ses plaintes directement à Dieu. Le commentaire révèle comment les amis de Job deviennent eux-mêmes une part de son châtiment, et comment, à travers le cri de son sang, Job commence à entrevoir dans le ciel un témoin et un avocat — préfiguration du Paraclet.
Introduction
Nous continuons notre lecture du livre de Job. Ah oui, elle se mérite la lecture du livre de Job ! Il y a un côté à la fois extraordinairement beau devant les images poétiques employées, en même temps on est un peu perdu parce qu’elles ne sont pas toujours très simples à comprendre. C’est quoi le sous-texte ? Qu’est-ce qu’il veut dire exactement par là ? Et il y a quelque chose aussi d’un peu lancinant, entendre toujours quelqu’un se plaindre chapitre après chapitre.
La lecture du livre de Job, je le dis et je le redis, c’est un exercice spirituel. Ce n’est pas facile d’entendre quelqu’un qui se plaint. Est-ce qu’on a vraiment le choix ? C’est une école de l’écoute, le livre de Job.
Dans les chapitres 16 et 17 que nous allons entendre aujourd’hui, vous entendrez la réponse de Job à Éliphaz, même si, et c’est la nouveauté, Job s’en prend très peu à Éliphaz comme s’il était en train de gentiment quitter ce débat qui en fait ne l’intéresse pas parce qu’il en a fait le tour. Vous verrez qu’il s’adresse peu à ses amis. Vous entendrez peu de « vous », de deuxième personne du singulier, mais Job va surtout adresser ses plaintes à Dieu, non plus à ses amis mais à Dieu, auquel il s’adresse surtout à la troisième personne : Dieu, lui, le puissant.
Vous savez, le « il » en linguistique, on appelle ça le pronom de l’absent. « Il » comme « elle », c’est une manière de parler de quelqu’un en son absence. L’espérance de Job est en train de prendre son envol, mais Dieu n’est pas encore présent devant lui.
Lecture : Job 16-17
Job prit la parole et dit :
« Que de fois ai-je entendu de tels propos ? Vous êtes tous de piètres consolateurs.
À ces paroles de vent, y aura-t-il une fin ? Et qu’est-ce qui t’incite, toi, à répliquer ?
Moi aussi, je parlerais contre vous. Si vous étiez à ma place, je vous accablerais de discours et je hocherais la tête à votre sujet. Je vous réconforterais par mes paroles et le mouvement de mes lèvres vous serait un soulagement.
À présent, si je parle, ma douleur n’est pas soulagée. Si je m’abstiens, va-t-elle pour autant s’en aller ?
Or, maintenant, on m’a poussé à bout. Oui, tu as ravagé tout mon entourage. Tu m’as couvert de rides. Ma maigreur se fait témoin. Elle se dresse devant moi et m’accuse en face.
Mon adversaire, dans sa colère, me déchire, me traque. Il grince des dents contre moi. Il aiguise sur moi ses regards.
Les gens ouvrent leur bouche contre moi. Ils me giflent en m’insultant. Ensemble contre moi, ils s’ameutent.
Dieu me livre à des garnements. Aux mains des méchants, il me jette.
J’étais paisible. Il m’a brisé. Il m’a saisi par la nuque et mis en pièces. Il m’a dressé comme cible. Ses flèches me cernent. Il transperce mes reins sans pitié. Il répand ma bile sur le sol. Il ouvre en moi, brèche sur brèche, fond sur moi tel un guerrier.
J’ai cousu le sac de deuil sur ma peau, traîné mon front dans la poussière. Mon visage est rougi par les pleurs, sur mes paupières s’étend l’ombre de la mort.
Pourtant, nulle violence en mes mains, et ma prière est pure.
Terre, ne couvre pas mon sang, et que rien n’arrête mes cris.
Même maintenant, j’ai dans le ciel mon témoin, dans les hauteurs, mon répondant.
Mes amis se moquent de moi. C’est vers Dieu que pleurent mes yeux.
Ah, si Dieu pouvait être l’arbitre entre l’homme et lui-même, comme entre un fils d’homme et son semblable, car elles sont comptées, les années à venir, et je vais prendre un chemin sans retour.
Mon souffle s’épuise, mes jours s’éteignent. Pour moi, le cimetière.
Ne suis-je pas objet de railleries, l’œil tenu éveillé par leurs provocations ?
Dépose donc ma caution près de toi. Qui d’autre accepterait un gage de ma main ?
Puisque tu as fermé leur cœur à la raison, tu ne vas pas les faire triompher.
Tel homme invite ses amis à un partage, alors que se consument les yeux de ses enfants.
Voilà le proverbe que les gens m’appliquent, et je suis celui à qui l’on crache au visage.
De chagrin, mon œil s’éteint. Tous mes membres sont comme l’ombre.
Les hommes droits en sont stupéfaits. Et l’innocent contre l’impie s’indigne. Cependant, le juste tient ferme son chemin, et celui qui a les mains pures redouble d’efforts.
Quant à vous, revenez tous, venez donc. Je ne trouverai aucun sage parmi vous.
Mes jours ont passé. Brisés sont mes plans et les désirs de mon cœur. On veut faire de la nuit le jour. Face aux ténèbres, on prétend que la lumière est proche.
Si je dois espérer le séjour des morts comme demeure, étendre dans les ténèbres ma couche, appeler la fosse mon père et la vermine ma mère et ma sœur, où donc est mon espoir, mon espérance ? Qui l’entrevoit ?
Elle descendra jusqu’au fond du séjour des morts, quand, ensemble, nous nous enfoncerons dans la poussière. »
Commentaire
La réponse de Job a commencé par une ironie. On commence à avoir l’habitude : « Que de fois ai-je entendu de tels propos, vous êtes tous de piètres consolateurs. » Tantôt ce sont les amis de Job qui se moquent de lui, tantôt c’est l’inverse — on a le sentiment d’un dialogue de sourds.
Mais j’attire votre attention sur le verset 8 : « Ma maigreur se fait témoin, elle se dresse devant moi et m’accuse en face. » Vous avez deux manières de comprendre ce verset, que je vais relire pour que tout le monde entende bien : « Ma maigreur se fait témoin, elle se dresse devant moi et m’accuse en face. »
Elle peut se lire du point de vue des amis de Job, et dans ce cas-là, cela veut dire que les flancs décharnés de Job, sa maigreur, sa pustule, sa maladie, devient le témoin de la colère et du châtiment de Dieu qui s’est abattu sur lui. Ok, ça on le sait.
Mais elle peut se lire aussi du point de vue de Job, et là elle commence à avoir quelque chose d’assez effrayant, je trouve. « Ma maigreur se fait témoin, elle se dresse devant moi et m’accuse en face. » Qui Job a-t-il en face de lui ? Celui qu’il a en face de lui, ce sont ses amis : Bildad, Sophar et Éliphaz. Ce sont, après tout, ses amis qui se dressent devant Job et qui l’accusent en face. C’est comme si les châtiments dont Job était l’objet, sa maigreur et sa maladie, avaient tout d’un coup pris forme et avaient pris un visage humain. Vous imaginez ? Vous imaginez une maladie qui prend corps, qui devient un esprit, qui se matérialise devant vous et qui vous accuse en face. « Ma maigreur se fait témoin » — donc là, c’est la maladie de Job qui a pris chair en face de lui — « elle se dresse devant moi », dans la personne de ses trois amis, « et m’accuse en face ».
Ce qui veut dire là, à mots couverts, que les amis de Job sont passés de l’autre côté. Ils deviennent non plus un objet de consolation, mais ils font partie du châtiment.
« Mon adversaire » — c’est le verset suivant — « mon adversaire, dans sa colère, me déchire, me traque. Il grince des dents contre moi. Il aiguise sur moi ses regards. » Ça, c’est Dieu qui, pour pénétrer au plus profond de l’âme de Job, a dressé contre lui ses amis, s’est mis dans leur bouche pour que les paroles de ses amis atteignent plus profondément Job. « Les gens ouvrent leur bouche contre moi » — ça, ce sont les amis. « Ils me giflent en m’insultant » — ça, ce sont les consolations de ses amis. « Ensemble contre moi, ils s’ameutent. Oui, Dieu me livre à des garnements. Aux mains des méchants, il me jette. » Les garnements, les mains des méchants ici, ce sont ses amis.
Il y a quelque chose de terrible ici, de se dire que les amis deviennent le châtiment, le châtiment à travers lequel Dieu parle, une des flèches que Dieu lance contre Job. Il y a la maladie, il y a ses enfants qui sont morts, et dans le carquois, la dernière flèche que Dieu a livrée contre Job, c’était de lui envoyer des amis qui en fait le livrent au désespoir.
Mais en parallèle, il commence à y avoir une évolution dans le personnage de Job. Il s’adresse à Dieu, et cette fois-ci, on commence à voir un « tu » : puisque « tu » as fermé leur cœur à la raison, « tu » ne vas pas les faire triompher. Dieu devient comme plus présent dans le dialogue. Et surtout, Dieu évolue aux yeux de Job. Chapitre 16, verset 19 : Dieu est son témoin. Puis il devient sa caution, chapitre 17, verset 4. Et enfin, il va devenir — mais ce sera pour plus tard — son rédempteur, chapitre 19, verset 25.
Mais la manière dont Job parvient à monter jusqu’au ciel et à faire parvenir dans le ciel sa plainte, il y a encore là quelque chose — parce que vraiment, on est dans le livre de Job — c’est par le cri du sang. Le sang de Job crie tellement fort que là, il peut prétendre parler à Dieu et que sa plainte peut prétendre aller jusqu’au ciel. Chapitre 16, versets 21-22.
Le sang crie dans la Bible. Souvenez-vous, Caïn et Abel, la terre qui avait bu le sang d’Abel et dont le sang maintenant crie jusqu’à Dieu. Ce thème du sang qui crie, vous le retrouvez du début de la Bible avec Caïn et Abel jusqu’à la fin avec Jésus. Le sang de Jésus-Christ crie plus fort que celui d’Abel. Vous avez donc dans la Bible le sang d’Abel qui réclame la vengeance. Puis, à la fin, vous aurez le sang du Christ qui implore la miséricorde. Ici, vous êtes à peu près au milieu, ni tout à fait dans l’un, ni tout à fait dans l’autre. C’est le sang de Job qui demande la justice et une explication.
Au cri du sang doit répondre dans le ciel, aux yeux de Job, un avocat, un défenseur — pas encore un consolateur, mais un arbitre. Je lis dans la traduction de Vogels les versets qui suivent le verset 18. Souvenez-vous, verset 18 : « Terre, ne couvre pas mon sang et que rien n’arrête mes cris. » Et ensuite : « Mon défenseur est dans les hauteurs, mon avocat, mon ami. Tandis que mes yeux, pleins de larmes, se tournent vers Dieu, puissent-ils intercéder entre homme et Dieu comme un homme le fait pour son ami. »
Et pour nous, chrétiens, là commence à être à peine esquissé le thème du Paraclet, le thème de l’avocat, le thème du Saint-Esprit. « Ce n’est pas vous qui parlerez, mais c’est l’Esprit de mon Père qui parlera en vous. » Qui l’eût cru ? Par sa souffrance, Job est en train d’explorer le ciel.
Prière finale
Je vous propose donc de terminer notre prière par une invocation de l’Esprit-Saint :
Viens en nous, Père des pauvres, consolateur souverain, hôte très doux de nos âmes, adoucissante fraîcheur.
Lave ce qui est souillé, baigne ce qui est aride, guéris ce qui est blessé.
Seigneur, viens en nous.
Et vous, que Dieu vous bénisse, le Père, le Fils et le Saint-Esprit.
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