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Résumé : Dans cet épisode, le frère Paul-Adrien poursuit la lecture du livre de Job avec le discours de Sophar de Naama (chapitre 20), qui affirme que le bonheur des méchants est illusoire et éphémère, puis la réponse de Job (chapitre 21), qui démontre au contraire que bien des impies vivent heureux et prospères jusqu’à la mort. Le commentaire explore ce paradoxe de la justice terrestre et la profondeur psychologique remarquable de ce débat poétique.
Introduction
Nous continuons notre lecture du livre de Job avec notre troisième compère, Sophar de Naama, qui va prendre la parole — Job chapitre 20 — et Job qui va lui répondre, chapitre 21.
Quand je vous avais présenté la première fois notre ami Sophar, je vous avais dit qu’il était le plus remonté, le plus vindicatif dans ses propos et, partant, les commentateurs disent, le plus jeune. Et de fait, la puissance de l’affirmation qu’il va déployer ne dément pas son caractère emporté.
Là où je prends une toute petite distance par rapport à mes commentateurs — qui m’ont fait découvrir d’ailleurs en même temps que vous Job, parce que j’avoue que Job, je ne l’avais jamais étudié de près — mes commentateurs disent à propos de Sophar que son intervention n’ajoute rien de nouveau. Et là, je ne suis pas d’accord. À bien regarder de près, vous verrez comment Sophar essaie de démonter un argument que Job avait donné.
Job disait que la preuve que la doctrine traditionnelle de la rétribution ne marche pas toujours, c’était que parfois les impies réussissaient et étaient heureux. Et si jamais parfois les impies ne sont pas frappés, cela veut peut-être dire aussi que parfois ce sont les innocents qui, eux, sont frappés. Donc ça, c’était l’argument de Job. Et vous allez voir comment Sophar essaie de démontrer à Job que le bonheur des hommes mauvais et injustes n’est qu’apparent et illusoire. Je lui laisse la parole.
Lecture : Job 20
Sophar de Naama prit la parole et dit :
Eh bien, mon trouble m’incite à répliquer à cause de l’émotion que je ressens. J’entends une leçon qui m’outrage. Ma raison me souffle la réponse.
Ne le sais-tu pas ? Depuis toujours, depuis que l’homme a été mis sur la terre, la jubilation des méchants tourne court et la joie de l’impie ne dure qu’un instant.
Quand sa taille s’élèverait jusqu’au ciel et que sa tête toucherait les nuages, dans son ordure, il disparaît à jamais. Ceux qui le voyaient disent : « Où est-il ? »
Comme un songe, il s’envole et on ne le trouve plus. Il est chassé comme une vision nocturne. L’œil qui le regardait le perd de vue et la place où il était ne l’aperçoit plus.
Ses fils doivent mendier auprès des pauvres et ses propres mains restituer sa fortune. Ses os étaient pleins de jeunesse, les voilà étendus avec lui sur la poussière.
Si dans sa bouche le mal est doux, s’il le cache sous sa langue, le conserve, ne l’abandonne pas et le retient au fond de son palais, dans ses entrailles, sa nourriture s’altère. Dans son intestin, c’est un venin d’aspic.
Les richesses qu’il a englouties, il les vomit. De son ventre, Dieu les expulse. Il suce du venin d’aspic. La langue de la vipère le tue.
Il ne verra plus les ruisseaux, les fleuves, les torrents de miel et de crème. Il ne jouira pas non plus du fruit de son commerce.
Parce qu’il a maltraité, abandonné les pauvres, s’est emparé d’une maison au lieu de la bâtir, parce qu’il n’a pas su modérer son appétit, il ne sauvera aucun de ses trésors. Nul ne pouvait se soustraire à sa voracité. Voilà pourquoi son bonheur ne dure pas.
Au comble de l’abondance, il connaît la gêne. Tous les malheureux portent la main sur lui.
Quand il est sur le point de se remplir le ventre, Dieu lui envoie l’ardeur de sa colère et la fait pleuvoir sur lui en guise de nourriture.
S’il fuit devant l’arme de fer, l’arc de bronze le transperce. Qu’on en retire la flèche, qu’elle sorte de son dos, que la pointe étincelante sorte de son foie, sur lui passent les terreurs.
La ténèbre menace ses trésors, un feu le dévore, que nul homme n’attise. Il ravage ce qui reste dans sa tente.
Les cieux révèlent son crime et la terre se dresse contre lui, les biens de sa maison sont dispersés, grandes eaux au jour de la colère.
Telle est la part que Dieu réserve à l’homme méchant, l’héritage que Dieu lui promet.
Lecture : Job 21
Job prit la parole et dit :
Écoutez, écoutez mes paroles. Arrêtez là vos consolations. Supportez que je parle à mon tour et quand j’aurai parlé, tu pourras te moquer.
Est-ce d’un homme que je me plains ? Pourquoi dès lors ne perdrais-je point patience ? Tournez-vous vers moi, soyez stupéfaits, mettez la main sur la bouche. Quand j’y repense, je suis effrayé, ma chair est saisie d’un frisson.
Pourquoi les méchants demeurent-ils en vie ? Et même en vieillissant, accroissent-ils leur fortune ? Ils voient leur postérité s’affermir auprès d’eux et leurs rejetons sous leurs yeux.
Leur maison en paix ignore la peur, la férule de Dieu les épargne, leurs taureaux fécondent à coup sûr, leur vache met bas sans avorter, ils laissent courir leurs gamins comme des brebis et danser leurs enfants, ils saisissent le tambourin et la cithare, ils se réjouissent au son de la flûte, ils achèvent leurs jours dans le bonheur et descendent en paix au séjour des morts.
Pourtant ils disent à Dieu : « Écarte-toi de nous, nous ne désirons pas connaître tes chemins. Qu’est-ce que le Puissant pour que nous le servions ? Quel profit avons-nous à le supplier ? »
En fait, leur bonheur n’est pas dans leurs mains. Je rejette ces pensées des méchants.
Voit-on souvent la lampe des méchants s’éteindre ? Le malheur fondre sur eux et Dieu, dans sa colère, leur donner en partage des souffrances ? Sont-ils comme paille au vent, comme la balle qu’enlève le tourbillon ?
« Dieu réserverait-il pour leurs fils le châtiment ? » Qu’il punisse le coupable lui-même pour qu’il le sache ! Que de ses yeux il voie son infortune et qu’il s’abreuve à la colère du Puissant !
En effet, que lui importe après lui sa maison, une fois qu’est tranché le nombre de ses mois ? Est-ce à Dieu qu’on enseigne la science alors qu’il juge les êtres célestes ?
Tel meurt en pleine force, tout tranquille et paisible, les flancs chargés de graisse, la moelle de ses os encore fraîche. Et tel autre meurt, l’amertume dans l’âme, sans avoir goûté au bonheur. L’un comme l’autre, dans la poussière ils se couchent, et la vermine les recouvre.
Certes, je connais vos pensées, les plans que vous forgez contre moi. Quand vous dites : « Où est la maison du notable ? Où est la tente qu’habitent les méchants ? »
N’avez-vous pas questionné les voyageurs ? Ignorez-vous leurs témoignages ? Au jour du désastre, le méchant est épargné. Au jour de la fureur, il en réchappe. Qui lui reproche en face sa conduite et ce qu’il a commis ? Qui le lui fait payer ?
Lui, on l’escorte au cimetière, et on veille sur son tertre. Douces lui sont les mottes de la vallée. Derrière lui, tout un peuple défile, devant lui une foule innombrable.
Comment pouvez-vous m’offrir d’aussi vaines consolations ? Et de vos réponses, il ne reste que tromperie.
Commentaire
Je vous avais parlé de Sophar en introduction, qui essayait de prouver à Job que, malgré ce qu’il dit, malgré le contre-argument que Job donnait du succès des impies, eh bien, ce succès des impies était tout relatif. « Ne le sais-tu pas ? Depuis toujours, depuis que l’homme a été mis sur la terre, la jubilation des méchants tourne court et la joie de l’impie ne dure qu’un instant. » Autrement dit, le bonheur des hommes mauvais n’est pas un vrai bonheur. Il n’est pas durable. Et ça, je trouve qu’il y a quand même quelque chose de vrai dans Sophar. Alors, c’est vrai aussi que des méchants qui réussissent pendant toute leur vie sont impunis de la naissance au tombeau. C’est ce que dira le livre des Proverbes : « Bien mal acquis ne profite jamais. » Et ce que dira à sa manière encore Jésus avec la parabole des deux maisons : la maison fondée sur le roc — le roc de la vertu et de la foi — et qui tient bon malgré les tempêtes, et la maison fondée sur le sable — le sable de l’inconstance, du vice et de la méchanceté — et qui s’écroule dès que souffle le vent et que dévalent les torrents. Et c’est vrai qu’il y a de ça dans la vie.
Sophar ne dit pas exactement comment ça se passe, cette espèce de retournement de situation, n’empêche qu’il décrit aussi une existence minée par l’angoisse et la culpabilité, qui va d’ailleurs se poursuivre comme une malédiction de génération en génération. « Ses fils doivent mendier auprès des pauvres et ses propres mains restituer sa fortune. » Je le dis à ma manière, mais c’est vrai que souvent, quand on fait le mal et qu’on acquiert de la richesse par là, on sait d’où on vient et on n’est pas tranquille. On est comme rongé de l’intérieur par la culpabilité, ou en tout cas, c’est rare de voir des méchants vraiment bien dans leur pompe.
« Même si dans sa bouche le mal est doux, s’il le cache sous sa langue, le conserve, ne l’abandonne pas et le retient au fond de son palais, dans ses entrailles, sa nourriture s’altère. Dans son intestin, c’est un venin d’aspic. Les richesses qu’il a englouties, il les vomit. » Il y a quand même beaucoup de poésie en même temps qu’il y a beaucoup de violence. Et la raison vous est donnée après : « Il suçait du venin d’aspic, la langue de la vipère le tue. » Le mal qu’il a commis ne reste pas impuni, dans le sens où le mal que l’on a commis finit toujours par nous revenir dessus. Faire le mal autour de soi, ça entretient dans notre entourage un ressentiment et une haine de nous. Et à un moment donné, les gens cherchent à se venger. Je ne vous parle même pas, pourtant qui était si bien décrit, de ce désordre intérieur que l’on conserve au fond de ses entrailles et qui nous ronge. Jésus parlera du ver de la conscience : « Dans les ténèbres extérieures, là où il y aura des pleurs et des grincements de dents. »
« Parce qu’il a maltraité, abandonné les pauvres, s’est emparé d’une maison au lieu de la bâtir. » Ça, c’est le thème de l’injustice sociale, qui est nouveau dans le discours. D’habitude, l’impie ne faisait de mal qu’envers Dieu. Là, on commence à considérer le mal qu’il fait autour de lui.
« Il n’a pas su modérer son appétit. » Ça, c’est le thème de l’intempérance, qui demande toujours davantage, davantage, et qui finalement pousse les gens à la faute parce qu’ils ne savent jamais s’arrêter. C’est le thème, si vous voulez, dans tous les grands films de mafia. Vous pouvez penser à Scarface de Martin Scorsese. Il y a toujours un moment donné, le mafieux ferait mieux de s’arrêter, et il ne voit pas le moment où ça va finir par lui retomber sur la figure parce qu’il en veut toujours plus. « Nul ne pouvait se soustraire à sa voracité. Voilà pourquoi son bonheur ne dure pas. » Dans ce cas-là, il devient l’objet de la colère divine. « Il subit l’arme de fer, l’arc de bronze le transperce. Quand on retire la flèche et qu’elle sort de son dos, que la pointe étincelante sort de son foie, sur lui passent les terreurs. » C’est extraordinaire.
Mais Job ne se laisse pas démonter. Je vous relis le verset 7 du chapitre 21 : « Pourquoi les méchants demeurent-ils en vie ? Et même en vieillissant, accroissent-ils leur fortune ? » Donc en fait, ils vont très bien. Ce que vous dit Job, c’est qu’il y a peut-être des méchants pour qui le bonheur est de courte durée, mais on en connaît aussi pour qui la vie semble leur sourire, et de plus en plus. « Ils voient leur postérité s’affermir auprès d’eux », et même, leur bonheur est tellement durable qu’il passe à la génération suivante. Et même, quand il vous dit « leurs taureaux fécondent à coup sûr, leur vache met bas sans avorter », même la nature semble prendre plaisir au bonheur des impies.
Et quant à cette espèce de douleur intérieure du ver de la culpabilité, voici ce que dit Job : « Leur maison en paix ignore la peur. Ils saisissent le tambourin et la cithare, ils se réjouissent au son de la flûte. Ils achèvent leurs jours dans le bonheur et descendent en paix au séjour des morts. » Ils descendent en paix dans le séjour des morts.
Enfin, vraiment, je ne sais pas quoi rajouter de plus. Ce livre de Job est extraordinaire. Je suis tellement content, grâce à cette lecture de la Bible en continu, de remettre mes yeux dedans. Oh là là ! C’est vraiment un trésor de psychologie, sauf qu’évidemment c’est caché derrière l’or de la poésie.
Prière de Jacob (Genèse 32)
Je vous propose de terminer par la prière de Jacob que nous avions entendue tout à l’heure et qui nous rappelle ces moments où, dans notre vie, comme nous étions responsables, il fallait que nous obtenions de Dieu ses faveurs. Nous la redisons avec la force de Jacob, en espérant lutter comme lui.
Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit.
Dieu de mon père Abraham, Dieu de notre père Isaac, je suis trop petit pour tes faveurs et toute la fidélité que tu as prodiguée à ton serviteur. Car je n’avais que mon bâton quand j’ai traversé ce Jourdain, et maintenant je suis à la tête de grands biens. Délivre-moi donc de la main de mon frère, car j’ai peur de lui, j’ai peur qu’il ne vienne, me frappe et frappe la mère avec les fils. Toi, tu m’as dit : je te comblerai de bienfaits.
Seigneur, exauce-nous. Et vous, que Dieu qui est tout-puissant vous bénisse, le Père, le Fils et le Saint-Esprit.
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