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Résumé : Dans cet épisode, le frère Paul-Adrien aborde le récit difficile de Genèse 34 : le viol de Dina par Sichem, la réaction inadéquate de Jacob et la vengeance sanglante de Siméon et Lévi. Le commentaire souligne que Dina est victime trois fois — de son agresseur, de son père et de ses frères — et invite à imaginer comment Jésus aurait répondu à cette situation, tout en reconnaissant que la Bible a le mérite de ne pas détourner le regard des réalités les plus sordides.
Introduction
Notre secours est dans le nom du Seigneur, qui a fait le ciel et la terre. 17ᵉ jour.
Alors l’avantage de lire la Bible en continu et de manière intégrale, c’est que ça nous oblige à passer par toutes les péripéties. Aujourd’hui, ce qui s’est passé avec cette pauvre Dina, et que souvent nous avons l’habitude de mettre de côté quand nous lisons la Bible.
Lecture : Genèse 34
Dina, la fille que Léa avait enfantée à Jacob, sortit pour aller voir les filles du pays.
Sichem, fils de Hamor le Hivvite, chef du pays, la vit, l’enleva, coucha avec elle et la viola.
De tout son être alors, il s’attacha à Dina, la fille de Jacob. Il aima la jeune fille, et ses paroles touchèrent le cœur de celle-ci.
Sichem dit à Hamor, son père : « Demande pour moi cet enfant, qu’elle devienne ma femme. »
Or Jacob apprit que Sichem avait souillé sa fille Dina, mais ses fils étaient aux champs avec le troupeau, et il garda le silence jusqu’à leur retour.
Hamor, le père de Sichem, sortit parler à Jacob.
Revenus des champs, les fils de Jacob apprirent ce qui s’était passé. Ces hommes se sentirent outragés et furent pris d’une grande colère, car Sichem avait commis une infamie envers Israël en couchant avec la fille de Jacob. C’est une chose qui ne se fait pas.
Hamor leur parla en ces termes : « Mon fils Sichem est épris de votre fille de tout son être. Veuillez donc la lui donner pour femme. Alliez-vous avec nous par mariage. Vous nous donnerez vos filles, et vous prendrez pour vous les nôtres. Vous habiterez avec nous. Le pays est ouvert devant vous. Vous pouvez y habiter, le parcourir et y avoir des propriétés. »
Sichem s’adressa au père et aux frères de la jeune fille : « Que je trouve grâce à vos yeux. Ce que vous me demanderez, je le donnerai. Imposez-moi une grosse somme pour prix de la jeune fille et de nombreux cadeaux, je paierai ce que vous me demanderez. Mais donnez-moi la jeune fille pour femme. »
Les fils de Jacob répondirent à Sichem et à son père Hamor, mais ils parlèrent avec ruse, car Sichem avait souillé leur sœur Dina. Ils dirent : « Nous ne pouvons accepter cette proposition. Donner notre sœur à un homme incirconcis, ce serait pour nous une honte. Nous ne serons d’accord avec vous que si vous devenez comme nous, en faisant circoncire tous vos mâles. Alors nous vous donnerons nos filles et nous prendrons pour nous les vôtres, nous habiterons avec vous et nous formerons un seul peuple. Mais si vous refusez la circoncision, nous reprendrons notre fille et nous partirons. »
Leurs paroles plurent à Hamor et à son fils Sichem. Le jeune homme ne tarda pas à réaliser ce qui avait été proposé, tant il désirait la fille de Jacob, et il était l’homme le plus influent dans la maison de son père.
Hamor et son fils Sichem allèrent à la porte de leur ville et parlèrent ainsi à leurs concitoyens : « Ces gens ont des intentions pacifiques envers nous. Qu’ils habitent donc le pays, qu’ils le parcourent, que le pays soit largement ouvert devant eux. Nous, nous prendrons leurs filles pour femmes et nous leur donnerons les nôtres. Toutefois, ces gens ne consentiront à habiter avec nous pour former un seul peuple que si tous nos mâles sont circoncis comme ils le sont eux-mêmes. Leurs troupeaux, leurs biens, tout leur bétail ne seront-ils pas à nous, si nous consentons seulement à cela pour qu’ils puissent habiter avec nous ? »
Tous ceux qui sortaient par la porte de la ville entendirent Hamor et son fils Sichem, et tous les mâles furent circoncis.
Or, le troisième jour, alors que les hommes étaient souffrants, deux des fils de Jacob, Siméon et Lévi, qui étaient frères de Dina, prirent chacun leur épée, entrèrent dans la ville en toute sécurité et tuèrent tous les mâles. Ils passèrent au fil de l’épée Hamor et son fils Sichem. Ils reprirent Dina dans la maison de Sichem et ils ressortirent.
Les fils de Jacob se jetèrent sur les victimes et pillèrent la ville, parce qu’on avait souillé leur sœur. Ils s’emparèrent de leur petit bétail, de leur gros bétail, de leurs ânes, de tout ce qui se trouvait dans la ville et dans les champs. Ils ramenèrent au camp toutes leurs richesses, tous leurs jeunes enfants et leurs femmes, et ils pillèrent toutes les maisons de fond en comble.
Jacob dit à Siméon et à Lévi : « Vous avez fait mon malheur en me rendant odieux aux habitants du pays, Cananéens et Phéréziens. Moi, je n’ai qu’un petit nombre d’hommes. Ils vont s’unir contre moi et m’abattre. Nous serons exterminés, moi et ma maison. »
Mais ils répliquèrent : « Devions-nous laisser traiter notre sœur comme une prostituée ? »
Commentaire
Mon Dieu, ce que c’est glauque ! On aimerait que des passages comme ça n’existent pas dans la Bible. La vérité, c’est qu’on est content qu’ils soient dedans, parce que malheureusement, on vit dans un monde où les choses glauques, ça arrive, et qu’au moins, la Bible a le mérite de nous obliger à mettre les mains dans le cambouis et d’ouvrir les yeux sur l’aspect sordide de certaines choses qui nous entourent. Malheureusement, on vit dans un monde où des faits divers glauques comme ça, ça existe. Ce n’est pas la peine de les taire, même dans les meilleures familles.
Et en fait, cette pauvre Dina, elle n’est pas victime une fois, elle est victime trois fois. Elle est victime d’abord des pulsions des hommes : elle se fait violer par Sichem. Ensuite, elle est victime une deuxième fois, et par son père cette fois-ci. Je m’excuse, mais on a quand même l’impression qu’elle est plutôt traitée comme un enjeu diplomatique que comme une personne. On a le sentiment que Jacob essaye, entre autres, en même temps d’arranger les choses et en même temps de nouer une alliance. Mais est-ce que c’est ça d’abord le premier enjeu quand votre fille se fait violer ? Et ensuite, elle est victime une troisième fois, cette fois-ci par ses frères, plus préoccupés de leur honneur à eux que du bonheur de leur sœur. Parce que leur sœur maintenant, c’est quoi ? Ça va être quoi son sort ? Vous imaginez bien qu’à l’époque patriarcale, une fille qui s’est fait violer, pour lui trouver un mari, ça va être compliqué.
Donc Dina, on ne l’a pas dit dans le texte, mais je peux vous le dire, Dina, elle est restée vieille fille toute sa vie. Et ses frères, ils ont profité d’elle pour exercer leur vengeance, se faire plaisir, j’allais dire se soulager, et pervertir même la religion pour détruire, tuer tout le monde. Au nom de leur fierté de grands frères. Qu’est-ce que ça veut dire ? Est-ce qu’on s’en fiche de leur fierté à eux ?
Maintenant, mettez-vous à la place de Jacob. Comment est-ce que vous auriez réagi ? Vous, homme ou femme du XXIᵉ siècle, vous avez votre fille qui se fait violer, on pète un câble. On colle un procès aux fesses de celui qui a violé sa fille, et puis on se débrouille pour qu’il aille en prison, en espérant pas le croiser dans la rue avant pour lui péter la gueule, voire plus. Et puis pour sa fille, on essaye de lui trouver une cellule d’accompagnement psychologique. Alors, je dis vraiment pas que ça suffira. Vraiment pas. Mais au moins, on vit dans un système qui ne nous laisse pas totalement désemparés. Même si c’est encore insuffisant.
Maintenant, Jacob, il a quoi ? À la place du système judiciaire, il y a juste le droit tribal. Bon, c’est pas non plus évident. C’est exceptionnel. En plus, il a devant lui une fille qui est tombée amoureuse de la personne qui l’a violée. Enfin, je cite, c’est quand même curieux. D’ailleurs, c’est la seule fois où on a l’impression qu’on s’intéresse à Dina. Et c’est pour dire des choses super bizarres :
Sichem, fils de Hamor le Hivvite, chef du pays, la vit, l’enleva, coucha avec elle et la viola.
Alors, de tout son être, il s’attacha à Dina, la fille de Jacob, et il aima la jeune fille.
Déjà, rien que ça, ça veut dire quoi ? Est-ce que c’est une manière ? Je sais pas comment vous dire. Ça se trouve, en plus, il était de bonne foi. Mais est-ce que ça résout quoi que ce soit ? En plus, le texte continue en disant : « Et ses paroles touchèrent le cœur de celle-ci. » Dina se met à aimer Sichem qui l’a violée. Alors là, on sait plus du tout quoi dire. Ça rajoute du glauque au glauque. Et dans notre monde, des choses comme ça, ça arrive.
Moi, je suis content que la Bible en parle. J’allais dire, je suis même content qu’elle en parle de cette manière. Qu’elle nous oblige à voir le glauque. Le glauque en face.
Alors, il y a un terme dans la psychologie, ça s’appelle le syndrome de Stockholm. Quand les gens vivent des choses horribles, typiquement quand vous êtes enlevé par un terroriste, pour donner du sens à ce que vous vivez, c’est tellement horrible qu’en fait, il y a une sorte de mécanisme d’autodéfense à l’intérieur de votre psychisme, où vous vous mettez à apprécier et à valoriser votre agresseur pour rendre moins horrible ce que vous vivez en essayant de lui donner du sens. Là, on est en plein dedans. Sauf que, est-ce que vous croyez que Jacob, il a fait un master de psychologie ? Est-ce que vous croyez que le syndrome de Stockholm, ça lui parle ? Évidemment que non !
Je vous dis ça parce que, ok, Jacob se comporte de manière légèrement cavalière — euphémisme — envers sa fille. On aimerait qu’il s’occupe d’une sorte de bon sens, etc. Mais nous, c’est facile, on est au XXIᵉ siècle, et on a quelques moyens. Je ne dis pas que ces moyens suffisent, mais on n’est pas entièrement démunis. Et si jamais votre fille vous dit : « Je voudrais me marier avec mon agresseur », vous dites : « Mais ma pauvre fille ! Non ! Non ! Évidemment que non ! » Et si jamais elle revient à la charge, vous lui dites : « Non mais écoute, stop ! On va prendre notre temps, et puis surtout, on va couper les ponts. Prends le temps de te reconstruire, toi ! Et quand tu seras reconstruite, on en reparlera ! De toute façon, a priori, non. Même si c’est ta vie, quand même, je ne veux pas te le conseiller. »
Sauf que là, on n’est pas au XXIᵉ siècle, on est dans l’époque patriarcale, et on est en train de vous parler de choses glauques, qui arrivent dans un système inadapté, qui ne considère pas suffisamment les femmes, et où le droit des femmes à choisir leur mari est très relatif, avec des personnes — Jacob ici — totalement dépassées. C’est sûr que quand vous mettez des personnes dépassées dans un système inadapté, avec des choses glauques, il ne faut pas s’étonner d’avoir des pages comme ça, qui existent, et qui continuent d’exister.
Il va y avoir plus tard une voix dans la Bible qui va s’élever pour défendre le droit des femmes à choisir leur mari. Et puis, une personne qu’on oublie souvent, mais là, c’est quand même vache, parce que c’est d’abord à elle qu’il faudrait penser, c’est saint Paul, qui va dire qu’une fille a le droit de ne pas se marier. Mais la voix de saint Paul ne s’est pas encore fait entendre. Ni la voix de saint Paul, ni même la voix des prophètes, qui vous rappellent la justice, le bien, le mal. Là, vous êtes dans les patriarches. Et la voix des patriarches est beaucoup plus fruste, beaucoup plus approximative. C’est le début de la révélation.
Et d’ailleurs, là, vous pouvez remarquer, il y a quand même une chose qui doit être dite, c’est le silence de Dieu. Enfin, vous lisez ce passage-là, on ne vous parle pas de Dieu. Il est aux abonnés absents, vous ne pouvez pas savoir ce qu’il en pense. C’est d’ailleurs la difficulté de ces pages-là dans la Bible. C’est que la Bible vous dit les choses de manière totalement détachée et objective, et elle ne vous dit pas ce qu’il faut en penser. Elle ne vous donne pas les clés d’interprétation. C’est à vous de les trouver. Et c’est sûr que ce passage-là peut être lu d’une manière insupportable. Il peut être lu d’une manière insupportable si vous n’avez pas les autres textes dans la Bible qui devraient vous faire dire quand même que quand Dieu se tait, c’est rarement bon signe.
Ceci dit, il y a quand même une ou deux petites choses qui auraient dû mettre la puce à l’oreille de Jacob. Jacob, il y avait son histoire familiale à lui. Et dans son histoire familiale à lui, il y avait quand même moyen de se dire que Dieu voulait qu’on considère et qu’on prenne soin des femmes. Souvenez-vous quand même d’Abraham qui avait prostitué sa femme. Ce n’est pas rien ça non plus. On a dit qu’Abraham avait une foi parfaite. On n’a pas dit que c’était un époux parfait. Bien loin de là. Et vous avez vu, par contre, comment est-ce que dans l’histoire d’Abraham, Dieu sans cesse prenait la défense de Sarah. Ça aurait dû mettre la puce à l’oreille de Jacob. Ou encore le père de Jacob, Isaac : quand Éliézer est allé voir Rébecca, la mère de Jacob, pour lui dire « Viens te marier avec Isaac », Laban, tout fourbe qu’il soit, Laban avait quand même eu la décence de demander à Rébecca ce qu’elle en pensait. Ici, il n’y a aucun dialogue entre le père et la fille.
Alors c’est quoi maintenant la morale de ce passage ? La morale de ce passage, c’est qu’on est bien content de ne plus vivre au temps des patriarches et qu’on peut remercier la Bible, à travers ses 2000 pages et ses 1600 ans d’histoire, qui a fait évoluer les choses.
La question c’est : qu’est-ce que Jésus aurait dit devant cette situation ? Et vous pensez bien que la réponse de Jésus, elle aurait été toute différente. Jésus aurait envoyé balader les frères de Dina, plus préoccupés par leur fierté à eux que par le bonheur de leur sœur — frères qui nous font ici étrangement penser aux pharisiens. Ensuite, il aurait eu devant lui Dina, prostrée et accablée psychologiquement. Et moi c’est comme ça que j’imagine les choses. Je me trompe peut-être, mais je vois Jésus en train de lui imposer les mains et de faire un miracle, parce que je crois que Jésus avait le pouvoir de faire ce miracle, et qu’après ce miracle, Dina aurait été restaurée psychologiquement, et que je ne sais pas ce que ça aurait donné, mais elle aurait eu à nouveau les moyens d’être heureuse. Et je sais qu’il aurait dit à Sichem une de ses phrases bien senties à lui, dans laquelle il lui aurait donné les moyens de se racheter, mais de se racheter proprement, des saloperies — excusez-moi mais là pour le coup il faut le dire — des saloperies que Sichem a faites.
Mais voilà quoi, Jacob, c’est pas Jésus. Donc en attendant, il y a juste Dina dont on imagine facilement qu’elle a dû passer pas mal de journées et de nuits à pleurer en attendant qu’un jour Jésus arrive. Et nous, peut-être que notre seule manière de lire ce passage, c’est de pleurer avec Dina. C’est peut-être pour ça d’ailleurs que Dieu se tait, parce qu’il est en train de pleurer et que personne ne l’écoute.
Proverbes 4, 20-27
Nous terminons par une transition poétique.
Mon fils, sois attentif à mes paroles, prête l’oreille à mes propos.
Ne les perds pas de vue, garde-les au plus profond de ton cœur.
Car pour qui les trouve, ils sont la vie, la guérison de tout son être de chair.
Par-dessus tout, veille sur ton cœur, c’est de lui que jaillit la vie.
Éloigne de ta bouche les propos retors, écarte la perfidie de tes lèvres.
Sache regarder en face, dirige tes yeux droits devant toi.
Aplanis la piste sous tes pieds, tous tes chemins seront sûrs.
Ne dévie ni à droite ni à gauche, du mal écarte ton pied.
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