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Résumé : Dans cet épisode, le frère Paul-Adrien commente le troisième cycle de discours du livre de Job (chapitres 25 à 27). Il souligne la brièveté remarquable du discours de Bildad, signe que Job est en train de réduire ses adversaires au silence. Il propose une lecture ironique de la réponse de Job, qui reprendrait les paroles de Bildad pour les tourner en dérision, montrant comment un même discours théologique peut sonner creux selon l’intention qui l’anime.

Introduction

Ce livre de Job est quand même extraordinaire. Regardez, vous êtes dans le troisième cycle, donc logiquement vous vous attendez à entendre le troisième discours maintenant de notre deuxième compère Bildad. Bildad le logicien, Bildad l’homme du droit et de la rigueur, que vous allez entendre — à ceci près : il est extrêmement court. Le chapitre 25, qui est le discours de Bildad, fait cinq ou six versets. Je vous dis ça pour que vous soyez prêts, parce que nous allons ensuite passer tout de suite à la réponse de Job qui, comme vous allez voir, ne manque pas de piquant.

Et donc, cinq ou six versets. Jusqu’à présent, on était habitué à des discours-fleuves. Mais voilà que Job est en train de clouer le bec à ses adversaires, qui ont de moins en moins de choses à dire. Et au fur et à mesure qu’ils s’enfoncent dans une certaine forme de rigidité intellectuelle, leur discours est en train de se tarir.

Alors évidemment, c’est peut-être pas ce qui saute aux yeux, parce qu’il y a une sorte de gangue poétique et qu’on est pris dans le flot de la parole et qu’on a l’impression que tous les versets se ressemblent. Et c’est pour ça que faire attention, bien découper les chapitres en fonction des questions et des réponses, vous met en avant la structure du texte qui, à elle seule, porte un message. Donc imaginez en face de vous un de vos amis à qui vous êtes en train de clouer le bec et qui est en train de devenir rouge de colère et quasiment en train de bégayer parce qu’il n’arrive pas à trouver les mots.

Lecture : Job 25–27

Bildad de Shuah prit la parole et dit :

Job prit la parole et dit :

Il étend les espaces du nord au-dessus du chaos, suspend la terre sur le vide.

Il enserre les eaux dans ses nuages sans que la nuée crève sous leur poids.

Il dérobe la vue de son trône en déployant sur lui sa nuée.

Il a tracé un cercle sur la face des eaux, à la limite de la lumière et des ténèbres.

Les colonnes du ciel vacillent, épouvantées à sa menace.

Par sa force, il a dompté la mer, et par son intelligence, écrasé le monstre marin.

Par son souffle, il a rendu le ciel serein. Sa main a transpercé le serpent fuyard.

Tels sont les contours de ses œuvres. Nous n’en percevons qu’un simple murmure, mais le tonnerre de sa puissance, qui le comprendra ?

Job reprit le fil de son propos et dit :

Par la vie de Dieu qui a récusé mon droit, par le Puissant qui m’a rempli d’amertume,

tant que la respiration sera en moi et le souffle de Dieu dans mes narines,

mes lèvres ne vont pas dire de paroles injustes, ni ma langue murmurer la fausseté.

Eh bien, loin de moi la pensée de vous donner raison. Tant que je vivrai, je ne renoncerai pas à mon intégrité.

Je tiens à ma justice et n’en démorderai pas. Mon cœur ne condamne aucun de mes jours.

Que mon ennemi ait le sort du méchant et mon adversaire celui de l’injuste.

Car quel sera l’espoir de l’impie quand Dieu le retranchera, quand il ravira son âme ?

Dieu entendra-t-il son cri quand fondra sur lui la détresse ?

Dans le Puissant trouvait-il ses délices ? Invoquait-il Dieu en tout temps ?

Je vous enseignerai la manière divine. Je ne vous cacherai pas la pensée du Puissant.

Si, tous, vous avez vu ce qu’il en est, pourquoi tenir vainement de si vains discours ?

Voici la part que le méchant trouve auprès de Dieu, l’héritage que les tyrans reçoivent du Puissant.

Si ses enfants se multiplient, le glaive les attend. Ses descendants ne pourront se rassasier de pain.

Ses survivants n’auront que la mort pour les ensevelir, sans que ses veuves puissent pleurer.

S’il amasse l’argent comme poussière, s’il empile des vêtements comme du limon,

qui les empile, c’est le juste qui s’en vêtira, et l’argent, c’est l’innocent qui l’aura en partage.

La maison qu’il construit est comme celle de la mite, comme la hutte bâtie par le gardien.

Riche, il se couche, mais c’est la fin. Il ouvre les yeux, il n’est plus.

Les terreurs l’assaillent comme les flots. La nuit, l’ouragan l’emporte.

Soulevé par le vent d’est, il s’en va. Un tourbillon le chasse loin de sa demeure.

Sans pitié, on tire sur lui. Il cherche à fuir la main qui le frappe.

On applaudit à ce qui lui arrive. Il quitte sa demeure sous les sifflets.

Commentaire

Vous avez entendu le discours de Bildad, qui insiste sur la puissance et la souveraineté de Dieu. « Peut-on dénombrer ses légions, et sur qui sa lumière ne se lève-t-elle pas ? »

Petite parenthèse en passant : le verset 2 de Bildad de Shuah — « À lui l’empire et la terreur, lui qui établit la paix dans les hauteurs » — est une formule très belle, quand même. Belle au point d’être devenue dans le judaïsme une prière traditionnelle qui accompagne par exemple la réception du sabbat : « Domination et force redoutable auprès de celui qui fait la paix dans ses hauteurs. »

Bon, rien de nouveau dans ces versets, sinon leur puissance : « Si même la lune perd son éclat, si les étoiles ne sont pas pures à ses yeux, que dire du mortel, ce ver, du fils de l’homme, ce vermisseau ? » La lune qui perd sa clarté, ça vous rappelle le discours apocalyptique de Jésus ? « Le soleil s’obscurcira, la lune perdra sa clarté, alors paraîtra le Fils de l’homme. » Et de fait, quand la lune perdra son éclat, même nous, même les étoiles, même les saints devant Jésus, nous ne serons pas purs.

Mais je vous prie, je vous propose de passer tout de suite à la réponse de Job. La réponse de Job, en fait, panique les exégètes, qui ne savent pas quoi en faire, parce qu’à partir du verset 5 — « Les ombres tremblent au-dessus des eaux et de leurs habitants, le séjour des morts est à nu devant lui et l’abîme est sans voile » — les exégètes notent avec raison qu’on a l’impression que c’est Bildad qui a continué son discours. Donc ils disent : « Mais comment ça se fait que l’on retrouve dans la bouche de Job quasiment les mêmes mots de Bildad ? » Donc ils ne comprennent pas, ils ne savent pas quoi en faire, au point qu’on a supposé qu’il y ait eu des erreurs dans la pagination et dans le texte, et qu’en fait c’est un scribe qui s’est trompé, qui a attribué des paroles à Job qui normalement devraient être celles de Bildad. Donc c’est toujours, vous voyez, notre discours qui s’emballe. On ne sait plus très bien où on en est.

Bon, alors que faire de ces paroles de Job, très belles — « Les ombres tremblent au-dessus des eaux et de leurs habitants » — qui, c’est vrai, pourraient être attribuées à Bildad ? Eh bien, regardez le prologue de Job. Le prologue de Job, c’est : « Comme tu assistes celui qui est sans force et secoure le bras sans vigueur, comme tu conseilles qui n’a pas de sagesse ! À qui adresses-tu ces paroles et qui t’inspire ce qui sort de toi ? » Il faut entendre ici l’ironie de Job, qui se moque de Bildad, qui feint l’admiration : « À qui adresses-tu ces paroles et qui t’inspire ce qui sort de toi ? Mais mon Dieu, dis-moi, quelle est cette sagesse extraordinaire ! » Et en fait, il continue sur la même ironie. Il se moque de Bildad en reprenant son discours et en le remettant de manière ironique.

Sauf qu’à la fin, on ne sait plus très bien s’il se moque de Bildad ou s’il se moque de Dieu. Parce que je pourrais lire les versets qui suivent : « Les ombres tremblent au-dessus des eaux et de tous leurs habitants. Le séjour des morts est à nu devant lui et l’abîme est sans voile. » Et là, de fait, c’est Bildad qui continue de parler à travers Job. Mais écoutez, si maintenant je dis : « Les ombres tremblent au-dessus des eaux et de leurs habitants. Le séjour des morts est à nu devant lui et l’abîme est sans voile. » Là, en fait, c’est Job — j’exagérais la diction — mais c’est Job qui a repris le discours de Bildad et qui se moque de lui.

Évidemment, dans le texte biblique, l’intention n’est pas donnée. C’est à vous d’essayer de la deviner, et c’est tout simplement une interprétation de ma part. Mais vous voyez comment certains de nos discours théologiques, que nous pensons extrêmement beaux, extrêmement profonds, de temps en temps tombent tellement à plat qu’il suffit de les redire avec une autre intonation pour tomber dans le ridicule.

Et pourtant, les phrases de Job sont magnifiques, lui aussi : « Tels sont les contours de ses œuvres, nous n’en percevons qu’un simple murmure, mais le tonnerre de sa puissance, qui le comprendra ? » Ou bien : « Tels sont les contours de ses œuvres, nous n’en percevons qu’un seul murmure, mais le tonnerre de sa puissance, qui le comprendra ? » Et c’était Job qui reprenait les paroles de Bildad pour lui renvoyer à la figure. Il n’y a même plus besoin d’argumenter, il suffit de ridiculiser.

Prière

Nous terminons par une courte prière. Nous allons reprendre, je vous propose, simplement, cette formule de Bildad qui maintenant est utilisée dans la liturgie juive.

Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit. Seigneur, nous admirons ta splendeur et nous te demandons d’être dignes de toi. Domination et force redoutable auprès de celui qui fait la paix dans les hauteurs. Et vous, que le Seigneur vous bénisse et vous garde, le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Amen.


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